Adhyaya 69
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Adhyaya 69

The Teaching on Śiva-Dharma and the Supremacy of Food-Giving (within the Pitṛtīrtha–Yayāti Episode)

Le chapitre 69 définit le Śiva-dharma comme une tradition aux multiples rameaux, fondée en Śiva et vécue par le karma-yoga. Il met en avant l’ahiṃsā (non-violence), la pureté et le bien de tous, et énumère les vertus majeures comme un socle décuple du dharma. Il enseigne que les dévots parviennent à Śivapura/Rudraloka, où les jouissances diffèrent selon le mérite—surtout selon la dignité du bénéficiaire et la foi du donateur. Il distingue la délivrance par le jñāna-yoga de la renaissance mue par la recherche des plaisirs, et invite au détachement ainsi qu’à la connaissance de Śiva. Ensuite, il élève l’anna-dāna : la nourriture soutient le corps, instrument de tous les puruṣārtha, et elle est reconnue comme liée à Prajāpati, Viṣṇu et Śiva. Sont exposés les dons destinés aux défunts et les fruits de la cruauté, puis le texte conclut par une comparaison des demeures : cité de Śiva, Vaikuṇṭha, Brahmaloka et Indraloka.

Shlokas

Verse 1

मातलिरुवाच । अथ धर्माः शिवेनोक्ताः शिवधर्मागमोत्तमाः । ज्ञेया बहुविधास्ते च कर्मयोगप्रभेदतः

Mātali dit : À présent, les dharmas enseignés par Śiva—suprêmes, comme l’excellente tradition du Śiva-dharma—doivent être compris comme multiples, distingués selon les diverses divisions du karma-yoga.

Verse 2

हिंसादिदोषनिर्मुक्ताः क्लेशायासविवर्जिताः । सर्वभूतहिताः शुद्धाः सूक्ष्मायासा महत्फलाः

Délivrées des fautes telles que la violence, exemptes de peine et de labeur, vouées au bien de tous les êtres et pures : ces pratiques ne demandent qu’un effort subtil, mais donnent de grands fruits.

Verse 3

अनंतशाखाकलिताः शिवमूलैकसंश्रिताः । ज्ञानध्यानसुपुष्पाढ्याः शिवधर्माः सनातनाः

Les dharmas éternels de Śiva sont tels un arbre aux innombrables branches, enraciné uniquement en Śiva ; ils sont richement ornés des belles fleurs de la connaissance et de la méditation.

Verse 4

धारयंति शिवं यस्माद्धार्यते शिवभाषितैः । शिवधर्माः स्मृतास्तस्मात्संसारार्णवतारकाः

Parce qu’ils soutiennent Śiva, et parce que Śiva est soutenu par les paroles mêmes de Śiva, on s’en souvient donc comme des Śiva-dharmas : des enseignements qui font traverser l’océan de l’existence mondaine, le saṃsāra.

Verse 5

तथाऽहि सा क्षमा सत्यं ह्रीः श्रद्धेन्द्रियसंयमः । दानमिज्यातपोदानं दशकं धर्मसाधनम्

En vérité, les voici : le pardon, la vérité, la pudeur, la foi et la maîtrise des sens ; l’aumône, le culte (dévotion sacrificielle), l’austérité et, de nouveau, le don : cet ensemble de dix est le moyen d’établir le dharma.

Verse 6

अथ व्यस्तैः समस्तैर्वा शिवधर्मैरनुष्ठितैः । शिवैकरस्य संप्राप्तैर्गतिरेकैव कल्पिता

Or, que les observances de Śiva soient accomplies séparément ou toutes ensemble, pour le dévot qui parvient à l’exclusive dévotion envers Śiva, une seule—et identique—suprême destinée est proclamée.

Verse 7

यथा भूः सर्वभूतानां स्थानं साधारणं स्मृतम् । तत्तथा शिवभक्तानां तुल्यं शिवपुरंस्मृतम्

De même que la terre est tenue pour le séjour commun de tous les êtres, de même Śivapura est tenue pour le séjour partagé des dévots de Śiva.

Verse 8

यथेह सर्वभूतानां भोगाः सातिशयाः स्मृताः । नानापुण्यविशेषेण भोगाः शिवपुरे तथा

De même qu’en ce monde les jouissances de tous les êtres sont dites d’excellence variable, de même, dans la cité de Śiva, les jouissances diffèrent selon les diverses formes de mérite (puṇya) acquises.

Verse 9

शुभाशुभफलं चापि भुज्यते सर्वदेहिभिः । शिवधर्मस्य चैकस्य फलं तत्रोपभुज्यते

Tous les êtres incarnés goûtent le fruit des actes favorables et défavorables ; mais là, c’est le fruit d’une seule voie—le dharma de Śiva—qui est goûté comme son résultat distinct.

Verse 10

यस्य यादृग्भवेत्पुण्यं श्रद्धापात्रविशेषतः । भोगाः शिवपुरे तस्य ज्ञेयाः सातिशयाः शुभाः

Selon la mesure du mérite (puṇya) qu’obtient une personne—surtout selon l’excellence du récipiendaire et la foi du donateur—ainsi faut-il comprendre que ses jouissances propices, dans la cité de Śiva, sont d’une abondance exceptionnelle.

Verse 11

स्थानप्राप्तिः परं तुल्या भोगाः शांतिमयाः स्थिताः । कुर्यात्पुण्यं महत्तस्मान्महाभोगजिगीषया

L’atteinte de l’état suprême est, pour les justes, d’égale valeur, et les jouissances qui s’y trouvent demeurent dans la paix. C’est pourquoi l’on doit accomplir un grand mérite, aspirant aux plus hautes délices.

Verse 12

सर्वातिशयमेवैकं भावितं च सुरोत्तमैः । आत्मभोगाधिपत्यं स्याच्छिवः सर्वजगत्पतिः

Ceci seul est d’une excellence suprême, et les plus éminents des dieux l’attestent : Śiva est le Seigneur de tous les mondes, souverain maître de sa propre jouissance.

Verse 13

केचित्तत्रैव मुच्यंते ज्ञानयोगरता नराः । आवर्तंते पुनश्चान्ये संसारे भोगतत्पराः

Certains, adonnés au yoga de la connaissance, sont libérés sur-le-champ ; mais d’autres, attachés aux jouissances, retournent encore à l’existence mondaine (saṃsāra).

Verse 14

तस्माद्विमुक्तिमिच्छंस्तु भोगासक्तिं च वर्जयेत् । विरक्तः शांतचित्तात्मा शिवज्ञानमवाप्नुयात्

Ainsi, celui qui désire la délivrance doit renoncer à l’attachement aux plaisirs des sens ; détaché, l’esprit et l’âme pacifiés, il obtient la connaissance de Śiva.

Verse 15

ये चापीशान्यहृदया यजंतीशं प्रसंगतः । तेषामपि ददातीशः स्थानं भावानुरूपतः

Et même ceux dont le cœur n’est pas voué à Īśa, mais qui vénèrent le Seigneur seulement par occasion, Īśa leur accorde pourtant un état d’existence conforme à la disposition de leurs sentiments.

Verse 16

तत्रार्चयंति ये रुद्रं सकृदुच्छिन्नकल्मषाः । तेषां पिशाचलोकेषु भोगानीशः प्रयच्छति

Ceux qui, là, vénèrent Rudra ne fût-ce qu’une seule fois, voient leurs fautes tranchées ; à eux, le Seigneur accorde des jouissances dans les mondes des Piśācas.

Verse 17

संतप्ता दुःखभारेण म्रियंते सर्वदेहिनः । अन्नदः पुण्यदः प्रोक्तः प्राणदश्चापि सर्वदः

Tous les êtres incarnés, brûlés par le fardeau de la souffrance, périssent. C’est pourquoi celui qui donne la nourriture est dit donner le mérite ; en vérité, le donateur de nourriture est aussi donateur de vie, celui qui donne tout.

Verse 18

तस्मादन्नप्रदानेन सर्वदानफलं लभेत् । त्रैलोक्ये यानि रत्नानि भोगस्त्रीवाहनानि च

Ainsi, par le don de nourriture, on obtient le fruit de tous les dons : tous les joyaux qui existent dans les trois mondes, ainsi que les jouissances, les femmes et les véhicules.

Verse 19

अन्नदानप्रदः सर्वमिहामुत्र फलं लभेत् । यस्यान्नपानपुष्टांगः कुरुते पुण्यसंचयम्

Le donateur de nourriture obtient tout fruit, ici-bas et dans l’au-delà ; car celui dont les membres sont fortifiés par nourriture et boisson en vient à amasser du mérite.

Verse 20

अन्नप्रदातुस्तस्यार्धं कर्तुश्चार्धं न संशयः । धर्मार्थकाममोक्षाणां देहः परमसाधनम्

La moitié du mérite revient au donateur de nourriture, et la moitié à celui qui fait accomplir le don, sans aucun doute. Le corps est l’instrument suprême pour atteindre dharma, artha, kāma et mokṣa.

Verse 21

स्थितिस्तस्यान्नपानाभ्यामतस्तत्सर्वसाधनम् । अन्नं प्रजापतिः साक्षादन्नं विष्णुः शिवः स्वयम्

Sa subsistance dépend de la nourriture et de la boisson; ainsi, la nourriture est le moyen d’accomplir toute chose. La nourriture est véritablement Prajāpati lui-même; la nourriture est Viṣṇu; et la nourriture est Śiva en personne.

Verse 22

तस्मादन्नसमं दानं न भूतं न भविष्यति । त्रयाणामपि लोकानामुदकं जीवनं स्मृतम्

Ainsi, nul don n’a jamais été, ni ne sera, égal au don de la nourriture. Pour les trois mondes, l’eau est tenue en mémoire comme la vie même.

Verse 23

पवित्रमुदकं दिव्यं शुद्धं सर्वरसायनम् । अन्नपानाश्व गो वस्त्र शय्या सूत्रासनानि च

L’eau sacrée—divine et pure, remède universel—(doit être offerte), ainsi que nourriture et boisson, chevaux, vaches, vêtements, lits et sièges tressés de corde.

Verse 24

प्रेतलोके प्रशस्तानि दानान्यष्टौ विशेषतः । एवं दानविशेषेण धर्मराजपुरं नरः

Dans le monde des défunts (Preta-loka), huit sortes de dons sont tout particulièrement louées. Par de tels actes éminents de charité, l’homme atteint la cité de Dharmarāja (Yama).

Verse 25

यस्माद्याति सुखेनैव तस्माद्धर्मं समाचरेत् । ये पुनः क्रूरकर्माणः पापादानविवर्जिताः

Puisqu’ainsi l’on obtient aisément le bien-être, qu’on pratique donc le dharma. Mais ceux dont les actes sont cruels—sans don et plongés dans le péché—ne suivent pas cette voie.

Verse 26

भुंजते दारुणं दुःखं नरके नृपनंदन । तथा सुखं प्रभुंजंति दानकर्तार एव तु

Ô prince, ils endurent d’atroces souffrances en enfer ; de même, seuls les donateurs de charité goûtent pleinement au bonheur.

Verse 27

तेषां तु संभवेत्सौख्यं कर्मयोगरतात्मनाम् । अप्रमेयगुणैर्दिव्यैर्विमानैः सर्वकामकैः

Assurément, le bonheur naît pour ceux dont l’esprit est voué au karma‑yoga, grâce à des chars célestes divins, pourvus d’innombrables perfections et aptes à combler tout désir.

Verse 28

असंख्यैस्तत्पुरं व्याप्तं प्राणिनामुपकारकैः । सहस्रसोमदिव्यं वा सूर्यतेजः समप्रभम्

Cette cité était remplie d’innombrables êtres, bienfaiteurs de tous les vivants ; elle rayonnait d’un éclat égal à celui du soleil, divin, comme illuminée par mille lunes.

Verse 29

रुद्रलोकमिति प्रोक्तमशेषगुणसंयुतम् । सर्वेषां शिवभक्तानां तत्पुरं परिकीर्तितम्

On l’appelle Rudraloka, pourvu de toutes les perfections ; il est célébré comme la cité, la demeure, de tous les dévots de Śiva.

Verse 30

रुद्रक्षेत्रे मृतानां च जंगमस्थावरात्मनाम् । अप्येकदिवसं भक्त्या यः पूजयति शंकरम्

À Rudra‑kṣetra, même pour ceux qui y sont morts—êtres mobiles ou immobiles—quiconque vénère Śaṅkara avec dévotion, ne fût‑ce qu’un seul jour, obtient un grand mérite.

Verse 31

सोपि याति शिवस्थानं किं पुनर्बहुशोर्चयन् । वैष्णवा विष्णुभक्ताश्च विष्णुध्यानपरायणाः

Même lui parvient au séjour de Śiva ; combien plus encore celui qui adore sans cesse ! De même les Vaiṣṇava, dévots de Viṣṇu, entièrement voués à la méditation sur Viṣṇu, atteignent assurément le but suprême.

Verse 32

तेपि गच्छंति वैकुंठे समीपं देवचक्रिणः । ब्रह्मवादी च धर्मात्मा ब्रह्मलोकं प्रयाति सः

Eux aussi vont à Vaikuṇṭha, tout près, en la présence même du Seigneur qui porte le disque divin. Et le juste, voué à Brahman et maître de la connaissance de Brahman, parvient au monde de Brahmā.

Verse 33

पुण्यकर्ता सुपुण्येन पुण्यलोकं प्रयाति च । तस्मादीशे सदा भक्तिं भावयेदात्मनात्मनि

Celui qui accomplit des actes méritoires, par un mérite excellent, parvient au monde des vertueux. C’est pourquoi l’on doit toujours faire croître la dévotion au Seigneur, en soi-même et par soi-même.

Verse 34

हरौ वापि महाराज युक्तात्मा ज्ञानवान्स्वयम् । तस्मात्सर्वविचारेण भावदोषविचारतः

Même à l’égard de Hari, ô grand roi, il convient d’être maître de soi et véritablement sage. Ainsi, après avoir tout examiné avec soin—surtout en scrutant les défauts de sa propre disposition intérieure—(qu’on agisse avec justesse).

Verse 35

एवं विष्णुप्रभावेण विशिष्टेनापि कर्मणा । नरः स्थानमवाप्येतदेशभावानुरूपतः

Ainsi, par la puissance de Viṣṇu—et même par des actes méritoires, si excellents soient-ils—l’homme obtient la condition qui lui est destinée, selon la nature et la disposition façonnées par ce lieu.

Verse 36

इत्येतदपरं प्रोक्तं श्रीमच्छिवपुरं महत् । देहिनां कर्मनिष्ठानां पुनरावर्त्तकं स्मृतम्

Ainsi a été exposée cette autre doctrine : la grande et glorieuse Śivapura. On s’en souvient comme du lieu qui fait revenir les êtres incarnés—attachés aux actes rituels—au retour des renaissances mondaines.

Verse 37

ऊर्ध्वं शिवपुराज्ज्ञेयं वैष्णवं लोकमुत्तमम् । वैष्णवा मानवा यांति विष्णुध्यानपरायणाः

Au-dessus de la cité de Śiva, il faut reconnaître le monde suprême de Viṣṇu. Les vaiṣṇavas—ceux qui s’adonnent à la méditation sur Viṣṇu—y parviennent.

Verse 38

ब्राह्मणा ब्रह्मलोकं तु सदाचारा नरोत्तमाः । प्रयांति यज्विनः सर्वे पुरीं तां तत्त्वकोविदाः

Les brāhmaṇas—hommes d’excellence, de bonne conduite et de mœurs exemplaires—tous ceux qui accomplissent les sacrifices (yajña) et connaissent la vérité, vont assurément à Brahmaloka, en cette cité.

Verse 39

ऐंद्रं लोकं तथा यांति क्षत्रिया युद्धशालिनः । अन्ये च पुण्यकर्त्तारः पुण्यलोकान्प्रयांति ते

De même, les kṣatriyas vaillants, habiles au combat, vont au monde d’Indra ; et les autres artisans du mérite parviennent aux mondes méritoires.

Verse 69

इति श्रीपद्मपुराणे भूमिखंडे वेनोपाख्याने पितृतीर्थे ययाति । चरिते एकोनसप्ततितमोऽध्यायः

Ainsi, dans le Śrī Padma Purāṇa, au sein du Bhūmi-khaṇḍa, dans le récit concernant Vena—dans la section sur Pitṛtīrtha et l’histoire du roi Yayāti—s’achève le soixante-neuvième chapitre.