
Cet adhyāya raconte l’approche d’Himagiri, roi des montagnes, vers Śiva avec des offrandes de fleurs et de fruits auspicieux, ainsi qu’avec sa fille—ici identifiée à Kālī (Pārvatī)—mue par le désir d’adorer et de servir Śiva. Brahmā encadre l’épisode : Himagiri se prosterne devant le Seigneur des trois mondes et présente une requête au nom de sa fille. Il demande explicitement la permission pour qu’elle accomplisse une sevā constante auprès de Śaṅkara, accompagnée de ses compagnes, en soulignant que cela requiert l’assentiment et la grâce de Śiva. Śiva contemple alors la jeune fille au seuil de la jeunesse ; le texte passe à une description raffinée de sa beauté (rūpa-varṇana) : teint de lotus, visage de lune, grands yeux, membres gracieux et charme extraordinaire, au point que même des esprits exercés à la méditation pourraient être ébranlés par son darśana. Le chapitre relie ainsi l’élan dévotionnel (ārādhana/sevā) à une révélation esthétique et théologique : la forme de la Déesse est présentée comme le lieu de la beauté (rasa) et de la puissance métaphysique (śakti), préparant les développements ultérieurs du récit de Pārvatī.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । अथ शैलपतिर्हृष्टः सत्पुष्पफलसंचयम् । समादाय स्वतनयासहितोऽगाद्धरांतिकम्
Brahmā dit : Alors le Seigneur de la Montagne (Himālaya), le cœur empli de joie, rassembla un bel amas de fleurs et de fruits, puis, accompagné de sa propre fille, se rendit auprès de Dharā (la Terre).
Verse 2
स गत्वा त्रिजगन्नाथं प्रणम्य ध्यानतत्परम् । अर्थयामास तनयां कालीं तस्मै हृदाद्भुताम्
Puis il alla vers le Seigneur des trois mondes et, s’inclinant devant Lui, plongé dans la méditation, il Le supplia pour une fille — Kālī — merveilleuse et chère à son cœur.
Verse 3
फलपुष्पादिकं सर्वं तत्तदग्रे निधाय सः । अग्रे कृत्वा सुतां शम्भुमिदमाह च शैलराट्
Déposant devant Lui toutes ces offrandes — fruits, fleurs et autres — puis plaçant sa fille devant le Seigneur Śambhu, le roi des montagnes prononça ces paroles.
Verse 4
हिमगिरिरुवाच । भगवंस्तनया मे त्वां सेवितुं चन्द्रशेखरम् । समुत्सुका समानीता त्वदाराधनकांक्षया
Himālaya (Himagiri) dit : « Ô Seigneur Bienheureux, ma fille—ardente à Te servir, ô Candraśekhara—fut amenée ici, car elle aspire à T’adorer et à Te vénérer. »
Verse 5
सखीभ्यां सह नित्यं त्वां सेवतामेव शंकरम् । अनुजानीहि तां नाथ मयि ते यद्यनुग्रहः
«Qu’elle, avec ses deux compagnes, demeure sans cesse à Ton service—au service de Śaṅkara seul. Ô Seigneur, accorde-lui cette permission, si vraiment Tu m’accordes Ta grâce».
Verse 6
ब्रह्मोवाच । अथ तां शंकरोऽपश्यत्प्रथमारूढयौवनाम् । फुल्लेन्दीवरपत्राभा पूर्णचन्द्रनिभाननाम्
Brahmā dit : Alors Śaṅkara la vit, entrant à peine dans la première floraison de la jeunesse—rayonnante comme les pétales d’un lotus bleu pleinement épanoui, le visage semblable à la pleine lune.
Verse 7
समस्तलीलासंस्थानशुभवेषविजृम्भिकाम् । कम्बुग्रीवां विशालाक्षीं चारुकर्णयुगोज्ज्वलाम्
Elle rayonnait d’une forme exquise, digne de tout jeu divin—la silhouette harmonieusement proportionnée, la parure auspicious et éclatante. Son cou était tel une conque, ses yeux vastes et lumineux, et sa beauté s’en trouvait rehaussée par sa gracieuse paire d’oreilles.
Verse 8
मृणालायतपर्य्यन्तबाहुयुग्ममनोहराम् । राजीवकुड्मलप्रख्यौ घनपीनौदृढौस्तनौ
Ses deux bras, pleins de grâce, descendaient jusqu’aux genoux tels de tendres tiges de lotus. Ses seins étaient comme des boutons de lotus—pleins, fermes et harmonieusement arrondis—révélant la perfection de bon augure de la forme incarnée de la Mère divine.
Verse 9
बिभ्रतीं क्षीणमध्यां च त्रिवलीमध्यराजिताम् । स्थलपद्मप्रतीकाशपादयुग्मविराजिताम्
Elle portait une taille fine, ornée de trois plis gracieux au milieu du corps. Et ses deux pieds resplendissaient tels des lotus sur une terre ferme : ainsi fut décrite la forme de bon augure, saguṇa, de la Déesse Pārvatī.
Verse 10
ध्यानपंजरनिर्बद्धमुनिमानसमप्यलम् । दर्शनाद्भ्रंशने शक्तां योषिद्गणशिरोमणिम्
Elle était le joyau de la couronne parmi les femmes—si puissante que, rien qu’à la voir, elle pouvait troubler l’esprit d’un sage solidement enfermé dans la cage de la méditation.
Verse 11
दृष्ट्वा तां तादृशीं तात ध्यानिनां च मनोहराम् । विग्रहे तन्त्रमन्त्राणां वर्द्धिनीं कामरूपिणीम्
En la voyant ainsi, ô bien-aimé—si enchanteresse pour les yogis en méditation—elle apparut comme la forme incarnée du Tantra et du Mantra, celle qui en accroît la puissance, et comme la Déesse qui prend toute forme selon son vouloir.
Verse 12
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां तृतीये पार्वतीखण्डे शिवहिमाचलसम्वादवर्णनं नाम द्वादशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, dans la deuxième Saṃhitā (Rudra-saṃhitā), dans le troisième Khaṇḍa (Pārvatī-khaṇḍa), s’achève le douzième chapitre intitulé «Description du dialogue entre Śiva et Himācala».
Verse 14
ववन्द शीर्ष्णा च पुनर्हिमाचलः स संशयं प्रापददीनसत्त्वः । उवाच वाक्यं जगदेकबन्धुं गिरीश्वरो वाक्यविदां वरिष्ठः
Alors Himācala s’inclina de nouveau, la tête baissée ; son cœur, défaillant, tomba dans le doute. Alors Girīśvara—le plus éminent dans l’art de la parole, et l’unique parent véritable du monde entier—lui adressa ces mots.
Verse 15
हिमाचल उवाच । देवदेव महादेव करुणाकर शंकर । पश्य मां शरणम्प्राप्तमुन्मील्य नयने विभो
Himācala dit : «Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva, Śaṅkara, source de compassion ! Ô Seigneur qui pénètres tout, ouvre tes yeux et regarde-moi, car je suis venu à toi en quête de refuge.»
Verse 16
शिव शर्व महेशान जगदानन्दकृत्प्रभो । त्वां नतोऽहं महादेव सर्वापद्विनिवर्तकम्
Ô Śiva—Śarva, Maheśāna, Seigneur qui donnes la félicité aux mondes ! Ô Mahādeva, je me prosterne devant Toi, toi qui écartes toute calamité et tout obstacle.
Verse 17
न त्वां जानंति देवेश वेदाश्शास्त्राणि कृत्स्नशः । अतीतो महिमाध्वानं तव वाङ्मनसोः सदा
Ô Seigneur des dieux, les Veda et tous les śāstra ne te connaissent pas pleinement. Le chemin de ta gloire dépasse à jamais la portée de la parole et de l’esprit.
Verse 18
अतद्व्यावृत्तितस्त्वां वै चकितं चकितं सदा । अभिधत्ते श्रुतिः सर्वा परेषां का कथा मता
Parce que Tu es au-delà de tout ce qui est « non-Cela »—au-delà de toute description limitante—toute la Śruti, la Révélation védique, Te célèbre comme toujours merveilleux, toujours stupéfiant. Si la Śruti elle-même Te déclare ainsi, que pourrait dire l’opinion de quiconque pour Te décrire ?
Verse 19
जानंति बहवो भक्तास्त्वत्कृपां प्राप्य भक्तितः । शरणागत भक्तानां न कुत्रापि भ्रमादिकम्
Beaucoup de dévots, par la bhakti, en viennent à connaître Ta grâce après l’avoir reçue. Pour les dévots qui ont pris refuge en Toi (śaraṇāgata), il n’existe nulle part illusion, égarement et autres semblables.
Verse 20
विज्ञप्तिं शृणु मत्प्रीत्या स्वदासस्य ममाधुना । तव देवाज्ञया तात दीनत्वाद्वर्णयामि हि
Par affection pour moi, écoute maintenant cette humble requête de ma part, car je suis ton propre serviteur. Ô bien-aimé, selon ton ordre divin, je décrirai en vérité ma détresse, puisque je suis dans l’impuissance.
Verse 21
सभाग्योहं महादेव प्रसादात्तव शंकर । मत्वा स्वदासं मां नाथ कृपां कुरु नमोऽस्तु ते
Ô Mahādeva, ô Śaṅkara, par ta grâce je suis véritablement comblé. Ô Seigneur, considère-moi comme ton propre serviteur et accorde-moi ta compassion — hommage à Toi.
Verse 22
प्रत्यहं चागमिष्यामि दर्शनार्थं तव प्रभो । अनया सुतया स्वामिन्निदेशं दातुमर्हसि
«Ô Seigneur, je viendrai chaque jour pour te contempler. Ô Maître, daigne donner ton instruction par l’entremise de cette fille (la mienne).»
Verse 23
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्योन्मील्य नेत्रे महेश्वरः । त्यक्तध्यानः परामृश्य देवदेवोऽब्रवीद्वचः
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu ses paroles, Maheśvara ouvrit Ses yeux. Délaissant Sa méditation et réfléchissant un instant, le Seigneur des dieux prononça ces mots.
Verse 24
महेश्वर उवाच । आगंतव्यं त्वया नित्यं दर्शनार्थं ममाचल । कुमारीं सदने स्थाप्य नान्यथा मम दर्शनम्
Maheśvara dit : «Ô Montagne (Himālaya), tu dois venir sans cesse pour Me contempler. Établis la jeune fille (Pārvatī) dans ta demeure ; autrement, tu n’obtiendras pas Mon darśana.»
Verse 25
ब्रह्मोवाच । महेशवचनं श्रुत्वा शिवातातस्तथाविधम् । अचलः प्रत्युवाचेदं गिरिशं नतकमधरः
Brahmā dit : Ayant entendu les paroles de Maheśa ainsi prononcées, le père de Śiva—Acala (l’Himālaya)—la tête inclinée, répondit à Girīśa (le Seigneur Śiva) en ces termes.
Verse 26
हिमाचल उवाच । कस्मान्मयानया सार्द्धं नागंतव्यं तदुच्यताम् । सेवने किमयोग्येयं नाहं वेद्म्यत्र कारणम्
Himācala dit : «Dis-moi pourquoi je ne devrais pas m’y rendre avec elle. Serais-je indigne de ce service ? Je n’en comprends pas la raison.»
Verse 27
ब्रह्मोवाच । ततोऽब्रवीद्गिरिं शंभुः प्रहसन्वृषभध्वजः । लोकाचारं विशेषेण दर्शयन्हि कुयोगिनाम्
Brahmā dit : Alors Śambhu, le Seigneur à l’étendard du Taureau, souriant, s’adressa à la Montagne (Himālaya), exposant tout particulièrement les usages du monde afin de dévoiler les yogins égarés.
Verse 28
शंभुरुवाच । इयं कुमारी सुश्रोणी तन्वी चन्द्रानना शुभा । नानेतव्या मत्समीपे वारयामि पुनः पुनः
Śambhu dit : «Cette jeune fille — aux hanches gracieuses, fine, au visage de lune et de bon augure — ne doit pas être amenée près de Moi. Je l’interdis encore et encore.»
Verse 29
मायारूपा स्मृता नारी विद्वद्भिर्वेदपारगैः । युवती तु विशेषेण विघ्नकर्त्री तपस्विनाम्
Les sages, maîtres des Veda, déclarent que la « femme » est une manifestation de Māyā. Et l’on dit qu’une jeune femme, tout particulièrement, devient cause d’obstacles pour les ascètes engagés dans l’austérité.
Verse 30
अहं तपस्वी योगी च निर्लिप्तो मायया सदा । प्रयोजनं न युक्त्या वै स्त्रिया किं मेस्ति भूधर
Je suis un ascète et un yogin, à jamais détaché, jamais touché par Māyā. Quel dessein, en vérité, aurais-je à l’égard d’une femme ? Dis-le-moi, ô porteur de la montagne.
Verse 31
एवं पुनर्न वक्तव्यं तपस्विवरसंश्रित । वेदधर्मप्रवीणस्त्वं यतो ज्ञानिवरो बुधः
«Ainsi donc, ô toi qui as pris refuge auprès du plus éminent des ascètes, ne parle plus ainsi. Car tu es versé dans la voie du dharma védique ; dès lors tu es un sage, le meilleur parmi les connaisseurs.»
Verse 32
भवत्यचल तत्संगाद्विषयोत्पत्तिराशु वै । विनश्यति च वैराग्यं ततो भ्रश्यति सत्तपः
Ô toi qui demeures ferme, par la fréquentation de cela (l’influence mondaine), l’éveil des objets des sens survient bien vite. Alors le vairāgya se détruit, et de là s’effondre l’austérité véritable, de nature sattvique.
Verse 33
अतस्तपस्विना शैल न कार्या स्त्रीषु संगतिः । महाविषयमूलं सा ज्ञानवैराग्यनाशिनी
C’est pourquoi, ô Montagne, un ascète ne doit pas rechercher une intimité avec les femmes ; car un tel attachement devient la racine de puissants plaisirs des sens et détruit à la fois la vraie connaissance et le détachement.
Verse 34
ब्रह्मोवाच । इत्याद्युक्त्वा बहुतरं महायोगी महेश्वरः । विरराम गिरीशं तं महायोगिवरः प्रभुः
Brahmā dit : Après avoir parlé ainsi, et bien davantage encore, ce Mahāyogī—Maheśvara, le Seigneur—se tut ; ce Girīśa, le plus éminent des yogins, le Maître tout-puissant, fit alors une pause.
Verse 35
एतच्छ्रुत्वा वचनं तस्य शंभोर्निरामयं निःस्पृहं निष्ठुरं च । कालीतातश्चकितोऽभूत्सुरर्षे तद्वत्किंचिद्व्याकुलश्चास तूष्णीम्
Ô sage parmi les dieux, en entendant les paroles de Śambhu—pures, sans désir et sévères—le père de Kālī fut saisi d’effroi ; et, de même, il s’agita quelque peu et demeura silencieux.
Verse 36
तपस्विनोक्तं वचनं निशम्य तथा गिरीशं चकितं विचार्य्य । अतः प्रणम्यैव शिवं भवानी जगाद वाक्यं विशदन्तदानीम्
Ayant entendu les paroles de l’ascète et, non sans étonnement, médité sur Girīśa (Śiva), Bhavānī se prosterna devant Śiva et, à cet instant, prononça des paroles d’une intention limpide.
Himagiri approaches Śiva with offerings and formally petitions that his daughter Kālī be allowed to worship and serve Śiva; Śiva then views her and the text elaborates her divine form.
It encodes śakti as a metaphysical force: the Goddess’s form is not merely aesthetic but spiritually efficacious, capable of unsettling even meditative minds, underscoring darśana as transformative.
Śiva is invoked as Trijagannātha, Śaṅkara, and Candraśekhara; the daughter is explicitly named Kālī while functioning within the Pārvatī narrative framework.