
L’Adhyāya 51 s’ouvre sur un passage de relais dialogué : Vyāsa prie Sanatkumāra de raconter le carita de Śiva Śaśimauli, en particulier la manière dont Śiva, par affection, accorda à Bāṇāsura le « gāṇapatya » (l’appartenance/l’autorité au sein de la sphère des gaṇa de Śiva). Sanatkumāra acquiesce et présente ce récit comme une Śiva-līlā et un itihāsa méritoire, alliant plaisir du récit et portée doctrinale. Le chapitre se tourne ensuite vers une mise en place généalogique purāṇique : Marīci, fils mental né de Brahmā, est introduit, puis son fils Kaśyapa, acteur majeur de la prolifération cosmique. Sont évoqués les mariages de Kaśyapa avec les filles de Dakṣa, Diti étant mise en avant comme l’aînée, mère des Daitya. De Diti naissent deux fils puissants : Hiraṇyakaśipu (l’aîné) et Hiraṇyākṣa (le cadet). Cette charpente généalogique sert de prélude causal aux lignées asuriques ultérieures et à l’émergence de Bāṇa, préparant la question éthico-théologique : comment un asura peut-il néanmoins recevoir la grâce de Śiva et un statut parmi ses gaṇa.
Verse 1
व्यास उवाच । सनत्कुमार सर्वज्ञ श्राविता सुकथाद्भुता । भवतानुग्रहात्प्रीत्या शभ्वनुग्रहनिर्भरा
Vyāsa dit : « Ô Sanatkumāra, toi l’Omniscient ! Par ta faveur bienveillante, tu m’as fait entendre avec joie ce récit sacré, admirable et excellent, tout imprégné de la grâce de Śambhu (le Seigneur Śiva). »
Verse 2
इदानीं श्रोतुमिच्छामि चरितं शशिमौलिनः । गाणपत्यं ददौ प्रीत्या यथा बाणासुराय वै
À présent, je souhaite entendre le récit sacré du Seigneur au croissant de lune (Śiva) : comment, dans une joie bienveillante, Il accorda vraiment à Bāṇāsura le rang de Gaṇapatya, l’appartenance et l’autorité parmi Ses Gaṇas.
Verse 3
सनत्कुमार उवाच । शृणु व्यासादरात्तां वै कथां शंभोः परात्मनः । गाणपत्यं यथा प्रीत्या ददौ बाणा सुराय हि
Sanatkumāra dit : Écoute donc, en vérité, le récit sacré de Śambhu, le Soi suprême, reçu avec révérence de Vyāsa : comment, par affection, Il accorda à Bāṇa le rang de Gaṇapatya.
Verse 4
अत्रैव सुचरित्रं च शंकरस्य महाप्रभोः । कृष्णेन समरोप्यत्र शंभोर्बाणानुगृह्णतः
Ici même se trouve aussi le noble récit de Śaṅkara, le Grand Seigneur : comment, dans cette bataille même suscitée par Kṛṣṇa, Śambhu accorda avec grâce sa faveur à Bāṇa.
Verse 5
अत्रानुरूपं शृणु मे शिवलीलान्वितं परम् । इतिहासं महापुण्यं मनःश्रोत्रसुखावहम्
À présent, écoute-moi exposer ce qui convient ici : un récit suprême imprégné de la līlā, le jeu divin du Seigneur Śiva. C’est une histoire sacrée d’un mérite éminent, qui réjouit l’esprit et l’oreille.
Verse 6
ब्रह्मपुत्रो मरीचिर्यो मुनिरासीन्महामतिः । मानसस्सर्वपुत्रेषु ज्येष्ठः श्रेष्ठः प्रजापतिः
Marīci, fils de Brahmā, était un sage à l’intelligence immense. Parmi tous les fils nés de l’esprit, il fut l’aîné et le plus éminent des Prajāpati.
Verse 7
तस्य पुत्रो महात्मासीत्कश्यपो मुनिसत्तमः । सृष्टिप्रवृद्धकोऽत्यंतं पितुर्भक्तो विधेरपि
Son fils fut Kaśyapa, l’âme magnanime, le plus excellent des sages; celui qui fit croître puissamment la création, et qui fut souverainement dévoué à son père comme à Vidhi (Brahmā, l’Ordonnateur).
Verse 8
स्वस्य त्रयोदशमितादक्षकन्या स्सुशीलिकाः । कश्यपस्य मुनेर्व्यास पत्न्यश्चासन्पतिव्रताः
Les treize filles de Dakṣa—vertueuses et de conduite irréprochable—devinrent les épouses chastes et dévouées du sage Kaśyapa, ô Vyāsa.
Verse 9
तत्र ज्येष्ठा दितिश्चासीद्दैत्यास्तत्तनयास्स्मृताः । अन्यासां च सुता जाता देवाद्यास्सचराचराः
Là, Diti était l’aînée, et ses fils sont connus dans la mémoire comme les Daityas. Des autres épouses naquirent des fils, à commencer par les Devas—oui, toute la création, mobile et immobile.
Verse 10
ज्येष्ठायाः प्रथमौ पुत्रौ दितेश्चास्तां महाबलौ । हिरण्यकशिपुर्ज्येष्ठो हिरण्याक्षोऽनुजस्ततः
De Diti, l’épouse aînée, naquirent les deux premiers fils, tous deux d’une puissance immense : l’aîné fut Hiraṇyakaśipu, puis le cadet, Hiraṇyākṣa.
Verse 11
हिरण्यकशिपोः पुत्राश्चत्वारो दैत्यसत्तमाः । ह्रादानुह्रादसंह्रादा प्रह्रादश्चेत्यनुक्रमात्
Hiraṇyakaśipu eut quatre fils—les plus éminents parmi les Daityas—à savoir Hrāda, Anuhrāda, Saṃhrāda et, dans l’ordre, Prahrāda.
Verse 12
प्रह्रादस्तत्र हि महान्विष्णुभक्तो जितेन्द्रियः । यं नाशितुं न शक्तास्तेऽभवन्दैत्याश्च केपि ह
Là, Prahlāda fut véritablement une grande âme : dévot de Viṣṇu et maître de ses sens. Ces Daityas ne purent nullement le détruire, bien qu’ils l’aient tenté de maintes façons.
Verse 13
विरोचनः सुतस्तस्य महा दातृवरोऽभवत् । शक्राय स्वशिरो योऽदाद्याचमानाय विप्रतः
Son fils Virocana devint renommé comme un donateur excellent et immense; car lorsque Indra (Śakra), venu sous l’apparence d’un brahmane, mendia, Virocana fit l’aumône jusqu’à offrir sa propre tête.
Verse 14
तस्य पुत्रो बलिश्चासीन्महादानी शिवप्रियः । येन वामनरूपाय हरयेऽदायि मेदिनी
Son fils fut Bali, roi d’une générosité suprême et dévot bien-aimé de Śiva; c’est lui qui fit don de la terre à Hari, venu sous la forme de Vāmana.
Verse 15
तस्यौरसः सुतो बाणश्शिवभक्तो बभूव ह । मान्यो वदान्यो धीमांश्च सत्यसंधस्स हस्रदः
De lui naquit son fils légitime, Bāṇa, qui devint en vérité un dévot adorateur du Seigneur Śiva. Honoré de tous, généreux, plein d’intelligence, ferme dans la vérité, il fut renommé comme dispensateur de milliers de dons.
Verse 16
शोणिताख्ये पुरे स्थित्वा स राज्यमकरोत्पुरा । त्रैलोक्यं च बलाञ्ज्जित्वा तन्नाथानसुरेश्वरः
Demeurant dans la cité nommée Śoṇita, ce seigneur des Asuras y établit sa souveraineté. Par la seule force, il conquit les trois mondes et assujettit leurs maîtres.
Verse 17
तस्य बाणासुरस्यैव शिवभक्तस्य चामराः । शंकरस्य प्रसादेन किंकरा इव तेऽभवन्
Par la grâce de Śaṅkara, les Cāmaras de ce Bāṇāsura—véritable dévot de Śiva—devinrent tels des serviteurs empressés, comme s’ils avaient été les propres gens de Śiva.
Verse 18
तस्य राज्येऽमरान्हित्वा नाभवन्दुःखिताः प्रजाः । सापत्न्यादुःखितास्ते हि परधर्मप्रवर्तिनः
Sous son règne, après avoir écarté l’ingérence des dieux, les sujets ne tombèrent pas dans la détresse. Car ceux que tourmentaient rivalités et autres peines étaient, en vérité, des gens voués à des devoirs étrangers, égarés loin de leur propre voie du dharma.
Verse 19
सहस्रबाहुवाद्येन स कदाचिन्महासुरः । तांडवेन हि नृत्येनातोषयत्तं महेश्वरम्
Un jour, ce puissant asura, au son retentissant de la musique de ses mille bras, exécuta la danse du Tāṇḍava et, par cette danse, réjouit Mahādeva, le Grand Seigneur Mahēśvara.
Verse 20
तेन नृत्येन संतुष्टस्सुप्रसन्नो बभूव ह । ददर्श कृपया दृष्ट्या शंकरो भक्तवत्सलः
Satisfait par cette danse, Śaṅkara fut comblé de joie et de grâce. Le Seigneur—toujours plein de tendresse pour Ses dévots—posa sur (lui) un regard de compassion.
Verse 21
भगवान्सर्वलोकेश्शशरण्यो भक्तकामदः । वरेण च्छंदयामास बालेयं तं महासुरम्
Bhagavān Śiva, Seigneur de tous les mondes—refuge de ceux qui cherchent asile et accomplisseur des justes désirs des dévots—combla alors le grand asura Bāleya en lui accordant une grâce.
Verse 22
शंकर उवाच । बालेयः स महादैत्यो बाणो भक्तवरस्सुधीः । प्रणम्य शंकरं भक्त्या नुनाव परमेश्वरम्
Śaṅkara dit : Ce grand asura Bāṇa, fils de Bali—noble par la bhakti et plein de sagesse—se prosterna devant Śaṅkara avec une dévotion du cœur et se mit à louer Parameśvara, le Seigneur suprême.
Verse 23
बाणासुर उवाच । देवदेव महादेव शरणागतवत्सल । संतुष्टोऽसि महेशान ममोपरि विभो यदि
Bāṇāsura dit : «Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva, toi qui chéris ceux qui se réfugient en toi ! Ô Maheśāna, Seigneur qui pénètre tout : si tu es satisfait de moi, accorde-moi ta grâce.»
Verse 24
मद्रक्षको भव सदा मदुपस्थः पुराधिपः । सर्वथा प्रीतिकृन्मे हि ससुतस्सगणः प्रभो
Ô Seigneur, souverain de la cité, demeure toujours près de moi et sois mon protecteur constant. En toute chose, accorde-moi joie et faveur—avec tes fils et tes troupes d’assistants (gaṇas), ô Maître.
Verse 25
सनत्कुमार उवाच । बलिपुत्रस्स वै बाणो मोहितश्शिवमायया । मुक्तिप्रदं महेशानं दुराराध्यमपि ध्रुवम्
Sanatkumāra dit : «En vérité, Bāṇa, fils de Bali, fut égaré par la māyā de Śiva. Pourtant Maheśāna—dispensateur de la délivrance, et vraiment difficile à apaiser—demeure à jamais constant.»
Verse 26
स भक्तवत्सलः शंभुर्दत्त्वा तस्मै वरांश्च तान् । तत्रोवास तथा प्रीत्या सगणस्ससुतः प्रभुः
Ce Śambhu, si tendre envers ses dévots, lui accorda ces grâces. Puis, le cœur comblé, le Seigneur demeura en ce lieu, avec ses gaṇas et avec son fils.
Verse 27
स कदाचिद्बाणपुरे चक्रे देवासुरैस्सह । नदीतीरे हरः क्रीडां रम्ये शोणितकाह्वये
Un jour, dans la cité de Bāṇa, Hara (le Seigneur Śiva), avec les devas et les asuras, se livra au jeu de sa līlā divine sur la belle rive du fleuve nommé Śoṇita.
Verse 28
ननृतुर्जहसुश्चापि गंधर्वासरसस्तथा । जेयुः प्रणेमुर्मुनय आनर्चुस्तुष्टुवुश्च तम्
Les Gandharvas et les Apsaras dansèrent et rirent de joie ; les sages s’écrièrent : « Victoire ! », se prosternèrent, lui offrirent le culte et le louèrent—le Seigneur Śiva—dans une allégresse parfaite.
Verse 29
ववल्गुः प्रथमास्सर्वे ऋषयो जुहुवुस्तथा । आययुः सिद्धसंघाश्च दृदृशुश्शांकरी रतिम्
D’abord, tous les ṛṣi dansèrent de joie et versèrent des oblations dans le feu sacré. Puis des troupes de Siddhas arrivèrent et contemplèrent le divin jeu d’amour de Śaṅkara et de sa Śakti.
Verse 30
कुतर्किका विनेशुश्च म्लेच्छाश्च परिपंथिनः । मातरोभिमुखास्तस्थुर्विनेशुश्च विभीषिका
Les sophistes aux raisonnements fallacieux, les mlecchas et les brigands hostiles des chemins furent détruits. Les Mères divines (Mātṛkās), face à l’ennemi, demeurèrent inébranlables ; et les puissances de ruine et d’effroi furent elles aussi anéanties.
Verse 31
रुद्रसद्भावभक्तानां भवदोषाश्च विस्तृताः । तस्मिन्दृष्टे प्रजास्सर्वाः सुप्रीतिं परमां ययुः
On dévoila en détail les fautes du saṃsāra qui accablent même les dévots de Rudra au cœur sincère. Pourtant, en Le contemplant, tous les êtres atteignirent la joie suprême et une profonde paix.
Verse 32
ववल्गुर्मुनयस्सिद्धाः स्त्रीणां दृष्ट्वा विचेष्टितम् । पुपुषुश्चापि ऋतवस्स्वप्रभावं तु तत्र च
Voyant l’agitation étrange des femmes, les munis accomplis (siddhas) en furent troublés au-dedans ; et là même, jusqu’aux saisons se mirent à manifester et à accroître leurs puissances propres et distinctes.
Verse 33
ववुर्वाताश्च मृदवः पुष्पकेसरधूसराः । चुकूजुः पक्षिसंघाश्च शाखिनां मधुलम्पटाः
Des brises douces soufflèrent, grisées par le pollen des fleurs ; et des volées d’oiseaux, avides du miel des branches, modulèrent de tendres chants.
Verse 34
पुष्पभारावनद्धानां रारट्येरंश्च कोकिलाः । मधुरं कामजननं वनेषूपवनेषु च
Dans les forêts et les bosquets, les arbres ployaient sous le fardeau des fleurs, et les coucous lançaient des cris délicieux. Partout montait une douceur qui éveille le désir : le charme du printemps baignait bois et jardins.
Verse 35
ततः क्रीडाविहारे तु मत्तो बालेन्दुशेखरः । अनिर्जितेन कामेन दृष्टाः प्रोवाच नन्दिनम्
Alors, durant leurs jeux et divertissements, Bālenduśekhara —Śiva, porteur du croissant de lune—, ému par la lîlâ divine, les aperçut ; son désir n’étant pas encore dompté, il s’adressa à Nandin.
Verse 36
चन्द्रशेखर उवाच । वामामानय गौरीं त्वं कैलासात्कृतमंडनाम् । शीघ्रमस्माद्वनाद्गत्वा ह्युक्त्वाऽकृष्णामिहानय
Chandrashekhara (Śiva) dit : « Va, amène ma bien-aimée Gaurī depuis le Kailāsa, parée de ses ornements. Quitte vite cette forêt ; après avoir averti Akṛṣṇā, conduis-la ici. »
Verse 37
सनत्कुमार उवाच । स तथेति प्रतिज्ञाय गत्वा तत्राह पार्वतीम् । सुप्रणम्य रहो दूतश्शंकरस्य कृतांजलिः
Sanatkumāra dit : « Ayant promis : “Qu’il en soit ainsi”, il s’y rendit. En secret, le messager de Śaṅkara s’adressa à Pārvatī ; il se prosterna avec respect et, les mains jointes, parla en vénération. »
Verse 38
नन्दीश्वर उवाच । द्रष्टुमिच्छति देवि त्वां देवदेवो महेश्वरः । स्ववल्लभां रूपकृतां मयोक्तं तन्निदेशतः
Nandīśvara dit : «Ô Déesse, Mahādeva, Mahēśvara, le Dieu des dieux, désire te voir. Selon Son ordre, j’ai façonné pour toi cette forme, digne de Son aimée.»
Verse 39
सनत्कुमार उवाच । ततस्तद्वचनाद्गौरी मंडनं कर्तुमादरात् । उद्यताभून्मुनिश्रेष्ठ पतिव्रतपरायणा
Sanatkumāra dit : Alors, à ces paroles, Gaurī — toute vouée au dharma de la fidélité à son Seigneur — se leva avec empressement pour se parer, ô le plus excellent des sages.
Verse 40
आगच्छामि प्रभुं गच्छ वद तं त्वं ममाज्ञया । आजगाम ततो नंदी रुद्रासन्नं मनोगतिः
«Je viendrai. Va vers le Seigneur et rapporte-lui cela selon mon ordre.» Alors Nandī, rapide comme la pensée, s’en alla et s’approcha de Rudra (Śiva).
Verse 41
पुनराह ततो रुद्रो नन्दिनं परविभ्रमः । पुनर्गच्छ ततस्तात क्षिप्रमा नय पार्वतीम्
Alors Rudra, le Seigneur suprême — inébranlable et souverain — s’adressa de nouveau à Nandin : «Mon enfant, retourne aussitôt et amène vite Pārvatī.»
Verse 42
बाढमुक्त्वा स तां गत्वा गौरीमाह सुलोचनाम् । द्रष्टुमिच्छति ते भर्ता कृतवेषां मनोरमाम्
Ayant dit : « Qu’il en soit ainsi », il alla vers Gaurī aux beaux yeux et lui dit : « Ton époux désire te voir, parée d’une tenue préparée, charmante et ravissante ».
Verse 43
शंकरो बहुधा देवि विहर्तुं संप्रतीक्षते । एवं पतौ सुकामार्ते गम्यतां गिरिनंदिनि
Ô Déesse, Śaṅkara attend de bien des manières pour se livrer au jeu divin. Puisque ton Seigneur brûle d’un désir d’amour, ô fille de la Montagne, va vers Lui.
Verse 44
क्सरोभिस्समग्राभिरन्योन्यमभिमंत्रितम् । लब्धभावो यथा सद्यः पार्वत्या दर्शनोत्सुकः
Ainsi, par des incantations et des signes complets, échangés l’un à l’autre, il retrouva aussitôt sa contenance et brûla du désir de voir Pārvatī, son cœur se tournant promptement vers sa présence.
Verse 45
अयं पिनाकी कामारिः वृणुयाद्यां नितंबिनीम् । सर्वासां दिव्यनारीणां राज्ञी भवति वै धुवम्
Ce Seigneur Pinākī, porteur du Pināka et vainqueur de Kāma, choisira cette jeune fille aux hanches gracieuses ; et, assurément, elle deviendra la reine parmi toutes les femmes divines.
Verse 46
वीक्षणं गौरिरूपेण क्रीडयेन्मन्मथैर्गणैः । कामोऽयं हंति कामारिमूचुरन्योन्यमादताः
Prenant la forme de Gaurī, il s’amusait à lancer des regards, accompagné de troupes de puissances semblables à Kāma. Alors ils se dirent l’un à l’autre : «Ce désir, vraiment, atteint même l’ennemi de Kāma (Śiva).»
Verse 47
स्प्रष्टुं शक्नोति या काचिदृते दाक्षायणी स्त्रियम् । सा गच्छेत्तत्र निश्शंकं मोहयेत्पार्वतीपतिम्
Toute femme capable de s’approcher de lui et de le toucher—à l’exception de Dākṣāyaṇī (Satī)—doit s’y rendre sans crainte et tenter d’ensorceler le Seigneur de Pārvatī (Śiva).
Verse 48
कूष्मांडतनया तत्र शंकरं स्प्रष्टुमुत्सहे । अहं गौरीसुरूपेण चित्रलेखा वचोऽब्रवीत्
Là, la fille de Kūṣmāṇḍa déclara : « Je puis toucher Śaṅkara. » Alors Citralekhā, prenant la forme splendide de Gaurī, prononça ces paroles.
Verse 49
चित्रलेखोवाच । यदधान्मोहिनीरूपं केशवो मोह नेच्छया । पुरा तद्वैष्णवं योगमाश्रित्य परमार्थतः
Citralekhā dit : « Jadis, Keśava prit la forme de Mohinī, non par désir d’illusionner, mais en s’abritant dans cette puissance yogique vaiṣṇava, selon la vérité suprême. »
Verse 50
उर्वश्याश्च ततो दृष्ट्वा रूपस्य परिवर्तनम् । कालीरूपं घृताची तु विश्वाची चांडिकं वपुः
Alors, voyant la forme d’Urvaśī se métamorphoser, Ghṛtācī prit l’aspect de Kālī, et Viśvācī revêtit le corps farouche de Cāṇḍikā.
Verse 51
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां पञ्चमे युद्धखंडे ऊषा चरित्रवर्णनं शिवशिवाविवाहवर्णनं नामैकपंचाशत्तमोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la deuxième Saṃhitā, la Rudra-saṃhitā, dans la cinquième section appelée Yuddha-khaṇḍa—s’achève le cinquante et unième chapitre, intitulé «Récit de l’histoire d’Ūṣā» et «Description du mariage de Śiva et de Śivā (Pārvatī)».
Verse 52
मातॄणामप्यनुक्तानामनुक्ताश्चाप्सरोवराः । रत्नाद्रूपाणि ताश्चक्रुस्स्वविद्यासंयुता अनु
Même les Déesses-Mères dont les noms n’avaient pas été dits — ainsi que les Apsarās excellentes, elles aussi non mentionnées —, alors, pourvues de leurs propres pouvoirs occultes, prirent des formes pareilles à des joyaux et à des matières précieuses.
Verse 53
ततस्तासां तु रूपाणि दृष्ट्वा कुंभां डनंदिनी । वैष्णवादात्मयोगाच्च विज्ञातार्था व्यडंबयत्
Alors, ayant contemplé ces formes, Kumbhāṇḍanandinī — par sa clairvoyance yogique intérieure et sa connaissance des stratagèmes vaiṣṇava — en saisit l’intention et contrecarra avec adresse cette démonstration.
Verse 54
ऊषा बाणासुरसुता दिव्ययोगविशारदा । चकार रूपं पार्वत्या दिव्यमत्यद्भुतं शुभम्
Uṣā, fille de Bāṇāsura, experte en yoga divin, façonna pour Pārvatī une forme souverainement merveilleuse, rayonnante et de bon augure.
Verse 55
महारक्ताब्जसंकाशं चरणं चोक्तमप्रभम् । दिव्यलक्षणसंयुक्तं मनोऽभीष्टार्थदायकम्
Son pied, dit semblable à un grand lotus rouge, est déclaré exempt de l’éclat mondain ; orné de marques divines, il accorde au dévot l’accomplissement des vœux chéris du cœur.
Verse 56
तस्या रमणसंकल्पं विज्ञाय गिरिजा ततः । उवाच सर्वविज्ञाना सर्वान्तर्यामिनी शिवा
Alors Girijā, ayant perçu son intention au sujet de son bien-aimé, parla—Elle, Śivā l’omnisciente, celle qui demeure en tout, la Souveraine intérieure présente en chaque cœur.
Verse 57
गिरिजोवाच । यतो मम स्वरूपं वै धृतभूषे सखि त्वया । सकामत्वेन समये संप्राप्ते सति मानिनि
Girijā dit : «Ô amie, ô toi parée de beaux ornements, puisque tu as revêtu ma propre forme—au moment où le désir s’est éveillé et où l’heure fixée est arrivée—ô fière, écoute.»
Verse 58
अस्मिंस्तु कार्तिके मासि ऋतुधर्मास्तु माधवे । द्वादश्यां शुक्लपक्षे तु यस्तु घोरे निशागमे
Au mois de Kārtika—et de même en Mādhava (Vaiśākha), lorsque les observances saisonnières sont prescrites—au douzième jour lunaire (Dvādaśī) de la quinzaine claire, quiconque accomplit (ce rite) à l’approche redoutable de la nuit…
Verse 59
कृतोपवासां त्वां भोक्ता सुप्तामंतःपुरे नरः । स ते भर्त्ता कृतो देवैस्तेन सार्द्धं रमिष्यसि
Pendant que tu observes le jeûne, un homme te possédera alors que tu dors dans les appartements intérieurs. Les dieux l'ont désigné comme ton époux ; avec lui, tu vivras dans la félicité conjugale.
Verse 60
आबाल्याद्विष्णुभक्तासि यतोऽनिशमतंद्रिता । एवमस्त्विति सा प्राह मनसा लज्जितानना
Depuis l'enfance, tu es une dévote de Viṣṇu, toujours constante et infatigable. Entendant cela, elle — le visage baissé par pudeur intérieure — répondit en son cœur : 'Qu'il en soit ainsi'.
Verse 61
अथ सा पार्वती देवी कृतकौतुकमण्डना । रुद्रसंनिधिमागत्य चिक्रीडे तेन शंभुना
Alors la Déesse Pārvatī, parée d’ornements de fête, s’approcha de la présence de Rudra ; et, dans la joie, elle se livra au jeu sacré avec Śambhu, révélant l’intimité auspicieuse du Seigneur divin dans son aspect qualifié (saguṇa) avec sa Śakti.
Verse 62
ततो रतांते भगवान्रुद्रश्चादर्शनं ययौ । सदारः सगणश्चापि सहितो दैवतैर्मुने
Alors, lorsque leur union amoureuse fut achevée, Bhagavān Rudra—ô sage—s’évanouit hors de la vue, avec Son épouse, Ses gaṇa, et escorté par l’assemblée des dieux.
The chapter announces and begins the narrative of Śiva granting “gāṇapatya” (gaṇa-affiliation/authority) to Bāṇāsura, then supplies a genealogical preface (Marīci → Kaśyapa → Diti → Hiraṇyakaśipu/Hiraṇyākṣa) to situate the asura lineage.
It suggests that Śiva’s anugraha can confer spiritual-political legitimacy beyond conventional deva/asura binaries, while genealogy functions as karmic-historical context rather than final determinism.
Śiva is invoked through epithets emphasizing transcendence and lordship—Śaśimauli (moon-crested), Śambhu/Śaṅkara, Mahāprabhu, Parātman—foregrounding grace and sovereignty as the chapter’s theological lens.