
Ce chapitre est présenté comme un récit de Nandīśvara. Les vers décrivent une crise domestique : Viśvānara et son épouse Śuciṣmatī sont submergés par une douleur aiguë et une grande peur, se lamentent, s’évanouissent et montrent des signes corporels de choc. Entendant leur détresse, leur fils Gṛhapati—dit issu d’une manifestation partielle de Śaṅkara (śaṃkarāṃśajaḥ)—sort de sa confusion et demande la cause. Il réoriente alors l’épisode de la tragédie vers l’assurance théologique : protégé par la sainteté de la poussière des pieds des dévots (caraṇa-reṇu) et fortifié par un vœu délibéré, il déclare qu’il accomplira une pratique qui rend « la mort elle-même craintive ». La méthode est explicite : il adorera Mṛtyuñjaya et fera le japa de Mahākāla, l’énonçant comme vérité devant ses parents. Le récit sert ainsi d’enseignement : (1) le chagrin comme déclencheur existentiel, (2) Śiva comme vainqueur de la mort, et (3) une réponse de sādhanā (vœu + adoration + japa) qui traduit la doctrine en protocole spirituel reproductible.
Verse 1
नन्दीश्वर उवाच । विश्वानरस्सपत्नीकस्तच्छ्रुत्वा नारदेरितम् । तदेवम्मन्यमानोभूद्वज्रपातं सुदारुणम्
Nandīśvara dit : Viśvānara, avec son épouse, entendit ce que Nārada avait prononcé. Le tenant pour vrai en son cœur, il fut frappé d’un malheur très terrible, tel la chute d’un vajra.
Verse 2
हा हतोस्मीति वचसा हृदयं समताडयत् । मूर्च्छामवाप महतीं पुत्रशोकसमाकुलः
En criant : «Hélas, je suis frappé à mort !», il se frappa la poitrine; accablé par le chagrin pour son fils, il tomba dans une profonde syncope.
Verse 3
शुचिष्मत्यपि दुःखार्त्ता रुरोदातीव दुस्सहम् । अतिस्वरेण हारावैरत्यन्तं व्याकुलेन्द्रिया
Bien que naturellement pure et rayonnante, elle fut saisie par la douleur et se mit à pleurer—un cri presque insoutenable. D’une voix très forte elle poussa sa lamentation, ses sens entièrement bouleversés par le tumulte du chagrin.
Verse 4
श्रुत्वार्त्तनादमिति विश्वनरोपि मोहं हित्वोत्थितः किमिति किंत्विति किं किमेतत् । उच्चैर्वदन् गृहपतिः क्व स मे बहिस्थः प्राणोन्तरात्मनिलयस्सकलेंद्रियेशः
Entendant ce cri de détresse, même Viśvanara rejeta son égarement et se leva, s’écriant sans cesse : « Qu’est-ce donc ? Qu’est-il arrivé ? » Puis il cria : « Où est le Seigneur de ma demeure—où est Celui qui était dehors ? Il est le Prāṇa lui-même, demeurant comme le Soi intérieur, le Maître de tous les sens. »
Verse 5
ततो दृष्ट्वा स पितरौ बहुशोकसमावृतौ । स्मित्वोवाच गृहपस्सबालश्शंकरांशजः
Alors, voyant ses deux parents accablés d’un grand chagrin, ce garçon—portion incarnée de Śaṅkara—sourit et parla, comme s’il était le maître de la demeure.
Verse 6
गृहपतिरुवाच । हे मातस्तात किं जातं कारणन्तद्वदाधुना । किमर्थं रुदितोऽत्यर्थं त्रासस्तादृक्कुतो हि वाम्
Gṛhapati dit : « Ô Mère, ô Père, que s’est-il passé ? Dites-moi à l’instant la cause. Pourquoi pleurez-vous tous deux si fort, et d’où vous vient une telle crainte ? »
Verse 7
न मां कृतवपुस्त्राणम्भवच्चरणरेणुभिः । कालः कलयितुं शक्तो वराकीं चिञ्चलाल्पिका
Ayant pris refuge dans la poussière de tes pieds, je suis devenu protégé et inébranlable ; dès lors le Temps (Kāla) ne peut me saisir — misérable, changeant et si infime qu’il est.
Verse 8
प्रतिज्ञां शृणुतान्तातौ यदि वान्तनयो ह्यहम् । करिष्येहं तथा येन मृत्युस्त्रस्तो भविष्यति
«Écoutez, chers père et mère, mon vœu. Si je suis vraiment votre fils, j’agirai de telle sorte que la Mort elle-même sera saisie de crainte.»
Verse 9
मृत्युंजयं समाराध्य गर्वज्ञं सर्वदं सताम् । जपिष्यामि महाकालं सत्यं तातौ वदाम्यहम्
Après avoir dûment apaisé Mṛtyuñjaya—Lui qui connaît et dompte tout orgueil, et qui accorde tous les dons aux justes—je répéterai en japa le Nom de Mahākāla. Père bien-aimé, je te parle en vérité.
Verse 10
नन्दीश्वर उवाच । इति श्रुत्वा वचस्तस्य जारितौ द्विजदम्पती । अकालमृतवर्षौघैर्गततापौ तदोचतुः
Nandīśvara dit : Ayant entendu ses paroles, ce couple de brahmanes—brûlé par des flots de mort prématurée—fut délivré de son tourment, puis il prit la parole.
Verse 11
द्विजदम्पती ऊचतुः । पुनर्ब्रूहि पुनर्ब्रूहि कीदृक्कीदृक् पुनर्वद । कालः कलयितुन्नालं वराकी चञ्चलास्ति का
Le couple de brahmanes dit : «Parle encore, parle encore ! Redis-le-nous clairement : de quelle nature est-ce ? Le Kāla (le Temps) ne peut l’en mesurer pleinement ; quel esprit pauvre et limité pourrait y demeurer stable ?»
Verse 12
आवयोस्तापनाशाय महोपायस्त्वयेरितः । मृत्युंजयाख्यदेवस्य समाराधनलक्षणः
Afin d’ôter l’affliction qui nous tourmente tous deux, tu as réellement indiqué un grand moyen : la méthode et la discipline du culte par lesquelles l’on apaise comme il se doit le Deva nommé Mṛtyuñjaya, le Vainqueur de la Mort.
Verse 13
तद्वच्च शरणं शम्भोर्नातः परतरं हि तत् । मनोरथपथातीत कारिणः पापहारिणः
De même, il n’est point de refuge plus élevé que celui-là : prendre asile en Śambhu. Il accomplit ce qui dépasse les voies imaginées par l’esprit, et Il est le destructeur des péchés.
Verse 14
किन्न श्रुतन्त्वया तात श्वेतकेतुं यथा पुरा । पाशितं कालपाशेन ररक्ष त्रिपुरान्तकः
Mon cher enfant, n’as-tu pas entendu comment, jadis, Tripurāntaka, le Seigneur Śiva, protégea Śvetaketu lorsqu’il fut lié par le lacet du Temps (Kāla) ?
Verse 15
इति श्रीशिवमहापुराणे तृतीयायां शतरुद्रसंहितायां गृहपत्यवतारवर्णनं नाम पञ्चदशोऽध्यायः
Ainsi, dans le vénérable Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au Troisième Livre —la Śatarudra-saṃhitā— s’achève le quinzième chapitre, intitulé «Description de l’incarnation de Gṛhapati».
Verse 16
क्षीरोदमथनोद्भूतं प्रलयानलसन्निभम् । पीत्वा हलाहलं घोरमरक्षद्भुवनत्रयम्
Né du barattage de l’Océan de Lait et semblable au feu de la dissolution cosmique, l’effroyable poison Hālāhala fut bu par Śiva ; et ainsi Il protégea les trois mondes.
Verse 17
जलंधरं महादर्पं हृतत्रैलोक्यसम्पदम् । रुचिरांगुष्ठरेखोत्थ चक्रेण निजघान यः
C’est Lui qui abattit Jalandhara—gonflé d’un immense orgueil et ravisseur de la prospérité des trois mondes—par le disque éclatant né de la marque de son propre pouce.
Verse 18
य एकेषु निपातोत्थज्वलनैस्त्रिपुरम्पुरा । त्रैलोक्यैश्वर्यसम्मूढं शोषयामास भानुना
Lui qui, jadis, dessécha Tripura par une flamboyance pareille au soleil, née de l’impact de Sa puissance, tandis que Tripura, égarée par la souveraineté et l’éclat des trois mondes, demeurait dans l’illusion.
Verse 19
कामं दृष्टिनिपातेन त्रैलोक्यविजयोर्जितम् । निनायानंगपदवीं वीक्ष्यमाणेष्वजादिषु
Par le seul abaissement de Son regard, Il dompta Kāma—enorgueilli et fortifié par la victoire sur les trois mondes—et le réduisit à l’état d’être sans corps, sous les yeux de Brahmā et des autres dieux.
Verse 20
तम्ब्रह्माद्यैककर्तारम्मेघवाहनमच्युतम् । प्रयाहि पुत्र शरणं विश्वरक्षामणिं शिवम्
Va, mon fils, et prends refuge en Śiva—l’Unique Seigneur, source même de Brahmā et des autres dieux; l’Immuable, qui a pour monture le nuage; le joyau de protection de l’univers entier.
Verse 21
नन्दीश्वर उवाच । पित्रोरनुज्ञाम्प्राप्येति प्रणम्य चरणौ तयोः । प्रादक्षिण्यमुपावृत्य बह्वाश्वास्य विनिर्ययौ
Nandīśvara dit : «Ayant obtenu l’assentiment des parents, il se prosterna aux pieds de tous deux. Puis, après les avoir contournés en signe de respect et les avoir longuement rassurés, tous deux s’en allèrent».
Verse 22
सम्प्राप्य काशीं दुष्प्रापाम्ब्रह्मनारायणादिभिः । महासंवर्त्तसन्तापहन्त्रीं विश्वेशपालिताम्
Ils parvinrent à Kāśī—si difficile à atteindre même pour Brahmā, Nārāyaṇa et les autres dieux—cité sacrée qui dissipe l’ardeur douloureuse de la grande dissolution cosmique et que protège Viśveśa (le Seigneur Śiva).
Verse 23
स्वर्धुन्या हारयष्ट्येव राजिता कण्ठभूमिषु । विचित्रगुणशालिन्या हरपत्न्या विराजिताम्
Sur la région de son cou, elle brillait comme parée d’une guirlande semblable à un bâton de la Gaṅgā céleste ; ainsi l’épouse de Hara, riche de vertus merveilleuses, apparut resplendissante.
Verse 24
तत्र प्राप्य स विप्रेशः प्राग्ययौ मणिकर्णिकाम् । तत्र स्नात्वा विधानेन दृष्ट्वा विश्वेश्वरम्प्रभुम्
Parvenu en ce lieu, le vénérable brāhmane se dirigea vers l’est, à Maṇikarṇikā. Là, après s’être baigné selon le rite prescrit, il contempla le Seigneur Viśveśvara—Śiva, le Maître rayonnant de l’univers.
Verse 25
साञ्जलिर्नतशीर्षोऽसौ महानन्दान्वितस्सुधीः । त्रैलोक्यप्राणसन्त्राणकारिणम्प्रणनाम ह
Les paumes jointes et la tête inclinée, ce sage—empli d’une grande béatitude—se prosterna devant le Protecteur qui préserve le souffle vital des trois mondes.
Verse 26
आलोक्यालोक्य तल्लिंगं तुतोष हृदये मुहुः । परमानंदकंदाढ्यं स्फुटमेतन्न संशयः
Le contemplant encore et encore, son cœur se trouvait sans cesse comblé d’une profonde satisfaction. Il est manifeste, sans le moindre doute : ce Liṅga est riche de la source même de la béatitude suprême.
Verse 27
अहो न मत्तो धन्योस्ति त्रैलोक्ये सचराचरे । यदद्राक्षिषमद्याहं श्रीमद्विश्वेश्वरं विभुम्
Ah ! Dans les trois mondes—parmi le mobile et l’immobile—nul n’est plus béni que moi, car aujourd’hui j’ai contemplé le glorieux Viśveśvara, le Seigneur suprême qui pénètre tout.
Verse 28
मम भाग्योदयायैव नारदेन महर्षिणा । पुरागत्य तथोक्तं यत्कृतकृत्योस्म्यहन्ततः
Pour l’éveil même de ma bonne fortune, le grand sage Nārada vint jadis à moi et parla ainsi ; dès lors, je devins véritablement celui dont le but de l’existence était accompli.
Verse 29
नन्दीश्वर उवाच । इत्यानन्दामृतरसैर्विधाय स हि पारणम् । ततश्शुभेह्नि संस्थाप्य लिंगं सर्व्वहितप्रदम्
Nandīśvara dit : «Ainsi, il accomplit comme il se doit le pāraṇa (rite de clôture) avec des offrandes nectarines, dispensatrices de joie. Puis, en un jour faste, il établit le Liṅga, pour le bien de tous.»
Verse 30
जग्राह नियमान्घोरान् दुष्करानकृतात्मभिः । अष्टोत्तरशतैः कुम्भैः पूर्णैर्गंगाम्भसा शुभैः
Il entreprit de redoutables observances, des disciplines difficiles pour ceux qui ne sont ni entraînés ni purifiés. Avec cent huit jarres de bon augure, pleines des eaux sacrées du Gaṅgā, il poursuivit le culte.
Verse 31
संस्नाप्य वाससा पूतः पूतात्मा प्रत्यहं शिवम् । नीलोत्पलमयीम्मालां समर्पयति सोऽन्वहम्
Après s’être baigné et purifié par des vêtements immaculés—pur de corps et intérieurement pur—il adore Śiva chaque jour, et jour après jour Il Lui offre une guirlande faite de lotus bleus.
Verse 32
अष्टाधिकसहस्रैस्तु सुमनोभिर्विनिर्मिताम् । स पक्षे वाथ वा मासे कन्दमूलफलाशनः
Cette guirlande fut tressée avec huit mille et davantage de fleurs exquises. Lui, se nourrissant de bulbes, de racines et de fruits, doit accomplir cette observance pendant une quinzaine—ou bien durant un mois entier.
Verse 33
शीर्णपर्णाशनैर्धीरः षण्मासं सम्बभूव सः । षण्मासं वायुभक्षोऽभूत्षण्मासं जल बिन्दुभुक्
Ferme et maître de lui-même, il vécut six mois en se nourrissant de feuilles sèches tombées; six mois, il vécut en ne prenant pour nourriture que l’air; et six mois, il se soutint seulement de gouttes d’eau.
Verse 34
एवं वर्षवयस्तस्य व्यतिक्रान्तं महात्मनः । शिवैकमनसो विप्रास्तप्यमानस्य नारद
Ainsi, ô Nārada, les années de ce grand être s’écoulèrent tandis qu’il accomplissait des austérités—ô brāhmanes—l’esprit fixé uniquement sur Śiva.
Verse 35
जन्मतो द्वादशे वर्षे तद्वचो नारदेरितम् । सत्यं करिष्यन्निव तमभ्यगात्कुलिशायुधः
Dans la douzième année depuis sa naissance, comme pour rendre vraies les paroles prononcées par Nārada, le porteur du foudre (Vajra) s’approcha de lui.
Verse 36
उवाच च वरं ब्रूहि दद्मि त्वन्मनसि स्थितम् । अहं शतक्रतुर्विप्र प्रसन्नोस्मि शुभव्रतैः
Il dit : «Demande une grâce ; je t’accorderai ce qui demeure en ton esprit. Ô brāhmane, je suis Śatakratu (Indra), et tes vœux de bon augure me réjouissent.»
Verse 37
नन्दीश्वर उवाच । इत्याकर्ण्य महेन्द्रस्य वाक्यम्मुनिकुमारकः । उवाच मधुरन्धीरः कीर्तयन्मधुराक्षरम्
Nandīśvara dit : Ayant ainsi entendu les paroles de Mahendra (Indra), le jeune fils du muni—calme et inébranlable—répondit, en proférant des syllabes douces et de bon augure.
Verse 38
गृहपतिरुवाच । मघवन् वृत्रशत्रो त्वां जाने कुलिशपाणिनम् । नाहं वृणे वरन्त्वत्तश्शंकरो वरदोऽस्ति मे
Gṛhapati dit : «Ô Maghavan, vainqueur de Vṛtra, je te reconnais comme Indra, celui qui brandit le vajra. Pourtant je ne choisis aucune grâce de toi, car Śaṅkara seul est pour moi le dispensateur de dons.»
Verse 39
इन्द्र उवाच । न मत्तश्शङ्करस्त्वन्यो देवदेवोऽस्म्यहं शिशो । विहाय बालिशत्वं त्वं वरं याचस्व मा चिरम्
Indra dit : «Hors de moi, il n’est point d’autre Śaṅkara. Je suis le Deva des devas, enfant. Renonce à ta folle puérilité et demande vite une grâce ; ne tarde pas.»
Verse 40
गृहपतिरुवाच । गच्छाहल्यापतेऽसाधो गोत्रारे पाकशासन । न प्रार्थये पशुपतेरन्यं देवान्तरं स्फुटम्
Gṛhapati dit : «Va-t’en, ô mari d’Ahalyā—misérable, ennemi de la lignée, châtieur de Pāka (Indra) ! Je ne recherche, en vérité, aucune autre divinité que Paśupati (le Seigneur Śiva).»
Verse 41
नन्दीश्वर उवाच । इति तस्य वचः श्रुत्वा क्रोध संरक्तलोचनः । उद्यम्य कुलिशं घोरम्भीषयामास बालकम्
Nandīśvara dit : Ayant entendu ses paroles, les yeux rougis par la colère, il brandit l’arme terrible, semblable à la foudre, et chercha à épouvanter l’enfant.
Verse 42
स दृष्ट्वा बालको वज्रं विद्युज्ज्वाला समाकुलम् । स्मरन्नारद वाक्यं च मुमूर्च्छ भयविह्वलः
Voyant ce foudre, tout agité de flammes d’éclair, l’enfant—se souvenant des paroles de Nārada—fut saisi d’effroi et s’évanouit.
Verse 43
अथ गौरीपतिश्शम्भुराविरासीत्तपोनुदः । उत्तिष्ठोत्तिष्ठ भद्रन्ते स्पर्शैस्संजीवयन्निव
Alors Śambhu, l’Époux de Gaurī, apparut—Lui qui dissipe la peine née des austérités—et dit : «Lève-toi, lève-toi ; que l’auspice soit tien», comme s’Il ranimait le dévot par Son toucher sacré.
Verse 44
उन्मील्य नेत्रकमले सुप्ते इव दिनक्षये । अपश्यदग्रे चोत्थाय शम्भुमर्कशताधिकम्
Ouvrant ses yeux pareils à des lotus, comme s’il s’éveillait à la fin du jour, il se leva et vit devant lui Śambhu—le Seigneur Śiva—dont l’éclat surpassait celui de cent soleils.
Verse 45
भाले लोचनमालोक्य कण्ठे कालं वृषध्वजम् । वामाङ्गसन्निविष्टाद्रितनयं चन्द्रशेखरम्
Voyant l’Œil sur Son front, la marque bleu sombre à Sa gorge, le Seigneur au drapeau du Taureau, et Celui dont le flanc gauche est occupé par la Fille de la Montagne—Śiva, le Couronné de la Lune—ils reconnurent le Seigneur suprême dans Sa forme manifestée et gracieuse (saguṇa).
Verse 46
कपर्द्देन विराजन्तं त्रिशूलाजगवायुधम् । स्फुरत्कर्पूरगौरांगं परिणद्ध गजाजिनम्
Il resplendissait, paré de ses cheveux emmêlés et enroulés, portant le trident et le serpent pour armes. Son corps étincelait d’une blancheur pure, semblable au camphre, et il était ceint d’une peau d’éléphant ; ainsi fut contemplée la forme saguṇa de Śiva, le Seigneur compatissant qui accorde la mokṣa aux âmes liées.
Verse 47
परिज्ञाय महादेवं गुरुवाक्यत आगमात् । हर्षबाष्पाकुलासन्नकण्ठरोमाञ्चकञ्चुकः
Ayant ainsi reconnu Mahādeva par l’enseignement du Guru et l’autorité des Āgama, il fut bouleversé par des larmes de joie ; sa gorge se serra, et tout son corps se couvrit du « vêtement » du frisson (ravissement).
Verse 48
क्षणं च गिरिवत्तस्थौ चित्रकूटत्रिपुत्रकः । यथा तथा सुसम्पन्नो विस्मृत्यात्मानमेव च
Un instant, Citrakūṭa—lié à Triputraka—demeura immobile, ferme comme une montagne. Comblé de toutes prospérités, il en oublia jusqu’à son propre être.
Verse 49
न स्तोतुं न नमस्कर्तुं किञ्चिद्विज्ञप्तिमेव च । यदा स न शशाकालं तदा स्मित्वाह शङ्करः
Lorsqu’il ne put ni louer, ni se prosterner, ni même présenter une requête, alors Śaṅkara, avec un doux sourire, prit la parole.
Verse 50
ईश्वर उवाच । शिशो गृहपते शक्राद्वज्रोद्यतकरादहो । ज्ञात भीतोऽसि मा भैषीर्जिज्ञासा ते मया कृता
Īśvara dit : «Ô enfant, ô maître de maison—ah ! tu as pris peur en voyant Indra, la main levée, tenant le vajra. Je le sais. Ne crains rien ; ce n’était qu’une épreuve, accomplie par Moi, par désir de te connaître.»
Verse 51
मम भक्तस्य नो शक्रो न वज्रं चान्तकोऽपि च । प्रभवेदिन्द्ररूपेण मयैव त्वम्विभीषितः
Pour Mon dévot, ni Śakra (Indra) ni son vajra, pas même Antaka (la Mort), n’ont aucun pouvoir. C’est Moi seul qui, prenant la forme d’Indra, ai fait naître la crainte en toi.
Verse 52
वरन्ददामि ते भद्र त्वमग्निपदभाग्भव । सर्वेषामेव देवानां वरदस्त्वं भविष्यसि
«Ô toi l’auspicieux, Je t’accorde une grâce. Deviens participant à la dignité divine d’Agni. En vérité, tu seras celui qui dispense des bienfaits à tous les dieux.»
Verse 53
सर्वेषामेव भूतानां त्वमग्नेऽन्तश्चरो भव । धर्मराजेन्द्रयोर्मध्ये दिगीशो राज्यमाप्नुहि
Ô Agni, deviens le témoin intérieur, mouvant au cœur de tous les êtres. Et entre Dharma-rāja (Yama) et Indra, sois le Seigneur des Directions et obtiens la souveraineté.
Verse 54
त्वयेदं स्थापितं लिंगं तव नाम्ना भविष्यति । अग्नीश्वर इति ख्यातं सर्वतेजोविबृंहणम्
«Ce Liṅga a été établi par toi ; aussi portera-t-il ton nom. Il sera renommé Agnīśvara, le Seigneur qui accroît et fait rayonner tout tejas (splendeur).»
Verse 55
अग्नीश्वरस्य भक्तानां न भयं विद्युदग्निभिः । अग्निमांद्यभयं नैव नाकालमरणं क्वचित्
Pour les dévots d’Agnīśvara, il n’est point de crainte de la foudre ni du feu. Nulle crainte non plus de l’affaiblissement de l’agni (chaleur digestive ou vitale), et jamais, nulle part, ne survient la mort avant l’heure.
Verse 56
अग्नीश्वरं समभ्यर्च्य काश्यां सर्वसमृद्धिदम् । अन्यत्रापि मृतो दैवाद्वह्निलोके महीयते
Après avoir vénéré comme il se doit Agnīśvara à Kāśī—dispensateur de toute prospérité—, même celui qui meurt ailleurs sous la force du destin est honoré dans le monde du Feu, le Vahni-loka.
Verse 57
नन्दीश्वर उवाच । इत्युक्तानीय तद्बन्धून्पित्रोश्च परिपश्यतोः । दिक्पतित्वेऽभिषिच्याग्निं तत्र लिंगे शिवोऽविशत्
Nandīśvara dit : Ayant ainsi parlé, il fit venir ces parents tandis que les père et mère regardaient ; puis, après avoir consacré Agni comme seigneur des directions, Śiva entra dans ce Liṅga.
Verse 58
इत्थमग्न्यवतारस्ते वर्णितो मे जनार्दनः । नाम्ना गृहपतिस्तात शंकरस्य परात्मनः
Ainsi, ô Janārdana, je t’ai décrit l’incarnation de Śaṅkara sous la forme du Feu. Mon cher, ce Soi suprême—Śaṅkara—était connu sous le nom de Gṛhapati.
Verse 59
चित्रहोत्रपुरी रम्या सुखदार्चिष्मती वरा । जातवेदसि ये भक्ता ते तत्र निवसन्ति वै
Chitrahotrapurī est ravissante, pleine de douceur : un royaume d’excellence nommé Sukhadā et Arciṣmatī. Les dévots voués à Jātavedas (Agni) y demeurent véritablement.
Verse 60
अग्निप्रवेशं ये कुर्य्युर्दृढसत्त्वा जितेन्द्रियाः । स्त्रियो वा सत्त्वसम्पन्नास्ते सर्व्वेप्यग्नितेजसः
Ceux qui, fermes en courage et maîtres de leurs sens, entrent dans le feu—et de même les femmes pourvues d’une vertu inébranlable—tous, en vérité, deviennent rayonnants de la splendeur même du feu.
Verse 61
अग्निहोत्ररता विप्राः स्थापिता ब्रह्मचारिणः । पश्चानिवर्त्तिनोऽप्येवमग्निलोकेग्निवर्चसः
Les brahmanes voués à l’Agnihotra, établis dans la discipline du brahmacarya, deviennent eux aussi des non-retournants ; ils atteignent le monde d’Agni (Agni-loka), rayonnant de la splendeur du feu.
Verse 62
शीते शीतापनुत्त्यै यस्त्वेधोभारान्प्रयच्छति । कुर्य्यादग्नीष्टिकां वाथ स वसेदग्निसन्निधौ
En la saison froide, celui qui, pour écarter la peine du froid, offre des fagots de bois pour l’usage sacré, ou prépare un autel de feu (fire-altar) pour le rite, demeure dans la proximité du feu sacré, vivant près d’Agni comme une ascèse méritoire.
Verse 63
अनाथस्याग्निसंस्कारं यः कुर्य्याच्छ्रद्धयान्वितः । अशक्तः प्रेरयेदन्यं सोग्निलोके महीयते
Quiconque, animé de foi, accomplit pour celui qui n’a point de protecteur les rites du feu—crémation et derniers sacrements funéraires—ou, s’il en est incapable, fait agir un autre à sa place, est honoré et exalté dans le royaume d’Agni (Agni-loka). Selon la perspective śaiva, ce dharma de compassion devient une offrande qui réjouit le Seigneur et soutient la marche du jīva du défunt.
Verse 64
अग्निरेको द्विजातीनां निश्श्रेयसकरः परः । गुरुर्देवो व्रतं तीर्थं सर्वमग्निर्विनिश्चितम्
Pour les deux-fois-nés (dvija), Agni seul est le suprême dispensateur du bien le plus haut (niḥśreyasa). Agni est le Guru ; Agni est la Divinité ; Agni est le vœu (vrata) et le lieu de pèlerinage (tīrtha) : en vérité, tout est établi comme Agni.
Verse 65
अपावनानि सर्वाणि वह्निसंसर्गतः क्षणात् । पावनानि भवन्त्येव तस्माद्यः पावकः स्मृतः
Toutes les choses impures deviennent pures en un instant au contact du feu. C’est pourquoi on s’en souvient comme de « Pāvaka » — le Purificateur.
Verse 66
अन्तरात्मा ह्ययं साक्षान्निश्चयो ह्याशुशुक्षणिः । मांसग्रासान्पचेत्कुक्षौ स्त्रीणां नो मांसपेशिकाम्
Lui (le Seigneur) est en vérité le Soi intérieur, présent directement comme Témoin ; Sa résolution est prompte et infaillible. Il digère les morceaux de chair dans le ventre — mais qu’on ne regarde jamais les femmes comme de simples pièces de chair.
Verse 67
तैजसी शाम्भवी मूर्त्तिः प्रत्यक्षा दहनात्मिका । कर्त्री हर्त्री पालयित्री विनैतां किं विलोक्यते
La forme rayonnante de Śāmbhavī se manifeste au grand jour, de nature ardente. Elle est l’Agissante, Celle qui retire et Celle qui soutient — sans La contempler, que peut-on vraiment percevoir ?
Verse 68
चित्रभानुरयं साक्षान्नेत्रन्त्रिभुवनेशितुः । अन्धे तमोमये लोके विनैनं कः प्रकाशनः
Ce Soleil éclatant est en vérité l’œil même du Seigneur des trois mondes. Dans ce monde aveugle, fait de ténèbres, sans lui qui pourrait apporter la lumière ?
Verse 69
धूपप्रदीपनैवेद्यपयोदधिघृतैक्षवम् । एतद्भुक्तं निषेवन्ते सर्वे दिवि दिवौकसः
Lorsque, dans le culte de Śiva, on présente l’encens, les lampes et les offrandes—avec le lait, le caillé, le ghee et le jus de canne à sucre—tous les habitants du ciel en partagent la saveur et s’en réjouissent dans le séjour céleste.
A household is struck by intense grief and fear; Gṛhapati responds not with lamentation but with a theological claim enacted as practice: by worshipping Mṛtyuñjaya and performing Mahākāla japa, one confronts the very principle of death (kāla) under Śiva’s sovereignty.
The chapter codes a Shaiva inner logic: ‘Kāla’ is not merely an external event but a metaphysical constraint; invoking Mṛtyuñjaya/Mahākāla re-situates the practitioner in Śiva’s time-transcending reality. The ‘vow’ (pratijñā) functions as the stabilizing ritual container that converts emotional turbulence (śoka) into focused sādhana.
Mṛtyuñjaya and Mahākāla are central—Śiva as the healer-liberator who overcomes death and as the absolute lord of time. Gṛhapati is also presented as śaṃkarāṃśajaḥ, a Śiva-derived presence that mediates this power into the narrative world.