
L’Adhyāya 13 s’ouvre lorsque Nārada interroge Brahmā sur ce qui advint après le retour joyeux de Dakṣa à son ermitage. Brahmā rapporte que Dakṣa, conformément à son instruction, entreprit diverses formes de création, notamment une création par l’intention mentale. Mais, observant les êtres ainsi produits, Dakṣa constate qu’ils ne se multiplient pas : ils demeurent tels qu’au commencement. Il demande alors un upāya, un moyen concret d’accroître la descendance. Brahmā donne un enseignement d’autorité : Dakṣa doit prendre une épouse appropriée, Asiknī, la belle fille associée à Pañcajana, afin que la création se poursuive selon le maithuna-dharma (loi sacrée de l’union procréatrice). Brahmā insiste : l’obéissance sera de bon augure, et Śiva lui accordera le bien-être. Dakṣa se marie et commence à engendrer des fils, inaugurant la lignée des Haryaśva comme étape initiale du prajā-sarga. Le chapitre présente ainsi la procréation comme un mécanisme légitimé dans l’administration cosmique, tout en affirmant Śiva comme garant ultime de l’auspice.
Verse 1
नारद उवाच । ब्रह्मन्विधे महा प्राज्ञ वद नो वदतां वर । दक्षे गृहं गते प्रीत्या किमभूत्तदनंतरम्
Nārada dit : « Ô Brahmā, ô Ordonnateur et Créateur, ô très sage—le meilleur des orateurs—, dis-nous : lorsque tu te rendis avec affection à la demeure de Dakṣa, que se produisit-il aussitôt après ? »
Verse 2
ब्रह्मोवाच । दक्षः प्रजापतिर्गत्वा स्वाश्रमं हृष्टमानसः । सर्गं चकार बहुधा मानसं मम चाज्ञया
Brahmā dit : « Dakṣa, le Prajāpati, retourna à son propre āśrama, l’esprit réjoui ; et, sur mon ordre, il accomplit la création de multiples façons, par émanation mentale (subtile). »
Verse 3
तमबृंहितमालोक्य प्रजासर्गं प्रजापतिः । दक्षो निवेदयामास ब्रह्मणे जनकाय मे
Voyant cette multiplication et cette expansion de la création des êtres, Dakṣa, le Prajāpati, en fit le rapport à Brahmā, mon géniteur et mon père.
Verse 4
दक्ष उवाच । ब्रह्मंस्तात प्रजानाथ वर्द्धन्ते न प्रजाः प्रभो । मया विरचितास्सर्वास्तावत्यो हि स्थिताः खलु
Dakṣa dit : « Ô Brahmā, père vénérable, Seigneur des créatures ! Les êtres ne se multiplient pas, ô Seigneur. Tous ceux que j’ai créés demeurent vraiment tels quels, sans accroissement. »
Verse 5
किं करोमि प्रजानाथ वर्द्धेयुः कथमात्मना । तदुपायं समाचक्ष्व प्रजाः कुर्यां न संशयः
« Ô Seigneur des créatures, que dois-je faire ? Comment les êtres pourront-ils se multiplier par mon propre pouvoir ? Enseigne-moi le moyen, afin que je fasse naître une descendance — sans aucun doute. »
Verse 6
ब्रह्मोवाच । दक्ष प्रजापते तात शृणु मे परमं वचः । तत्कुरुष्व सुरश्रेष्ठ शिवस्ते शं करिष्यति
Brahmā dit : «Ô Dakṣa, Prajāpati—cher à mon cœur—écoute ma parole suprême. Ô le meilleur parmi les dieux, fais selon ce que je dis ; Śiva t’accordera sûrement un bien-être de bon augure.»
Verse 7
या च पञ्चजनस्यांग सुता रम्या प्रजापतेः । असिक्नी नाम पत्नीत्वे प्रजेश प्रतिगृह्यताम्
Et cette ravissante fille de Prajāpati—ô cher—née de Pañcajana, nommée Asiknī : reçois-la, ô Seigneur des créatures, pour épouse.
Verse 8
वामव्यवायधर्मस्त्वं प्रजासर्गमिमं पुनः । तद्विधायां च कामिन्यां भूरिशो भावयिष्यसि
Tu es vraiment le Seigneur dont le dharma comprend la voie gauche de l’union conjugale ; ainsi tu feras renaître encore cette création de descendance. Et, après avoir établi cette bien-aimée, tu la feras concevoir maintes fois, en grande abondance.
Verse 9
ब्रह्मोवाच । ततस्समुत्पादयितुं प्रजा मैथुनधर्मतः । उपयेमे वीरणस्य निदेशान्मे सुतां ततः
Brahmā dit : «Ensuite, afin de faire naître la descendance selon la loi de l’union conjugale, je donnai ma fille en mariage, conformément à l’injonction de Vīraṇa.»
Verse 10
अथ तस्यां स्वपत्न्यां च वीरिण्यां स प्रजापतिः । हर्यश्वसंज्ञानयुतं दक्षः पुत्रानजीजनत्
Puis, en son épouse même, Vīriṇī, le Prajāpati Dakṣa engendra des fils connus sous le nom de «Haryaśva».
Verse 11
अपृथग्धर्मशीलास्ते सर्व आसन् सुता मुने । पितृभक्तिरता नित्यं वेदमार्गपरायणाः
Ô sage, toutes ces filles étaient semblables par leur conduite vertueuse. Toujours vouées au service du père et fermement établies sur la voie védique, elles demeuraient dans un dharma inébranlable.
Verse 12
पितृप्रोक्ताः प्रजासर्गकरणार्थं ययुर्दिशम् । प्रतीचीं तपसे तात सर्वे दाक्षायणास्सुताः
Poussés par leur père afin de faire naître la création par la descendance, tous les fils de Dakṣa—ô cher enfant—se mirent en route vers l’occident pour accomplir des austérités (tapas).
Verse 13
इति श्रीशिव महापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां द्वि० सतीखंडे दक्षसृष्टौ नारदशापो नाम त्रयोदशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le treizième chapitre, intitulé « La malédiction de Nārada », dans le Satī-khaṇḍa de la seconde (Rudra) Saṃhitā du glorieux Śiva Mahāpurāṇa, au sein du récit de la création de Dakṣa.
Verse 14
तदुपस्पर्शनादेव प्रोत्पन्नमतयोऽ भवन् । धर्मे पारमहंसे च विनिर्द्धूतमलाशयाः
Par le seul contact avec Lui, leur intelligence s’éveilla aussitôt. Les impuretés intérieures furent lavées, et ils s’établirent fermement dans le dharma comme dans la voie suprême du paramahaṃsa, tournée uniquement vers Śiva, le Seigneur qui accorde la délivrance.
Verse 15
प्रजाविवृद्धये ते वै तेपिर तत्र सत्तमाः । दाक्षायणा दृढात्मानः पित्रादेश सुयंत्रिताः
Pour l’accroissement de la descendance, ces êtres d’excellence pratiquèrent là des austérités. Les fils de Dakṣa, l’esprit stable et la résolution ferme, étaient bien disciplinés, retenus par l’ordre de leur père.
Verse 16
त्वं च तान् नारद ज्ञात्वा तपतस्सृष्टि हेतवे । अगमस्तत्र भूरीणि हार्दमाज्ञाय मापतेः
Et toi aussi, ô Nārada—ayant compris ces choses et désirant entreprendre des austérités pour l’œuvre de la création—tu t’y rendis et pratiquas de nombreuses disciplines, ayant saisi au fond du cœur l’ordre intime du Seigneur (Śiva), mesure et souverain de tout.
Verse 17
अदृष्ट्वा तं भुवस्सृष्टि कथं कर्तुं समुद्यताः । हर्यश्वा दक्षतनया इत्यवोचस्तमादरात्
Sans Le contempler, Lui (le Seigneur suprême, Śiva), comment pourriez-vous être prêts à entreprendre la création des mondes ?—Ainsi les Haryaśvas, fils de Dakṣa, lui parlèrent avec respect.
Verse 18
ब्रह्मोवाच । तन्निशम्याथ हर्यश्वास्ते त्वदुक्तमतंद्रिताः । औत्पत्तिकधियस्सर्वे स्वयं विममृशुर्भृशम्
Brahmā dit : L’ayant entendu, les Haryaśvas, sans se lasser et attentifs à tes paroles, tous doués d’un discernement inné, méditèrent profondément entre eux.
Verse 19
सुशास्त्रजनकादेशं यो न वेद निवर्तकम् । स कथं गुणविश्रंभी कर्तुं सर्गमुपक्रमेत्
Celui qui ne connaît pas l’ordre de retenue du Procréateur primordial—donné par les véritables Śāstra—comment pourrait-il, s’appuyant sur les guṇa, seulement entreprendre l’acte de création ?
Verse 20
इति निश्चित्य ते पुत्रास्सुधियश्चैकचेतसः । प्रणम्य तं परिक्रम्यायुर्मार्गमनिवर्तकम्
Ayant ainsi résolu, ces fils—sages et d’un esprit unifié—se prosternèrent devant lui et le circumambulèrent. Ils engagèrent leur vie sur la voie infaillible qui détourne du chemin mondain et mène à une auspiciosité durable.
Verse 21
नारद त्वं मनश्शंभोर्लोंकानन्यचरो मुने । निर्विकारो महेशानमनोवृत्तिकरस्तदा
Ô Nārada, ô sage, tu es l’esprit même de Śambhu (Śiva), toi qui parcours les mondes sans attachement. Exempt de toute altération, tu deviens alors celui qui fait naître et transmet l’intention et le mouvement de l’esprit de Mahēśāna (Śiva).
Verse 22
काले गते बहुतरे मम पुत्रः प्रजापतिः । नाशं निशम्य पुत्राणां नारदादन्वतप्यत
Après qu’un long temps se fut écoulé, mon fils — le Prajāpati —, apprenant de Nārada la destruction de ses fils, fut saisi de chagrin et de repentir.
Verse 23
मुहुर्मुहुरुवाचेति सुप्रजात्वं शुचां पदम् । शुशोच बहुशो दक्षश्शिवमायाविमोहितः
Sans cesse Dakṣa parlait d’une « descendance excellente », mais il ne faisait qu’entrer plus avant dans la peine. Trompé par la māyā de Śiva, Dakṣa se lamentait encore et encore.
Verse 24
अहमागत्य सुप्रीत्या सांत्वयं दक्षमात्मजम् । शांतिभावं प्रदर्श्यैव देवं प्रबलमित्युत
«Je m’y rendis avec une affection sincère et cherchai à consoler la fille de Dakṣa. Manifestant une disposition paisible, je parlai aussi du Deva (Śiva) comme du Seigneur puissant, qui prévaut sur tout.»
Verse 25
अथ दक्षः पंचजन्या मया स परिसांत्वितः । सबलाश्वाभिधान्् पुत्रान् सहस्रं चाप्यजीजनत्
Alors Dakṣa—ayant été consolé par moi par l’entremise de Pañcajanyā—engendra mille fils, connus sous le nom de « Sabalāśva ».
Verse 26
तेपि जग्मुस्तत्र सुताः पित्रादिष्टा दृढव्रताः । प्रजासर्गे अत्र सिद्धास्स्वपूर्वभ्रातरो ययुः
Ces fils aussi—fermement établis dans leurs vœux et agissant selon l’ordre de leur père—se rendirent en ce même lieu. Là, dans l’œuvre de la génération, ces êtres accomplis suivirent la même voie que leurs frères aînés avaient empruntée auparavant.
Verse 27
तदुपस्पर्शनादेव नष्टाघा विमलाशयाः । तेपुर्महत्तपस्तत्र जपन्तो ब्रह्म सुव्रताः
Par le seul contact avec ce lieu sacré (śaiva), leurs fautes furent détruites et leur cœur devint pur. Là, ces gardiens de vœux, pleins de discipline, accomplirent une grande austérité, répétant sans cesse le japa du Brahman suprême—Śiva.
Verse 28
प्रजासर्गोद्यतांस्तान् वै ज्ञात्वा गत्वेति नारद । पूर्ववच्चागदो वाक्यं संस्मरन्नैश्वरीं गतिम्
Sachant qu’ils étaient résolus à engendrer une descendance, il dit : « Va, ô Nārada. » Puis, se souvenant de l’injonction précédente et demeurant dans la voie divine du Seigneur, il s’en alla comme auparavant.
Verse 29
भ्रातृपंथानमादिश्य त्वं मुने मोघदर्शनः । अयाश्चोर्द्ध्वगतिं तेऽपि भ्रातृमार्गं ययुस्सुताः
Ô sage, ton conseil se révéla vain : bien qu’orientés vers la « voie du frère », ces fils n’atteignirent pas non plus l’essor vers le haut. Ils suivirent le chemin de leur frère, sans s’élever à l’état spirituel supérieur.
Verse 30
उत्पातान् बहुशोऽपश्यत्तदैव स प्रजापतिः । विस्मितोभूत्स मे पुत्रो दक्षो मनसि दुःखितः
À cet instant même, le Prajāpati vit, à maintes reprises, de nombreux présages funestes. Mon fils Dakṣa en fut stupéfait et, dans son cœur, il s’attrista.
Verse 31
पूर्ववत्त्वत्कृतं दक्षश्शुश्राव चकितो भृशम् । पुत्रनाशं शुशोचाति पुत्रशोक विमूर्छितः
Dakṣa, entendant de nouveau le même récit qu’auparavant, fut saisi d’une vive stupeur. Accablé, défaillant sous le chagrin de la mort de son fils, il se lamenta de la perte de son enfant.
Verse 32
चुक्रोध तुभ्यं दक्षोसौ दुष्टोयमिति चाब्रवीत् । आगतस्तत्र दैवात्त्वमनुग्रहकरस्तदा
Dakṣa s’irrita contre toi et alla jusqu’à dire : « Celui-ci est mauvais ». Pourtant, par décret divin, tu arrivas là en ce temps-là comme un dispensateur de grâce.
Verse 33
शोकाविष्टस्स दक्षो हि रोषविस्फुरिताधरः । उपलभ्य तमाहत्य धिग्धिक् प्रोच्य विगर्हयन्
Accablé de chagrin, Dakṣa—les lèvres frémissantes de colère—le saisit et le frappa, s’écriant « Honte ! » et le blâmant avec mépris. Du point de vue śaiva, c’est l’élan extérieur d’une colère née de l’ego, qui aveugle le discernement et détourne de la révérence envers Śiva et Ses dévots.
Verse 34
दक्ष उवाच । किं कृतं तेऽधमश्रेष्ठ साधूनां साधुलिंगतः । भिक्षोमार्गोऽर्भकानां वै दर्शितस्साधुकारि नो
Dakṣa dit : «Ô le plus vil et pourtant le premier (dans la faute), qu’as-tu fait, toi qui portes les marques extérieures des saints ? Tu as montré à nos enfants le chemin de la mendicité, tout en te donnant pour artisan de vertu.»
Verse 35
ऋणैस्त्रिभिरमुक्तानां लोकयोरुभयोः कृतः । विघातश्श्रेयसोऽमीषां निर्दयेन शठेन ते
Pour ceux qui ne sont pas délivrés des trois dettes, le bien-être dans les deux mondes est entravé—ruiné par cet être sans pitié et trompeur, cause de la destruction de leur véritable bien.
Verse 36
ऋणानि त्रीण्यपाकृत्य यो गृहात्प्रव्रजेत्पुमान् । मातरं पितरं त्यक्त्वा मोक्षमिच्छन्व्रजत्यधः
L’homme qui renonce à la vie de maître de maison sans avoir d’abord acquitté les trois dettes sacrées, et qui délaisse sa mère et son père, tout en prétendant chercher la délivrance, chute dans le démérite spirituel.
Verse 37
निर्दयस्त्वं सुनिर्लज्जश्शिशुधीभिद्यशोऽपहा । हरेः पार्षदमध्ये हि वृथा चरसि मूढधीः
«Tu es cruel et totalement sans honte : tu fais du tort aux innocents et tu dérobes la bonne renommée d’autrui. Même en te mouvant parmi les serviteurs de Hari, tu erres en vain, l’intelligence égarée.»
Verse 38
मुहुर्मुहुरभद्रं त्वमचरो मेऽधमा ऽधम । विभवेद्भ्रमतस्तेऽतः पदं लोकेषु स्थिरम्
Sans cesse, ô Abhadra, tu erres sans repos—femme vile, la plus déchue. Ainsi, à force de tourner dans la prospérité et l’ostentation, ta place dans les mondes ne sera pas stable.
Verse 39
शशापेति शुचा दक्षस्त्वां तदा साधुसंमतम् । बुबोध नेश्वरेच्छां स शिवमायाविमोहितः
Alors Dakṣa, accablé de chagrin, te maudit, bien que tu fusses approuvée par les justes. Trompé par la māyā de Śiva, il ne comprit pas la volonté du Seigneur.
Verse 40
शापं प्रत्यग्रहीश्च त्वं स मुने निर्विकारधीः । एष एव ब्रह्मसाधो सहते सोपि च स्वयम्
Ô sage, toi aussi tu acceptas la malédiction avec un esprit sans trouble. Celui-ci même—ô saint voué à Brahman—la supporte, et lui-même la porte aussi.
Dakṣa reports that his created beings do not multiply, seeks Brahmā’s guidance, is instructed to marry Asiknī, and begins generating progeny (including the Haryaśvas) through maithuna-dharma.
It formalizes procreation as a dharmic technology for cosmic expansion: mental creation alone is insufficient for increase, so embodied relationality (marriage/maithuna) becomes the sanctioned instrument of multiplication.
Śiva’s role as the source of auspicious fruition is underscored ("Śiva will bring you well-being"), even though the immediate action is administered through Brahmā and Dakṣa.