
Ce chapitre prend la forme d’un dialogue : Vyāsa demande des éclaircissements sur l’origine hiérarchique et la logique de statut des quatre varṇa, et Sanatkumāra répond en déplaçant l’attention des prétentions fondées sur la naissance vers la causalité du karma et l’entretien éthique de la condition acquise. Les versets présentent (i) une généalogie cosmologique traditionnelle des varṇa (bouche/bras/cuisses/pieds), (ii) l’idée que l’échec moral et le recours à l’adharma (duṣkṛta) entraînent une déchéance d’un état supérieur vers un état inférieur au fil des renaissances, et (iii) l’injonction pratique de protéger la « position excellente » par la vigilance, la discipline et le discernement du juste et de l’injuste. L’enseignement introduit aussi un modèle de mobilité où la conduite et les devoirs prescrits (dont le service du śūdra envers les trois varṇa supérieurs, ainsi que l’aptitude à la richesse et au rite) peuvent conditionner une élévation. Ainsi, l’Adhyāya 21 sert de module éthique normatif : il explique la dégradation par l’adharma et souligne l’ācāra constant comme moyen de préserver la dignité spirituelle et sociale dans l’univers moral śaiva.
Verse 1
व्यास उवाच । ब्राह्मणत्वं हि दुष्प्राप्यं निसर्गाद्ब्राह्मणो भवेत् । ईश्वरस्य मुखात्क्षत्रं बाहुभ्यामूरुतो विशः
Vyāsa dit : «L’état de brāhmaṇa est vraiment difficile à obtenir ; on devient brāhmaṇa selon sa disposition innée. De la bouche du Seigneur naquit le kṣatra (l’ordre des guerriers et des souverains) ; de Ses bras et de Ses cuisses naquit le viś (l’ordre qui soutient la société).»
Verse 2
पद्भ्यां शूद्रस्समुत्पन्न इति तस्य मुखाच्छ्रुतिः । किमु स्थितिमधःस्थानादाप्नुवन्ति ह्यतो वद
«La śruti déclare que le Śūdra est né de Ses pieds. Dis-moi donc : obtiennent-ils réellement une condition “inférieure” du seul fait que leur origine est dite venir du lieu le plus bas, les pieds ?»
Verse 3
सनत्कुमार उवाच । दुष्कृतेन तु कालेय स्थानाद्भ्रश्यन्ति मानवाः । श्रेष्ठं स्थानं समासाद्य तस्माद्रक्षेत पण्डितः
Sanatkumāra dit : Quand le temps est rendu néfaste par les mauvaises actions, les hommes déchoient de leur juste condition. Ainsi, ayant atteint la demeure suprême, le sage doit la protéger avec soin.
Verse 4
यस्तु विप्रत्वमुत्सृज्य क्षत्रयोन्यां प्रसूयते । ब्राह्मण्यात्स परिभ्रष्टः क्षत्रियत्वं निषेवते
Mais celui qui renonce à l’état de brāhmane et naît d’un sein kṣatriya—déchu de la brāhmanité—en vient à vivre selon la condition et les devoirs d’un kṣatriya.
Verse 5
अधर्मसेवनान्मूढस्तथैव परिवर्तते । जन्मान्तरसहस्राणि तमस्याविशते यतः
Par la pratique de l’adharma, l’égaré continue de tourner ainsi; pour cette raison même, il entre dans les ténèbres (ignorance et servitude) durant des milliers de naissances.
Verse 6
तस्मात्प्राप्य परं स्थानं प्रमाद्यन्न तु नाशयेत् । स्वस्थानं सर्वदा रक्षेत्प्राप्यापि विपदो नरः
Ainsi, ayant atteint l’état suprême, qu’on ne le laisse pas se ruiner par inadvertance. Même si des malheurs surviennent, l’homme doit toujours préserver sa propre demeure véritable : la constance sur la voie de Śiva.
Verse 7
ब्राह्मणत्वं शुभं प्राप्य ब्राह्मण्यं योऽवमन्यते । भोज्याभोज्यं न जानाति स पुमान्क्षत्रियो भवेत्
Ayant obtenu l’auspicieuse condition de brahmane, celui qui méprise la vraie brahmanité et ne sait discerner ce qui est mangeable de ce qui ne l’est pas, cet homme est alors compté comme kṣatriya.
Verse 8
कर्मणा येन मेधावी शूद्रो वैश्यो हि जायते । तत्ते वक्ष्यामि निखिलं येन वर्णोत्तमो भवेत्
Je t’exposerai entièrement la discipline de l’action (karma) par laquelle même un homme avisé, né Śūdra, s’établit comme Vaiśya, et par laquelle l’on peut devenir le plus élevé parmi les varṇa.
Verse 9
शूद्रकर्म यथोद्दिष्टं शूद्रो भूत्वा समाचरेत् । यथावत्परिचर्य्यां तु त्रिषु वर्णेषु नित्यदा
Établi dans la condition de Śūdra, qu’il accomplisse comme il se doit les devoirs prescrits au Śūdra; et qu’il rende aussi, selon la juste manière, un service constant aux trois varṇa supérieurs.
Verse 10
कुरुते कामयानस्तु शूद्रोऽपि वैश्यतां व्रजेत् । यो योजयेद्धनैर्वैश्यो जुह्वानश्च यथाविधि
Même un Śūdra, s’il accomplit les rites sacrés avec le désir du cœur d’agir selon le dharma, peut atteindre la condition de Vaiśya. Et celui qui, étant Vaiśya, engage justement sa richesse dans les offrandes rituelles—versant les oblations selon la règle—accomplit véritablement le dharma qui lui est prescrit.
Verse 11
अग्निहोत्रमुपादाय शेषान्न कृतभोजनः । स वैश्यः क्षत्रियकुले जायते नात्र संशयः
Ayant entrepris l’Agnihotra et ne mangeant que ce qui demeure ensuite, comme prasāda sanctifié, ce Vaiśya naît dans une lignée de Kṣatriya; il n’y a là aucun doute.
Verse 12
क्षत्त्रियो जायते यज्ञैसंस्कृतैरात्तदक्षिणैः । अधीते स्वर्गमन्विच्छंस्त्रेताग्निशरणं सदा
Un Kṣatriya se façonne par des sacrifices (yajña) dûment consacrés et achevés avec la dakṣiṇā convenable. Aspirant au ciel, il étudie le Veda et prend sans cesse refuge dans les trois feux sacrés (tretāgni), gardant la discipline sacrificielle prescrite.
Verse 13
आर्द्रहस्तपदो नित्यं क्षितिं धर्मेण पालयेत् । ऋतुकालाभिगामी च स्वभार्य्याधर्मतत्परः
Les mains et les pieds toujours prêts au service compatissant, il doit protéger la terre selon le dharma. Il ne doit s’approcher de son épouse qu’en la saison convenable, voué au devoir juste de fidélité envers sa propre compagne.
Verse 14
सर्वातिथ्यं त्रिवर्गस्य भूतेभ्यो दीयतामिति । गोब्राह्मणात्मनोऽर्थं हि संग्रामाभिहतो भवेत्
«Que l’hospitalité entière, qui soutient les trois buts de la vie, soit offerte à tous les êtres.» En vérité, pour la protection des vaches, des brahmanes et de son propre soi intérieur, on peut même être frappé et tomber au combat, acceptant épreuve et sacrifice.
Verse 15
तेनाग्निमन्त्रपूतात्मा क्षत्त्रियो ब्राह्मणो भवेत् । विधितो ब्राह्मणो भूत्वा याजकस्तु प्रजायते
Par ce rite—l’âme purifiée par les mantras d’Agni—un Kṣatriya devient Brāhmaṇa. Devenu Brāhmaṇa selon l’ordonnance prescrite, il est alors reconnu comme yājaka, prêtre officiant qualifié.
Verse 16
स्वकर्मनिरतो नित्यं सत्यवादी जितेन्द्रियः । प्राप्यते विपुलस्स्वर्गो देवानामपि वल्लभः
Celui qui demeure sans cesse appliqué à son devoir propre, qui dit la vérité et qui a vaincu les sens, atteint un vaste ciel, cher même aux dieux.
Verse 17
ब्रह्मणत्वं हि दुष्प्राप्यं कृच्छ्रेण साध्यते नरैः । ब्राह्मण्यात्सकलं प्राप्य मोक्षश्चापि मुनीश्वर
«La condition de brāhmaṇa est, en vérité, difficile à obtenir; les hommes ne l’accomplissent qu’au prix d’un effort pénible. Du brāhmaṇya—l’état et la discipline du brāhmaṇa—ayant obtenu tout ce qui est digne, on atteint aussi la délivrance, ô seigneur des sages.»
Verse 18
तस्मात्सर्वप्रयत्नेन ब्राह्मणो धर्मतत्परः । साधनं सर्ववर्गस्य रक्षेद्ब्राह्मण्यमुत्तमम्
Ainsi, un brāhmaṇa voué au dharma doit, de tous ses efforts, protéger l’état suprême de la brāhmaṇité, car il est le moyen d’accomplissement spirituel pour tous les ordres et toutes les classes de la société.
Verse 19
व्यास उवाच । संग्रामस्येह माहात्म्यं त्वयोक्तं मुनिसत्तम । एतदिच्छाम्यहं श्रोतुं ब्रूहि त्वं वदतां वर
Vyāsa dit : «Ô le meilleur des sages, tu as exposé ici la grandeur de cette bataille. Je désire l’entendre en entier ; ainsi, ô le plus éminent des orateurs, dis-la-moi.»
Verse 20
सनत्कुमार उवाच । अग्निष्टोमादिभिर्यज्ञैरिष्ट्वा विपुलदक्षिणैः । न तत्फलमवाप्नोति संग्रामे यदवाप्नुयात्
Sanatkumāra dit : «Même après avoir accompli l’Agniṣṭoma et d’autres sacrifices védiques, en offrant de riches dakṣiṇā, on n’obtient pas le fruit que l’on peut obtenir sur le champ de bataille.»
Verse 21
इति श्रीशिवमहापुराणे पञ्चम्यामुमासंहितायां रणफलवर्णनं नामैकविंशोऽध्यायः
Ainsi, dans le saint Śiva Mahāpurāṇa, au Cinquième Livre — l’Umā-saṃhitā — s’achève le vingt et unième chapitre, intitulé «Description du fruit de la bataille».
Verse 22
धर्मलाभोऽर्थलाभश्च यशोलाभस्तथैव च । यश्शूरो वांछते युद्धं विमृन्दन्परवाहिनीम्
Il y a gain de dharma, gain de richesse et gain de renommée également. En vérité, le héros véritable aspire au combat, écrasant l’armée ennemie.
Verse 23
तस्य धर्मार्थ कामाश्च यज्ञश्चैव सदक्षिणः । परं ह्यभिमुखं दत्त्वा तद्यानं योऽधिरोहति
Pour lui sont assurés le dharma, l’artha et le kāma légitime, et ses sacrifices s’accomplissent comme il se doit, avec les dons rituels. Ayant offert le meilleur avec une intention révérencieuse, quiconque monte ce véhicule sacré atteint le Bien suprême.
Verse 24
विष्णुलोके स जायेत यश्च युद्धेऽपराजितः । अश्वमेधानवाप्नोति चतुरो न मृतस्स चेत्
Celui qui demeure invaincu au combat naît dans le monde de Viṣṇu ; et, s’il ne meurt pas, il obtient le mérite de quatre sacrifices Aśvamedha.
Verse 25
यस्तु शस्त्रमनुत्सृज्य म्रियते वाहिनी मुखे । सम्मुखो वर्तते शूरस्स स्वर्गान्न निवर्तते
Mais le héros qui, sans abandonner son arme, meurt tout à l’avant de l’armée—face à l’ennemi—ne revient pas du ciel.
Verse 26
राजा वा राजपुत्रो वा सेनापतिरथापि वा । हतक्षात्रेण यः शूरस्तस्य लोकोऽक्षयो भवेत्
Qu’il soit roi, prince ou chef d’armée, tout homme héroïque tué au combat atteint un séjour impérissable.
Verse 27
यावंति तस्य रोमाणि भिद्यन्तेऽस्त्रैर्महाहवे । तावतो लभते लोकान्सर्वकामदुघाऽक्षयान्
Dans cette grande bataille, autant de poils sur son corps sont frappés et fendus par les armes, autant de mondes impérissables—qui accordent l’accomplissement de tout désir légitime—obtient-il.
Verse 28
वीरासनं वीरशय्या वीरस्थानस्थितिस्स्थिरा । सर्वदा भवति व्यास इह लोके परत्र च
Ô Vyāsa, la constance dans la posture héroïque (vīrāsana), le repos héroïque (vīraśayyā) et la demeure ferme au poste héroïque (vīrasthāna) apportent toujours une stabilité de bon augure, ici-bas comme dans l’au-delà.
Verse 29
गवार्थे ब्राह्मणार्थे च स्थानस्वाम्यर्थमेव च । ये मृतास्ते सुखं यांति यथा सुकृतिनस्तथा
Ceux qui meurent en agissant pour les vaches, pour les brāhmaṇas et, de fait, pour protéger la juste possession d’un lieu (leur domaine sacré ou légitime), vont au bonheur dans l’au-delà, tout comme les hommes riches de mérite.
Verse 30
यः कश्चिद्ब्राह्मणं हत्वा पश्चात्प्राणान्परित्यजेत् । तत्रासौ स्वपतेर्युद्धे स स्वर्गान्न निवर्तते
Si quelqu’un tue un brāhmaṇa puis, plus tard, abandonne sa vie, alors là—dans la bataille de son propre seigneur—il ne revient pas du ciel.
Verse 31
क्रव्यादैर्दतिभिश्चैव हतस्य गतिरुत्तमा । द्विजगोस्वामिनामर्थे भवेद्विपुलदाक्षया
Même si l’on est tué par des mangeurs de chair ou par des éléphants, on obtient une destinée excellente; et lorsque l’acte est accompli pour les brāhmaṇas et les protecteurs des vaches, il devient une dākṣiṇā surabondante, une offrande sacrée au grand mérite.
Verse 32
शक्नोत्विह समर्थश्च यष्टुं क्रतुशतैरपि । आत्मदेहपरित्यागः कर्तुं युधि सुदुष्करः
Même si quelqu’un ici est capable et compétent d’accomplir des centaines de sacrifices védiques, le renoncement délibéré à son propre corps—offrir sa vie au combat—est extrêmement difficile à accomplir.
Verse 33
युद्धं पुण्यतमं स्वर्ग्यं रूपज्ञं सर्वतोमुखम् । सर्वेषामेव वर्णानां क्षत्रियस्य विशेषतः
Le combat est proclamé le plus méritoire et dispensateur du ciel ; il révèle la vraie forme (vaillance et caractère) et fait face à toutes les directions (affrontant tout défi). Cet enseignement vaut pour tous les varṇa, mais il est tout particulièrement le devoir propre du kṣatriya.
Verse 34
भृशं चैव प्रवक्ष्यामि युद्धधर्मं सनातनम् । यादृशाय प्रहर्तव्यं यादृशं परिवर्जयेत्
Je vais maintenant exposer en entier la loi éternelle du combat juste : contre qui frapper, et de qui s’abstenir de faire du mal.
Verse 35
आततायिनमायांतमपि वेदांतगं द्विजम् । जिघांसंतं जिघांसेत्तु न तेन ब्रह्महा भवेत्
Même si l’agresseur qui s’avance est un brāhmaṇa « deux fois né », versé dans le Vedānta, s’il vient avec l’intention de tuer, on peut le tuer en retour ; par cet acte on ne devient pas meurtrier d’un brāhmaṇa. Du point de vue śaiva, cela maintient le dharma et la protection de la vie, afin que la dévotion au Seigneur Śiva ne soit pas souillée par la complicité avec l’adharma.
Verse 36
हंतव्योऽपि न हंतव्यः पानीयं यश्च याचते । रणे हत्वातुरान्व्यास स नरो ब्रह्महा भवेत्
Même celui qui mériterait d’être tué ne doit pas l’être s’il demande de l’eau. Ô Vyāsa, l’homme qui, au combat, tue les blessés et les affligés encourt le péché de brahmahatyā, comme s’il avait tué un brāhmaṇa.
Verse 37
व्याधितं दुर्बलं बालं स्त्र्यनाथौ कृपणं ध्रुवम् । धनुर्भग्नं छिन्नगुणं हत्वा वै ब्रह्महा भवेत्
Celui qui tue un malade, un faible, un enfant ou un misérable—oui, un être sans protection (telle une femme sans soutien ou un orphelin)—ou encore celui dont l’arc est brisé et la corde tranchée, devient assurément brahma-han, « meurtrier d’un brāhmaṇa », et encourt la faute la plus lourde.
Verse 38
एवं विचार्य्य सद्धीमान्भवेत्प्रीत्याः रणप्रियः । सजन्मनः फलं प्राप्य परत्रेह प्रमोदते
Ainsi, après avoir ainsi réfléchi, le véritable sage s’adonne avec joie au combat juste. Ayant obtenu le fruit d’une telle vie, il se réjouit ici-bas comme dans l’au-delà.
It argues that while varṇa is described through a cosmic-origin schema (Īśvara’s mouth/arms/thighs/feet), the decisive mechanism governing rise or fall is karma: adharma and duṣkṛta lead to degradation across births, whereas disciplined duty supports stability and improvement.
The rahasya is a soteriological reading of status: ‘sthāna’ is not merely social rank but a fragile achievement shaped by saṃskāra and conduct. Vigilance (apramāda) becomes a spiritual technology—preserving purity, discernment, and eligibility for higher practice.
No specific iconic manifestation (svarūpa) is foregrounded in the sampled material; Śiva appears primarily as Īśvara, the cosmic source invoked to anchor the traditional varṇa-origin model while the teaching emphasizes ethical causality rather than form-theology.