
Māyācakra
Philosophical-Discourse (Māyā doctrine) with Ethical-Instruction
Sūta rapporte un dialogue où Pṛthivī, après avoir entendu des observances auspiciantes et purificatrices, demande à Varāha (Viṣṇu) de définir la māyā : ce qu’elle est, comment elle opère et pourquoi on l’appelle « māyā ». Varāha la décrit comme un principe de renversement et de voilement dans les processus naturels (pluie et sécheresse, décroissance et croissance de la lune, inversions de chaleur selon les saisons, lever et coucher du soleil) et dans la vie incarnée (conception, naissance, oubli, expérience des sens et propulsion karmique). Il l’illustre ensuite par un récit didactique : le brāhmaṇa dévot Somaśarman, désirant voir la māyā de Viṣṇu, se baigne dans la Gaṅgā près de Kubjāmraka et traverse une longue vie illusoire en tant que femme niṣāda, avant de revenir à son identité d’ascète. Varāha présente l’épisode comme un avertissement éthique contre l’illusion et insiste sur la vénération due aux brāhmaṇas bhāgavata purs, discipline qui affermit l’ordre social et, par conséquent, le bien-être de la terre.
Verse 1
अथ मायाचक्रम् ॥ सूत उवाच ॥ श्रुत्वा षडृतुकर्माणि पृथिवी संशितव्रता ॥ ततो नारायणं भूयः प्रत्युवाच वसुन्धरा ॥
Voici maintenant le cycle de la māyā. Sūta dit : Ayant entendu les devoirs des six saisons, Pṛthivī—ferme dans ses vœux—s’adressa de nouveau à Nārāyaṇa en réponse, elle qui est Vasundharā.
Verse 2
मङ्गल्याश्च पवित्राश्च ये त्वया समुदाहृताः ॥ मम लोकेषु विख्याता मनः प्रह्लादयन्ति ते ॥
Ces enseignements que tu as exposés—auspicieux et purificateurs—sont renommés dans mes domaines ; ils réjouissent l’esprit.
Verse 3
श्रुत्वा त्वेतानि कर्माणि त्वन्मुखोक्तानि माधव ॥ जातास्मि निर्मला देव शशाङ्क इव शारदः ॥
Ayant entendu ces actes sortis de ta propre bouche, ô Mādhava, je suis devenu pur, ô Dieu, tel la lune d’automne.
Verse 4
एतन्मे परमं गुह्यं परं कौतूहलं तथा ॥ मम चैव हितार्थाय त्वं विष्णो वक्तुमर्हसि ॥
Ceci est mon secret suprême, et aussi ma plus haute curiosité; et pour mon propre bien, ô Viṣṇu, il te convient de l’expliquer.
Verse 5
यामेनां भाषसे देव मम मायेत्य नित्यशः ॥ का माया कीदृशी विष्णो किं वा मायेत्य चोच्यते ॥
Ce que tu nommes sans cesse, ô Dieu, «ma māyā» : qu’est-ce que māyā, quelle est sa nature, ô Viṣṇu, et en quel sens l’appelle-t-on «māyā» ?
Verse 6
ज्ञातुमिच्छामि मायार्थं रहस्यं परमुत्तमम् ॥ ततस्तस्य वचः श्रुत्वा विष्णुर्मायाकरण्डकः ॥
Je souhaite connaître le sens de māyā, ce mystère suprême et excellent. Alors, ayant entendu ses paroles, Viṣṇu, celui qui renferme la māyā comme dans un coffret, se prépara à répondre.
Verse 7
प्रत्युवाच तदा वाक्यं प्रहस्य तु वसुन्धराम् ॥ भूमे मा पृच्छ मायां मे यन्मां पृच्छसि सादरम् ॥
Alors il répondit en paroles, souriant à Vasundharā : «Ô Terre, ne m’interroge pas sur ma māyā, sur ce que tu me demandes avec tant de respect».
Verse 8
वृथाक्लेशं किमर्थं त्वं प्राप्स्यते यद्विलोकनात् ॥ अद्यापि मां न जानन्ति रुद्रेन्द्राः सपितामहाः ॥
Pourquoi t’imposer une peine vaine en cherchant à le percevoir ? Même à présent, les Rudra et les Indra—avec le Pitāmaha (Brahmā)—ne me connaissent pas pleinement.
Verse 9
मम मायां विशालाक्षि किं पुनस्त्वं वसुन्धरे ॥ पर्जन्यो वर्षते यत्र तज्जलेन प्रपूर्यते ॥
Ma māyā, ô toi aux grands yeux—à plus forte raison toi, ô Vasundharā ! Là où le nuage de pluie verse, ce lieu se remplit de son eau.
Verse 10
अमायां न स दृश्येत मायैयं मम तत्त्वतः ॥ हेमन्ते सलिलं कूपे उष्णं भवति सुन्दरी ॥
Sans māyā, cela ne paraîtrait pas ; en vérité, ceci est Ma māyā. En hiver, l’eau d’un puits devient tiède, ô belle.
Verse 11
भवेच्च शीतलं ग्रीष्मे मायैयं मम तत्त्वतः ॥ पश्चिमां दिशमास्थाय यदस्तं याति भास्करः ॥
Et elle devient fraîche en été : en vérité, ceci est Ma māyā. De même, se dirigeant vers l’ouest, le Soleil va à son coucher.
Verse 12
उदेति पूर्वतः प्रातर्मायैयं मम सुन्दरी ॥ शोणितं चैव शुक्रं च उभे च प्राणिसंस्थिते ॥
Le matin, il se lève à l’est : telle est Ma māyā, ô belle. Et le sang et la semence : tous deux résident dans les êtres vivants.
Verse 13
गर्भे च जायते जन्तुर्मायेयं मम सुन्दरी। जीवः प्रविश्य गर्भं तु सुखदुःखे च विन्दति॥
Dans le sein maternel naît l’être vivant : telle est Ma māyā, ô belle. Le jīva, entrant dans le ventre, en vient à éprouver joie et souffrance.
Verse 14
जातश्च विस्मरेत्सर्वमेषा माया ममोत्तमा॥ आत्मकर्माश्रितो जीवो नष्टसंज्ञो गतस्पृहः॥
Et une fois né, il oublie tout : telle est Ma māyā suprême. Le jīva, s’appuyant sur son propre karma, perd la claire conscience et demeure sans désir.
Verse 15
कर्मणा नीयतेऽन्यत्र मायैषा मम चोत्तमा॥ शुक्रशोणितसंयोगाज्जायते मम जन्तवः॥
Par le karma on est mené ailleurs ; ceci aussi est Ma māyā suprême. De la conjonction du sperme et du sang naissent Mes créatures.
Verse 16
अङ्गुल्यश्चरणौ चैव भुजौ शीर्षं कटिस्तथा॥ पृष्ठं तथोदरं चैव दन्तौष्ठपुटनासिकम्॥
Les doigts, les pieds et aussi les bras ; la tête et de même la taille ; le dos et aussi le ventre ; les dents, les lèvres, les joues et le nez—
Verse 17
कर्णौ नेत्रे कपालौ च ललाटं जिह्वया सह॥ एतया मायया युक्ता जायन्ते यदि जन्तवः॥
Les oreilles, les yeux, le crâne et le front avec la langue—lorsque les êtres sont unis à cette māyā, alors ils naissent.
Verse 18
तस्यैव जीर्यते भुक्तमग्निना पीतमेव च॥ अधश्च स्रवते जन्तुरेषा माया ममोत्तमा॥
Pour cet être même, ce qui est mangé est digéré par le feu (Agni), et ce qui est bu aussi ; et la créature s’écoule vers le bas : telle est Ma māyā suprême.
Verse 19
सर्वर्तुषु निजाकारः स्थावरे जङ्गमे तथा॥ तत्त्वं न ज्ञायते तस्य मायैषा मम सुन्दरी॥
En toutes saisons, chez les êtres immobiles comme chez les êtres mobiles, la même forme propre est présente ; pourtant sa réalité n’est pas comprise : telle est Ma māyā, ô belle.
Verse 20
आपो दिव्यास्तथा भौमा आपो येषु प्रतिष्ठिताः॥ नद्यो वृद्धिं प्रयान्त्यत्र मायैषा मम सुन्दरी॥
Les eaux sont célestes et aussi terrestres ; là où les eaux sont établies, les rivières y croissent : telle est Ma māyā, ô belle.
Verse 21
वृष्टौ बहूदकाः सर्वे पल्वलानि सरांसि च॥ ग्रीष्मे सर्वाणि शुष्यन्ति एतन्मायाबलं मम॥
Dans la saison des pluies, toutes les mares, étangs et lacs regorgent d’eau ; en été, tous se dessèchent : telle est la puissance de Ma māyā.
Verse 22
मायामेतामहं कृत्वा तोषयामि दिवौकसः॥ लोकाः सर्वे विजानन्ति देवा नित्यं मखाशिनः॥
Ayant façonné cette māyā, Je satisfais les habitants du ciel. Tous les mondes le savent : les devas prennent sans cesse part aux offrandes sacrificielles.
Verse 23
हिमवच्छिखरान्मुक्ता नाम्ना मन्दाकिनी नदी ॥ गां गता सा भवेद्गङ्गा मायैषा मम कीर्तिता
Délivrée des sommets de l’Himavat, la rivière nommée Mandākinī—lorsqu’elle atteint la terre—devient la Gaṅgā. Ceci est proclamé comme Ma māyā.
Verse 24
मेघा वहन्ति सलिलमुद्धृत्य लवणार्णवात् ॥ वर्षन्ति मधुरं लोके एतन्मायाबलं मम
Les nuages portent l’eau, la tirant de l’océan salé, et la font pleuvoir sur le monde comme une eau douce (fraîche) : telle est la puissance de Ma māyā.
Verse 25
रोगार्ता जन्तवः केचिद्भक्षयन्ति महौषधम् ॥ तस्य वीर्यं समाश्रित्य मायां तु विसृजाम्यहम्
Certains êtres, accablés par la maladie, prennent un grand remède ; s’appuyant sur sa puissance, Je déploie alors la māyā comme principe déterminant.
Verse 26
औषधे दीयमानेऽपि जन्तुः पञ्चत्वमेति यत् ॥ निर्वीर्यमौषधं कृत्वा कालो भूत्वा हराम्यहम्
Même lorsque le remède est administré, un être peut pourtant rencontrer la mort ; ayant rendu le médicament sans vigueur, et devenant le Temps, J’emporte la vie.
Verse 27
प्रथमं जायते गर्भः पश्चात्संजायते पुमान् ॥ जायते मध्यमं रूपं ततोऽपि जरया युतः
D’abord se forme l’embryon ; ensuite l’être humain naît. Une phase médiane de la forme apparaît, puis, de nouveau, il est rejoint par la vieillesse.
Verse 28
तत इन्द्रियनाशश्च एतन्मायाबलं मम ॥ यद्भूमौ विहितं बीजं तस्मात्तज्जायतेऽङ्कुरम्
Alors survient la destruction des sens : telle est la puissance de Ma māyā. Et la semence déposée dans la terre, de celle-ci naît la pousse.
Verse 29
तत्रामृतं विसृजामि मायायोगेन भूरिशः ॥ लोक एवम् विजानाति गरुडो वहतेऽच्युतम्
Là, je répands l’amṛta (ambroisie) par la discipline de la māyā, en abondance ; ainsi le monde en vient à croire : « Garuḍa porte Acyuta ».
Verse 30
भूत्वा वेगेन गरुडो वहाम्यात्मानमात्मना ॥ या एता देवताः सर्वा यज्ञभागेन तोषिताः
Devenant Garuḍa avec vitesse, Je Me porte Moi-même par Moi-même. Ces divinités—toutes—qui sont satisfaites par leur part du sacrifice…
Verse 31
मायामेतामहं कृत्वा यक्ष्यामि त्रिदिवौकसः ॥ सर्वोऽपि भजते लोके यष्टारं च बृहस्पतिम्
Ayant façonné cette māyā, J’accomplirai le sacrifice (yajña) pour les habitants des trois cieux ; et tous, dans le monde, vénèrent l’officiant du sacrifice—et Bṛhaspati également.
Verse 32
मायामाङ्गिरसीं कृत्वा याजयामि दिवौकसः ॥ सर्वे लोका विजानन्ति वरुणः पाति सागरम्
Ayant façonné une māyā liée à la tradition Āṅgirasa, je fais accomplir le yajña aux êtres célestes ; tous les mondes savent, comme ordre établi, que Varuṇa protège l’océan.
Verse 33
मायां तु वारुणीं कृत्वा रक्षामि च महार्णवम् ॥ सर्वे लोकाः विजानन्ति कुबेरोऽयं धनेश्वरः ॥
Revêtant la māyā liée à Varuṇa, je protège le grand océan. Ainsi tous les mondes comprennent : « Voici Kubera, le seigneur des richesses ».
Verse 34
कुबेरमायामादाय अहं रक्षामि तद्धनम् ॥ एवं लोकाः विजानन्ति वृत्रः शक्रेण सूदितः ॥
Prenant la māyā de Kubera, je protège cette richesse. Ainsi les mondes comprennent : « Vṛtra fut terrassé par Śakra (Indra) ».
Verse 35
शाक्रीं मायां समास्थाय मया वृत्रो निषूदितः ॥ एवं लोकाः विजानन्ति आदित्यश्च ध्रुवो महान् ॥
Revêtant la māyā liée à Śakra, j’ai mis à mort Vṛtra. Ainsi les mondes comprennent : « Āditya (le Soleil) est aussi le grand et inébranlable, Dhruva ».
Verse 36
मेरुं मायामयं कृत्वा वहाम्यादित्यमेव च ॥ एवमाभाषते लोको जलं वा नश्यतेऽखिलम् ॥
Ayant fait du Meru une construction de māyā, je porte aussi Āditya (le Soleil). Ainsi le peuple dit : « Sinon, toute l’eau serait anéantie ».
Verse 37
यदीदं भाषते लोकः कुत्रैतत्तिष्ठते जलम् ॥ देवा अपि न जानन्ति अमृतं कुत्र तिष्ठति ॥
Si les gens parlent ainsi : « Où donc demeure cette eau ? », même les devas ne savent pas où réside l’amṛta (nectar d’immortalité).
Verse 38
मम मायानियोगेन तिष्ठति ह्यौषधं वने ॥ लोको ह्येवं विजानाति राजा पालयते प्रजाः ॥
Par l’ordonnance de ma māyā, l’herbe médicinale demeure certes dans la forêt. Ainsi le peuple comprend : «Le roi protège ses sujets».
Verse 39
राजमायामहं कृत्वा पालयामि वसुन्धराम् ॥ ये तु वै द्वादशादित्या उदेष्यन्ति युगक्षये ॥
Revêtant la māyā royale, je protège la Terre. Et ces douze Āditya qui se lèveront à la fin d’un âge—
Verse 40
प्रविश्य तानहं भूमे मायां लोके सृजाम्यहम् ॥ सूर्यश्च चांशुना भूमे सदा लोकेषु पच्यते ॥
En entrant en eux, ô Terre, je déploie la māyā dans le monde. Et le Soleil, par ses rayons, «cuit» sans cesse (mûrit et dessèche) la Terre dans les mondes.
Verse 41
मायामंशुमयीं कृत्वा पूरयाम्यखिलं जगत् ॥ वर्षन्ते यत्र संवर्त्ता धारैर्मुसलसन्निभैः ॥
Faisant de la māyā une forme composée de rayons, je pénètre l’univers entier. Là, les pluies de la dissolution se déversent en torrents semblables à des pilons.
Verse 42
मायां सांवर्त्तकीं गृहीत्वा पूरयाम्यखिलं जगत् ॥ यत्स्वपामि वरारोहे शेषस्योपरि धारिणि ॥
Saisissant la māyā liée à la dissolution, je pénètre l’univers entier—lorsque je dors, ô toi aux belles hanches, sur Śeṣa, ô porteuse (du monde).
Verse 43
अनन्तमायया चाहं धारयामि स्वपामि च ॥ वराहमायामादाय भूमे जानासि किं न वै ॥
Par la māyā infinie, je soutiens (le monde) et je dors aussi. Revêtant la māyā du Sanglier (forme de Varāha), ô Terre, ne le comprends-tu donc pas ?
Verse 44
देवा यत्र निलीयन्ते सा माया मम कीर्तिता ॥ त्वं चापि वैष्णवीं मायां कृत्वा जानासि किं न तत् ॥
Ce dans quoi les dieux se dissimulent, cela est proclamé comme Ma māyā. Et toi aussi, ayant assumé la māyā vaiṣṇavī, ne le sais-tu pas ?
Verse 45
धारितासि च सुष्रोणि वारान् सप्तदशैव तु ॥ माया तु मम देवीयं कृत्वा ह्येकार्णवां महीम् ॥
Et toi, ô aux belles hanches, tu as été soutenue en vérité à dix-sept reprises—tandis que Ma māyā divine, ayant fait de la terre un seul océan (lors de la dissolution)…
Verse 46
तेऽपि मायां न जानन्ति मम मायाविमोहिताः ॥ अथो पितृगणाश्चापि य एते सूर्यवर्चसः ॥
Eux non plus ne comprennent pas cette māyā, car ils sont égarés par Ma māyā. Et de même les cohortes des Pitṛs, ceux dont l’éclat est semblable à celui du soleil…
Verse 47
मायां पितृमयीं ह्येतां गृह्णामीति च तत्त्वतः ॥ किन्तु त्वयैव सुष्रोणि अन्यच्च शृणु सुन्दरी ॥
«Je prends cette māyā constituée des Pitṛs»—ainsi est-ce dit, en vérité, quant au principe. Mais toi-même, ô aux belles hanches, écoute encore autre chose, ô belle.
Verse 48
ऋषिर्मायानुसारेण स्त्रिया योनिं प्रवेशितः ॥ ततो विष्णोर्वचः श्रुत्वा श्रोतुकामा वसुन्धरा ॥
Un sage, selon la māyā, fut amené à entrer dans le sein d’une femme. Alors Vasundharā (la Terre), ayant entendu les paroles de Viṣṇu, désira en entendre davantage.
Verse 49
कराभ्यामञ्जलिं कृत्वा वाक्यमेतत्तदब्रवीत् ॥ किं तेन ऋषिमुख्येन कृतं कर्म सुदुष्करम् ॥
Joignant les deux mains en un añjali de révérence, elle dit ces paroles : «Quel acte très difficile accomplit ce sage éminent ?»
Verse 50
स्त्रीत्वं चैव पुनः प्राप्तं स्त्रीयोनिं चैव प्रापितः ॥ एतन्मे सर्वमाख्याहि परं कौतूहलं मम ॥
Et (dis-moi) comment la condition de femme fut de nouveau obtenue, et comment il fut conduit au sein d’une femme : expose-moi tout cela. Mon désir de savoir est grand.
Verse 51
तस्य ब्राह्मणमुख्यस्य स्त्रीत्वे यत्कर्म पापकम् ॥ ततो मह्या वचः श्रुत्वा हृष्टतुष्टमना हरिः ॥
(Dis-moi) quel acte fautif se trouvait dans la condition de femme de ce brāhmaṇa éminent. Alors Hari, ayant entendu mes paroles, fut joyeux et l’esprit comblé.
Verse 52
मधुरं वाक्यमादाय प्रत्युवाच वसुन्धराम् ॥ शृणु तत्त्वेन मे देवि धर्माख्याने च सुन्दरी ॥
Prenant des paroles douces, il répondit à Vasundharā : «Écoute selon la vérité, ô déesse ; et aussi dans l’exposé du dharma, ô belle.»
Verse 53
माया मम विशालाक्षि रोहिणी लोमहर्षिणी ॥ मायाया मम योगेन सोमशर्मा च कर्षितः
Ma māyā, ô toi aux grands yeux—Rohiṇī, qui fait frissonner la peau—par la puissance disciplinée (yoga) de ma māyā, Somaśarman aussi fut entraîné et soumis à sa force.
Verse 54
गतो गतिरनेकाश्च उत्तमाधममध्यमाः ॥ ब्राह्मणत्वं पुनः प्राप्तो मम मायाप्रचोदितः
Il traversa de nombreuses destinées—hautes, basses et moyennes—puis retrouva l’état de brāhmaṇa, poussé par ma māyā.
Verse 55
ममैवाराधनपरो मम कर्मपरायणः ॥ नित्यं चिन्तयते भूमे मम मूर्तिं मनोरमाम्
Il est voué uniquement à mon adoration, attaché aux actes accomplis pour moi; et chaque jour, ô Terre, il médite ma forme gracieuse.
Verse 56
अयं दीर्घेण कालेन तस्य तुष्टोऽस्मि सुन्दरी ॥ तपसा कर्मणा भक्त्या अनन्यमनसा स्तुतः
Après un long temps, ô belle, je suis devenu satisfait de lui : loué par l’austérité, par les actes, par la dévotion et par un esprit sans partage.
Verse 57
ततस्तस्य मया देवि दत्त्वा दर्शनमुत्तमम् ॥ वरेण छन्दितो विप्र तपस्तुष्टोऽस्मि ते द्विज
Alors, ô déesse, après lui avoir accordé la vision suprême, j’encourageai le brāhmaṇa par une grâce : «Ô vipra, ô deux-fois-né, je suis satisfait de tes austérités».
Verse 58
वरं वरय भद्रं ते तव यद्धृदि वर्त्तते ॥ रत्नानि काञ्चनं गावस्तथा राज्यमकण्टकम्
Choisis une grâce—paix et bénédiction sur toi—tout ce qui demeure en ton cœur : des joyaux, de l’or, des vaches, et aussi un royaume sans entraves.
Verse 59
अथवेच्छसि तं स्वर्गं यत्र सौख्यं वराङ्गनाः ॥ धनरत्नं समृद्धं हि हेमभाण्डविभूषितम्
Ou si tu désires ce ciel où règnent la félicité et de nobles femmes, on y trouve richesse et joyaux en abondance, ornés de vases d’or.
Verse 60
यत्र सर्वा दिव्यरूपा भवन्त्यप्सरसः पराः ॥ ददामि ते वरं विप्र यावत्ते चित्तचिन्तितम् ॥ ततो मम वचः श्रुत्वा स च ब्राह्मणपुङ्गवः ॥ शिरसा पतितो भूमौ मामुवाच प्रियं वचः
Là où toutes les apsarasas sont d’une forme divine et excellente, je t’accorde une grâce, ô vipra, jusqu’à la mesure de ce que ton esprit a désiré. Alors, ayant entendu mes paroles, cet éminent brāhmaṇa se prosterna, la tête au sol, et me dit des paroles agréables.
Verse 61
अथ नो कुप्यसे देव वरं समनुयाचते ॥ यत्त्वया भाषितं देव मम देयं यदृच्छया
Ainsi donc, ô deva, ne te courrouce pas tandis qu’il implore ardemment une grâce : «Ce que tu as prononcé, ô deva, doit m’être accordé, librement, selon ton vouloir».
Verse 62
न चाहं काञ्चनं गावो न च स्त्रीराज्यमेव च ॥ स्वर्गं वाप्सरसो वापि ऐश्वर्यं न मनोहरम्
Et moi, je ne recherche ni l’or, ni les vaches, ni même femmes et royauté ; ni le ciel, ni les apsaras, ni une puissance seulement séduisante.
Verse 63
ततस्तस्य वचः श्रुत्वा समयात् तत्र भाषितः ॥ किं मायया ते विप्रेन्द्र अकार्यं पृच्छसे द्विज ॥
Alors, ayant entendu ses paroles, il parla là au moment convenu : « Ô le plus éminent des brāhmaṇas, pourquoi, sous l’emprise de la māyā, interroges-tu sur ce qui ne doit pas être fait, ô deux-fois-né ? »
Verse 64
देवा अपि न जानन्ति विष्णुमायाविमोहिताः ॥ ततो मम वचः श्रुत्वा स च ब्राह्मणपुङ्गवः ॥
«Même les dieux ne comprennent pas, car ils sont abusés par la māyā de Viṣṇu.» Puis, ayant entendu mes paroles, cet éminent brāhmaṇa…
Verse 65
उवाच मधुरं वाक्यं मायया च प्रचोदितः ॥ यदि तुष्टोऽसि मे देव कर्मणा तपसा अथवा ॥
Poussé par la māyā, il prononça des paroles suaves : « Ô Seigneur, si tu es satisfait de moi—par mes actes ou par mon ascèse—alors… »
Verse 66
तव देव प्रसादेन ममैवं दीयतां वरः ॥ ततस्तु स मया प्रोक्तस्तपस्वी ब्राह्मणस्तथा ॥
«Par ta faveur, ô Seigneur, qu’un tel bienfait me soit accordé.» Alors, ce brāhmaṇa ascète fut, de ma part, interpellé en conséquence.
Verse 67
गच्छ कुब्जाम्रके गङ्गास्नातो मायां तु गच्छसि ॥ ममैव वचनं श्रुत्वा कृत्वा चैव प्रदक्षिणम् ॥ कुब्जाम्रके देवि विप्रो मम मायाभिलाषुकः ॥ ततः कुण्डी त्रिदण्डी च मातृभाण्डं च यत्नतः ॥
«Va à Kubjāmraka ; après t’être baigné dans la Gaṅgā, tu entreras assurément dans la māyā.» Ayant entendu mon ordre et accompli la pradakṣiṇā (circumambulation révérencieuse), le brāhmaṇa—désireux de ma māyā—se rendit à Kubjāmraka, ô Déesse. Puis, avec soin, il posa sa cruche d’eau, son triple bâton (tridaṇḍa) et son bol et ses ustensiles de mendiant.
Verse 68
स्थापयित्वा यथान्यायं तीर्थमाराधयद्यथा ॥ ततो ह्यवतारद्गङ्गां विधिदृष्टेन कर्मणा ॥
Ayant disposé ses objets rituels selon la règle convenable, il vénéra le tīrtha sacré comme il est prescrit. Puis, en vérité, il descendit dans la Gaṅgā, accomplissant l’acte rituel selon la procédure reconnue.
Verse 69
अवगाह्य ततो गङ्गां सर्वगात्रे च क्लेदिते ॥ तावन्निषादसदने तस्त्रीगर्भे गतोऽभवत् ॥
Après s’être immergé dans la Gaṅgā, lorsque tous ses membres furent mouillés, à cet instant même il se trouva entré dans le sein d’une femme Niṣāda, dans une demeure de Niṣāda.
Verse 70
हृदयेऽचिन्तयत्तत्र गर्भक्लेशेन पीडितः ॥ अहो कष्टं मया किंस्वित्कर्म वा दुष्कृतं कृतम् ॥
Accablé par la souffrance de la gestation, il réfléchit en son cœur : «Hélas, quelle détresse ! Quel acte—quelle mauvaise action—ai-je donc accompli ?»
Verse 71
योऽहं निषादगर्भेऽस्मिन्पीडास्ति मलसङ्कुले ॥ अस्थ्नां त्रिशतसङ्कीर्णे नवद्वाराभिसंवृते ॥
«Moi qui suis dans ce sein de Niṣāda, je souffre au milieu des impuretés : dans une enveloppe encombrée de trois cents os, close par neuf portes.»
Verse 72
पुरीषमूत्रसङ्कीर्णे मांसशोणितकर्दमे ॥ दुर्गन्धे दुःसहे चैव वातिकश्लेष्मपत्तिके ॥
«Mêlé d’excréments et d’urine, bourbier de chair et de sang : fétide, insupportable, et tourmenté par les désordres du vent et du flegme…»
Verse 73
बहुरोगसमाकीर्णे बहुदुःखतमाकुले ॥ अलं किं तेन शोक्तेन दुःखान्यनुभवामि च
Dans cet état, encombré de nombreuses maladies et bouleversé par une souffrance très intense—assez ; à quoi bon s’en lamenter ? Moi aussi, j’endure des peines encore et encore.
Verse 74
कुतो विष्णुः कुतो वाहं कुतो गङ्गाजलानि च ॥ गर्भसंसारनिष्क्रान्तः पश्चादाप्यामि तां क्रियाम्
«Où est Viṣṇu, et où suis-je ? Où sont aussi les eaux du Gaṅgā ?» Étant sorti du cycle d’existence lié au sein maternel, ensuite j’obtiens encore ce rite.
Verse 75
एवं चिन्तयमानस्तु शीघ्रं गर्भाद्विनिःसृतः ॥ भूम्यां तु पततस्तस्य नष्टं यत्पूर्वचिन्तितम्
Tandis qu’il méditait ainsi, il sortit promptement du sein maternel ; mais en tombant sur la terre, ce qu’il avait pensé auparavant se perdit (de sa mémoire).
Verse 76
अजायत ततः कन्या निषादस्य गृहे तदा ॥ धनधान्यसमृद्धस्य ब्राह्मणो वर्त्तते स च
Alors naquit une jeune fille dans la maison d’un Niṣāda ; et là vivait aussi un brāhmaṇa, prospère en richesses et en grains.
Verse 77
न च संज्ञायते किञ्चिद्विष्णुमायाविमोहिता ॥ अथ दीर्घस्य कालस्य कृतोद्वाहा यशस्विनी
Et elle ne reconnut absolument rien, abusée par la māyā de Viṣṇu. Puis, après un long temps, l’illustre fut mariée.
Verse 78
पुत्रान्दुहितरश्चैव जनयामास मायया ॥ भक्ष्याभक्ष्यं च खादेत पेयापेयं च तत्पिबेत्
Par la māyā, elle enfanta des fils et des filles ; elle mangeait ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, et elle buvait ce qui est permis et ce qui ne l’est pas.
Verse 79
जीवानि चैव सततं घातितानि ततस्ततः ॥ कार्याकार्यं न जानीते वाच्यावाच्यं तथैति च
Et des êtres vivants étaient sans cesse mis à mort ici et là ; elle ne savait pas ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, ni ce qu’il faut dire et ce qu’il ne faut pas dire.
Verse 80
घटं गृहीत्वा विड्लिप्तवस्त्रक्षालनकारणात् ॥ तीरे निक्षिप्य वस्त्रं स घटं च विनिधाय हि
Prenant un pot d’eau afin de laver un vêtement souillé d’excréments, il déposa le vêtement sur la rive du fleuve et y posa aussi le pot.
Verse 81
स्नातुं गङ्गाजले स्थित्वा विगाहयति जाह्नवीम् ॥ प्रस्वेदघर्मसन्तप्तः स शिरःस्नानमीहते
Pour se baigner, se tenant dans les eaux de la Gaṅgā, il s’immerge dans la Jāhnavī ; accablé par la sueur et la chaleur, il cherche à laver sa tête.
Verse 82
जातस्तपोधनस्तत्र दण्डी कुण्डीधरः पुनः ॥ यत्र पश्यति विप्रोऽसौ मात्रां कुण्डीं त्रिदण्डकम्
Là, de nouveau, apparut un ascète riche en tapas, portant le bâton et la cruche d’eau ; là, ce brāhmaṇa voit la mère, la cruche et le triple bâton.
Verse 83
वस्त्रादि दर्शितं चैव यत्र संस्थापितं पुरा ॥ तत्तेन सर्वं सन्दृष्टं जाते ज्ञाने तु पूर्ववत् ॥
Et les vêtements et autres objets qui lui avaient été montrés autrefois—ainsi que l’endroit où ils avaient été déposés—il les reconnut tous ; lorsque la connaissance s’éveilla, tout réapparut comme auparavant.
Verse 84
विप्रेण ज्ञातुकामेन विष्णुमायां यथा पुरा ॥ तत उत्तरतस्तत्र गङ्गायां तु तपोधनः ॥
Comme auparavant, un brahmane désireux de connaître la māyā de Viṣṇu—puis, plus au nord, là sur la Gaṅgā, se trouvait cet ascète, riche en austérités.
Verse 85
वासो गृह्णाति सव्रीडो योगं च परिचिन्तयन् ॥ उपविश्य च गङ्गायाः पुलिने समबालुके ॥
Plein de pudeur, il reprit ses vêtements ; et, tout en méditant le yoga, il s’assit sur la berge sablonneuse de la Gaṅgā.
Verse 86
ततो विन्दति चात्मानं तपसा यत्तदा कृतम् ॥ मया किं कर्म पापेन कृतं निन्द्यं सुदुष्करम् ॥
Alors il se retrouva tel que l’avait façonné l’austérité accomplie en ce temps-là, et il songea : «Quel acte blâmable, si pénible, ai-je commis par le péché ?»
Verse 87
एवं निन्दति चात्मानं धिक्कुर्वन् साधुदूषितम् ॥ आचारो वा परिभ्रष्टो येनाहं प्रापितस्त्विमाम् ॥
Ainsi se blâma-t-il lui-même, maudissant la souillure de ce qui est juste, et dit : «Est-ce ma conduite qui a dévié, par laquelle j’ai été conduit à cette condition ?»
Verse 88
निषादस्य कुले जातो भक्ष्याभक्ष्याश्च भक्षिताः ॥ जीवाश्च घातिताः सर्वे जलस्थलदिवौकसः ॥
Né dans la lignée d’un Niṣāda, j’ai mangé ce qui doit être mangé et ce qui ne le doit pas ; et des êtres vivants de toute sorte ont été tués — ceux des eaux, de la terre et du ciel.
Verse 89
वेश्मन्यभोज्यभोज्यं च भुक्तं चैव न संशयः ॥ पुत्रा दुहितरश्चैव निषादाज्जनिता मया ॥
Dans la maison, on a consommé, sans aucun doute, ce qui ne doit pas être mangé comme ce qui peut l’être ; et des fils et des filles me sont nés d’une femme Niṣāda.
Verse 90
ततः किंचापराधं वा केन वा तद्विचिन्तये ॥ येनाहं प्रापितो ह्येनां नैषादीमीदृशीं दशाम् ॥
Alors, quelle faute — et par qui — devrais-je considérer, par laquelle j’ai été conduit à un tel état, semblable à celui d’un Niṣāda ?
Verse 91
एतस्मिन्नन्तरे भूमे निषादः क्रोधमूर्च्छितः ॥ पुत्रैः परिवृतस्तत्र मायातीर्थमुपागतः ॥
Cependant, ô Terre, un Niṣāda, saisi par la colère, arriva là, au Māyā-tīrtha, entouré de ses fils.
Verse 92
ततो मृगयते भार्यां भक्तियुक्तां शुभेक्षणाम् ॥ परिपृच्छति चैकेकं तप्यमानं तपोधनम् ॥
Puis il chercha son épouse, pleine de dévotion et d’aspect auspicious ; et il interrogea, l’un après l’autre, l’ascète adonné aux austérités, « riche en tapas ».
Verse 93
क्व गतासि प्रियेऽस्माकं त्यक्त्वा पुत्रान् गृहे च माम् ॥ बाला दुहिता रोदिति क्षुधार्त्ता स्तनपायिनी ॥
Où es-tu allée, bien-aimée, abandonnant nos fils, la maison et moi ? Notre petite fille pleure, tourmentée par la faim, encore au sein.
Verse 94
किं नु पश्यथ भार्यां मे गङ्गातीरमुपागता ॥ घटमादाय हस्तेन आगता जलकारणात् ॥
Avez-vous vu mon épouse, partie vers la rive de la Gaṅgā ? Elle était venue, tenant une cruche à la main, car elle était allée puiser de l’eau.
Verse 95
तत्रैव च नराः सर्वे मायातीर्थमुपागताः ॥ पश्यन्तेऽत्र परिव्राजं कुम्भं चैव यथास्थितम् ॥
Là même, tous les gens arrivèrent au Māyā-tīrtha ; ils y virent l’ascète errant, et aussi la cruche, telle qu’elle était restée.
Verse 96
ततो दुःखेन संतप्तः अपश्यंश्च स्वकां प्रियाम् ॥ दृष्ट्वा पटं च कुम्भं च करुणं पर्यवेदयेत् ॥ इदं वासश्च कुम्भश्च नदीकूले च तिष्ठति ॥ न चापि दृश्यते भार्या मम गङ्गामुपागता ॥
Alors, consumé de chagrin et ne voyant pas sa bien-aimée, à la vue de son vêtement et de la cruche il se lamenta douloureusement : «Ce vêtement et cette cruche sont sur la rive du fleuve, mais mon épouse, partie vers la Gaṅgā, ne se voit pas.»
Verse 97
न चाप्रियं मया अस्युक्ता कदाचिदपि वाचकम् ॥ स्वप्नेऽपि नोक्तपूर्वासि कदाचिदपि चाप्रियम् ॥
Et jamais je ne lui ai adressé une parole dure, en aucun temps ; et toi non plus, jamais auparavant tu n’as proféré quoi que ce soit de désagréable, pas même en rêve, à aucun moment.
Verse 98
अथवापि पिशाचेन भक्षिताऽऽ भूतराक्षसैः ॥ आकृष्टा किं नु रोगेण गङ्गातीरं समाश्रिता ॥
Ou bien a-t-elle été dévorée par un piśāca, ou par des bhūtas et des rākṣasas ? Ou bien quelque maladie l’a-t-elle emportée, après qu’elle se fut réfugiée sur la rive du Gaṅgā ?
Verse 99
किं कृतं दुष्कृतं पूर्वं मया कर्म सुसङ्कटम् ॥ येन मत्पुरतो भार्याप्यदृष्टा विगतिं गता ॥
Quelle faute grave, quel acte périlleux ai-je commis jadis, par lequel mon épouse, même sous mes yeux, est allée à sa perte, disparue à la vue ?
Verse 100
एहि मे सुभगे कान्ते मम चित्तानुवर्त्तिनि ॥ पश्यैतान् बालकान् भीतान् क्लिश्यमानानितस्ततः ॥
Viens à moi, ô bienheureuse bien-aimée, toi qui suis l’élan de mon cœur. Vois ces petits enfants, effrayés et tourmentés, errant çà et là.
Verse 101
मां पश्य त्वं वरारोहे त्रिपुत्रानतिबालकान् ॥ चतस्रो दुहितॄः पश्य सर्वाश्च मम मानदे ॥
Regarde-moi, ô toi aux hanches gracieuses ; vois les trois fils, encore tout petits. Vois aussi les quatre filles—toutes, ô toi qui me donnes l’honneur.
Verse 102
मम पुत्रा रुदन्त्येते बालकास्तव लालसा ॥ नित्यं च दारिका रक्ष मम दुष्कृतकारिणः ॥
Ces enfants—mes fils—pleurent, te désirant ardemment. Et protège toujours la petite fille, car je suis celui qui a commis une faute.
Verse 103
कामं मां क्षुधितं चैव ज्ञास्यसे त्वं पिपासितम् ॥ एवमुक्ता च कल्याणि मम मुक्त्या व्यवस्थिताः ॥
«Tu pourras certes me trouver affamé, et tu sauras aussi que j’ai soif.» Ainsi interpellée, ô bienheureuse, elle demeura résolue à ma délivrance.
Verse 104
एवं विलपमानस्य निषादस्य त्वितस्ततः ॥ सव्रीडं भाषते विप्रो निषादं गच्छ नास्ति सा ॥
Tandis que le Niṣāda se lamentait ainsi, alors et là même, le brāhmane, parlant avec gêne, dit au Niṣāda : «Va : elle n’est pas ici».
Verse 105
सुखं योगं च ते नीत्वा सा गता ह्यनिवृत्तये ॥ तं रुदन्तं तथा दृष्ट्वा कारुण्येन परिप्लुतः ॥
«Après t’avoir conduit au bien-être et à la discipline du yoga, elle est partie — oui, vers un état sans retour.» Le voyant ainsi en pleurs, il fut submergé de compassion.
Verse 106
एते न त्यजनीया स्ते कदाचिदपि पुत्रकाः ॥ परिव्राजवचः श्रुत्वा निषादस्तस्य सन्निधौ ॥
«Ceux-ci ne doivent jamais être abandonnés par vous, chers enfants.» Ayant entendu les paroles de l’ascète errant, le Niṣāda demeura auprès de lui.
Verse 107
उवाच मधुरं वाक्यं दुःखशोकपरिप्लुतः ॥ अहो मुनिवरश्रेष्ठ अहो धर्मभृतां वर ॥
Submergé de peine et de chagrin, il prononça des paroles douces : «Ah ! le meilleur des sages éminents ! Ah ! le premier parmi les porteurs du dharma !»
Verse 108
सान्त्वितोऽस्मि त्वया विप्र वचनैर्मधुराक्षरैः ॥
J’ai été consolé par toi, ô brāhmane, par des paroles aux syllabes douces.
Verse 109
निषादस्य वचः श्रुत्वा स मुनिः संशितव्रतः ॥ उवाच मधुरं वाक्यं दुःखशोकपरिप्लुतः ॥
Ayant entendu les paroles du Niṣāda, ce sage—ferme dans ses vœux—prononça une parole douce, submergé de peine et de chagrin.
Verse 110
मा रोदीर्वच्मि भद्रं ते तवाहं सा प्रियाऽभवत् ॥ गङ्गातीरे समासाद्य मुनिर्जातोऽस्महं तथा ॥
«Ne pleure pas», dis-je; bénédiction sur toi. «Je suis devenue cette bien-aimée qui était la tienne; et, parvenu sur la rive du Gaṅgā, je suis devenu moi aussi un sage».
Verse 111
देशो निर्जलतां याति एषा माया मम प्रिये । सोमो यत्क्षीयते पक्षे पक्षे वापि च वर्द्धते ॥
«Une contrée devient sans eau : telle est ma māyā, ô bien-aimée. De même que la lune décroît durant la quinzaine et, de quinzaine en quinzaine, croît de nouveau».
Verse 112
पेया-पेयं च मे पीतं विक्रीताश्चाप्यविक्रेयाः ॥ अगम्यागमनं चैव वाच्यावाच्यं न रक्षितम् ॥
«J’ai bu ce qui doit être bu et ce qui ne doit pas l’être ; j’ai vendu même ce qui ne doit pas être vendu. Je me suis approché de ce qui ne doit pas être approché ; et je n’ai pas gardé la limite entre ce qui doit être dit et ce qui ne doit pas être dit».
Verse 113
अथ केनापि ग्राहेण स्नायमाना तपस्विनी ॥ गृहीता तोयमध्ये तु जिह्वालोडेन चाबला ॥
Alors, tandis que l’ascète se baignait, elle fut saisie par quelque crocodile ; au milieu des eaux, l’impuissante fut traînée et ballottée par la traction tourbillonnante de sa langue.
Verse 114
निषादं भाषते तत्र गच्छ किं परिक्लिश्यसे ॥ बालांस्तान्परिरक्षस्व आहारैर्विविधैरपि ॥
Là, elle s’adressa au Niṣāda : «Va ; pourquoi te tourmentes-tu ? Protège aussi ces enfants, fût-ce en leur procurant des nourritures variées».
Verse 115
स तेन चोदितो ह्येवं निषादो नावगच्छति ॥ मधुरं स्वरमादाय प्रत्युवाच द्विजोत्तमम् ॥
Ainsi pressé, le Niṣāda ne comprit pas ; alors, prenant une voix douce, il répondit au meilleur des deux-fois-nés (brāhmane).
Verse 116
अहं मायाप्रलोभेन गङ्गातीरमुपागतः ॥ दण्डं कुण्डीं च वस्त्रं च तीरे संस्थाप्य यत्ननः ॥ ततः स्नानविधानेन निमग्नस्तज्जलेऽमले ॥
Moi, leurré par la māyā, je vins sur la rive de la Gaṅgā. Ayant posé avec soin mon bâton, mon pot à eau et mon vêtement sur le rivage, je m’immergeai ensuite dans cette eau pure selon le rite du bain.
Verse 117
ततो विप्रवचः श्रुत्वा तूष्णीमासीन् मुनिस्तदा ॥ ब्राह्मणानुगतं स्थानमात्मनात्मानुसंस्थितः ॥
Alors, ayant entendu les paroles du brāhmane, le sage demeura assis en silence. Établi en lui-même, il resta en un lieu entouré et servi par des brāhmanes.
Verse 118
किं मया विकृतं कर्म सेवमानेन माधव ॥ तपश्च तप्यमानेन किं मया विकृतं कृतम् ॥
Quel acte fautif ai-je commis, ô Mādhava, alors que j’étais voué au service ? Et tandis que je pratiquais l’austérité, quelle action dévoyée ai-je accomplie ?
Verse 119
त्वया न तत्कृतं किंचिच्छुभं वाशुभमेव वा ॥ सर्वं मायामयं तत्र विस्मयात्परितप्यसे ॥
Là, tu n’as réellement rien fait—ni bien ni mal. Tout, en cette situation, était constitué de māyā ; et pourtant, par étonnement, tu t’affliges.
Verse 120
धन्वी तूणी शरी खड्गी मायाबलपराक्रमः ॥ मां च पश्यति वै नित्यं मायाबलसुसंस्थितम् ॥
Armé d’un arc, d’un carquois, de flèches et d’une épée—vaillant par la puissance de la māyā—il me voit aussi sans cesse, établi par la force de la māyā.
Verse 121
शब्दः स्पर्शश्च रूपं च रसो गन्धश्च पञ्चमः ॥ अन्नात्प्रवर्तते जन्तुरेषा माया मम प्रिया ॥
Le son, le toucher, la forme, la saveur et l’odeur comme cinquième : de la nourriture procède l’être vivant ; telle est ma māyā, qui m’est chère.
Verse 122
पुनश्च पत्रादियुतमेतन्मायाबलं मम ॥ एकबीजात्प्रकीर्णाद्वै जायन्ते तानि भूरिशः ॥
Et de nouveau, cette puissance de māyā qui est mienne—pourvue de feuilles et autres—se déploie : d’une seule graine, une fois dispersée, ces formes naissent en abondance.
Verse 123
वडवामुखमास्थाय पिबामि तदहं जलम् ॥ वायुं मायामयं कृत्वा मेघेषु विसृजाम्यहम्
Prenant la forme de la « bouche à tête de jument » (sous-marine), je bois cette eau ; puis, faisant du vent un véhicule de māyā, je le relâche parmi les nuages.
Verse 124
मम मायाबलं ह्येतद्येन तिष्ठाम्यहं जले ॥ प्रजापतिं च रुद्रं च सृजामि च वहामि च
Ceci, en vérité, est ma puissance de māyā par laquelle je demeure dans les eaux ; et je crée Prajāpati et Rudra, et je les soutiens et les porte aussi.
Verse 125
यथा ब्राह्मणमुख्येन प्राप्ता स्त्रियोनिरेव च ॥ न तस्य विकृतं कर्म अपराधो न विद्यते
De même que, même pour un brāhmaṇa éminent, il peut advenir d’obtenir une naissance féminine, ainsi pour lui l’acte n’est pas tenu pour dévoyé, et aucune faute n’est constatée.
Verse 126
तथा स्वर्गसहस्राणामेकं चापि न रोचते ॥ ज्ञातुमिच्छामि ते मायां यया क्रीडसि माधव
De même, pas même un seul parmi des milliers de cieux ne me plaît. Je souhaite connaître ta māyā par laquelle tu joues, ô Mādhava.
Verse 127
योऽहं निषादगर्भेऽस्मिन्वसामि नरकेषु च ॥ धिक् तपो धिक् च मे कर्म धिक् फलं धिक् च जीवितम्
Moi—qui demeure dans ce sein de Niṣāda et aussi dans les enfers—honte à l’ascèse, honte à mes actes ; honte au fruit, et honte à la vie elle-même.
Verse 128
गम्यागम्यं न जानाति मायाजालेन मोहितः ॥ पञ्चाशद्वर्षके काले मया ख्यातः स ब्राह्मणः
Trompé par le filet de māyā, il ne sait pas ce qu’il faut approcher ni ce qu’il faut éviter. Au cours de cinquante années, je l’ai reconnu comme brāhmaṇa.
Verse 129
परिव्राजवचः श्रुत्वा निषादो विगतज्वरः ॥ श्लक्ष्णं वचनमादाय प्रत्युवाच द्विजोत्तमम्
Ayant entendu les paroles de l’ascète errant, le Niṣāda—délivré de toute agitation—prit un ton doux et répondit au meilleur des deux-fois-nés.
Verse 130
किमिदं भाषसे विप्र अव्यक्तं यत्कदाचन ॥ न भावं वा यद्धटितं स्त्रियः पुंस्त्वं सदैव हि
Qu’est-ce donc que tu dis, ô vipra, quelque chose d’indistinct par moments ? Ou bien n’y a-t-il pas d’état stable, puisque les femmes deviennent sans cesse virilité, en vérité ?
Verse 131
निषादस्य वचः श्रुत्वा ब्राह्मणो दुःखमूर्च्छितः ॥ उवाच मधुरं वाक्यं गङ्गातीरे च धीवरम्
Entendant les paroles du Niṣāda, le brāhmaṇa, défaillant de chagrin, adressa des mots doux au pêcheur sur la rive du Gaṅgā.
Verse 132
शीघ्रं गच्छ स्वकं देशमेतान् गृह्य स्वबालकान् ॥ सर्वेषां च यथासंख्यं स्नेहः कर्त्तव्य एव च
Va vite vers ton propre pays, en emmenant ceux-ci — tes propres enfants. Et envers eux tous, selon l’ordre qui convient, il faut assurément manifester affection et sollicitude.
Verse 133
किं त्वया दुष्कृतं कर्म कृतं पूर्वं पुरातनम् ॥ मम यद्भाषसे चैव स्त्रीत्वं प्राप्तोऽसि तत्कथम्
Quelle faute ancienne as-tu commise jadis ? Car tu me parles à présent : comment es-tu parvenu à l’état de femme ?
Verse 134
केन दोषेण प्राप्तस्त्वं स्त्रीत्वं भूत्वा पुमान् पुनः ॥ पुंस्त्वं चैव कथं प्राप्त एतदाचक्ष्व पृच्छतः
Par quelle faute as-tu atteint la condition de femme, puis redevenu homme ? Et comment as-tu recouvré la condition d’homme ? Dis-le-moi, à moi qui t’interroge.
Verse 135
एवं तस्य वचः श्रुत्वा स ऋषिः संहितव्रतः ॥ उवाच मधुरं वाक्यं मायातीर्थजलेचरम्
Ayant entendu ses paroles, ce sage—observant avec rigueur la discipline de ses vœux—adressa des mots doux à celui qui se mouvait dans les eaux du Māyā-tīrtha.
Verse 136
निषाद शृणु तत्त्वेन मत्कथां च प्रजल्पतः ॥ न मया दुष्कृतं किंचित्कृतं कुत्रापि तत्त्वतः
Niṣāda, écoute en vérité tandis que je raconte mon récit : en réalité, je n’ai commis nulle mauvaise action, nulle part.
Verse 137
एकभक्तं मयाचारें अभक्ष्यं चैव वर्जितम् ॥ स मयाराधितो देवो लोकनाथो जनार्दनः ॥ कर्मभिर्बहुभिश्चैव मया दर्शनकाङ्क्षिणा
Dans ma conduite, j’observai la règle d’un seul repas et m’abstins des aliments interdits. Ainsi j’adorai ce Dieu, Janārdana, Seigneur du monde, par de nombreux actes de dévotion, désirant sa vision.
Verse 138
अथ दीर्घेण कालेन मया दृष्टो जनार्द्दनः ॥ वरेण छन्दयामास बहुधा मायया ततः
Puis, après un long temps, j’aperçus Janārdana. Ensuite, par la māyā de maintes façons, il chercha à m’attirer au moyen d’une grâce.
Verse 139
मया नाभीप्सितस्तस्माद्दीयमानो वरस्ततः ॥ मायां मे दर्शय विभो विष्णो प्रणतवत्सल
Ainsi, je ne désirai point la grâce qu’on me donnait. «Montre-moi ta māyā, ô Viṣṇu tout-puissant, bienveillant envers ceux qui se prosternent».
Verse 140
ततो मां भाषते विष्णुर्मायां दृष्ट्वा ह्यलं द्विज ॥ मया पुनः पुनश्चोक्तो मम प्रीत्या प्रदर्शय
Alors Viṣṇu me dit : «Après avoir vu la māyā, cela suffit, ô deux-fois-né». Mais moi, encore et encore, je dis : «Montre-la, par amour pour moi».
Verse 141
ततोऽहं तेन चाप्युक्तस्तर्हि द्रक्षत्यलं भवान् ॥ गच्छ कुब्जाम्रके गङ्गां स्नात्वेत्यन्तर्हितोऽभवत्
Alors il me dit encore : «Dans ce cas, tu verras assez. Va au Gaṅgā à Kubjāmraka ; baigne-toi là…»—et il disparut à mes yeux.
Verse 142
न तत्र किंचिज्जानामि किमिदं किं प्रवर्त्तते ॥ निषादीगर्भसम्भूतस्तव पत्न्यभवं ततः
Là, je ne compris rien : qu’est-ce donc, que se passe-t-il ? Puis, née du sein d’une femme Niṣādī, je devins ton épouse.
Verse 143
केनचित्कारणेणात्र प्रविष्टो जाह्नवीजले ॥ स्नात्वाऽपश्यं पूर्ववच्छ तावज्जातो ऋषिस्त्वहम् ॥
Pour une certaine raison, j’entrai ici dans les eaux de la Jāhnavī (Gaṅgā). Après m’être baigné, je me retrouvai comme auparavant ; et, dans ce même intervalle, j’étais devenu un ṛṣi.
Verse 144
निषाद पश्य कुण्डीं च मात्रां वस्त्रं यथा पुरा ॥ पञ्चाशद्वर्षदेशीयो जातोऽस्मि त्वद्गृहे वसन् ॥ दण्डवस्त्रादि यत्किञ्चिन्न जीर्णं गङ्गया हृतम् ॥
Niṣāda, regarde : voici la cruche d’eau, le récipient de mesure et le vêtement, comme auparavant. En demeurant dans ta maison, je suis devenu de cinquante ans (c’est-à-dire que cinquante années ont passé pour moi). Tout ce qu’il y avait—bâton, étoffes et autres—tout ce qui n’était pas usé a été emporté par la Gaṅgā.
Verse 145
एवं तेन ततश्चोक्ता निषादोऽदृश्यतां गतः ॥ ये च ते बालकास्तत्र तेषां कश्चिन्न दृश्यते ॥
Ayant parlé ainsi, le Niṣāda disparut et sortit de la vue. Et parmi les garçons qui étaient là, aucun ne se voit plus.
Verse 146
स ततो ब्राह्मणो देवि तपस्तपति निश्चितम् ॥ ऊर्ध्वश्वासोर्ध्वबाहुश्च वायुभक्षपरायणः ॥
Alors ce brāhmaṇa, ô Devī, entreprit le tapas avec une résolution ferme : respirant vers le haut, les bras levés, voué à se nourrir d’air seul.
Verse 147
तस्य प्रतिष्ठमानस्य अपराह्णं तु जायते ॥ ततः प्रमुच्यते तोयं देवि कृत्वा यथोचितम् ॥
Tandis qu’il demeurait établi dans sa posture, l’après-midi advint. Alors, ô Devī, l’eau fut relâchée, après avoir accompli ce qui convenait.
Verse 148
कर्मण्यानि च पुष्पाणि आहृत्य श्रद्धयान्वितः ॥ अर्चयित्वा यथान्यायं वीरासनमुपागतः ॥
Ayant apporté des fleurs convenant au rite, animé d’une foi recueillie, il rendit le culte selon la règle prescrite, puis prit la posture du vīrāsana.
Verse 149
वृतस्तु ब्राह्मणैर्मुख्यैर्गङ्गास्नानेषु वै द्विजः ॥ ऊचुस्ततो द्विजास्तत्र तपस्विनमनिन्दितम् ॥
Entouré des plus éminents brāhmaṇas aux lieux de bain de la Gaṅgā, ce «deux-fois-né»; alors, là, les brāhmaṇas s’adressèrent à l’ascète irréprochable.
Verse 150
पूर्वाह्णे स्थापयित्वात्र मात्रां कुण्डीं त्रिदण्डकम् ॥ इतो गतोऽसि ब्रह्मेन्द्र स्थापयित्वा तु धीवरान् ॥ विस्मृतं किं त्वया स्थानं कथं शीघ्रं न चागतः ॥
«Dans la matinée, tu as déposé ici le récipient de mesure, le pot à eau et le triple bâton. D’ici tu es parti, ô brahmendra, après avoir établi les pêcheurs à leurs postes. As-tu oublié l’endroit ? Pourquoi n’es-tu pas revenu promptement ?»
Verse 151
एतस्मिन्नन्तरे देवि स च ब्राह्मणपुङ्गवः ॥ अद्य पञ्चाशद्वर्षाणि अमावास्याद्य चैव हि ॥
Entre-temps, ô Devī, ce brāhmaṇa éminent dit : «Aujourd’hui, cela fait cinquante ans ; et aujourd’hui, en vérité, est aussi le jour d’amāvāsyā, la nouvelle lune.»
Verse 152
कथमेवतावतङ्कालं मामूचुर्ब्राह्मणाश्च किम् ॥ पूर्वाह्ने स्थापयित्वा त्वं स्वां मात्रां चापराह्णिके ॥ कथं कालेऽनुसम्प्राप्तः किमेतदिति भाषते ॥
«Comment les brāhmaṇas m’ont-ils dit qu’un si long temps s’était écoulé ? Ayant déposé ton propre récipient de mesure le matin et (revenant) l’après-midi, comment es-tu arrivé à l’heure juste ? Qu’est-ce donc ?»—ainsi parla-t-il.
Verse 153
एतस्मिन्नन्तरे देवि ब्राह्मणाय ततो मया ॥ दर्शयित्वा निजं रूपं तमवोचमिदं धरे
Entre-temps, ô Déesse, je révélai alors ma propre forme au brāhmaṇa et lui adressai ces paroles, ô Dhara (Terre).
Verse 154
किमिदं भ्रान्तरूपोऽसि किं वा त्वं दृष्टवानसि ॥ पश्यामि त्वां व्यग्रमिव सावधानो भव स्वयम्
«Qu’est-ce donc : es-tu dans la confusion ? Ou bien as-tu vu quelque chose ? Je te vois comme agité ; sois vigilant et reprends-toi.»
Verse 155
एवमुक्तः स तु मया भूमौ कृत्वा शिरः स्वकम् ॥ उवाच दुःखितो दीनो निःश्वस्य च मुहुर्मुहुः
Ainsi interpellé par moi, il posa sa tête sur le sol et, affligé et abattu, parla en soupirant maintes et maintes fois.
Verse 156
अहो देव द्विजा एते मां वदन्ति जगद्गुरो ॥ पूर्वाह्ने स्थापयित्वा त्वं वस्त्रं दण्डकमण्डलू ॥ आगतोऽस्यपराह्ने किं स्थलṃ विस्मृतवानसि
«Hélas, Seigneur ! Ces brāhmaṇas m’appellent “précepteur du monde”. Le matin, tu as déposé ton vêtement, ton bâton et ton kamaṇḍalu (vase à eau) ; et tu n’es revenu que l’après-midi. As-tu oublié l’endroit ?»
Verse 157
अहं व्याधस्य वै भूत्वा भार्या च व्याधयोनिजा ॥ पञ्चाशद्वर्षपर्यन्तं तत्र स्थित्वा ततः किल
«Je devins chasseur, et je pris pour épouse une femme née dans une lignée de chasseurs ; et, ayant demeuré là durant cinquante ans, alors, certes…»
Verse 158
तस्माच्चैव त्रयः पुत्रास्तिस्रश्चापि च कन्यकाः ॥ जातान्येवमपत्यानि दुष्टकर्मकृतस्तथा
De cette (union) naquirent trois fils et aussi trois filles — une descendance ainsi venue au monde, selon celui qui a accompli des actes mauvais.
Verse 159
स्नातुं कदाचिद्गङ्गायां गतोऽहं तीरभूमिगः ॥ स्थापयित्वाद्य स्वं वस्त्रं मग्नः स्नास्यन् जलेऽमले ॥ उन्मज्य स्वयं पुनश्चैव प्राप्तो रूपं मुनिस्तुतम्
Un jour, désirant me baigner, j’allai au Gaṅgā et parvins au rivage. Après avoir déposé mon vêtement, je m’immergeai, me baignant dans l’eau pure. Puis, ressortant de moi-même, je retrouvai une forme louée par les sages.
Verse 160
भक्षितं किमकर्मण्यं सेवमानेन चाच्युत ॥ व्यभिचारश्च मे तत्र को जातस्तव अर्चने
Quelle chose inconvenante ai-je mangée, ô Acyuta, tandis que j’étais engagé dans le service ? Et quelle déviation m’est survenue là, au cours de ton adoration ?
Verse 161
एतदाचक्ष तत्त्वेन येनाहं नरकं गतः ॥ एतच्चिन्ताव्याकुलोऽहं निबोध भगवन्मम
Expose-moi cela en vérité : la cause par laquelle je suis allé en enfer. Je suis bouleversé par cette inquiétude ; comprends mon état, ô Bhagavān.
Verse 162
मायालुब्धेन हि मया पूर्वं विज्ञापितो ह्यसि ॥ नान्यत्स्मरामि पापं च नरके येन पातितः
Car jadis je me suis adressé à toi l’esprit pris au piège de la māyā et de l’illusion ; je ne me souviens d’aucun autre péché par lequel j’aurais été précipité en enfer.
Verse 163
ततस्तस्य वचः श्रुत्वा कारुण्यपरिदेवितम् ॥ उक्तवानस्मि तं विप्रं दुःखसंतप्तमानसम्
Alors, ayant entendu ses paroles, proférées dans une plainte empreinte de compassion, je m’adressai à ce brāhmaṇa dont l’esprit était brûlé par la douleur.
Verse 164
मा दुःखं कुरु विप्रेन्द्र आत्मदोषसमुद्भवम् ॥ विकर्म न कृतं किञ्चिदपि मे विप्र पूजने ॥ येन दुःखमनुप्राप्तं तिर्यग्योनिं च वै गतः
Ne t’afflige pas, ô le plus éminent des brāhmaṇas : cette peine naît de la faute propre. Dans mon culte, ô brāhmaṇa, tu n’as commis aucun acte mauvais, par lequel tu aurais encouru la souffrance et serais, en vérité, allé dans une matrice animale.
Verse 165
उक्तमेव मया पूर्वं शृणु ब्राह्मणपुङ्गव ॥ वरान् वरय भो ब्रह्मन् त्वं मायां वृतवानसि
Je l’ai déjà dit auparavant ; écoute, ô taureau parmi les brāhmaṇas. Choisis des grâces, ô brāhmaṇa : tu as choisi de contempler la māyā.
Verse 166
ददामि दिव्यभोगान्वै भौमान्वापि तवेप्सितम् ॥ तांस्तु नेच्छसि मायाया दर्शनं वृतवानसि
Je t’accorde des jouissances célestes, ou même terrestres, selon ton désir. Mais tu ne les as pas voulues ; tu as choisi la vision de la māyā.
Verse 167
दृष्टा तु वैष्णवी माया या त्वया ब्राह्मणेप्सिता ॥ न गतो दिवसश्रेष्ठ नापराह्णेऽपि कुत्रचित् ॥ वर्षाणि चैव पञ्चाशान्निषादस्य गृहेऽपि न
Cette Māyā vaiṣṇavī que tu désirais, ô brāhmaṇa, a bien été vue. Ô le meilleur des jours, tu n’es allé nulle part, pas même pour un après-midi ; et cinquante années ne se sont pas non plus écoulées dans la demeure du Niṣāda.
Verse 168
अन्यच्च ते प्रवक्ष्यामि तच्छृणुष्व द्विजोत्तम ॥ या एषा वैष्णवी माया त्वया ब्राह्मण ईप्सिता
Je t’exposerai encore autre chose : écoute, ô le meilleur des deux-fois-nés. Cette Māyā vaiṣṇavī que toi, ô brāhmane, tu as désirée—
Verse 169
यत्त्वया दुष्कृतं कर्म व्यभिचारश्च तत्र वै ॥ अर्च्चनं च न ते भ्रष्टं तपश्चैव न नाशितम्
Bien que, en cette affaire, tu aies commis une action fautive et une défaillance de conduite, ton culte n’a pas failli, et ton austérité n’a pas été anéantie.
Verse 170
भवान्तरे कृतं यच्च येनेदं प्राप्तवान्महत् ॥ दुःखं तच्च तवाख्यास्ये शृणु ब्राह्मणसत्तम
Et je t’expliquerai—écoute, ô le meilleur des brāhmanes—cette grande souffrance que tu as obtenue à cause de ce qui fut accompli dans une autre existence.
Verse 171
मम भक्ताः द्विजाः शुद्धा यत्त्वया नाभिवादिताः ॥ तत्पापादीदृशो भोगस्तव जातो हि दुःखदः
Parce que tu n’as pas rendu le salut respectueux à mes purs dévots, les deux-fois-nés, de cette faute t’est née une telle expérience—assurément, porteuse de souffrance.
Verse 172
ये च भागवताः शुद्धास्ते नूनं मम मूर्त्तयः ॥ तान्विप्रान्ये नमस्यन्ति ते मामेव नमस्यते ॥ विदितोऽस्मीह विप्रेन्द्र तैरहं नात्र संशयः
Les bhāgavatas purs, les dévots, sont assurément comme mes propres incarnations. Ceux qui se prosternent devant ces brāhmanes se prosternent devant moi seul. Je suis connu ici, ô le meilleur des brāhmanes, par eux—là-dessus il n’y a aucun doute.
Verse 173
मम दर्शनकामाः ये ते मे भक्ताः द्विजास्तथा ॥ शुद्धा भागवताः पूज्या द्रष्टव्याः सर्वदा नृभिः ॥
Ceux qui désirent me contempler—de tels dvija, « deux-fois-nés », sont mes dévots. Les bhāgavata, dévots purifiés du Seigneur, sont dignes d’hommage et doivent toujours être recherchés et rencontrés par les hommes.
Verse 174
विशेषेण कलौ ब्रह्मन् द्विजरूपो ह्यवस्थितः ॥ तस्माद् ब्राह्मणभक्ता ये ते मद्भक्ता न संशयः ॥
Surtout en l’âge de Kali, ô Brahmane, le Seigneur demeure établi sous la forme du dvija. Ainsi, ceux qui sont dévoués aux brāhmaṇa sont mes dévots—il n’y a là aucun doute.
Verse 175
यो मां प्राप्तमिहेच्छेत यस्यावाच्यं न विद्यते ॥ अनन्यमानसो भूत्वा मद्भक्तेषु नियोजयेत् ॥
Quiconque souhaite m’atteindre ici—celui dont aucune parole inconvenante ne se trouve—doit devenir d’un esprit sans partage et se consacrer à mes dévots.
Verse 176
गच्छ ब्राह्मण सिद्धोऽसि यदा प्राणान् विमोक्ष्यसि ॥ तदा आगन्तासि मत्स्थानं श्वेतद्वीपं न संशयः ॥
Va, ô brāhmaṇa : tu es accompli. Lorsque tu relâcheras tes souffles vitaux, alors tu viendras à ma demeure, Śvetadvīpa ; il n’y a aucun doute.
Verse 177
एवमुक्त्वा वरारोहे तत्रैवान्तरहितोऽभवम् ॥ सोऽपि द्विजस्तनुं त्यक्त्वा मायातीर्थे यशस्विनि ॥ कृत्वा सुदुष्करं कर्म श्वेतद्वीपमुपागतः ॥
Après avoir ainsi parlé, ô toi aux belles hanches, je disparus sur-le-champ. Et ce dvija aussi, ô illustre, ayant quitté son corps à Māyā-tīrtha et accompli une œuvre très difficile, parvint à Śvetadvīpa.
Verse 178
मायया किं तव धरे न मायां ज्ञातुमर्हसि ॥ मम मायां न जानन्ति देवदानवराक्षसाः ॥
Qu’as-tu à faire de la māyā, ô Soutien du monde ? Tu n’es pas digne de connaître la māyā. Même les devas, les dānavas et les rākṣasas ne connaissent pas ma māyā.
Verse 179
एतत्ते कथितं भूमे मायाख्यानं महौजसम् ॥ मायाचक्रमिति ख्यातं सर्वपुण्यसुखावहम् ॥
Ceci t’a été exposé, ô Terre : le puissant récit concernant la māyā. Il est connu sous le nom de « Māyā-cakra » et l’on dit qu’il apporte tout mérite et toute félicité.
Verse 180
आख्यानानां महाख्यानं तपसां च परन्तपः ॥ पुण्यानां परमं पुण्यं गतीनां च परा गतिः ॥
Parmi les récits, c’est le grand récit ; parmi les austérités, celle qui consume le mal, ô Fléau des ennemis. Parmi les mérites, c’est le mérite suprême ; parmi les voies, la destination suprême.
Verse 181
नित्यं पठेद्यो भक्तेषु अभक्तेषु न कीर्तयेत् ॥ मा पठेन्नीचमध्येषु मा पठेच्छास्त्रदूषके ॥
Qu’on le récite constamment parmi les dévots ; qu’on ne le proclame pas parmi les non-dévots. Qu’on ne le récite pas au milieu des gens vils ; qu’on ne le récite pas à celui qui dénigre les śāstras.
Verse 182
अग्रतः पृच्छता शूद्रमद्भक्तेषु तथाग्रतः ॥ पठते शोभते विप्रो न तु ये शास्त्रदूषकाः ॥
Quand un śūdra se tient devant en questionnant, et de même quand mes dévots se tiennent devant, le brāhmaṇa qui récite resplendit (il est honoré) ; mais non ceux qui dénigrent les śāstras.
Verse 183
कल्यमुत्थाय यो भूमे पठते च दृढव्रतः ॥ तेन द्वादश वर्षाणि ममाग्रे पठितं भवेत् ॥
Ô Bhūmi, quiconque se lève à l’aube et récite ceci avec une observance ferme—par cet acte, c’est comme s’il l’avait récité devant moi durant douze années.
Verse 184
अथ पूर्णेन कालेन पुमान् पञ्चत्वमागतः ॥ मद्भक्तो जायते देवि वियोनिं न च गच्छति ॥
Puis, lorsque son temps est accompli et que l’homme rencontre la mort, ô Devī, il renaît comme mon dévot et ne va pas dans un sein de mauvais augure.
Verse 185
य एवँ शृणुयान्नित्यं महाख्यानं वसुन्धरे ॥ न स जायेत मन्दात्मा वियोनिं नैव गच्छति ॥
Ô Vasundharā, quiconque écoute régulièrement de cette manière ce grand récit ne naît pas avec un esprit amoindri, et ne va pas dans un sein de mauvais augure.
Verse 186
एतत्ते कथितं भद्रे त्वया यत्पूर्वमीप्सितम् ॥ मुच्यमाना वरारोहे किमन्यत्परिपृच्छसि ॥
Ô bienheureuse, ce que tu désirais autrefois t’a été exposé. Ô toi aux hanches gracieuses, tandis que tu es délivrée (de ton fardeau), que demandes-tu encore ?
The chapter presents māyā as an epistemic and causal force that makes natural cycles and embodied experience appear contradictory or self-concealing, leading beings into misrecognition. Through the Somaśarman episode, the text instructs that fascination with māyā can result in prolonged delusion, while disciplined devotion and ethical conduct—especially reverence toward pure bhāgavata brāhmaṇas—supports clarity and social stability.
Seasonal markers (ṛtu) are referenced through examples such as hemanta and grīṣma (temperature reversals in water), and lunar timing is noted via Soma’s waxing and waning across pakṣa (fortnight). The narrative also specifies a calendrical point: amāvāsyā is mentioned in the later portion when the brāhmaṇa reflects on time and ritual placement.
Varāha explains māyā using hydrological and seasonal contrasts—rainfall filling regions while other places become dry, waterbodies swelling in rains and drying in summer, and the ocean-water cycle via clouds producing sweet rain. By placing these within a discourse to Pṛthivī, the text frames terrestrial balance as governed by systemic cycles that can appear paradoxical, encouraging an interpretive stance that links ethical cognition with ecological observation.
The chapter references major cosmological and cultural figures as part of the māyā-exposition: Rudra, Indra, Prajāpati, the Pitṛgaṇas, the Dvādaśādityas, and Bṛhaspati, along with Varuṇa and Kubera in role-based examples. The narrative’s human exemplar is the brāhmaṇa Somaśarman, whose transformation is used to discuss social identity, devotion, and moral accountability.
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