
Le chapitre 94 présente un portrait théologico‑rituel ramassé de Bhairaveśvara dans le Prabhāsa‑kṣetra. Īśvara enjoint à Devī de se rendre au sanctuaire éminent de Bhairaveśvara, dont l’emplacement est décrit avec des repères précis : une indication directionnelle proche du motif de « l’angle du feu/agnikoṇa » et une distance mesurée. Le liṅga y est célébré comme exauceur universel des vœux, dissipant pauvreté et malchance. Une histoire du nom est donnée : dans un âge antérieur, il était connu sous le nom de Caṇḍeśvara, en lien avec un gaṇa nommé Caṇḍa qui l’adora longuement, fixant ainsi l’épithète dans la mémoire du lieu. Le texte insiste sur le darśana et le contact—voir et toucher le liṅga avec recueillement—comme actes purificateurs délivrant des péchés et du cycle des naissances et des morts. Un vrata calendaire est prescrit : au Kṛṣṇa Caturdaśī du mois de Bhādrapada, jeûne et veille nocturne (prajāgara) mènent à la demeure suprême de Maheśvara. Il est encore affirmé que les fautes de parole et de pensée, ainsi que les méfaits des actes, sont détruits par la simple vision du liṅga. L’éthique du pèlerinage s’achève par des conseils de dāna—sésame, or et vêtements—offerts à un récipiendaire savant afin d’ôter les impuretés et d’assurer le fruit du voyage. Enfin, Bhairava est interprété cosmologiquement : lors de la dissolution du monde, Rudra prend la forme de Bhairava et « retire » l’univers ; le nom du sanctuaire s’enracine ainsi dans une fonction cosmique. La phalaśruti conclut que l’écoute de ce māhātmya libère même des fautes les plus graves.
Verse 1
ईश्वर उवाच । ततो गच्छेन्महादेवि भैरवेश्वरमुत्तमम् । तस्यैव वह्निकोणस्थं धनुषांदशके स्थितम्
Īśvara dit : Ensuite, ô Grande Déesse, il faut se rendre auprès de l’excellent Bhairaveśvara. Il se trouve dans ce même kṣetra, au quartier du sud-est (le quartier du feu), à dix dhanuṣ de distance.
Verse 2
सर्वकामप्रदं देवि दारिद्र्यौघविनाशनम् । पूर्वं चण्डेश्वरंनाम ख्यातं कृतयुगे प्रिये
Ô Déesse, il accorde tous les vœux et anéantit les flots de la pauvreté. Jadis, ô bien-aimée, au Kṛta Yuga, il était renommé sous le nom de Caṇḍeśvara.
Verse 3
चण्डोनाम गणो देवि तेन चाराधितं पुरा । दिव्याब्दानां सहस्रं तु तेन चण्डेश्वरं स्मृतम्
Ô Déesse, jadis il fut adoré par un gaṇa nommé Caṇḍa. Et à cause de lui, durant mille années divines, il fut rappelé sous le nom de « Caṇḍeśvara ».
Verse 4
तं दृष्ट्वा देवदेवेशं स्पृष्ट्वा च सुसमाहितः । मुच्यते सकलात्पापादाजन्ममरणांतिकात्
Ayant contemplé le Seigneur des dieux et, l’esprit fermement recueilli, l’ayant touché, on est délivré de tous les péchés — ceux qui s’attachent de la naissance jusqu’au terme de la vie.
Verse 5
तत्र कृष्णचतुर्दश्यां मासे भाद्रपदे प्रिये । उपवास परो भूत्वा यः करोति प्रजागरम् । स याति परमं स्थानं यत्र देवो महेश्वरः
Là, ô bien-aimée, au quatorzième jour de la quinzaine sombre du mois de Bhādrapada, quiconque, voué au jeûne, observe la veille nocturne, atteint la demeure suprême où réside le Seigneur Maheśvara.
Verse 6
वाचिकं मानसं पापं कर्मणा यदुपार्जितम् । तत्सर्वं नाशमायाति तस्य लिंगस्य दर्शनात्
Les péchés de parole et de pensée — et tout ce qui a été amassé par les actes — s’anéantissent entièrement par la seule vue de ce liṅga.
Verse 7
तिला हिरण्यं वस्त्राणि तत्र देयं मनीषिणे । सर्वकिल्विषनाशार्थं सम्यग्यात्राफलेप्सुना
Celui qui recherche le vrai fruit du pèlerinage doit y offrir graines de sésame, or et vêtements à un sage digne, afin que toutes les fautes soient anéanties.
Verse 8
भैरवाकारमास्थाय कल्पान्ते स हरेद्यतः । विश्वं समग्रं देवेशि तेनासौ भैरवः स्मृतः
Ô Dame du Seigneur, parce qu’à la fin d’un éon Il prend la forme de Bhairava et résorbe l’univers tout entier, Il est donc célébré sous le nom de « Bhairava ».
Verse 9
अस्मिन्कल्पे महादेवि प्रभासक्षेत्रमास्थितः । बभूव भैरवो रुद्रः कल्पान्ते लिंगमूर्तिमान्
Ô Grande Déesse, en cet éon même, demeurant à Prabhāsa-kṣetra, Rudra devint Bhairava; et à la fin de l’éon Il se tient comme le Liṅga incarné.
Verse 10
एवं संक्षेपतः प्रोक्तं माहात्म्यं भैरवेश्वरम् । यच्छ्रुत्वा मुच्यते जन्तुः पातकादतिभैरवात्
Ainsi, en bref, a été proclamée la grandeur de Bhairaveśvara ; en l’entendant, l’être est délivré du péché extrêmement redoutable.