
L’Adhyaya 28 s’ouvre sur le récit de Brahmā : tandis que les dieux et les ṛṣi se rendent à la fête sacrificielle de Dakṣa, Satī demeure à Gandhamādana, se divertissant dans un pavillon, entourée de ses compagnes. Elle voit Candra (la Lune) s’éloigner et envoie aussitôt son amie de confiance Vijayā demander à Rohiṇī où il se rend. Vijayā approche Candra, l’interroge avec convenance et apprend les détails de la célébration du Dakṣa-yajña ainsi que la raison de son voyage. Elle revient rapidement et rapporte tout à Satī. Satī (également appelée Kālikā) s’étonne et médite : si Dakṣa est son père et Vīriṇī sa mère, pourquoi aucune invitation ne lui a-t-elle été adressée, à elle, la fille chérie ? Cette non-invitation devient le signe du mépris de Dakṣa et déclenche la réaction de Satī, préparant l’affrontement entre l’autorité familiale et rituelle, et la dignité de Satī ainsi que sa fidélité śaiva à Śiva.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । यदा ययुर्दक्षमखमुत्सवेन सुरर्षयः । तस्मिन्नैवांतरे देवो पर्वते गंधमादने
Brahmā dit : Lorsque les dieux et les rishis célestes partirent, célébrant comme une fête le sacrifice de Dakṣa, en ce même moment le Seigneur se trouvait sur le mont Gandhamādana.
Verse 2
धारागृहे वितानेन सखीभिः परिवारिता । दाक्षायणी महाक्रीडाश्चकार विविधास्सती
Dans la maison de la pluie, sous un dais et entourée de ses compagnes, Satī—fille de Dakṣa—s’adonna à de nombreux divertissements, charmants et variés.
Verse 3
क्रीडासक्ता तदा देवी ददर्शाथ मुदा सती । दक्षयज्ञे प्रयांतं च रोहिण्या पृच्छ्य सत्वरम्
Alors la Déesse Satī, absorbée dans le jeu, aperçut avec joie quelqu’un qui se mettait en route vers le sacrifice (yajña) de Dakṣa ; et, après avoir promptement interrogé Rohiṇī, elle porta toute son attention sur ce qui se déroulait.
Verse 4
दृष्ट्वा सीमंतया भूतां विजयां प्राह सा सती । स्वसखीं प्रवरां प्राणप्रियां सा हि हितावहाम्
Voyant Vijayā, parée de l’ornement de la raie des cheveux (sīmanta), Satī lui adressa la parole : elle était sa compagne la plus éminente, chère comme le souffle de vie, et véritable dispensatrice de bien.
Verse 5
सत्युवाच । हे सखीप्रवरे प्राणप्रिये त्वं विजये मम । क्व गमिष्यति चन्द्रोयं रोहिण्यापृच्छ्य सत्वरम्
Satī dit : «Ô toi, la meilleure des amies, plus chère à moi que la vie, tu es mon appui dans la victoire. Va vite demander à Rohiṇī où se rend cette Lune.»
Verse 6
ब्रह्मोवाच । तथोक्ता विजया सत्या गत्वा तत्सन्निधौ द्रुतम् । क्व गच्छसीति पप्रच्छ शशिनं तं यथोचितम्
Brahmā dit : Ainsi instruite, la véridique Vijayā se rendit promptement en sa présence et, comme il convenait, demanda au dieu Lune : «Où vas-tu ?»
Verse 7
विजयोक्तमथाकर्ण्य स्वयात्रां पूर्वमादरात् । कथितं तेन तत्सर्वं दक्षयज्ञोत्सवादिकम्
Ayant entendu ce qu’avait dit Vijayā, (Satī) partit d’abord aussitôt pour son propre voyage, avec une résolution fervente. Puis elle lui rapporta tout—à commencer par la cérémonie sacrificielle et la fête du yajña de Dakṣa, et le reste.
Verse 8
तच्छ्रुत्वा विजया देवीं त्वरिता जातसंभ्रमा । कथयामास तत्सर्वं यदुक्तं शशिना सतीम्
L’ayant entendu, la déesse Vijayā, prompte et saisie d’une soudaine urgence, rapporta à Satī tout ce qu’avait dit Śaśī (la Lune).
Verse 9
तच्छ्रुत्वा कालिका देवी विस्मिताभूत्सती तदा । विमृश्य कारणं तत्राज्ञात्वा चेतस्यचिंतयत्
Entendant ces paroles, Satī, la déesse Kālīkā, fut alors saisie d’étonnement. Elle réfléchit à la cause en ce lieu, mais sans la comprendre, elle la rumina au fond de son cœur.
Verse 10
दक्षः पिता मे माता च वीरिणी नौ कुतस्सती । आह्वानं न करोति स्म विस्मृता मां प्रियां सुताम्
«Dakṣa est mon père et Vīriṇī ma mère : comment moi, Satī, pourrais-je être absente ? Et pourtant il ne m’envoie point d’invitation ; il m’a oubliée, moi, sa fille chérie.»
Verse 11
पृच्छेयं शंकरं तत्र कारणं सर्वमादरात् । चिंतयित्वेति सासीद्वै तत्र गंतुं सुनिश्चया
Elle se dit : «Là-bas, je demanderai avec respect à Śaṅkara la cause entière de tout cela.» Ayant ainsi réfléchi, Satī prit la ferme résolution de s’y rendre.
Verse 12
अथ दाक्षायणी देवी विजयां प्रवरां सखीम् । स्थापयित्वा द्रुतं तत्र समगच्छच्छिवांतिकम्
Alors la Déesse Dākṣāyaṇī (Satī), après avoir établi là son excellente compagne Vijayā, se hâta d’aller en la présence de Śiva.
Verse 13
ददर्श तं सभामध्ये संस्थितं बहुभिर्गणैः । नंद्यादिभिर्महावीरैः प्रवरैर्यूथयूथपै
Elle le vit assis au milieu de l’assemblée divine, entouré de nombreux gaṇas—conduits par Nandī et d’autres grands héros, les plus éminents chefs et meneurs de leurs troupes.
Verse 14
दृष्ट्वा तं प्रभुमीशानं स्वपतिं साथ दक्षजा । प्रष्टुं तत्कारणं शीघ्रं प्राप शंकरसंनिधिम्
Voyant son propre époux, Īśāna, le Seigneur suprême, la fille de Dakṣa (Satī) se rendit promptement auprès de Śaṅkara, voulant aussitôt en demander la cause.
Verse 15
शिवेन स्थापिता स्वांके प्रीतियुक्तेन स्वप्रिया । प्रमोदिता वचोभिस्सा बहुमानपुरस्सरम्
Avec tendresse, Shiva plaça son aimée sur ses propres genoux ; et elle, honorée d’une grande considération, fut réjouie par ses paroles pleines d’affection.
Verse 16
अथ शंभुर्महालीलस्सर्वेशस्सुखदस्सताम् । सतीमुवाच त्वरितं गणमध्यस्थ आदरात्
Alors Śambhu—dont le jeu divin est vaste et merveilleux, Seigneur de tout et dispensateur de joie aux vertueux—assis au milieu de ses gaṇas, s’adressa promptement et avec respect à Satī.
Verse 17
शंभुरुवाच । किमर्थमागतात्र त्वं सभामध्ये सविस्मया । कारणं तस्य सुप्रीत्या शीघ्रं वद सुमध्यमे
Śambhu (le Seigneur Śiva) dit : «Dans quel dessein es-tu venue ici, au milieu de cette assemblée, avec un tel étonnement sur ton visage ? Dis-le-Moi vite—ô bien-aimée à la taille fine—la raison de cela, le cœur plein de tendresse.»
Verse 18
ब्रह्मोवाच । एवमुक्ता तदा तेन महेशेन मुनीश्वर । सांजलिस्सुप्रणम्याशु सत्युवाच प्रभुं शिवा
Brahmā dit : «Ô le meilleur des sages, ainsi interpellée par Mahādeva, Satī s’inclina aussitôt profondément, les mains jointes, et s’adressa à son Seigneur, Śiva.»
Verse 19
सत्युवाच । पितुर्मम महान् यज्ञो भवतीति मया श्रुतम् । तत्रोत्सवो महानस्ति समवेतास्सुरर्षयः
Satī dit : «J’ai entendu dire que mon père accomplit un grand sacrifice (yajña). Là-bas se tient une fête splendide, où se sont rassemblés les dieux et les ṛṣi, les sages voyants.»
Verse 20
पितुर्मम महायज्ञे कस्मात्तव न रोचते । गमनं देवदेवेश तत्सर्वं कथय प्रभो
Au grand sacrifice de mon père, pourquoi n’as-tu nul désir d’y aller ? Ô Seigneur des dieux, dis-moi tout, ô Maître : pourquoi ce départ ne t’est-il pas agréable ?
Verse 21
सुहृदामेष वै धर्मस्सुहृद्भिस्सह संगतिः । कुर्वंति यन्महादेव सुहृदः प्रीतिवर्द्धिनीम्
Telle est, en vérité, la loi sacrée des amis véritables : demeurer en compagnie des amis et, ô Mahādeva, agir de façon à faire croître l’affection et la bienveillance réciproques.
Verse 22
तस्मात्सर्वप्रयत्नेन मयागच्छ सह प्रभो । यज्ञवाटं पितुर्मेद्य स्वामिन् प्रार्थनया मम
C’est pourquoi, ô Seigneur, viens avec moi de tout ton zèle jusqu’à l’enceinte sacrée du sacrifice de mon père. Ô Maître, je t’en conjure par ma prière.
Verse 23
ब्रह्मोवाच । तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा सत्या देवो महेश्वरः । दक्ष वागिषुहृद्विद्धो बभाषे सूनृतं वचः
Brahmā dit : Ayant entendu les paroles de Satī, le Seigneur Maheśvara—bien que son cœur fût transpercé par la parole de Dakṣa, telle une flèche—répondit par des mots doux et véridiques.
Verse 24
महेश्वर उवाच । दक्षस्तव पिता देवी मम द्रोही विशेषतः
Maheśvara dit : « Ô Déesse, ton père Dakṣa est—plus que tout—mon adversaire résolu. »
Verse 25
यस्य ये मानिनस्सर्वे ससुरर्षिमुखाः परे । ते मूढा यजनं प्राप्ताः पितुस्ते ज्ञानवर्जिताः
Tous ces orgueilleux—avec les autres sages, menés par le parti de Dakṣa—sont venus au yajña de ton beau-père. Aveuglés et privés de la vraie connaissance, ils ont assisté à ce rite sans comprendre Śiva, le Seigneur suprême.
Verse 26
अनाहूताश्च ये देवी गच्छंति परमंदिरम् । अवमानं प्राप्नुवंति मरणादधिकं तथा
Ô Déesse, ceux qui se rendent dans la demeure suprême d’autrui sans y être conviés encourent le déshonneur, une humiliation tenue pour pire que la mort.
Verse 27
परालयं गतोपींद्रो लघुर्भवति तद्विधः । का कथा च परेषां वै रीढा यात्रा हि तद्विधा
Même Indra, après être allé au lieu du pralaya (dissolution), devient insignifiant en cet état. Que dire alors des autres êtres ? En vérité, leur voie et leur errance sont de même nature : incertaines et toujours soumises à la dissolution.
Verse 28
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां द्वितीये सतीखंडे सतीयात्रावर्णनं नामाष्टविंशोध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la seconde compilation, la Rudra Saṃhitā, dans sa seconde section, le Satī Khaṇḍa—s’achève le vingt-huitième chapitre, intitulé «Description du Voyage (Pèlerinage) de Satī».
Verse 29
तथारिभिर्न व्यथते ह्यर्दितोपि शरैर्जनः । स्वानांदुरुक्तिभिर्मर्मताडितस्स यथा मतः
De même, un homme peut ne pas vaciller même frappé par les flèches d’un ennemi; mais lorsque les paroles dures des siens percent le point vital, alors il est réellement tourmenté—telle est la vérité reconnue.
Verse 30
विद्यादिभिर्गुणैः षड्भिरसदन्यैस्सतां स्मृतौ । हतायां भूयसां धाम न पश्यंति खलाः प्रिये
Bien-aimée, lorsque la mémoire des vertueux est anéantie par six qualités commençant par le simple savoir—des qualités qui ne sont pas vraiment nobles—alors les méchants ne perçoivent plus la demeure suprême recherchée par les grands.
Verse 31
ब्रह्मोवाच । एवमुक्ता सती तेन महेशेन महात्मना । उवाच रोषसंयुक्ता शिवं वाक्यविदां वरम्
Brahmā dit : Ainsi interpellée par ce Maheśa magnanime, Satī, remplie d’indignation, s’adressa à Śiva, le plus éminent de ceux qui savent user justement des paroles.
Verse 32
सत्युवाच । यज्ञस्स्यात्सफलो येन स त्वं शंभोखिलेश्वर । अनाहूतोसि तेनाद्य पित्रा मे दुष्टकारिणा
Satī dit : «Ô Śambhu, Seigneur de tout ! C’est par Toi que le sacrifice devient réellement fécond. Et pourtant, aujourd’hui, mon père, auteur d’actes mauvais, ne T’a pas invité.»
Verse 33
तत्सर्वं ज्ञातुमिच्छामि भव भावं दुरात्मनः । सुरर्षीणां च सर्वेषामागतानां दुरात्मनाम्
Je veux tout savoir de cela, ô Bhava, surtout l’intention secrète de ces êtres à l’esprit mauvais; et aussi celle de tous les sages divins venus ici, même si leur cœur est entaché.
Verse 34
तस्माच्चाद्यैव गच्छामि स्वपितुर्यजनं प्रभो । अनुज्ञां देहि मे नाथ तत्र गंतुं महेश्वर
Ainsi, ô Seigneur, j’irai dès aujourd’hui au sacrifice de mon père. Accorde-moi ta permission, ô Maître—ô Maheśvara—afin que je puisse m’y rendre.
Verse 35
ब्रह्मोवाच । इत्युक्तौ भगवान् रुद्रस्तया देव्या शिवस्स्वयम् । विज्ञाताखिलदृक् द्रष्टा सतीं सूतिकरोऽब्रवीत्
Brahmā dit : Lorsque la Déesse eut parlé ainsi, le Bienheureux Seigneur Rudra—Śiva lui-même—le voyant omniscient qui contemple tout, s’adressa alors à Satī, fille de Dakṣa.
Verse 36
शिव उवाच । यद्येवं ते रुचिर्देवि तत्र गंतुमवश्यकम् । सुव्रते वचनान्मे त्वं गच्छ शीघ्रं पितुर्मखम्
Śiva dit : «Si tel est ton désir, ô Déesse, alors tu dois assurément t’y rendre. Ô toi aux vœux excellents, suivant ma parole, va vite au rite sacrificiel de ton père.»
Verse 37
एतं नंदिनमारुह्य वृषभं सज्जमादरात् । महाराजोपचाराणि कृत्वा बहुगुणान्विता
Avec révérence, elle monta le taureau Nandin, déjà prêt ; et, après avoir reçu les honneurs royaux dus à un grand souverain, elle poursuivit sa route, parée de nombreuses vertus nobles.
Verse 38
भूषितं वृषमारोहेत्युक्ता रुद्रेण सा सती । सुभूषिता सती युक्ता ह्यगमत्पितुमंदिरम्
Ainsi, exhortée par Rudra : «Pare-toi, ô cavalière du taureau», Satī, magnifiquement ornée et dûment préparée, se mit en route vers le palais de son père.
Verse 39
महाराजोपचाराणि दत्तानि परमात्मना । सुच्छत्रचामरादीनि सद्वस्त्राभरणानि च
Le Soi suprême (Paramātman) accorda des honneurs royaux : de nobles ombrelles, des cāmara (éventails rituels) et autres présents, ainsi que de superbes vêtements et parures.
Verse 40
गणाः षष्टिसहस्राणि रौद्रा जग्मुश्शिवाज्ञया । कुतूहलयुताः प्रीता महोत्सवसमन्विताः
Sur l’ordre de Śiva, soixante mille Rudra-gaṇa, farouches, se mirent en route. Pleins d’ardeur curieuse et de joie, ils avancèrent comme participants d’une grande fête sacrée.
Verse 41
तदोत्सवो महानासीद्यजने तत्र सर्वतः । सत्याश्शिवप्रियायास्तु वामदेवगणैः कृतः
Cette célébration devint une grande fête, et, dans cette assemblée sacrificielle, elle se répandit de toutes parts. Elle fut organisée par les troupes de Vāmadeva en l’honneur de Satyā, la bien-aimée du Seigneur Śiva.
Verse 42
कुतूहलं गणाश्चक्रुश्शिवयोर्यश उज्जगुः । बालांतः पुप्लुवुः प्रीत्या महावीराश्शिवप्रियाः
Emplis d’une ardente curiosité, les Gaṇa se mirent à jubiler, chantant à pleine voix la gloire de Śiva et de Satī. Ces grands héros, chers à Śiva, bondissaient comme des enfants, débordant de joie.
Verse 43
सर्वथासीन्महाशोभा गमने जागदम्बिके । सुखारावस्संबभूव पूरितं भुवनत्रयम्
Lorsque Jagadambikā se mit en route, la splendeur se manifesta de toutes parts ; une acclamation joyeuse et de bon augure s’éleva, et les trois mondes furent emplis de ce son.
The immediate prelude to the Dakṣa-yajña conflict: Satī discovers that the gods are traveling to Dakṣa’s sacrificial festival and realizes she has not been invited.
It functions as a narrative sign of adharmic ritualism—yajña performed for status while excluding/insulting the Śiva-centered principle embodied by Satī—thereby foreshadowing the collapse of sacrificial legitimacy.
Satī is also referred to as Kālikā in the sampled verses, signaling her śakti-identity and the intensity of her response as the narrative moves toward confrontation.