
Ce chapitre est présenté comme un enseignement de Nandīśvara, qui situe explicitement l’épisode comme une mahālīlā de Śiva accomplie pour affermir le dharma et l’ordre du monde (lokavyavasthā). Il introduit le sage Pippalāda, doté d’un tejas ascétique redoutable, qui rencontre Padmā, jeune fille enchanteresse décrite comme portant une part de Śiva (śivāṃśā), et la demande en mariage. Pippalāda se rend auprès de son père, le roi Anaraṇya : le roi l’accueille selon les honneurs rituels, madhuparka et autres marques de respect, mais demeure muet et saisi de crainte lorsque le sage réclame la jeune fille. Pippalāda renforce sa requête par la menace de tout réduire en cendres (bhasmasāt) en cas de refus, montrant comment la puissance du tapas agit, dans l’éthique purāṇique, comme une force de contrainte qui rétablit l’ordre. Accablé, le roi cède et remet Padmā parée d’ornements au sage âgé ; le mariage a lieu et ils retournent à l’āśrama. L’enseignement ésotérique suggéré est que le dharma n’est pas une simple convention sociale : il est soutenu par la souveraineté de Śiva, où tapas, destinée et présence divine au cœur des êtres remodèlent les hiérarchies mondaines et imposent l’accord avec la loi cosmique.
Verse 1
नन्दीश्वर उवाच । अथ लोके व्यवस्थाय धर्मस्य स्थापनेच्छया । महालीलां चकारेशस्तामहो सन्मुने शृणु
Nandīśvara dit : Alors, désirant établir le dharma et remettre le monde dans son juste ordre, le Seigneur accomplit un grand jeu divin. Ô sage vénérable, écoute ce récit merveilleux.
Verse 2
एकदा पुष्पभद्रायां स्नातुं गच्छन्मुनीश्वरः । ददर्श पद्मां युवतीं शिवांशां सुमनोहराम्
Un jour, tandis que le grand sage allait se baigner à Puṣpabhadrā, il aperçut Padmā : une jeune fille d’une beauté ravissante, portant en elle une part de la puissance divine de Śiva.
Verse 3
तल्लिप्सुस्तत्पितुः स्थानमनरण्यस्य भूपतेः । जगाम भुवनाचारी लोकतत्त्वविचक्षणः
Désireux de l’obtenir, il se rendit à la demeure de son père, le roi Anaraṇya. Voyageur des mondes et fin connaisseur des principes qui régissent la vie et la société, il prit la route vers ce lieu.
Verse 4
राजा नराणां तं दृष्ट्वा प्रणम्य च भयाकुलः । मधुपर्कादिकं दत्त्वा पूजयामास भक्तितः
À sa vue, le roi des hommes s’inclina, le cœur tremblant de révérence. Offrant le madhuparka et d’autres présents d’honneur, il l’adora avec une foi dévouée.
Verse 5
स्नेहात्सर्वं गृहीत्वा स ययाचे कन्यकां मुनिः । मौनी बभूव नृपतिः किंचिन्निर्वक्तुमक्षमः
Par affection, le sage accepta tout, puis demanda la jeune fille. Le roi demeura muet, incapable de proférer ne fût-ce qu’un seul mot.
Verse 6
मुनिः प्रोवाच नृपतिं कन्यां मे देहि भक्तितः । अन्यथा भस्मसात्सर्वं करिष्येहं त्वया सह
Le sage dit au roi : «Donne-moi ta fille avec une dévotion révérente. Sinon, avec toi, je réduirai en cendres tout ce qui se trouve ici.»
Verse 7
अथो बभूवुराच्छन्नाः सर्वे राजजनास्तदा । तेजसा पिप्पलादस्य दाधीचस्य महामुने
Alors, ô grand sage, tous les gens du roi furent soudain enveloppés et terrassés par l’éclat de Pippalāda, l’illustre fils de Dadhīci.
Verse 8
अथ राजा महाभीतो विलप्य च मुहुर्मुहुः । कन्यामलंकृताम्पद्मां वृद्धाय मुनये ददौ
Alors le roi, saisi d’une grande peur, se lamenta maintes fois ; puis il donna au vieux sage la jeune Padmā, parée d’ornements.
Verse 9
पद्मां विवाह्य स मुनिश्शिवांशाम्भूपतेः सुताम् । पिप्पलादो गृहीत्वा तां मुदितः स्वाश्रमं ययौ
Ayant épousé Padmā, fille du roi Śivāṃśa—porteuse d’une part de Śiva—le sage Pippalāda la prit avec lui et, joyeux, retourna à son propre āśrama.
Verse 10
तत्र गत्वा मुनिवरो वयसा जर्जरोधिकः । उवाच नार्या स तया तपस्वीनातिलम्पटः
Étant allé en ce lieu, le sage excellent—fortement courbé et usé par l’âge—s’adressa à cette femme. Il était un ascète, nullement porté aux conduites de désir.
Verse 11
अथोऽनरण्यकन्या सा सिषेवे भक्तितो मुनिम् । कर्मणा मनसा वाचा लक्ष्मीर्नारायणं यथा
Alors la jeune fille de la forêt servit le sage avec dévotion—par ses actes, par son esprit et par sa parole—comme Lakṣmī sert Nārāyaṇa.
Verse 12
इत्थं स पिप्पलादो हि शिवांशो मुनिसत्तमः । रेमे तया युवत्या च युवाभूय स्वलीलया
Ainsi Pippalāda—sage éminent, manifestation d’une part de Śiva—par sa līlā divine retrouva la jeunesse et se réjouit avec cette jeune femme, goûtant sa compagnie.
Verse 13
दश पुत्रा महात्मानो बभूवुस्सुतपस्विनः । मुनेः पितुस्समाः सर्वे पद्मायाः सुखवर्द्धनाः
Dix fils naquirent, magnanimes et riches en mérite d’austérité. Tous étaient égaux à leur père, le sage, en vertu, et ils accrurent la joie et le bien-être de Padmā.
Verse 14
एवं लीलावतारो हि शंकरस्य महाप्रभोः । पिप्पलादो मुनिवरो नानालीलाकरः प्रभुः
Ainsi Pippalāda—le sage excellent—fut véritablement une incarnation de jeu divin (līlā-avatāra) de Śaṅkara, le Grand Seigneur, le souverain qui accomplit d’innombrables līlās merveilleuses.
Verse 15
येन दत्तो वरः प्रीत्या लोकेभ्यो हि दयालुना । दृष्ट्वा लोके शनेः पीडां सर्वेषामनिवारिणीम्
Lui—plein de compassion et de bonté—accorda avec joie une grâce aux mondes, après avoir vu dans le monde la souffrance causée par Śani, tourment inévitable pour tous.
Verse 16
षोडशाब्दावधि नृणां जन्मतो न भवेच्च सा । तथा च शिवभक्तानां सत्यमेतद्धि मे वचः
De la naissance jusqu’à l’âge de seize ans, la pleine imputabilité du péché ne s’élève pas chez les hommes; de même pour les dévots de Śiva. Ceci est, en vérité, ma parole véridique.
Verse 17
अथानादृत्य मद्वाक्यं कुर्यात्पीडां शनिः क्वचित् । तेषां नृणां तदा स स्याद्भस्मसान्न हि संशयः
Mais si, méprisant mon enseignement, Śani venait parfois à infliger des tourments, alors pour ces hommes il deviendra comme cendre et balle—sans aucun doute.
Verse 18
इति तद्भयतस्तात विकृतोपि शनैश्चरः । तेषां न कुरुते पीडां कदाचिद्ग्रहसत्तमः
Ainsi, ô bien-aimé, même Śanaiścara (Saturne)—bien que farouche de forme—par cette crainte ne leur cause jamais d’affliction; car il est le plus éminent parmi les grahas.
Verse 19
इति लीलामनुष्यस्य पिप्पलादस्य सन्मुने । कथितं सुचरित्रन्ते सर्वकामफलप्रदम्
Ainsi, ô sage noble, je t’ai raconté l’excellent récit sacré de Pippalāda—manifestation humaine, en jeu divin, de Śiva—qui accorde les fruits de tous les désirs justes.
Verse 20
गाधिश्च कौशिकश्चैव पिप्पलादो महामुनिः । शनैश्चरकृतां पीडां नाशयन्ति स्मृतास्त्रयः
Gādhi, Kauśika et le grand sage Pippalāda : ces trois-là, lorsqu’on se souvient d’eux, détruisent l’affliction suscitée par Śanaiścara (Saturne).
Verse 21
पिप्पलादस्य चरितं पद्माचरितसंयुतम् । यः पठेच्छृणुयाद्वापि सुभक्त्या भुवि मानवः
Quiconque sur cette terre, avec une dévotion sincère, lit ou même écoute le récit sacré de Pippalāda—joint à l’histoire de Padma—en reçoit le fruit saint et le mérite spirituel.
Verse 22
शनिपीडाविनाशार्थमेतच्चरितमुत्तमम् । यः पठेच्छणुयाद्वापि सर्वान्कामानवाप्नुयात्
Ce récit sacré, excellent entre tous, est destiné à dissiper les afflictions de Śani (Saturne). Quiconque le récite —ou même l’écoute— obtient tous les buts désirés, par la grâce de Śiva.
Verse 23
धन्यो मुनिवरो ज्ञानी महाशैवः सताम्प्रियः । अस्य पुत्रो महेशानः पिप्पलादाख्य आत्मवान्
Béni soit ce sage éminent : savant, grand śaiva, aimé des justes. Son fils est Maheśāna, maître de lui-même, renommé sous le nom de Pippalāda.
Verse 24
इदमाख्यानमनघं स्वर्ग्यं कुग्रहपोषहृत् । सर्वकामप्रदन्तात शिवभक्तिविवर्द्धनम्
Ce récit sacré, sans tache, confère le ciel ; il dissipe les afflictions nourries par les influences planétaires néfastes. Il accorde tous les désirs légitimes, prodigue des dons et accroît la dévotion au Seigneur Śiva.
Verse 25
इति श्रीशिवमहापुराणे तृतीयायां शतरुद्रसंहितायां पिप्पलादावतारचरितवर्णनं नाम पंचविंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le vingt-cinquième chapitre, intitulé « Description de la vie et des actes de l’incarnation Pippalāda », dans la troisième section du Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au sein de la Śatarudra Saṃhitā.
Nandīśvara narrates a dharma-stabilizing līlā in which the ascetic Pippalāda seeks and marries Padmā (described as śivāṃśā), compelling King Anaraṇya’s compliance; the episode argues that worldly order is subordinated to Śiva’s providence expressed through tapas-born authority.
The chapter uses tejas (ascetic radiance) and the threat of bhasmasāt (reduction to ash) as symbols of Rudra’s purifying sovereignty: tapas is not merely personal austerity but a cosmic force that burns adharmic resistance, while śivāṃśa indicates divine immanence guiding events beyond ordinary social calculus.
Rather than an explicit iconographic form, the chapter highlights Śiva’s operative presence as īśa orchestrating mahālīlā and as immanence (śivāṃśa) within Padmā, signaling divine agency working through human actors to re-establish dharma.