
L’Adhyāya 16 décrit un échange divin solennel : Śiva (Mahādeva/Hara) s’adresse à Viśvakarman avec des appellations affectueuses et honorifiques, reconnaissant la gravité de sa demande et les austérités (tapas) accomplies pour l’accroissement et le bien-être des êtres (prajā-vṛddhi). Satisfait, Śiva accorde la grâce désirée. Le récit passe ensuite de l’acte de parole (l’octroi du boon) à l’événement ontologique : d’une portion de son propre corps, Śiva émane/crée la Devī, que les sages présentent comme la Śakti suprême du Soi suprême (Bhava/Paramātman). Les vers soulignent sa transcendance—au-delà de la naissance, de la mort et du déclin—, son caractère indicible où reviennent parole, mental et sens, tout en affirmant sa manifestation visible, merveilleuse de forme, qui pénètre l’univers entier par sa majesté. Le chapitre unit ainsi mythe purānique et métaphysique Śākta-Śaiva : la Devī est à la fois inconnaissable et puissance immanente rendant la présence cosmique expérientiellement accessible.
Verse 1
वायुरुवाच । अथ देवो महादेवो महाजलदनादया । वाचा मधुरगंभीरशिवदश्लक्ष्णवर्णया
Vāyu dit : Alors ce Dieu, Mahādeva, se mit à parler d’une voix semblable à un grand nuage de pluie : douce et profonde, porteuse d’auspice, et marquée des nobles signes d’une parole accomplie.
Verse 2
अर्थसंपन्नपदया राजलक्षणयुक्तया । अशेषविषयारंभरक्षाविमलदक्षया
Elle parla avec des mots riches de sens, pourvus des marques de la dignité royale ; et elle était sans tache, habile à sauvegarder pleinement l’entreprise de toute affaire.
Verse 3
मनोहरतरोदारमधुरस्मितपूर्वया । संबभाषे सुसंपीतो विश्वकर्माणमीश्वरः
Avec un sourire plus captivant encore, généreux et doux, le Seigneur Īśvara, pleinement satisfait, s’adressa à Viśvakarmā.
Verse 4
ईश्वर उवाच । वत्स वत्स महाभाग मम पुत्र पितामह । ज्ञातमेव मया सर्वं तव वाक्यस्य गौरवम्
Īśvara dit : « Mon cher enfant, mon cher enfant—ô toi le très fortuné, mon fils et aussi mon aïeul—en vérité, je sais déjà tout, et je comprends pleinement le poids et la dignité de tes paroles. »
Verse 5
प्रजानामेव बृद्ध्यर्थं तपस्तप्तं त्वयाधुना । तपसा ऽनेन तुष्टोस्मि ददामि च तवेप्सितम्
« En vérité, tu as accompli le tapas (austérité) pour l’accroissement et le bien des êtres. Par ce tapas même, je suis satisfait ; aussi je t’accorde ce que tu désires. »
Verse 6
इत्युक्त्वा परमोदारं स्वभावमधुरं वचः । ससर्ज वपुषो भागाद्देवीं देववरो हरः
Après avoir prononcé ces paroles—suprêmement nobles et naturellement douces—Hara, le meilleur des dieux, fit apparaître la Déesse à partir d’une part de son propre corps.
Verse 7
यामाहुर्ब्रह्मविद्वांसो देवीं दिव्यगुणान्विताम् । परस्य परमां शक्तिं भवस्य परमात्मनः
Les connaisseurs du Brahman la déclarent Déesse parée de qualités divines : la Śakti suprême du Transcendant, de Bhava (Śiva), le Soi suprême.
Verse 8
यस्यां न खलु विद्यंते जन्म मृत्युजरादयः । या भवानी भवस्यांगात्समाविरभवत्किल
En Elle, assurément, n’existent ni naissance, ni mort, ni vieillesse, ni autres états semblables. Elle—Bhavānī—se manifesta, dit-on, du propre corps (d’un membre) de Bhava, le Seigneur Śiva.
Verse 9
यस्या वाचो निवर्तन्ते मनसा चेंद्रियैः सह । सा भर्तुर्वपुषो भागाज्जातेव समदृश्यत
Elle—devant qui la parole recule, avec le mental et les sens, incapables de l’atteindre—fut vue comme si elle était née d’une part même du corps de son Seigneur.
Verse 10
या सा जगदिदं कृत्स्नं महिम्ना व्याप्य तिष्ठति । शरीरिणीव स देवी विचित्रं समलक्ष्यत
Cette Déesse—qui, par la puissance de sa propre gloire, pénètre et soutient l’univers entier—fut alors contemplée d’une manière merveilleuse, comme si elle possédait une forme corporelle distincte.
Verse 11
सर्वं जगदिदं चैषा संमोहयति मायया । ईश्वरात्सैव जाताभूदजाता परमार्थतः
Cette Māyā même égare l’univers entier par son pouvoir d’illusion. On dit qu’elle est issue du Seigneur, mais dans la vérité suprême elle est non née.
Verse 12
न यस्या परमो भावः सुराणामपि गोचरः । विश्वामरेश्वरी चैव विभक्ता भर्तुरंगतः
Sa réalité intérieure suprême dépasse la portée même des dieux. Elle est véritablement la Souveraine du monde et des Immortels, et pourtant elle se manifeste comme distincte du corps même de son Seigneur.
Verse 13
तां दृष्ट्वा परमेशानीं सर्वलोकमहेश्वरीम् । सर्वज्ञां सर्वगां सूक्ष्मां सदसद्व्यक्तिवर्जिताम्
En la voyant—Parameśānī, la Déesse Suprême, Grande Souveraine de tous les mondes—il contempla la Réalité omnisciente, omniprésente et subtile, transcendant l’être et le non-être, affranchie des limites de l’individualité manifestée.
Verse 14
परमां निखिलं भासा भासयन्तीमिदं जगत् । प्रणिपत्य महादेवीं प्रार्थयामास वै विराट्
Contemplant la Déesse Suprême dont l’éclat illumine l’univers tout entier, Virāṭ se prosterna avec révérence puis, humblement, adressa sa prière à Mahādevī.
Verse 15
ब्रह्मोवाच । देवि देवेन सृष्टो ऽहमादौ सर्वजगन्मयि । प्रजासर्गे नियुक्तश्च सृजामि सकलं जगत्
Brahmā dit : Ô Déesse, ô Toi qui pénètres l’univers entier, au commencement j’ai été créé par le Seigneur (Śiva). Chargé de l’œuvre de produire les êtres, je fais naître ce monde tout entier.
Verse 16
मनसा निर्मिताः सर्वे देवि देवादयो मया । न वृद्धिमुपगच्छन्ति सृज्यमानाः पुनः पुनः
Ô Déesse, tous ceux-ci—à commencer par les dieux—ont été façonnés par moi par la seule pensée; pourtant, bien qu’ils soient créés encore et encore, ils n’atteignent ni croissance véritable ni plein déploiement.
Verse 17
मिथुनप्रभवामेव कृत्वा सृष्टिमतः परम् । संवर्धयितुमिच्छामि सर्वा एव मम प्रजाः
«Ensuite, ayant établi la création comme issue des couples (mâle et femelle), je désire maintenant nourrir et accroître tous ces êtres, qui sont ma descendance.»
Verse 18
न निर्गतं पुरा त्वत्तो नारीणां कुलमव्ययम् । तेन नारीकुलं स्रष्टुं शक्तिर्मम न विद्यते
Auparavant, de toi n’était pas issue la lignée impérissable des femmes. C’est pourquoi je ne possède pas la puissance de créer la race des femmes.
Verse 19
सर्वासामेव शक्तीनां त्वत्तः खलु समुद्भवः । तस्मात्सर्वत्र सर्वेषां सर्वशक्तिप्रदायिनीम्
En vérité, la source même de toutes les śaktis jaillit de Toi. Ainsi, partout et pour tous les êtres, Tu es Celle qui accorde toute puissance.
Verse 20
त्वामेव वरदां मायां प्रार्थयामि सुरेश्वरीम् । चराचरविवृद्ध्यर्थमंशेनैकेन सर्वगे
Ô Déesse qui pénètres tout, Māyā dispensatrice de grâces, Souveraine des dieux : Toi seule, je T’implore. Pour l’accroissement et l’épanouissement de tout ce qui est mobile et immobile, manifeste-Toi par une seule part de Toi-même.
Verse 21
दक्षस्य मम पुत्रस्य पुत्री भव भवार्दिनि । एवं सा याचिता देवी ब्रह्मणा ब्रह्मयोनिना
« Ô Bhavārdinī, deviens la fille de Dakṣa, mon fils. » Ainsi la Déesse fut-elle implorée par Brahmā, le Seigneur né de lui-même, issu de la Source suprême.
Verse 22
शक्तिमेकां भ्रुवोर्मध्यात्ससर्जात्मसमप्रभाम् । तामाह प्रहसन्प्रेक्ष्य देवदेववरो हरः
Hara —le Seigneur des dieux, le plus excellent—, de l’espace entre Ses sourcils, fit surgir une unique Śakti, rayonnante d’un éclat égal au Sien. Puis, la regardant avec un sourire, Il lui adressa la parole.
Verse 23
ब्रह्माणं तपसाराध्य कुरु तस्य यथेप्सितम् । तामाज्ञां परमेशस्य शिरसा प्रतिगृह्य सा
«Apaise Brahmā par l’austérité et fais ce qu’il désire.» Recevant, la tête inclinée, cet ordre du Seigneur suprême, elle l’accepta avec joie.
Verse 24
ब्रह्मणो वचनाद्देवी दक्षस्य दुहिताभवत् । दत्त्वैवमतुलां शक्तिं ब्रह्मणे ब्रह्मरूपिणीम्
Sur l’ordre de Brahmā, la Déesse devint la fille de Dakṣa ; et cette Déesse—dont la nature est Brahman lui‑même—conféra à Brahmā une puissance sans égale.
Verse 25
विवेश देहं देवस्य देवश्चांतरधीयत । तदा प्रभृति लोके ऽस्मिन् स्त्रियां भोगः प्रतिष्ठितः
Il entra dans le corps de cette divinité, et le dieu lui‑même disparut aux regards. Dès lors, en ce monde, la jouissance avec la femme fut établie.
Verse 26
प्रजासृष्टिश्च विप्रेंद्रा मैथुनेन प्रवर्तते । ब्रह्मापि प्राप सानन्दं सन्तोषं मुनिपुंगवाः
Ô le meilleur des brāhmanes, la création et la continuité de la descendance procèdent de l’union. Même Brahmā obtint une joie comblée, ô le plus éminent des sages.
Verse 27
एतद्वस्सर्वमाख्यातं देव्याः शक्तिसमुद्भवम् । पुण्यवृद्धिकरं श्राव्यं भूतसर्गानुपंगतः
Ainsi, tout cela vous a été exposé : la manifestation issue de la Puissance (Śakti) de la Déesse. Cela mérite d’être entendu, car cela accroît le mérite et se rattache au récit de la création des êtres.
Verse 28
य इदं कीर्तयेन्नित्यं देव्याः शक्तिसमुद्भवम् । पुण्यं सर्वमवाप्नोति पुत्रांश्च लभते शुभान्
Quiconque récite chaque jour ce récit né du Śakti divin de la Déesse obtient tous les mérites et reçoit aussi des fils de bon augure.
Śiva, pleased by Viśvakarman’s tapas performed for the growth of beings, grants a boon and then manifests Devī from a portion of His own body, identifying her as the supreme Śakti.
It signals an apophatic register: Devī (as Śakti of the supreme) is ultimately beyond conceptualization and linguistic capture, even while she can appear in a form for cosmic and devotional accessibility.
Devī is presented as Bhavānī and Parāśakti—transcendent (free from birth/death/age) and immanent (pervading the entire universe by her mahimā), emerging directly from Śiva’s own being.