
Ce chapitre se présente comme l’enseignement de Nandīśvara à Sanatkumāra, en proclamant le récit comme une « narration suprême de Bhairavī » qui détruit les grandes fautes et accroît la dévotion (v.1). Le discours se tourne ensuite vers Bhairava, Mahākāla/Kālakālana, qui, sur l’ordre du « Dieu des dieux », adopte le vœu Kāpālika (v.2), montrant que l’iconographie transgressive demeure soumise au décret divin. En tant que Kapālapāṇi et Viśvātmā, il parcourt les trois mondes (v.3) ; même la redoutable brahmahatyā ne peut le dominer, et la simple circumambulation des lieux de pèlerinage n’accorde pas la délivrance (vv.3–4), soulignant que la mahimā de Śiva est le principe purificateur décisif plutôt qu’un ritualisme spatial. Le récit se déplace alors vers la demeure de Nārāyaṇa : Hari, les devas, les sages et les déesses se prosternent en daṇḍavat et chantent des hymnes à l’arrivée de Bhairava (vv.5–8), reconnaissant sa plénitude (pūrṇākāra). L’ensemble culmine avec la parole satisfaite de Viṣṇu, rappelant l’origine de Lakṣmī lors du barattage de l’océan (v.9), intégrant la cosmologie vaiṣṇava dans une théophanie centrée sur Śiva et affirmant l’autorité suprasectaire de Bhairava dans la hiérarchie purānique.
Verse 1
नन्दीश्वर उवाच । सनत्कुमार सर्वज्ञ भैरवीमपरां कथाम् । शृणु प्रीत्या महादोषसंहर्त्रीम्भक्तिवर्द्धिनीम्
Nandīśvara dit : Ô Sanatkumāra, toi qui sais tout, écoute avec amour ce récit suprême de Bhairavī, qui détruit les grandes fautes et accroît la bhakti envers le Seigneur.
Verse 2
तत्सान्निध्यं भैरवोऽपि कालोऽभूत्कालकालनः । स देवदेववाक्येन बिभ्रत्कापालिकं व्रतम्
Par cette Présence même, Bhairava devint aussi Kāla, le destructeur du Temps lui‑même. Et, sur l’ordre du Dieu des dieux, il assuma et porta le vœu kapālika (vrata).
Verse 3
कपालपाणिर्विश्वात्मा चचार भुवनत्रयम् । नात्याक्षीच्चापि तं देवं ब्रह्महत्यापि दारुणा
Un crâne à la main, Śiva, l’Âme universelle, erra à travers les trois mondes. Pourtant, même le terrible péché de brahmahatyā (le meurtre d’un brāhmane) ne put réellement dominer ni soumettre ce Dieu.
Verse 4
प्रतितीर्थं भ्रमन्वापि विमुक्तो ब्रह्महत्यया । अतः कामारिमहिमा सर्वोपि ह्यवगम्यताम्
Même en allant de tīrtha en tīrtha, de lieu saint en lieu de pèlerinage, on peut être délivré du péché d’avoir tué un brāhmane ; que tous comprennent donc la grandeur de Kāmāri (Śiva, l’ennemi de Kāma).
Verse 5
प्रमथैः सेव्यमानोऽपि ह्येकदा विहरन्हरः । कापालिको ययौ स्वैरी नारायणनिकेतनम्
Bien qu’entouré du service des Pramathas, Hara (Śiva) un jour, errant à son gré, se rendit, sous l’apparence d’un ascète Kāpālika, à la demeure de Nārāyaṇa (Viṣṇu).
Verse 6
अथायान्तं महाकालं त्रिनेत्रं सर्पकुण्डलम् । महादेवांशसम्भूतं पूर्णाकारं च भैरवम्
Alors ils virent Mahākāla s’avancer : aux trois yeux, paré de pendants d’oreilles en serpents — Bhairava, né d’une part de Mahādeva, manifesté en une forme entière et pleinement révélée.
Verse 7
पपात दण्डवद्भूमौ तं दृष्ट्वा गरुडध्वजः । देवाश्च मुनयश्चैव देवनार्य्यः समन्ततः
À sa vue, le Seigneur au drapeau de Garuḍa (Viṣṇu) tomba à terre, raide comme un bâton, en prosternation totale ; et tout autour, les dieux, les sages et les dames célestes s’inclinèrent pareillement avec vénération.
Verse 8
अथ विष्णुः प्रणम्यैनं प्रयातः कमलापतिः । शिरस्यञ्जलिमाधाय तुष्टाव विविधैः स्तवः
Alors le Seigneur Viṣṇu—époux de Lakṣmī—se prosterna devant Lui. Les paumes jointes posées sur la tête en signe de vénération, il s’avança et loua (Śiva) par des hymnes de maintes sortes.
Verse 9
इति श्रीशिवमहापुराणे तृतीयायांशत रुद्रसंहितायां भैरवावतारलीलावर्णनं नाम नवमोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la troisième section, la Śatarudra Saṃhitā—s’achève le neuvième chapitre, intitulé «Description du Jeu divin de l’Incarnation de Bhairava».
Verse 10
विष्णुरुवाच । प्रिये पश्याब्जनयने धन्यासि सुभगेऽनघे । धन्योऽहं देवि सुश्रोणि यत्पश्यावो जगत्पतिम्
Viṣṇu dit : «Bien-aimée—regarde, ô toi aux yeux de lotus. Tu es bénie, ô dame de bon augure et sans faute. Béni suis-je aussi, ô déesse aux hanches gracieuses, car nous avons contemplé le Seigneur de l’univers.»
Verse 11
अयन्धाता विधाता च लोकानां प्रभुरीश्वरः । अनादिः शरणः शान्तः पुरः षड्विंशसंमितः
Il est véritablement le Soutien et l’Ordonnateur des mondes—leur Seigneur et souverain, Īśvara. Sans commencement, Refuge de tous et toujours Paisible, il demeure dans la « cité » (le corps) mesurée selon vingt-six principes.
Verse 12
सर्वज्ञः सर्वयोगीशस्सर्वभूतैकनायकः । सर्वभूतान्तरात्मायं सर्वेषां सर्वदः सदा
Il est l’Omniscient ; le Seigneur souverain de tous les yogins ; l’unique guide suprême de tous les êtres. Il demeure comme le Soi intérieur en chaque créature, et, à jamais, il dispense à tous toutes les accomplissements.
Verse 13
ये विनिद्रा विनिश्वासाः शान्ता ध्यानपरायणाः । धिया पश्यंति हृदये सोयं पद्मे समीक्षताम्
Ceux qui sont délivrés de la torpeur du sommeil et du souffle agité, paisibles et tout entiers voués à la méditation, le contemplent dans le cœur par une intelligence purifiée. Que ce Seigneur même soit médité dans le lotus du cœur.
Verse 14
यं विदुर्व्वेदतत्त्वज्ञा योगिनो यतमानसाः । अरूपो रूपवान्भूत्वा सोऽयमायाति सर्वगः
Celui que réalisent les connaisseurs de la vérité védique et les yogin au mental inébranlable—bien que sans forme, Il revêt une forme ; ainsi le Seigneur qui pénètre tout se manifeste aux dévots et au monde.
Verse 15
अहो विचित्रं देवस्य चेष्टितम्परमेष्ठिनः । यस्याख्यां ब्रुवतो नित्यं न देहः सोऽपि देहभृत्
Ah, combien sont merveilleuses les œuvres du Seigneur suprême ! Pour celui qui prononce sans cesse Son saint Nom, le lien de l’incarnation ne demeure plus—bien qu’il paraisse encore porter un corps.
Verse 16
तं दृष्ट्वा न पुनर्जन्म लभ्यते मानवैर्भुवि । सोयमायाति भगवांस्त्र्यम्बकश्शशिभूषणः
L’ayant contemplé, les humains sur la terre n’obtiennent plus de nouvelle naissance. Voyez—voici venir ce même Seigneur Bienheureux, Tryambaka, paré de la lune.
Verse 17
पुण्डरीकदलायामे धन्ये मेऽद्य विलोचने । यद्दृश्यते महादेवो ह्याभ्यां लक्ष्मि महेश्वरः
Ô Lakṣmī, bénis soient aujourd’hui mes yeux—larges comme des pétales de lotus—car par eux je contemple Mahādeva, Maheśvara en personne.
Verse 18
धिग्धिक्पदन्तु देवानां परं दृष्ट्वा न शंकरम् । लभ्यते यत्र निर्वाणं सर्व दुःखान्तकृत्तु यत्
Honte à ce prétendu « état suprême » des dieux, s’il est atteint sans contempler Śaṅkara ! Car c’est en Lui que l’on obtient le Nirvāṇa—Lui qui met véritablement fin à toute souffrance.
Verse 19
देवत्वादशुभं किञ्चिद्देवलोके न विद्यते । दृष्ट्वापि सर्वे देवेशं यन्मुक्तिन्न लभामहे
Du fait de leur nature divine, dans le monde des dieux rien n’est tenu pour néfaste. Et pourtant, nous tous, même après avoir contemplé le Seigneur des dieux (Śiva), n’obtenons pas la délivrance : telle est notre détresse.
Verse 20
एवमुक्त्वा हृषीकेशस्संप्रहृष्टतनूरुहः । प्रणिपत्य महादेवमिदमाह वृषध्वजम्
Ayant ainsi parlé, Hṛṣīkeśa (Viṣṇu), le corps frémissant de joie, se prosterna devant Mahādeva puis s’adressa à Vṛṣadhvaja (Śiva, dont l’étendard porte le taureau).
Verse 21
विष्णुरुवाच । किमिदन्देवदेवेन सर्वज्ञेन त्वया विभो । क्रियते जगतां धात्रा सर्वपापहराव्यय
Viṣṇu dit : «Ô Dieu des dieux, Toi l’Omniscient, Seigneur tout-puissant ! Pourquoi fais-Tu cela, Toi le Soutien des mondes, l’Immuable, l’Anéantisseur de tous les péchés ?»
Verse 22
क्रीडेयन्तव देवेश त्रिलोचन महामते । किङ्कारणं विरूपाक्ष चेष्टितन्ते स्मरार्दन
Ô Seigneur des dieux, Toi aux trois yeux, à la grande âme; ô Virūpākṣa, destructeur de Kāma : tandis que Tu Te divertissais, quelle fut la cause de cet acte de Ta part ?
Verse 23
किमर्थं भगवञ्छम्भो भिक्षाञ्चरसि शक्तिप । संशयो मे जगन्नाथ एष त्रैलोक्यराज्यद
« Dans quel but, ô Bienheureux Śambhu, Seigneur de la Puissance (Śakti), erres-Tu en quête d’aumônes ? Ô Maître de l’univers, un doute s’est levé en moi : Toi qui accordes la souveraineté sur les trois mondes. »
Verse 24
नन्दीश्वर उवाच । एवमुक्तस्ततः शम्भुर्विष्णुना भैरवो हरः । प्रत्युवाचाद्भुतोतिस्स विष्णुं हि विहसन्प्रभुः
Nandīśvara dit : Ainsi interpellé par Viṣṇu, Śambhu—Hara sous la forme saisissante de Bhairava—sourit; puis le Seigneur souverain répondit à Viṣṇu par une parole merveilleuse.
Verse 25
भैरव उवाच । ब्रह्मणस्तु शिरश्छिन्नमंगुल्याग्रनखेन ह । तदघम्प्रतिहन्तुं हि चराम्येतद्व्रतं शुभम्
Bhairava dit : «Avec l’ongle au bout de mon doigt, j’ai tranché la tête de Brahmā. Aussi, afin de neutraliser ce péché, j’entreprends à présent et j’observe ce vœu de bon augure.»
Verse 26
नन्दीश्वर उवाच । एवमुक्तो महेशेन भैरवेण रमापतिः । स्मृत्वा किंचिन्नतशिराः पुनरेवमजिज्ञपत्
Nandīśvara dit : Ainsi interpellé par Maheśa sous la forme de Bhairava, Viṣṇu —seigneur de Ramā— se souvint de quelque chose ; puis, inclinant légèrement la tête, il interrogea de nouveau en ces termes.
Verse 27
विष्णुरुवाच । यथेच्छसि तथा क्रीड सर्वविघ्नोपनोदक । मायया मां महादेव नाच्छादयितुमर्हसि
Viṣṇu dit : «Joue comme il te plaît, ô toi qui écartes tous les obstacles. Mais, ô Mahādeva, ne me voile pas par ta māyā.»
Verse 28
नाभीकमलकोशात्तु कोटिशः कमलासनाः । कल्पे कल्पे पुरा ह्यान्सत्यं योगबलाद्विभो
De la corolle du lotus du nombril surgissent d’innombrables Brahmā—chacun assis sur un lotus. À chaque kalpa, ô Seigneur qui pénètre tout, cela advient en vérité par la puissance du Yoga (la force yogique divine).
Verse 29
त्यज मायामिमान्देव दुस्तरामकृतात्मभिः । ब्रह्मादयो महादेव मायया तव मोहिताः
Ô Seigneur, délaisse cette māyā, si difficile à franchir pour ceux qui ne se sont pas maîtrisés. Même Brahmā et les autres dieux, ô Mahādeva, sont abusés par ta māyā.
Verse 30
यथावदनुगच्छामि चेष्टितन्ते शिवापते । तवैवानुग्रहाच्छम्भो सर्वेश्वर सतांगते
Ô Seigneur de bon augure, ô Maître Śiva—par ta seule grâce, ô Śambhu, Souverain suprême et refuge des justes, je puis suivre ta conduite et tes voies divines telles qu’elles sont en vérité.
Verse 31
संहारकाले संप्राप्ते सदेवान्निखिलान्मुनीन् । लोकान्वर्णाश्रमवतो हरिष्यसि यदा हर
Ô Hara, lorsque viendra l’heure de la dissolution, tu retireras en toi-même tous les mondes—avec les dieux et tous les sages—ainsi que l’ordre entier des varṇa et des āśrama.
Verse 32
तदा कृते महादेव पापं ब्रह्मवधादिकम् । पारतन्त्र्यं न ते शम्भो स्वैरं क्रीडत्यतो भवान्
Ô Mahādeva, lorsque cet acte fut accompli, le péché surgit, à commencer par la brama-hatyā (le meurtre d’un brāhmaṇa). Pourtant, ô Śambhu, il n’est pour Toi ni lien ni dépendance ; ainsi Tu joues librement, en souveraineté parfaite.
Verse 33
अर्घीव ब्रह्मणो ह्यस्थ्नां स्रक्कण्ठे तव भासते । तथाद्यनुगता शम्भो ब्रह्महत्या तवानघ
Ô Śambhu, à ton cou resplendit, comme une guirlande, un collier fait des os de Brahmā. Et même aujourd’hui, ô Sans-tache, le stigmate de la brama-hatyā semble encore s’attacher à toi — bien que, dans ton essence, tu demeures à jamais pur.
Verse 34
कृत्वापि सुमहत्पापं यस्त्वां स्मरति मानवः । आधारं जगतामीश तस्य पापं विलीयते
Même si un homme a commis un très grand péché, lorsqu’il se souvient de Toi—ô Seigneur, soutien des mondes—son péché se dissout et s’évanouit.
Verse 35
यथा तमो न तिष्ठेत सन्निधावंशुमालिनः । तथैव तव यो भक्तः पापन्तस्य व्रजेत्क्षयम्
De même que les ténèbres ne peuvent demeurer en présence du Soleil, ainsi, pour celui qui est Ton dévot—ô Śiva—le péché est détruit et prend fin.
Verse 36
यश्चिन्तयति पुण्यात्मा तव पादाम्बुजद्वयम् । ब्रह्महत्याकृतमपि पापन्तस्य व्रजेत्क्षयम्
Celui dont l’âme est pure et qui médite Tes deux pieds de lotus : même le péché issu du meurtre d’un brahmane (brahmahatyā) est pour lui détruit et prend fin.
Verse 37
तव नामानुरक्ता वाग्यस्य पुंसो जगत्पते । अप्यद्रिकूटतुलितं नैनस्तमनुबाधते
Ô Seigneur de l’univers, pour celui dont la parole est éprise de Ton Nom, même le péché entassé tel un sommet de montagne ne l’accable point.
Verse 38
परमात्मन्परन्धाम स्वेच्छाभिधृतविग्रह । कुतूहलं तवेशेदं कृपणाधीनतेश्वर
Ô Soi suprême, ô demeure la plus haute, ô Seigneur qui assumes une forme par Ta libre volonté : pourquoi, ô Īśa, cette curiosité en Toi, comme si Tu dépendais d’un misérable impuissant, ô Maître souverain ?
Verse 39
अद्य धन्योऽस्मि देवेश यत्र पश्यंति योगिनः । पश्यामि तं जगन्मूर्त्ति परमेश्वरमव्ययम्
«Aujourd’hui je suis vraiment béni, ô Seigneur des dieux, car je contemple ce même Seigneur suprême que voient les yogins. Je vois l’impérissable Parameśvara — la Forme universelle (jaganmūrti) qui pénètre tout.»
Verse 40
अद्य मे परमो लाभस्त्वद्य मे मंगलं परम् । तं दृष्ट्वामृत तृप्तस्य तृणं स्वर्गापवर्गकम्
Aujourd’hui j’ai obtenu le gain suprême ; aujourd’hui mon auspice le plus élevé s’est accompli. Pour celui qui L’a contemplé et s’en trouve rassasié comme de nectar, même le ciel et la délivrance ne sont plus que paille.
Verse 41
इत्थं वदति गोविंदे विमला पद्मया तया । मनोरथवती नाम भिक्षा पात्रे समर्पिता
Tandis que Govinda parlait ainsi, l’irréprochable dame Padmā déposa dans le bol d’aumône une offrande sacrée de nourriture nommée « Manorathavatī », don qui accomplit les aspirations droites.
Verse 42
भिक्षाटनाय देवोऽपि निरगात्परया मुदा । अन्यत्रापि महादेवो भैरवश्चात्तविग्रहः
Alors le Seigneur Lui-même partit mendier en errant, rempli d’une joie suprême. Ailleurs aussi, Mahādeva revêtit la forme incarnée de Bhairava.
Verse 43
दृष्ट्वानुयायिनीं तान्तु समाहूय जनार्दनः । संप्रार्थयद्ब्रह्महत्यां विमुंच त्वं त्रिशूलिनम्
Voyant que Brahma-hatyā —le péché du meurtre d’un brāhmane— le suivait, Janārdana l’appela près de lui et la supplia avec ferveur : «Relâche le Seigneur au trident (Śiva) ; qu’il soit libre.»
Verse 44
ब्रह्महत्योवाच । अनेनापि मिषेणाहं संसेव्यामुं वृषध्वजम् । आत्मानम्पावयिष्यामि त्वपुनर्भवदर्शनम्
Brahma-hatyā dit : «Même sous ce prétexte, j’entrerai en contact avec le Seigneur à l’étendard du taureau (Śiva) et je Le servirai. En Le contemplant — Lui dont la vision délivre de la renaissance — je me purifierai.»
Verse 45
नन्दीश्वर उवाच । सा तत्याज न तत्पार्श्वं व्याहृतापि मुरारिणा । तमूचेऽथ हरिं शंभुः स्मेरास्यो भैरवो वचः
Nandīśvara dit : Bien qu’interpellée par Murāri (Viṣṇu), elle ne quitta pas ce côté. Alors Śambhu — le Bhagavān Bhairava, au visage souriant — adressa des paroles à Hari.
Verse 46
भैरव उवाच । त्वद्वाक्पीयूषपानेन तृप्तोऽस्मि बहुमानद । स्वभावोऽयं हि साधूनां यत्त्वं वदसि मापते
Bhairava dit : «En buvant le nectar de tes paroles, ô dispensateur d’un grand honneur, je suis comblé. Car telle est, en vérité, la nature des vertueux : que tu parles ainsi, ô Seigneur.»
Verse 47
वरं वृणीष्व गोविंद वरदोऽस्मि तवानघ । अग्रणीर्मम भक्तानां त्वं हरे निर्विकारवान्
«Choisis une grâce, ô Govinda ; je suis pour toi dispensateur de grâces, ô sans faute. Ô Hari, tu es le premier parmi mes dévots : ferme et sans changement.»
Verse 48
नो माद्यन्ति तथा भैक्ष्यैर्भिक्षवोऽप्यतिसंस्कृतैः । यथा मानसुधापानैर्ननु भिक्षाटनज्वराः
Même les mendiants ne s’enivrent pas autant de la nourriture d’aumône, fût-elle préparée avec une exquise finesse, qu’ils ne s’enivrent en buvant le nectar de l’esprit ; oui, telle est la fièvre impérieuse de l’errance pour la quête d’aumônes.
Verse 49
नन्दीश्वर उवाच । इत्याकर्ण्य वचः शंभो भैरवस्य परात्मनः । सुप्रसन्नतरो भूत्वा समवोचन्महेश्वरम्
Nandīśvara dit : Ayant ainsi entendu les paroles de Bhairava — le Soi suprême —, Śambhu devint plus gracieux encore, puis s’adressa à Maheśvara.
Verse 50
विष्णुरुवाच । एष एव वरः श्लाघ्यो यदहं देक्ताधिपम् । पश्यामि त्वान्देवदेव मनोवाणी पथातिगम्
Viṣṇu dit : «Ce seul don est vraiment digne de louange : que je Te contemple, ô Dieu des dieux, Seigneur de tout ce qui est visible, Toi qui transcendes les voies de l’esprit et de la parole.»
Verse 51
अदभ्रेयं सुधादृष्टिरनया मे महोत्सवः । अयत्त्ननिधिलाभोयं वीक्षणं हर ते सताम्
Ce regard, semblable au nectar, est vraiment inépuisable ; par lui, une grande fête s’est levée pour moi. C’est un trésor acquis sans effort : ô Hara, le darśana de Toi appartient aux êtres vertueux.
Verse 52
अवियोगोऽस्तु मे देव त्वदंघ्रियुगलेन वै । एष एव वरः शंभो नान्यं कश्चिद् वृणे वरम्
Ô Seigneur, qu’il n’y ait jamais pour moi séparation d’avec Tes deux pieds sacrés. Tel est l’unique don que je demande, ô Śambhu ; je ne choisis aucune autre grâce.
Verse 53
श्रीभैरवी उवाच । एवम्भवतु ते तात यत्त्वयोक्तं महामते । सर्वेषामपि देवानां वरदस्त्वं भविष्यसि
Śrī Bhairavī dit : «Qu’il en soit ainsi, mon cher enfant. Ô grand d’âme, que s’accomplisse ce que tu as prononcé. Tu deviendras dispensateur de grâces, même pour tous les dieux».
Verse 54
नन्दीश्वर उवाच । अनुगृह्येति दैत्यारि केंद्राद्रिभुवनेचरम् । भेजे विमुक्तनगरीं नाम्ना वाराणसीं पुरीम्
Nandīśvara dit : «Accordant sa grâce», le Pourfendeur des asura vint dans la région sacrée de Kendrādri et sa sphère sainte, puis entra dans la cité renommée “Cité de la Délivrance”, la ville nommée Vārāṇasī.
Verse 56
कपालं ब्राह्मणः सद्यो भैरवस्य करांबुजात् । पपात भुवि तत्तीर्थमभूत्कापालमोचनम्
Aussitôt, le bol-crâne du brahmane tomba de la main-lotus de Bhairava sur la terre ; et ce lieu même devint un tīrtha sacré nommé Kāpālamocana, là où fut délivré le (péché du) crâne.
Verse 57
कपालं ब्रह्मणो रुद्रस्सर्वेषामेव पश्यताम् । हस्तात्पतन्तमालोक्य ननर्त परया मुदा
Sous les yeux de tous, Rudra vit le crâne de Brahmā glisser de Sa main ; et en le voyant tomber, Il dansa d’une joie suprême.
Verse 58
विधेः कपालं नामुंचत्करमत्यन्तदुस्सहम् । परस्य भ्रमतः क्वापि तत्काश्यां क्षणतोऽपतत्
Le crâne de Brahmā (Vidhi) ne quittait pas la main (de Śiva), fardeau d’une douleur insupportable. Tandis que le Seigneur Suprême errait, ce crâne, en un instant, tomba à Kāśī.
Verse 59
शूलिनो ब्रह्मणो हत्या नापैति स्म च या क्वचित् । सा काश्यां क्षणतो नष्टा तस्मात्सेव्या हि काशिका
Même le péché de meurtre d’un brahmane, qui jadis s’attachait à Śūlin (le Seigneur Śiva) et ne pouvait être ôté nulle part ailleurs, est détruit en un instant à Kāśī. C’est pourquoi Kāśikā (Kāśī) doit être fréquentée et servie.
Verse 60
कपालमोचनं काश्यां यः स्मरेत्तीर्थमुत्तमम् । इहान्यत्रापि यत्पापं क्षिप्रं तस्य प्रणश्यति
Quiconque se souvient du suprême lieu de pèlerinage nommé Kapālamocana à Kāśī, tout péché—commis ici ou ailleurs—s’évanouit promptement pour lui.
Verse 61
आगत्य तीर्थप्रवरे स्नानं कृत्वा विधानतः । तर्पयित्वा पितॄन्देवान्मुच्यते ब्रह्महत्यया
Étant parvenu au plus excellent gué sacré, s’y baignant selon le rite prescrit, puis offrant les libations (tarpana) aux Ancêtres et aux Devas, on est délivré du péché de brahmahatyā (le meurtre d’un Brāhmane).
Verse 62
कपालमोचनं तीर्थं पुरस्कृत्वा तु भैरवः । तत्रैव तस्थौ भक्तानां भक्षयन्नघसन्ततिम्
Alors Bhairava, plaçant au premier rang le tīrtha nommé Kapālamocana, demeura là même—dévorant, pour ainsi dire, la chaîne ininterrompue des péchés de ses dévots.
Verse 63
कृष्णाष्टम्यान्तु मार्गस्य मासस्य परमेश्वरः । आविर्बभूव सल्लीलो भैरवात्मा सताम्प्रियः
Au jour d’Aṣṭamī, le huitième jour lunaire de la quinzaine sombre du mois de Mārgaśīrṣa, le Seigneur Suprême se manifesta—révélant avec lila sa nature de Bhairava—aimé des vertueux et des dévots.
Verse 64
मार्गशीर्षासिताष्टम्यां कालभैरवसन्निधौ । उपोष्य जागरं कुर्वन्महापापैः प्रमुच्यते
Au huitième jour lunaire (Aṣṭamī) de la quinzaine sombre du mois de Mārgaśīrṣa, en présence de Kālabhairava, celui qui jeûne et veille toute la nuit est délivré des grands péchés.
Verse 65
अन्यत्रापि नरो भक्त्या तद्व्रतं यः करिष्यति । स जागरं महापापैर्मुक्तो यास्यति सद्गतिम्
Même ailleurs, quiconque, avec dévotion, accomplit ce même vœu—la veille sacrée—sera affranchi des grands péchés et atteindra l’état heureux et propice.
Verse 66
अनेकजन्मनियुतैर्यत्कृतं जन्तुभिस्त्वघम् । तत्सर्वं विलयं याति कालभैरवदर्शनात्
Quel que soit le péché commis par les êtres incarnés au cours de milliers de naissances, tout cela se dissout et s’anéantit par le seul darśana, la vision de Kālabhairava.
Verse 67
कालभैरवभक्तानां पातकानि करोति यः । स मूढो दुःखितो भूत्वा पुनर्दुर्गतिमाप्नुयात्
Quiconque commet des fautes contre les dévots de Kālabhairava, cet homme égaré, accablé de peine, retombe de nouveau dans une voie d’existence néfaste.
Verse 68
विश्वेश्वरेऽपि ये भक्ता नो भक्ताः कालभैरवे । ते लभन्ते महादुःखं काश्यां चैव विशेषतः
Ceux qui sont dévots de Viśveśvara mais ne sont pas dévots de Kālabhairava obtiennent une grande souffrance—surtout à Kāśī.
Verse 69
वाराणस्यामुषित्वा यो भैरवं न भजेन्नरः । तस्य पापानि वर्द्धन्ते शुक्लपक्षे यथा शशी
L’homme qui demeure à Vārāṇasī et ne rend pas culte à Bhairava, ses péchés croissent, comme la lune durant la quinzaine claire.
Verse 70
कालराजं न यः काश्यां प्रतिभूताष्टमीकुजम् । भजेत्तस्य क्षयं पुण्यं कृष्णपक्षे यथा शशी
Quiconque ne vénère pas Kālarāja à Kāśī—surtout lorsque la tithi d’Aṣṭamī coïncide avec un mardi—voit son mérite décroître, comme la lune durant la quinzaine sombre.
Verse 71
श्रुत्वाख्यानमिदम्पुण्यम्ब्रह्महत्यापनोदकम् । भैरवोत्पत्तिसंज्ञं च सर्वपापैः प्रमुच्यते
Quiconque entend ce récit saint—connu comme le récit de la manifestation de Bhairava et réputé effacer même le péché de brahma-hatyā—est délivré de tous les péchés.
Verse 72
बन्धनागारसंस्थोऽपि प्राप्तोऽपि विपदम्पराम् । प्रादुर्भावं भैरवस्य श्रुत्वा मुच्येत सङ्कटात्
Même si l’on est enfermé en prison ou tombé dans l’extrémité des calamités, le seul fait d’entendre la manifestation de Bhairava délivre de la détresse.
Verse 95
क्षेत्रे प्रविष्टमात्रेऽथ भैरवे भीषणाकृतौ । हाहेत्युक्त्वा ब्रह्महत्या पातालं चाविशत्तदा
Mais dès qu’elle entra dans le kṣetra sacré, elle rencontra Bhairava sous une forme terrifiante. En criant : « Hélas ! Hélas ! », le péché de brahma-hatyā plongea alors dans Pātāla.
It narrates Bhairava’s theophany as Mahākāla, his adoption of the Kāpālika vrata by divine command, and his arrival at Nārāyaṇa’s abode where Viṣṇu and the celestial assembly prostrate and praise—arguing that Shiva’s mahimā supersedes ordinary sin-logic and sectarian rank.
The skull-in-hand (Kapālapāṇi) and Kāpālika vow function as controlled transgressive symbols: they encode radical detachment and the conversion of impurity into liberative power when authorized by Shiva, while Mahākāla/Kālakālana signifies time’s transcendence—Shiva as the power that consumes even the consumer (kāla).
Shiva is highlighted primarily as Bhairava in his ‘pūrṇākāra’ (full manifestation) and as Mahākāla/Kālakālana; the chapter’s emphasis is the fierce, protective, and purifying Rudra-form rather than a Gauri-centric manifestation.