
L’Adhyāya 13 se présente comme un dialogue structuré : Bhavānī (Pārvatī) demande d’éclaircir ce qui fut auparavant dit à Girirāja (l’Himālaya) par l’ascète yogin, puis réclame un exposé précis de la prakṛti/śakti. Le chapitre exalte le tapas comme moyen suprême et introduit la prakṛti comme la puissance subtile qui sous-tend toute action, par laquelle le cosmos est façonné, maintenu et résorbé. L’interrogation de Pārvatī aiguise la question : si Śiva est digne d’adoration et se manifeste sous la forme du liṅga, comment le concevoir sans prakṛti, et quel est le statut ontologique de cette prakṛti ? Brahmā sert de narrateur, marquant les changements d’orateur et la tonalité (sourire, satisfaction). Maheśvara répond qu’en vérité Il se tient au-delà de la prakṛti, et conseille aux hommes de bien (sadbhis) le non-attachement à la prakṛti, en soulignant la nirvikāratā (absence de modification) et l’éloignement des conduites sociales ordinaires. Le dialogue se poursuit lorsque Kālī met au défi cette thèse—si la prakṛti « ne doit pas être », comment Śiva peut-Il la transcender ?—ouvrant la voie à la résolution doctrinale dans les versets restants.
Verse 1
भवान्युवाच । किमुक्तं गिरिराजाय त्वया योगिस्तपस्विना । तदुत्तरं शृणु विभो मत्तो ज्ञानिविशारद
Bhavānī dit : « Qu’as-tu dit, toi, yogin et grand ascète, à Girirāja (le Seigneur de la Montagne) ? À présent, ô Puissant, expert dans le discernement de la sagesse spirituelle, écoute de moi cette réponse. »
Verse 2
तपश्शक्त्यान्वितश्शम्भो करोषि विपुलं तपः । तव बुद्धिरियं जाता तपस्तप्तुं महात्मनः
Ô Śambhu, pourvu de la puissance de l’austérité, tu accomplis un tapas immense. Cette résolution est née dans ton intelligence pour entreprendre les austérités, ô Grande Âme.
Verse 3
सा शक्तिः प्रकृतिर्ज्ञेया सर्वेषामपि कर्मणाम् । तया विरच्यते सर्वं पाल्यते च विनाश्यते
Cette Puissance doit être connue comme Prakṛti, l’énergie agissante derrière toutes les actions. Par Elle, l’univers tout entier est façonné, soutenu, et aussi mené à la dissolution.
Verse 4
कस्त्वं का प्रकृतिस्सूक्ष्मा भगवंस्तद्विमृश्यताम् । विना प्रकृत्या च कथं लिंगरूपी महेश्वरः
«Qui es-Tu ? Et qu’est donc cette Prakṛti subtile ? Ô Seigneur Bienheureux, que cela soit discerné avec soin. Et sans Prakṛti, comment Mahādeva—Maheśvara—pourrait-Il être de la forme du Liṅga ?»
Verse 5
अर्चनीयोऽसि वंद्योऽसि ध्येयोऽसि प्राणिनां सदा । प्रकृत्या च विचार्येति हृदा सर्वं तदुच्यताम्
«Tu es à jamais digne d’adoration, digne de salutations révérencieuses, et digne d’être constamment médité par tous les êtres. Aussi, après l’avoir considéré selon Ta propre Prakṛti et avec le discernement du cœur, daigne exposer pleinement toute cette vérité.»
Verse 6
ब्रह्मोवाच । पार्वत्यास्तद्वचः श्रुत्वा महोतिकरणे रतः । सुविहस्य प्रसन्नात्मा महेशो वाक्यमब्रवीत्
Brahmā dit : Ayant entendu ces paroles de Pārvatī, Maheśa—toujours appliqué à accomplir le bien suprême—sourit doucement ; puis, l’esprit paisible, il prononça ces mots.
Verse 7
महेश्वर उवाच । तपसा परमेणेव प्रकृतिं नाशयाम्यहम् । प्रकृत्या रहितश्शम्भुरहं तिष्ठामि तत्त्वतः
Maheśvara dit : «Par l’austérité suprême seule, je dissous la Prakṛti, puissance d’attache de la nature matérielle. Affranchi de la Prakṛti, Moi—Śambhu—je demeure en vérité, comme le principe réel.»
Verse 8
तस्माच्च प्रकृतेस्सद्भिर्न कार्यस्संग्रहः क्वचित् । स्थातव्यं निर्विकारैश्च लोकाचार विवर्जितैः
Ainsi, pour les nobles qui recherchent le Bien suprême, il ne doit jamais y avoir thésaurisation ni accumulation possessive issue de Prakṛti (la nature mondaine). Qu’on demeure ferme, sans altération intérieure, et qu’on vive détaché des seules conventions sociales, établi dans une pureté d’être inébranlable.
Verse 9
ब्रह्मोवाच । इत्युक्ता शम्भुना तात लौकिकव्यवहारतः । सुविहस्य हृदा काली जगाद मधुरं वचः
Brahmā dit : Ainsi interpellée par Śambhu, ô bien-aimé, selon l’usage du monde, Kālī—riant avec chaleur au fond du cœur—prononça des paroles suaves.
Verse 10
काल्युवाच । यदुक्तं भवता योगिन्वचनं शंकर प्रभो । सा च किं प्रकृतिर्न स्यादतीतस्तां भवान्कथम्
Kālī dit : «Ô Seigneur Śaṅkara, ô Maître, ô Yogin suprême, la parole que tu as dite—ce que tu décris ne serait-il pas Prakṛti ? Et si tu es au-delà de Prakṛti, comment pourrais-tu alors être lié à elle ou décrit par elle ?»
Verse 11
एतद्विचार्य वक्तव्यं तत्त्वतो हि यथातथम् । प्रकृत्या सर्वमेतच्च बद्धमस्ति निरंतरम्
Après avoir médité cela, il faut parler selon la vérité, exactement tel que c’est. Car tout ceci, en effet, demeure sans cesse lié par Prakṛti (la Nature), sans interruption.
Verse 12
तस्मात्त्वया न वक्तव्यं न कार्यं किंचिदेव हि । वचनं रचनं सर्वं प्राकृतं विद्धि चेतसा
C’est pourquoi tu ne dois ni parler, ni accomplir quoi que ce soit. Sache en ton esprit que toute parole et toute construction relèvent de Prakṛti, du domaine mondain, et non de la vérité suprême.
Verse 13
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां तृतीये पार्वतीखंडे पार्वतीपरमेश्वरसंवादवर्णनं नाम त्रयोदशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le treizième chapitre, intitulé « Description du dialogue entre Pārvatī et Parameśvara », dans la troisième section (Pārvatīkhaṇḍa) du deuxième livre, la Rudra Saṃhitā, du Śrī Śiva Mahāpurāṇa.
Verse 14
प्रकृतेः परमश्चेत्त्वं किमर्थं तप्यसे तपः । त्वया शंभोऽधुना ह्यस्मिन्गिरौ हिमवति प्रभो
Si Tu es réellement au-delà de Prakṛti (la nature matérielle), dans quel but accomplis-Tu l’austérité ? Ô Śambhu, ô Seigneur, pourquoi pratiques-Tu à présent le tapas ici, sur ce mont Himavat ?
Verse 15
प्रकृत्या गिलितोऽसि त्वं न जानासि निजं हर । निजं जानासि चेदीश किमर्थं तप्यसे तपः
Tu as été comme englouti par Prakṛti (la nature matérielle) et tu ne reconnais pas ton propre Soi, ô Hara. Mais si, ô Seigneur, tu connais ta véritable nature, pourquoi donc te consumer dans l’austérité et accomplir le tapas ?
Verse 16
वाग्वादेन च किं कार्यं मम योगिस्त्वया सह । प्रत्यक्षे ह्यनुमानस्य न प्रमाणं विदुर्बुधाः
« À quoi bon une querelle de paroles entre toi et moi, ô yogin ? Car les sages savent que, lorsque la réalisation directe est présente, l’inférence n’est pas admise comme preuve valable. »
Verse 17
इंद्रियाणां गोचरत्वं यावद्भवति देहिनाम् । तावत्सर्वं विमंतव्यं प्राकृतं ज्ञानिभिर्धिया
Tant que les êtres incarnés demeurent dans le champ des sens, les sages—par un discernement limpide—doivent comprendre que tout ce qui y est éprouvé n’est que Prakṛti (la nature matérielle), et non la Réalité suprême de Śiva.
Verse 18
किं बहूक्तेन योगीश शृणु मद्वचनं परम् । सा चाहं पुरुषोऽसि त्वं सत्यं सत्यं न संशयः
Assez de paroles, ô Seigneur des yogins : écoute mon énoncé suprême. Je suis Cela (Śakti), et toi tu es le Puruṣa (Śiva). C’est la vérité—la vérité même—sans aucun doute.
Verse 19
मदनुग्रहतस्त्वं हि सगुणो रूपवान्मतः । मां विना त्वं निरीहोऽसि न किंचित्कर्तुमर्हसि
En vérité, c’est par Ma grâce que l’on te tient pour pourvu d’attributs et doté d’une forme manifeste. Sans Moi, tu es sans puissance et ne peux rien accomplir.
Verse 20
पराधीनस्सदा त्वं हि नानाकर्म्मकरो वशी । निर्विकारी कथं त्वं हि न लिप्तश्च मया कथम्
«Tu sembles toujours dépendre d’un autre, et pourtant tu es le Maître souverain qui accomplit des actes innombrables. Si tu es vraiment immuable, comment l’action ne te souille-t-elle pas ? Et dès lors, comment n’es-tu pas lié par moi, Prakṛti/Māyā ?»
Verse 21
प्रकृतेः परमोऽसि त्वं यदि सत्यं वचस्तव । तर्हि त्वया न भेतव्यं समीपे मम शंकर
«Si tes paroles sont vraies — que tu es au-delà de Prakṛti — alors, ô Śaṅkara, tu ne dois pas craindre de demeurer près de moi.»
Verse 22
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्याः सांख्यशास्त्रोदितं शिवः । वेदांतमतसंस्थो हि वाक्यमूचे शिवां प्रति
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu ses paroles, formulées selon l’enseignement du Sāṅkhya, Śiva — fermement établi dans la perspective du Vedānta — adressa ces mots à Śivā (Pārvatī).
Verse 23
श्रीशिव उवाच । इत्येवं त्वं यदि ब्रूषे गिरिजे सांख्यधारिणी । प्रत्यहं कुरु मे सेवामनिषिद्धां सुभाषिणि
Śrī Śiva dit : «Ô Girijā, toi qui portes la sagesse discriminante du Sāṃkhya, si telle est vraiment ta déclaration, alors, ô douce parole, rends-Moi service chaque jour—un service juste et non défendu.»
Verse 24
यद्यहं ब्रह्म निर्लिप्तो मायया परमेश्वरः । वेदांतवेद्यो मायेशस्त्वं करिष्यसि किं तदा
«Quand bien même Je suis Brahman—sans tache de Māyā, Seigneur suprême, Maître de Māyā, connaissable par le Vedānta—que pourrais-tu donc faire, en vérité, à Mon égard ?»
Verse 25
ब्रह्मोवाच । इत्येवमुक्त्वा गिरिजां वाक्यमूचे गिरिं प्रभुः । भक्तानुरंजनकरो भक्तानुग्रहकारकः
Brahmā dit : Après avoir ainsi parlé à Girijā, le Seigneur adressa des paroles à la montagne (Himālaya) — Lui qui réjouit Ses dévots et accorde Sa grâce à ceux qui Lui sont voués.
Verse 26
शिव उवाच । अत्रैव सोऽहं तपसा परेण गिरे तव प्रस्थवरेऽतिरम्ये । चरामि भूमौ परमार्थभावस्वरूपमानंदमयं सुलोचयन्
Śiva dit : «Ici même—sur ce plateau très délicieux de ta montagne—Je demeure par l’austérité suprême. Parcourant la terre, Je contemple et Je révèle la forme pleine d’ānanda de la vérité suprême, la nature même de la réalité ultime.»
Verse 27
तपस्तप्तुमनुज्ञा मे दातव्या पर्वताधिप । अनुज्ञया विना किंचित्तपः कर्तुं न शक्यते
Ô seigneur des montagnes, accorde-moi la permission d’accomplir le tapas, la sainte austérité. Sans ton assentiment, il n’est pas convenable—et, en vérité, il n’est pas possible—d’accomplir ne fût-ce qu’un peu de tapas.
Verse 28
ब्रह्मोवाच । एतच्छ्रुत्वा वचस्तस्य देवदेवस्य शूलिनः । प्रणम्य हिमवाञ्छंभुमिदं वचनमब्रवीत्
Brahmā dit : Ayant entendu ces paroles du Dieu des dieux, le Seigneur porteur du trident, Himavān se prosterna devant Śambhu puis prononça ces mots.
Verse 29
हिमवानुवाच । त्वदीयं हि जगत्सर्वं सदेवासुरमानुषम् । किमप्यहं महादेव तुच्छो भूत्वा वदामि ते
Himavān dit : «En vérité, tout cet univers est à Toi, avec les devas, les asuras et les humains. Pourtant, ô Mahādeva, me faisant tout petit, j’ose encore Te dire quelque chose.»
Verse 30
ब्रह्मोवाच । एवमुक्तो हिमवता शंकरो लोकशंकरः । विहस्य गिरिराजं तं प्राह याहीति सादरम्
Brahmā dit : Ainsi interpellé par Himavān, Śaṅkara—bienfaiteur des mondes—sourit et, avec un respect plein de grâce, dit à ce roi des montagnes : «Va, selon ta résolution.»
Verse 31
शंकरेणाभ्यनुज्ञातस्स्वगृहं हिमवान्ययौ । सार्द्धं गिरिजया वै स प्रत्यहं दर्शने स्थितः
Ayant reçu l’assentiment de Śaṅkara, Himavān retourna dans sa demeure. Et, en vérité, accompagné de Girijā, il y demeura, recevant jour après jour le darśana de Śiva.
Verse 32
पित्रा विनापि सा काली सखीभ्यां सह नित्यशः । जगाम शंकराभ्याशं सेवायै भक्तितत्परा
Même sans la compagnie de son père, cette Kāli—toujours accompagnée de ses amies—se rendait régulièrement auprès de Śaṅkara, toute vouée au service dévotionnel.
Verse 33
निषिषेध न तां कोऽपि गणो नंदीश्वरादिकः । महेशशासनात्तात तच्छासनकरश्शुचिः
Ô bien-aimé, aucun gaṇa—à commencer par Nandīśvara et les autres—ne l’empêcha ; car, purs et voués à exécuter l’ordre de Mahādeva, ils agirent selon son ordonnance.
Verse 34
सांख्यवेदांतमतयोश्शिवयोश्शि वदस्सदा । संवादः सुखकृच्चोक्तोऽभिन्नयोस्सुविचारतः
On dit que le dialogue au sujet des doctrines auspiciennes—qui confèrent Śiva—du Sāṃkhya et du Vedānta est toujours salutaire et générateur de joie ; car, à la lumière d’une réflexion attentive, on comprend que les deux ne diffèrent pas essentiellement quant à la vérité visée.
Verse 35
गिरिराजस्य वचनात्तनयां तस्य शंकरः । पार्श्वे समीपे जग्राह गौरवादपि गोपरः
Sur la parole de Girirāja (l’Himālaya), Śaṅkara accueillit sa fille et la garda tout près, à Son côté ; bien qu’Il soit au-delà de tout honneur mondain, Il le fit par grâce, respect et délicate considération.
Verse 36
उवाचेदं वचः कालीं सखीभ्यां सह गोपतिः । नित्यं मां सेवतां यातु निर्भीता ह्यत्र तिष्ठतु
Alors le Seigneur des pasteurs adressa ces paroles à Kālī, en présence de ses compagnes : «Que viennent à Moi ceux qui veulent Me servir sans cesse. Et toi, demeure ici, sans crainte.»
Verse 37
एवमुक्त्वा तु तां देवीं सेवायै जगृहे हरः । निर्विकारो महायोगी नानालीलाकरः प्रभुः
Après avoir ainsi parlé à la Déesse, Hara l’accepta pour le service. Bien qu’immuable, le grand Yogin—le Seigneur Suprême—déploie d’innombrables līlās divines.
Verse 38
इदमेव महद्धैर्य्यं धीराणां सुतपस्विनाम् । विघ्रवन्त्यपि संप्राप्य यद्विघ्नैर्न विहन्यते
Telle est la grande vaillance inébranlable des sages et des ascètes bien disciplinés : même lorsque des obstacles surgissent et qu’on les affronte, ils ne sont ni abattus ni détournés par ces entraves.
Verse 39
ततः स्वपुरमायातो गिरिराट् परिचारकैः । मुमोदातीव मनसि सप्रियस्स मुनीश्वर
Alors le seigneur de la montagne revint dans sa propre cité avec ses serviteurs ; et ce maître des sages, retrouvé ce qui lui était cher, se réjouit grandement en son cœur.
Verse 40
हरश्च ध्यानयोगेन परमात्मानमादरात् । निर्विघ्नेन स्वमनसा त्वासीच्चिंतयितुं स्थितः
Hara (Śiva), par la discipline du yoga méditatif, contempla avec révérence le Soi suprême. L’esprit affranchi de tout obstacle, il demeura stable, absorbé dans cette intériorité.
Verse 41
काली सखीभ्यां सहिता प्रत्यहं चंद्रशेखरम् । सेवमाना महादेवं गमनागमने स्थिता
Kālī, accompagnée de ses deux compagnes, servait jour après jour Mahādeva—Candraśekhara. Toujours en mouvement, elle allait et venait, demeurant sans cesse au service de sa présence.
Verse 42
प्रक्षाल्य चरणौ शंभोः पपौ तच्चरणोदकम् । वह्निशौचैन वस्त्रेण चक्रे तद्गात्रमार्जनम्
Après avoir lavé les pieds de Śambhu, elle but l’eau de Ses pieds. Puis, avec un linge purifié par le feu, elle essuya et purifia Son corps, accomplissant un service personnel empreint de bhakti envers le Seigneur.
Verse 43
षोडशेनोपचारेण संपूज्य विधिवद्धरम् । पुनःपुनः सुप्रणम्य ययौ नित्यं पितुर्गृहम्
Après avoir vénéré Hara selon la règle prescrite, par les seize offrandes rituelles, elle se prosterna maintes fois avec une profonde révérence, puis, chaque jour, retourna à la demeure de son père.
Verse 44
एवं संसेवमानायां शंकरं ध्यानतत्परम् । व्यतीयाय महान्कालश्शिवाया मुनिसत्तम
Ô meilleur des sages, tandis que Śivā continuait ainsi à servir Śaṅkara, entièrement absorbé dans la méditation, un long temps s’écoula.
Verse 45
कदाचित्सहिता काली सखीभ्यां शंकराश्रमे । वितेने सुंदरं गानं सुतालं स्मरवर्द्धनम्
Un jour, Kāli—accompagnée de ses deux compagnes—dans l’ermitage de Śaṅkara, entonna un chant magnifique, au rythme parfait, une mélodie qui éveillait et intensifiait la puissance de l’amour.
Verse 46
कदाचित्कुशपुष्पाणि समिधं नयति स्वयम् । सखीभ्यां स्थानसंस्कारं कुर्वती न्यवसत्तदा
Parfois, elle apportait elle-même des fleurs de kuśa et le bois d’offrande. Puis, avec ses deux amies, elle s’asseyait tandis qu’elles préparaient et sanctifiaient l’endroit pour le culte.
Verse 47
कदाचिन्नियता गेहे स्थिता चन्द्रभृतो भ्रृशम् । वीक्षंती विस्मयामास सकामा चन्द्रशेखरम्
Un jour, tandis qu’elle demeurait retenue et disciplinée au sein du foyer, elle contempla avec une profonde intensité Chandrashekhara—Celui qui porte la lune—; et, le désir au cœur, elle fut saisie d’émerveillement devant Lui.
Verse 48
ततस्तप्तेन भूतेशस्तां निस्संगां परिस्थिताम् । सोऽचिंतयत्तदा वीक्ष्य भूतदेहे स्थितेति च
Alors Bhūteśa (le Seigneur Śiva), intérieurement ému par son austérité, la vit établie dans un détachement parfait. La voyant demeurer comme fixée dans un corps fait des éléments, il réfléchit en lui-même.
Verse 49
नाग्रहीद्गिरिशः कालीं भार्यार्थे निकटे स्थिताम् । महालावण्यनिचयां मुनीनामपि मोहिनीम्
Pourtant Girīśa (le Seigneur Śiva) n’accepta pas Kāli, qui se tenait tout près avec l’intention de devenir son épouse, bien qu’elle fût un trésor de grande beauté, enchanteresse même des sages.
Verse 50
महादेवः पुनर्दृष्ट्वा तथा तां संयतेद्रियाम् । स्वसेवने रतां नित्यं सदयस्समचिंतयत्
Mahādeva, la voyant de nouveau ainsi — maîtresse de ses sens et toujours vouée à son service — réfléchit en lui-même avec compassion à ce qu’il convenait de faire.
Verse 51
यदैवैषा तपश्चर्याव्रतं काली करिष्यति । तदा च तां ग्रहीष्यामि गर्वबीजविवर्जिताम्
Lorsque cette Kāli (Pārvatī) entreprendra véritablement le vœu d’austérité, alors je l’accueillerai—lorsqu’elle sera délivrée jusqu’à la semence même de l’orgueil.
Verse 52
ब्रह्मोवाच । इति संचिन्त्य भूतेशो द्रुतं ध्यानसमाश्रितः । महयोगीश्वरोऽभूद्वै महालीलाकरः प्रभुः
Brahmā dit : Ayant ainsi réfléchi, Bhūteśa (le Seigneur Śiva) se réfugia sans délai dans la méditation. En vérité, le Seigneur devint le suprême Mahāyogīśvara, le Souverain qui accomplit la grande lîlā divine (mahā-līlā).
Verse 53
ध्यानासक्तस्य तस्याथ शिवस्य परमात्मनः । हृदि नासीन्मुने काचिदन्या चिंता व्यवस्थिता
Ô sage, tandis que Śiva, le Soi suprême, demeurait absorbé dans la méditation, aucune autre pensée, quelle qu’elle fût, ne s’éleva ni ne s’établit dans son cœur.
Verse 54
काली त्वनुदिनं शंभुं सद्भक्त्या समसेवत । विचिंतयंती सततं तस्य रूपं महात्मनः
Kālī, jour après jour, servait Śambhu avec une dévotion authentique et contemplait sans relâche la forme divine de ce Seigneur à la grande âme.
Verse 55
हरो ध्यानपरः कालीं नित्यं प्रैक्षत सुस्थितम् । विस्मृत्य पूर्वचिंतां तां पश्यन्नपि न पश्यति
Hara, tout entier voué à la méditation, ne cessait de regarder Kālī, solidement dressée devant Lui. Mais, ayant oublié sa pensée d’autrefois à son sujet, bien qu’Il la fixât, Il ne la voyait pas vraiment, tant Il était absorbé dans la contemplation intérieure.
Verse 56
एतस्मिन्नंतरे देवाश्शक्राद्या मुनयश्च ते । ब्रह्माज्ञया स्मरं तत्र प्रेषयामासुरादरात्
Cependant, les dieux—menés par Śakra (Indra)—ainsi que ces sages, sur l’ordre de Brahmā, dépêchèrent avec respect Smara (Kāma, le dieu du désir) en ce lieu.
Verse 57
तेन कारयितुं योगं काल्या रुद्रेण कामतः । महावीर्येणासुरेण तारकेण प्रपीडिताः
Ainsi, selon son désir, Rudra—avec Kālikā—entreprit d’accomplir cette résolution yogique divine, tandis que les mondes étaient durement accablés par l’asura Tāraka, d’une puissance immense.
Verse 58
गत्वा तत्र स्मरस्सर्वमुपायमकरोन्निजम् । चुक्षुभे न हरः किञ्चित्तं च भस्मीचकार ह
S’étant rendu là, Smara (Kāma) déploya tous ses stratagèmes; mais Hara (Śiva) ne fut pas ébranlé le moins du monde, et le réduisit en cendres.
Verse 59
पार्वत्यपि विगर्वाभून्मुने तस्य निदेशतः । ततस्तपो महत्कृत्वा शिवं प्राप पतिं सती
Ô sage, par son enseignement, Pārvatī aussi fut délivrée de l’orgueil. Puis, ayant accompli une grande austérité, la vertueuse Satī (Pārvatī) obtint Śiva pour Seigneur et époux.
Verse 60
बभूवतुस्तौ सुप्रीतौ पार्वतीपरमेश्वरौ । चक्रतुर्देवकार्य्यं हि परोपकरणे रतौ
Ainsi Pārvatī et Parameśvara furent grandement comblés; et, toujours voués au bien d’autrui, ils entreprirent l’œuvre à accomplir pour les dieux.
A doctrinal dialogue: Pārvatī asks what was told to Himālaya and then interrogates Śiva on prakṛti/śakti; Brahmā narrates; Kālī further challenges Śiva’s claim of being beyond prakṛti.
The chapter stages a metaphysical tension—Śiva as transcendent consciousness versus prakṛti as operative power—using tapas and nirvikāra discipline as the pathway to disentanglement from prakṛti’s modifications.
Bhavānī (Pārvatī) as the philosophical inquirer and Kālī as the sharper dialectical voice; Śiva as Maheśvara/Śambhu articulating prakṛti-rahitatva and yogic non-attachment.