
L’Adhyāya 12 est présenté comme un dialogue : Nārada demande à Brahmā d’expliquer comment Dakṣa, après avoir observé des vœux fermes (dṛḍha-vrata) et pratiqué le tapas, obtint une grâce, et comment la Déesse Jagadambā devint la fille de Dakṣa (Dakṣajā). Brahmā raconte l’intention sacrée de Dakṣa, sanctionnée par le divin, d’obtenir Jagadambā, sa fixation contemplative avec Elle établie dans le cœur (hṛdayasthitā), et le lieu de sa pratique près de la rive nord du Kṣīroda. Le chapitre expose une ascèse graduée : longue durée (trois mille années divines), restrictions croissantes (mārutāśī—vivre d’air, nirāhāra—jeûne complet, jalāhāra—eau seule, parṇabhuk—manger des feuilles) et Durgā-dhyāna soutenue par yama/niyama. L’aboutissement est la manifestation directe (pratyakṣa) de la Déesse/Śivā devant Dakṣa en adoration, qui se sait alors accompli (kṛtakṛtya). Les versets suivants précisent d’ordinaire les termes de la grâce et le cadre théologique de la descente de la Déesse comme progéniture de Dakṣa, reliant tapas (effort humain) et anugraha (faveur divine).
Verse 1
नारद उवाच । ब्रह्मन् शंभुवर प्राज्ञ सम्यगुक्तं त्वयानघ । शिवाशिवचरित्रं च पावितं जन्म मे हितम्
Nārada dit : «Ô Brahman, ô sage, le premier parmi les dévots de Śambhu, ô irréprochable, tu as parlé avec justesse. En entendant le récit sacré de Śiva et de Satī, ma naissance même a été purifiée et est devenue véritablement bénéfique.»
Verse 2
इदानीं वद दक्षस्तु तपः कृत्वा दृढव्रतः । कं वरं प्राप देव्यास्तु कथं सा दक्षजाऽभवत्
Dis-nous maintenant : après avoir accompli des austérités avec un vœu inébranlable, quelle grâce Dakṣa obtint-il ? Et comment la Déesse naquit-elle comme fille de Dakṣa ?
Verse 3
ब्रह्मोवाच । शृणु नारद धन्यस्त्वं मुनिभिर्भक्तितोखिलैः । यथा तेपे तपो दक्षो वरं प्राप च सुव्रतः
Brahmā dit : « Écoute, ô Nārada. Tu es béni, honoré par tous les sages pour ta dévotion. Je vais te dire comment Dakṣa, ferme dans ses observances sacrées, accomplit des austérités et obtint une grâce. »
Verse 4
मदाज्ञप्तस्सुधीर्दक्षस्समाधाय महाधिपः । अपाद्यष्टुं च तां देवीं तत्कामो जगदंबिकाम्
Ainsi, sur mon ordre, le sage Dakṣa—grand seigneur—rassembla son esprit en samādhi et, poussé par ce désir, chercha à obtenir cette Déesse, Jagadambikā, Mère du monde, comme sienne (comme fille).
Verse 5
क्षीरोदोत्तरतीरस्थां तां कृत्वा हृदयस्थिताम् । तपस्तप्तुं समारेभे द्रुष्टुं प्रत्यक्षतोम्बिकाम्
L’ayant établie dans son propre cœur—Elle qui demeure sur la rive septentrionale du Kṣīroda—, il entreprit des austérités, désirant contempler Ambikā en personne, face à face.
Verse 6
दिव्यवर्षेण दक्षस्तु सहस्राणां त्रयं समाः । तपश्चचार नियतस्सं यतात्मा दृढव्रतः
Alors Dakṣa accomplit des austérités durant trois mille années divines, vivant dans une discipline rigoureuse—maître de lui-même, l’esprit recueilli, ferme dans son vœu.
Verse 7
मारुताशी निराहारो जलाहारी च पर्णभुक् । एवं निनाय तं कालं चिंतयन्तां जगन्मयीम्
Tantôt se nourrissant d’air, tantôt jeûnant entièrement, tantôt ne vivant que d’eau, et tantôt ne mangeant que des feuilles—ainsi Satī, incarnation même de l’univers, traversa ce temps dans une contemplation inébranlable (du Seigneur Śiva).
Verse 8
दुर्गाध्यानसमासक्तश्चिरं कालं तपोरतः । नियमैर्बहुभिर्देवीमाराधयति सुव्रतः
Absorbée dans la méditation sur Durgā, vouée longtemps à l’ascèse et ferme dans ses vœux sacrés, elle rendit un culte à la Déesse par de nombreuses disciplines et observances.
Verse 9
ततो यमादियुक्तस्य दक्षस्य मुनिसत्तम । जगदम्बा पूजयतः प्रत्यक्षमभवच्छिवा
Alors, ô le plus excellent des sages, tandis que Dakṣa—pourvu de yama et des autres disciplines—rendait un culte à Jagadambā, Śivā (la Mère divine, épouse de Śiva) se manifesta devant lui sous une forme visible.
Verse 10
ततः प्रत्यक्षतो दृष्ट्वा जगदम्बां जगन्मयीम् । कृतकृत्यमथात्मानं मेने दक्षः प्रजापतिः
Puis, l’ayant vue de ses propres yeux, la Mère de l’univers—celle qui pénètre tout le cosmos—Prajāpati Dakṣa se jugea comblé, estimant que le but de sa vie était accompli.
Verse 11
सिंहस्थां कालिकां कृष्णां चारुवक्त्रां चतुर्भुजाम् । वरदाभयनीलाब्जखड्गहस्तां मनोहराम्
Qu’on médite la Déesse comme Kālīkā : sombre de teint et assise sur un lion, au visage gracieux, aux quatre bras, enchanteresse de forme ; de ses mains elle accorde les dons et l’intrépidité, et tient un lotus bleu et une épée.
Verse 12
आरक्तनयनां चारुमुक्तकेशीं जगत्प्रसूम् । तुष्टाव वाग्भिश्चित्राभिः सुप्रणम्याथ सुप्रभाम्
Alors, après s’être prosterné avec une profonde révérence, il loua cette Déesse rayonnante—aux yeux teintés de rouge, à la chevelure déliée et belle, Mère universelle—par des paroles d’éloge merveilleuses et diverses.
Verse 13
दक्ष उवाच । जगदेव महामाये जगदीशे महेश्वरि । कृपां कृत्वा नमस्तेस्तु दर्शितं स्ववपुर्मम
Dakṣa dit : Ô Divinité de l’univers, ô Grande Māyā, ô Souveraine des mondes, ô Maheśvarī ! Par compassion, tu as accueilli ma salutation. Hommage à toi, car tu m’as révélé ta propre forme.
Verse 14
प्रसीद भगवत्याद्ये प्रसीद शिवरूपिणम् । प्रसीद भक्तवरदे जगन्माये नमोस्तु ते
Sois favorable, ô Déesse primordiale ; sois favorable, ô Toi dont la forme même est Śiva. Sois favorable, Dispensatrice de grâces aux dévots — ô Māyā qui pénètre les mondes, salutations à Toi.
Verse 15
ब्रह्मोवाच । इति स्तुता महेशानी दक्षेण प्रयतात्मना । उवाच दक्षं ज्ञात्वापि स्वयं तस्येप्सितं मुने
Brahmā dit : Ainsi louée par Dakṣa, l’âme appliquée, Maheśānī (Satī) lui parla, ô sage ; bien qu’elle connût déjà Dakṣa, elle répondit elle-même à ce qu’il désirait.
Verse 16
देव्युवाच । तुष्टाहं दक्ष भवतस्सद्भक्त्या ह्यनया भृशम् । वरं वृणीष्व स्वाभीष्टं नादेयं विद्यते तव
La Déesse dit : « Ô Dakṣa, je suis grandement satisfaite de ta dévotion sincère. Choisis une grâce selon le désir de ton cœur ; pour toi, il n’est rien que je ne puisse accorder. »
Verse 17
ब्रह्मोवाच । जगदम्बावचश्श्रुत्वा ततो दक्षः प्रजापतिः । सुप्रहृष्टतरः प्राह नामं नामं च तां शिवाम्
Brahmā dit : Ayant entendu les paroles de Jagadambā, Dakṣa, le Prajāpati, fut transporté de joie ; et, dans une grande allégresse, il s’adressa de nouveau à cette déesse de bon augure, la nommant sans cesse par son nom.
Verse 18
दक्ष उवाच । जगदम्बा महामाये यदि त्वं वरदा मम । मद्वचः शृणु सुप्रीत्या मम कामं प्रपूरय
Dakṣa dit : «Ô Mère de l’univers, ô grande Māyā ! Si tu es vraiment pour moi celle qui accorde les grâces, écoute mes paroles avec une joie bienveillante et accomplis le désir de mon cœur.»
Verse 19
मम स्वामी शिवो यो हि स जातो ब्रह्मणस्तुतः । रुद्रनामा पूर्णरूपावतारः परमात्मनः
Mon Seigneur est Śiva, Celui qui se manifesta et fut loué par Brahmā. Il est nommé Rudra — l’incarnation totale et parfaite du Soi suprême (Paramātman).
Verse 20
तवावतारो नो जातः का तत्पत्नी भवेदतः । तं मोहय महेशानमवतीर्य क्षितौ शिवे
«Ton incarnation n’a pas encore eu lieu ; qui donc pourrait être son épouse ? Descends sur la terre, ô Bienheureuse, et par ta puissance divine, charme Mahēśāna (Śiva).»
Verse 21
त्वदृते तस्य मोहाय न शक्तान्या कदाचन । तस्मान्मम सुता भूत्वा हरजायाभवाऽधुना
Hors de toi, nulle puissance ne peut jamais l’illusionner. Ainsi, deviens ma fille et, dès maintenant, deviens l’épouse de Hara (Śiva).
Verse 22
इत्थं कृत्वा सुलीला च भव त्वं हर मोहिनी । ममैवैष वरो देवि सत्यमुक्तं तवाग्रतः
« Ayant agi ainsi, ô Devī au jeu gracieux, deviens Mohinī, l’enchanteresse qui captive même Hara (Śiva). Ce don n’appartient qu’à moi pour l’accorder, ô Déesse ; devant toi, j’ai dit la vérité. »
Verse 23
केवलं स्वार्थमिति च सर्वेषां जगतामपि । ब्रह्मविष्णुशिवानां च ब्रह्मणा प्रेरितो ह्यहम्
« (Pensant) “ce n’est que pour l’intérêt personnel” — il en va ainsi dans tous les mondes. Même au sujet de Brahmā, Viṣṇu et Śiva, moi aussi, en vérité, je suis poussé par Brahmā à agir. »
Verse 24
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य प्रजेशस्य वचनं जगदम्बिका । प्रत्युवाच विहस्येति स्मृत्वा तं मनसा शिवम्
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu les paroles de Prajāpati, Jagadambikā répondit avec un doux sourire, se souvenant intérieurement de Śiva dans son esprit.
Verse 25
देव्युवाच । तात प्रजापते दक्ष शृणु मे परमं वचः । सत्यं ब्रवीमि त्वद्भक्त्या सुप्रसन्नाखिलप्रदा
La Déesse dit : « Mon enfant, ô Prajāpati Dakṣa, écoute ma parole suprême. Je dis la vérité : par ta dévotion je suis pleinement satisfaite et, dans ma grâce, j’accorde toutes les bénédictions. »
Verse 26
अहं तव सुता दक्ष त्वज्जायायां महेश्वरी । भविष्यामि न संदेहस्त्वद्भक्तिवशवर्तिनी
Ô Dakṣa, je deviendrai assurément ta fille — Maheśvarī, née de ton épouse. Il n’y a là aucun doute, car je suis émue et conduite par ta dévotion.
Verse 27
तथा यत्नं करिष्यामि तपः कृत्वा सुदुस्सहम् । हरजाया भविष्यामि तद्वरं प्राप्य चानघ
Ainsi, je m’efforcerai véritablement, accomplissant une austérité extrêmement difficile. Ô toi sans faute, ayant obtenu cette grâce, je deviendrai l’épouse de Hara (le Seigneur Śiva).
Verse 28
नान्यथा कार्यसिद्धिर्हि निर्विकारी च स प्रभुः । विधेर्विष्णोश्च संसेव्यः पूर्ण एव सदाशिवः
En vérité, l’accomplissement de tous les desseins ne s’obtient par aucun autre moyen, car ce Seigneur est immuable. Seul ce Sadāśiva, plein et parfait, doit être vénéré et servi, même par Brahmā (Vidhē) et par Viṣṇu.
Verse 29
अहं तस्य सदा दासी प्रिया जन्मनि जन्मनि । मम स्वामी स वै शंभुर्नानारूपधरोपि ह
Je suis à jamais sa servante et son aimée, naissance après naissance. Mon Seigneur est véritablement Śambhu, même s’il revêt d’innombrables formes.
Verse 30
वरप्रभावाद्भ्रुकुटेरवतीर्णो विधेस्म च । अहं तद्वरतोपीहावतरिष्ये तदाज्ञया
Par la puissance de cette grâce, je suis vraiment descendue du sourcil du Créateur (Brahmā). Et moi aussi, selon cette même grâce, je m’incarnerai ici, sur son ordre.
Verse 31
गच्छ स्वभवनं तात मया ज्ञाता तु दूतिका । हरजाया भविष्यामि भूता ते तनयाचिरात्
Retourne dans ta demeure, ô cher enfant ; j’ai compris ton message en tant que messager. En temps voulu je deviendrai l’épouse de Hara (Śiva), et bientôt je serai ta fille.
Verse 32
इत्युक्त्वा सद्वचो दक्षं शिवाज्ञां प्राप्य चेतसि । पुनः प्रोवाच सा देवी स्मृत्वा शिवपदाम्बुजम्
Après avoir adressé à Daksha ces paroles véridiques et bien tournées, la Déesse—ayant reçu dans son cœur l’ordre de Śiva—lui parla de nouveau, après s’être souvenue des pieds de lotus du Seigneur Śiva.
Verse 33
परन्तु पण आधेयो मनसा ते प्रजापते । श्रावयिष्यामि ते तं वै सत्यं जानीहि नो मृषा
Mais, ô Prajāpati, ton propre esprit a pris un vœu. Je te ferai entendre cette vérité même ; sache qu’elle est vraie, non mensongère.
Verse 34
यदा भवान् मयि पुनर्भवेन्मंदादरस्तपा । देहं त्यक्ष्ये निजं सत्यं स्वात्मन्यस्म्यथ वेतरम्
Ô ascète, lorsque tu redeviendras indifférent envers moi, alors, en vérité, j’abandonnerai ce corps même. En ce cas je demeurerai établie dans mon propre Soi—ou bien je partirai ailleurs.
Verse 35
एष दत्तस्तव वरः प्रतिसर्गं प्रजापते । अहं तव सुता भूत्वा भविष्यामि हरप्रिया
Ô Prajāpati, cette grâce t’est accordée à chaque cycle de la création. Devenant ta fille, je renaîtrai et je serai l’aimée de Hara (le Seigneur Śiva).
Verse 36
ब्रह्मोवाच एवमुक्त्वा महेशानी दक्षं मुख्यप्रजापतिम् । अंतर्दधे द्रुतं तत्र सम्यग् दक्षस्य पश्यतः
Brahmā dit : Après avoir ainsi parlé à Dakṣa, le plus éminent des Prajāpati, Mahēśānī (Satī), tandis que Dakṣa regardait, disparut aussitôt de ce lieu.
Verse 37
अंतर्हितायां दुर्गायां स दक्षोपि निजाश्रमम् । जगाम च मुदं लेभे भविष्यति सुतेति सा
Lorsque Durgā eut disparu de la vue, Dakṣa retourna lui aussi à son propre āśrama ; et il fut saisi d’une grande joie, pensant : «Elle deviendra assurément ma fille.»
Dakṣa performs prolonged austerities and worship to obtain Jagadambā; the Goddess becomes directly manifest (pratyakṣa) and grants a boon that leads toward her becoming Dakṣa’s daughter (Satī/Dakṣajā).
The chapter encodes a sādhana-template: desire is purified through yama/niyama and sustained dhyāna until grace converts the sought deity from concept (hṛdayasthitā) into direct realization (pratyakṣa).
Jagadambā is presented as jaganmayī (cosmic pervasion) and as Śivā who becomes visible to the devotee; Durgā-dhyāna is named as the contemplative form anchoring Dakṣa’s practice.