
L’Adhyāya 4 prend la forme d’un dialogue : Nārada prie Brahmā de poursuivre le récit après le retrait de Śiva dans sa propre demeure. Brahmā raconte l’acte de Dakṣa : se souvenant des paroles antérieures de Brahmā, Dakṣa s’adresse à Kāma (Manmatha) et lui offre une épouse née de son propre corps, dotée d’une forme et de qualités auspicieuses, afin que Kāma la prenne pour femme, digne de lui. La jeune épouse est reconnue et nommée Ratī, puis le mariage est célébré. Le chapitre souligne la conséquence immédiate, à la fois affective et cosmique : la joie de Kāma et son enchantement à la vue de Ratī, montrant le désir comme expérience intime et comme fonction de l’ordre universel. Il suggère aussi le thème purānique selon lequel le kāma est un principe régulé au sein du dharma—mariage, lignée, union sanctionnée—et non un simple élan perturbateur. Les vers cités s’achèvent sur une description vive du charme de Ratī et de l’ivresse amoureuse de Kāma, annonçant l’entrecroisement futur du désir avec la puissance ascétique de Śiva et la gouvernance du cosmos.
Verse 1
नारद उवाच । विष्णुशिष्य महाप्राज्ञ विधे लोककर प्रभो । अद्भुतेयं कथा प्रोक्ता शिवलीलामृतान्विता
Nārada dit : «Ô disciple de Viṣṇu, ô Vidhī (Brahmā) d’une grande sagesse, ô Seigneur qui fait naître les mondes : voici qu’a été conté ce récit merveilleux, empli du nectar de la līlā divine de Śiva.»
Verse 2
ततः किमभवत्तात चरितं तद्वदाधुना । अहं श्रद्धान्वितः श्रोतुं यदि शम्भुकथाश्रयम्
Alors, que se passa-t-il, ô bien-aimé ? Raconte à présent ce récit. Je suis rempli de foi et je désire écouter, car mon esprit repose sur la sainte histoire de Śambhu (Śiva).
Verse 3
ब्रह्मोवाच । शंभौ गते निजस्थाने वेधस्यंतर्हिते मयि । दक्ष प्राहाथ कंदर्पं संस्मरन् मम तद्वचः
Brahmā dit : Lorsque Śambhu fut retourné en Sa propre demeure, et lorsque moi, Vedhas, le Créateur, eus disparu de ce lieu, Dakṣa, se souvenant de mes paroles, s’adressa alors à Kandarpa (le dieu du désir).
Verse 4
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां द्वितीस० कामविवाहवर्णनं नाम चतुर्थोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au deuxième livre, dans la Rudra-saṃhitā (au sein du Satī-khaṇḍa), s’achève le quatrième chapitre, intitulé «Description du mariage de Kāma».
Verse 5
एषा तव महा तेजास्सर्वदा सहचारिणी । भविष्यति यथाकामं धर्मतो वशवर्तिनी
«Cette radieuse demeurera à jamais ta compagne. En accord avec le dharma, elle s’attachera avec dévotion à ta volonté et accomplira ce qui est désiré, sans jamais franchir la droiture.»
Verse 6
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा प्रददौ तस्यै देहस्वेदांबुसम्भवाम् । कंदर्प्पायाग्रतः कृत्वा नाम कृत्वा रतीति ताम्
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, il la lui accorda—née de l’humidité de la sueur de son propre corps—et, la plaçant devant Kāma (Kandarpā), il lui donna le nom de « Ratī ».
Verse 7
विवाह्य तां स्मरस्सोपि मुमोदातीव नारद । दक्षजां तनयां रम्यां मुनीनामपि मोहिनीम्
Ô Nārada, même Smara (Kāma), après avoir célébré son mariage, se réjouit avec excès : elle était la ravissante fille de Dakṣa, une jeune vierge si enchanteresse que même les sages pouvaient en être ébranlés.
Verse 8
अथ तां वीक्ष्य मदनो रत्याख्यां स्वस्त्रियं शुभाम् । आत्मा गुणेन विद्धोसौ मुमोह रतिरंजितः
Alors Kāma (Madana), voyant sa propre épouse de bon augure nommée Rati, fut transpercé par son charme envoûtant ; son esprit s’éprit, tomba dans l’illusion, et fut remué par la passion.
Verse 9
क्षणप्रदाऽभवत्कांता गौरी मृगदृशी मुदा । लोलापांग्यथ तस्यैव भार्या च सदृशी रतौ
En un instant, la bien-aimée devint Gaurī, aux yeux de biche, toute emplie de joie. Par des regards de côté, espiègles et doux, elle devint sa propre épouse, parfaitement accordée à lui dans l’amour et la félicité.
Verse 10
तस्या भ्रूयुगलं वीक्ष्य संशयं मदनोकरोत् । उत्सादनं मत्कोदण्डं विधात्रास्यां निवेशितम्
Voyant la paire de ses sourcils, Kāma fut saisi de doute : car le Créateur (Vidhātṛ) avait placé mon arc, fait pour dompter et vaincre, sur son visage, sous la forme de ce sourcil si expressif.
Verse 11
कटाक्षाणामाशुगतिं दृष्ट्वा तस्या द्विजोत्तम । आशु गन्तुं निजास्त्राणां श्रद्दधे न च चारुताम्
Ô le meilleur des deux-fois-nés, voyant la course fulgurante de ses regards de côté, il ne crut plus que ses propres traits pussent aller si vite — ni être si efficaces et si gracieux.
Verse 12
तस्याः स्वभावसुरभिधीरश्वासानिलं तथा । आघ्राय मदनः श्रद्धां त्यक्तवान् मलयांतिके
Près du mont Malaya, Madana (Kāma), ayant respiré la brise portant le souffle paisible et naturellement parfumé de Satī, abandonna aussitôt son ancienne résolution et fut rempli d’une foi révérencieuse.
Verse 13
पूर्णेन्दुसदृशं वक्त्रं दृष्ट्वा लक्ष्मसुलक्षितम् । न निश्चिकाय मदनो भेदं तन्मुखचन्द्रयोः
Voyant son visage, semblable à la pleine lune et marqué de signes auspicieux, Kāma (Madana) ne put discerner aucune différence entre la lune de ce visage et la lune elle-même.
Verse 14
सुवर्ण पद्मकलिकातुल्यं तस्याः कुचद्वयम् । रेजे चूचुकयुग्मेन भ्रमरेणेव वेष्टितम्
Sa poitrine, parée de deux seins, resplendissait telle des boutons de lotus d’or; et les deux mamelons, comme ceints d’une abeille sombre, en rehaussaient l’éclat.
Verse 15
दृढपीनोन्नतं तस्यास्तनमध्यं विलंबिनीम् । आनाभिप्रतलं मालां तन्वीं चन्द्रायितां शुभाम्
Sa poitrine était ferme, pleine et doucement relevée; et d’entre ses seins pendait une guirlande fine et de bon augure, descendant jusqu’à la région du nombril, lumineuse et belle comme la lune.
Verse 16
ज्यां पुष्पधनुषः कामः षट्पदावलिसंभ्रमाम् । विसस्मार च यस्मात्तां विसृज्यैनां निरीक्षते
Kāma, celui qui brandit l’arc de fleurs, oublia jusqu’au frémissement de la corde et au bourdonnement tumultueux de la file d’abeilles ; car il laissa tomber l’arc et fixa son regard sur elle.
Verse 17
गम्भीरनाभिरंध्रांतश्चतुःपार्श्वत्वगादृतम् । आननाब्जेऽक्षणद्वंद्वमारक्तकफलं यथा
Son nombril était profond, et son creux, avec grâce, était encadré par la peau sur ses quatre côtés. Sur son visage semblable au lotus, sa paire d’yeux brillait d’une teinte rougeâtre, telle le fruit mûr du kāphala.
Verse 18
मध्येन वपुषा निसर्गाष्टापदप्रभा । रुक्मवेदीव ददृशे कामेन रमणी हि सा
Avec une taille fine et un corps rayonnant de lui‑même, tel l’or parfaitement épuré, cette jeune fille ravissante apparut—par la puissance de Kāma—comme une vedī, un autel d’or en personne.
Verse 19
रंभास्तंभायतं स्निग्धं यदूरुयुगलं मृदु । निजशक्तिसमं कामो वीक्षांचक्रे मनोहरम्
Kāma fixa son regard sur la paire de ses cuisses—douces, lisses et luisantes, telles une tige de bananier et telles Rambhā—si séduisantes qu’elles semblaient égales à sa propre puissance d’envoûtement.
Verse 20
आरक्तपार्ष्णिपादाग्रप्रांतभागं पदद्वयम् । अनुरागमिवाऽनेन मित्रं तस्या मनोभवः
La paire de ses pieds—dont les talons, les orteils et les bords extérieurs étaient teints d’une douce rougeur—semblait l’amour incarné; ainsi Manobhava (Kāma) devint, pour ainsi dire, son compagnon.
Verse 21
तस्याः करयुगं रक्तं नखरैः किंशुकोपमैः । वृत्ताभिरंगुलीभिश्च सूक्ष्माग्राभिर्मनोहरम्
Ses deux mains étaient d’un rouge rosé ; ses ongles ressemblaient aux fleurs du kiṃśuka. Avec des doigts arrondis et des extrémités fines et délicates, elles étaient d’un charme irrésistible à contempler.
Verse 22
तद्बाहुयुगुलं कांतं मृणालयुगलायतम् । मृदु स्निग्धं चिरं राजत्कांतिलोहप्रवालवत्
Ses deux bras ravissants étaient longs comme deux tiges de lotus—doux, lisses et toujours resplendissants, luisant tel un corail rouge éclatant.
Verse 23
नीलनीरदसंकाशः केशपाशो मनोहरः । चमरीवाल भरवद्विभाति स्म स्मरप्रियः
Ses tresses étaient enchanteresses, sombres et lustrées comme un nuage de pluie bleu. Orné d’un splendide éventail en queue de yak, il rayonnait—cher à Kāma, le dieu de l’amour.
Verse 24
एतादृशीं रतिं नाम्ना प्रालेयाद्रिसमुद्भवाम् । गंगामिव महादेवो जग्राहोत्फुल्ललोचनः
Ainsi, Mahādeva—les yeux grands ouverts de joie—accueillit la jeune fille nommée Rati, née de la montagne enneigée, comme il avait accueilli la rivière Gaṅgā.
Verse 25
चक्रपद्मां चारुबाहुं मृणालशकलान्विताम् । भ्रूयुग्मविभ्रमव्राततनूर्मिपरिराजिताम्
Il la décrivit comme portant les signes auspicieux du disque et du lotus, aux beaux bras, parée d’ornements aussi délicats que des fibres de lotus; et resplendissante de subtiles vagues de charme nées du gracieux jeu de ses deux sourcils.
Verse 26
कटाक्षपाततुंगौघां स्वीयनेत्रोत्पलान्विताम् । तनुलोमांबुशैवालां मनोद्रुमविलासिनीम्
Ses hauts regards de côté se déversaient en vagues; ses yeux mêmes étaient tels des lotus épanouis. Le fin duvet de son corps ressemblait à de tendres plantes d’eau, et elle se mouvait avec grâce dans le bosquet des vœux de l’esprit, ensorcelant le cœur par son jeu divin.
Verse 27
निम्ननाभिह्रदां क्षामां सर्वांगरमणीयिकाम् । सर्वलावण्यसदनां शोभमानां रमामिव
Son nombril était profond tel un étang gracieux, sa taille fine, et chacun de ses membres ravissait—demeure de toute beauté—rayonnant comme la déesse Ramā (Lakṣmī) elle-même.
Verse 28
द्वादशाभरणैर्युक्तां शृंगारैः षोडशैर्युताम् । मोहनीं सर्वलोकानां भासयंतीं दिशो दश
Parée de douze ornements et dotée des seize parures de la grâce féminine, elle ensorcelait tous les mondes et rayonnait, illuminant les dix directions.
Verse 29
इति तां मदनो वीक्ष्य रतिं जग्राह सोत्सुकः । रागादुपस्थितां लक्ष्मीं हृषीकेश इवोत्तमाम्
La voyant ainsi, Kāma, tout empressé, saisit Rati—comme Hṛṣīkeśa (Viṣṇu) qui, dans la joie, accueille l’excellente Lakṣmī lorsqu’elle s’approche, attirée par l’attachement amoureux.
Verse 30
नोवाच च तदा दक्षं कामो मोदभवात्ततः । विस्मृत्य दारुणं शापं विधिदत्तं विमोहितः
Alors Kāma, submergé par la joie et ainsi égaré, s’adressa à Dakṣa, ayant oublié la terrible malédiction conférée par Brahmā.
Verse 31
तदा महोत्सवस्तात बभूव सुखवर्द्धनः । दक्षः प्रीततरश्चासीन्मुमुदे तनया मम
Alors, ô bien-aimé, s’éleva une grande fête, qui faisait croître la joie. Dakṣa en fut plus comblé encore, et se réjouit grandement à cause de ma fille.
Verse 32
कामोतीव सुखं प्राप्य सर्वदुःखक्षयं गतः । दक्षजापि रतिः कामं प्राप्य चापि जहर्ष ह
Kāma, comme s’il obtenait la félicité suprême, sentit s’éteindre toute douleur. Et Rati aussi—née de la lignée de Dakṣa—en retrouvant Kāma, se réjouit grandement.
Verse 33
रराज चेतयासार्द्धं भिन्नश्चारुवचः स्मरः । जीमूत इव संध्यायां सौदामन्या मनोज्ञया
Smara (Kāma), aux paroles suaves, resplendissait avec sa suite, tout en demeurant distinct d’elle. Il était tel un nuage au crépuscule, rendu charmant par l’éclair gracieux.
Verse 34
इति रतिपतिरुच्चैर्मोहयुक्तो रतिं तां हृदुपरि जगृहे वै योगदर्शीव विद्याम् । रतिरपि पतिमग्र्यं प्राप्य सा चापि रेजे हरिमिव कमला वै पूर्णचन्द्रोपमास्या
Ainsi, le Seigneur du Désir (Kāma), saisi d’envoûtement, serra cette Rati sur son cœur, comme un voyant yogique étreint la vraie connaissance. Et Rati aussi—ayant obtenu son époux suprême—resplendit, telle Lakṣmī auprès de Hari, le visage charmant comme la pleine lune.
Dakṣa gives Ratī—said to arise from his own body—to Kāma (Manmatha) as a wife, and Brahmā narrates the marriage and Kāma’s ensuing delight and enchantment.
It encodes kāma as a cosmic function that must be situated within dharma; by placing desire within sanctioned union, the text presents desire as generative power under moral-ritual regulation rather than mere passion.
Kāma’s force (madana/smara) is shown as immediately operative through Ratī’s beauty and guṇas; Śiva’s transcendence is implied by his withdrawal to his own abode, setting a contrast between ascetic sovereignty and desire’s creative role.