
L’Adhyāya 39 rapporte un épisode dialogué dans l’āśrama du sage Dadhīca. Brahmā raconte que, pour le bien ou en lien avec l’affaire du roi Kṣu, une divinité s’approche de Dadhīca sous le déguisement d’un brāhmaṇa—un chala divin, dissimulation stratégique. Le visiteur est Viṣṇu (Janārdana/Hari), venu demander une grâce. Dadhīca, éminent dévot śaiva, reconnaît aussitôt la divinité sous l’apparence et dévoile la supercherie grâce à la faveur de Rudra et à la connaissance des trois temps (passé, présent, futur). Il enjoint Viṣṇu d’abandonner la tromperie, de reprendre sa forme véritable et de se souvenir de Śaṅkara. Dadhīca présente aussi la scène comme une épreuve de peur et d’intégrité : voué au culte et au souvenir de Śiva, il proclame son intrépidité même devant les dieux et les daityas, et invite le visiteur à exprimer toute crainte avec vérité. Le chapitre oppose ainsi les mobiles politiques ou opportunistes (la « khalabuddhi » de Kṣu) à l’autorité spirituelle d’un ṛṣi śaiva, dont le jñāna et l’abhaya procèdent du prasāda de Rudra, ouvrant la voie à la discussion du don et à ses implications éthico-théologiques dans la suite.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । क्षुवस्य हितकृत्येन दधीचस्याश्रमं ययौ । विप्ररूपमथास्थाय भगवान् भक्तवत्सलः
Brahmā dit : Pour le bien de Kṣuva, le Seigneur Bienheureux—toujours plein de tendresse envers Ses dévots—se rendit à l’ermitage de Dadhīci, prenant l’apparence d’un brāhmaṇa.
Verse 2
दधीचं प्राह विप्रर्षिमभिवंद्य जगद्गुरुः । क्षुवकार्य्यार्थमुद्युक्तश्शैवेन्द्रं छलमाश्रितः
Après avoir salué avec respect le brahmane-sage Dadhīci, le Jagadguru s’adressa à lui. Désireux d’accomplir son dessein, Indra—ennemi des Daityas—recourut à une ruse.
Verse 3
विष्णुरुवाच । भो भो दधीच विप्रर्षे भवार्चनरताव्यय । वरमेकं वृणे त्वत्तस्तद्भवान् दातुमर्हति
Viṣṇu dit : «Ô vénérable sage Dadhīci, ô le meilleur des brāhmaṇas—ferme et inébranlable dans l’adoration de Bhava (le Seigneur Śiva)—je te demande une seule grâce. Daigne me l’accorder.»
Verse 4
ब्रह्मोवाच । याचितो देवदेवेन दधीचश्शैवसत्तमः । क्षुवकार्यार्थिना शीघ्रं जगाद वचनं हरिम्
Brahmā dit : Lorsque Dadhīci, le plus éminent des Śaivas, fut sollicité par le Dieu des dieux, il adressa aussitôt des paroles à Hari (Viṣṇu), venu demander aide pour l’œuvre à accomplir.
Verse 5
दधीच उवाच । ज्ञातं तवेप्सितं विप्र क्षुवकार्यार्थमागतः । भगवान् विप्ररूपेण मायी त्वमसि वै हरिः
Dadhīca dit : «Ô brahmane, j’ai compris ce que tu désires : tu es venu ici pour l’ouvrage du barbier. En vérité, tu es Bhagavān Hari (Viṣṇu) lui-même, le merveilleux maître de la māyā, apparu sous la forme d’un brahmane.»
Verse 6
भूतं भविष्यं देवेश वर्तमानं जनार्दन । ज्ञानं प्रसादाद्रुद्रस्य सदा त्रैकालिकं मम
Ô Seigneur des dieux, ô Janārdana—par la grâce de Rudra, ma connaissance demeure à jamais triple dans le temps : elle embrasse le passé, l’avenir et le présent.
Verse 7
त्वां जानेहं हरिं विष्णुं द्विजत्वं त्यज सुव्रत । आराधितोऽसि भूपेन क्षुवेण खलबुद्धिना
« Je sais que tu es Hari—Viṣṇu. Ô toi aux vœux excellents, renonce à ce déguisement de brāhmane. Tu as été apaisé et mandé par le roi Kṣuva, à l’esprit mauvais. »
Verse 8
जाने तवैव भगवन् भक्तवत्सलतां हरे । छलं त्यज स्वरूपं हि स्वीकुरु स्मर शंकरम्
Ô Seigneur, ô Hari, je connais bien ta tendre affection pour tes dévots. Aussi, renonce à ce subterfuge ; reprends vraiment ta propre forme et souviens-toi de Śaṅkara.
Verse 9
अस्ति चेत्कस्यचिद्भीतिर्भवार्चनरतस्य मे । वक्तुमर्हसि यत्नेन सत्यधारणपूर्वकम्
S’il est quelque crainte pour moi—moi qui me complais dans l’adoration de Bhava (Śiva)—alors dis-le-moi avec soin, en fondant d’abord tes paroles sur la vérité et la constance.
Verse 10
वदामि न मृषा क्वापि शिवस्मरणसक्तधीः । न बिभेमि जगत्यस्मिन्देवदैत्यादिकादपि
Je ne mens jamais, en aucun lieu. L’esprit attaché au souvenir de Śiva, je ne crains rien en ce monde, pas même les dieux, les démons et autres êtres.
Verse 11
विष्णुरुवाच । भयं दधीच सर्वत्र नष्टं च तव सुव्रत । भवार्चनरतो यस्माद्भवान्सर्वज्ञ एव च
Viṣṇu dit : «Ô Dadhīca, homme au vœu noble — ta crainte a été dissipée en tous lieux. Puisque tu es voué au culte de Bhava (le Seigneur Śiva), tu es véritablement omniscient.»
Verse 12
बिभेमीति सकृद्वक्तुमर्हसि त्वं नमस्तव । नियोगान्मम राजेन्द्र क्षुवात् प्रतिसहस्य च
«Il te suffit de dire une seule fois : “J’ai peur” — je me prosterne devant toi. Ô roi des seigneurs, cela vient de la charge qui m’a été assignée, et aussi de l’éternuement et du rire qui ont surgi.»
Verse 13
ब्रह्मोवाच । एवं श्रुत्वापि तद्वाक्यं विष्णोस्स तु महामुनिः । विहस्य निर्भयः प्राह दधीचश्शैवसत्तमः
Brahmā dit : Même après avoir entendu ces paroles de Viṣṇu, le grand sage Dadhīca — le meilleur des dévots de Śiva — se mit à rire et, sans crainte, prit la parole.
Verse 14
दधीच उवाच । न बिभेमि सदा क्वापि कुतश्चिदपि किंचन । प्रभावाद्देवदेवस्य शंभोस्साक्षात्पिनाकिनः
Dadhīca dit : «Je ne crains jamais rien — nulle part, en aucun temps, de qui que ce soit — grâce à la puissance manifeste de Śambhu, le Dieu des dieux, Pinākin lui-même, porteur de l’arc Pināka.»
Verse 15
ब्रह्मोवाच । ततस्तस्य मुनेः श्रुत्वा वचनं कुपितो हरिः । चक्रमुद्यम्य संतस्थौ दिधक्षुमुनिसत्तमम्
Brahmā dit : Alors, ayant entendu les paroles de ce sage, Hari (Viṣṇu) s’irrita. Brandissant son disque, il se tint prêt, résolu à consumer l’éminent muni.
Verse 16
अभवत्कुंठितं तत्र विप्रे चक्रं सुदारुणम् । प्रभावाच्च तदीशस्य नृपतेस्संनिधावपि
Ô brāhmane, là même ce disque d’une férocité extrême s’émoussa : telle était la puissance irrésistible de ce Seigneur, bien qu’il fût sous les yeux mêmes du roi.
Verse 17
दृष्ट्वा तं कुंठितास्यं तच्चक्रं विष्णुं जगाद ह । दधीचस्सस्मितं साक्षात्सदसद्व्यक्ति कारणम्
Voyant Viṣṇu avec son disque et le visage abattu par la contrariété, le sage Dadhīca—souriant—s’adressa à lui. En vérité, Dadhīca était l’instrument manifesté par lequel la Cause suprême fait naître l’être et le non-être (le visible et l’invisible).
Verse 18
दधीच उवाच । भगवन् भवता लब्धं पुरातीव सुदारुणम् । सुदर्शनमिति ख्यातं चक्रं विष्णोः प्रयत्नतः । भवस्य तच्छुभं चक्रं न जिघांसति मामिह
Dadhīci dit : «Ô Vénérable, jadis tu as obtenu—au prix d’un grand effort—le disque de Viṣṇu, d’une redoutable puissance, célèbre sous le nom de Sudarśana. Pourtant ce disque de bon augure, appartenant à Bhava (le Seigneur Śiva), ne me tuera pas ici.»
Verse 19
भगवानथ क्रुद्धोऽस्मै सर्वास्त्राणि क्रमाद्धरिः । ब्रह्मास्त्राद्यैः शरैश्चास्त्रैः प्रयत्नं कर्तुमर्हसि
Alors le Bienheureux Hari, irrité contre lui, déploya successivement tous les traits divins—à commencer par le Brahmāstra—ainsi que des flèches comme des armes, s’efforçant de toutes ses forces de le dompter.
Verse 20
ब्रह्मोवाच । स तस्य वचनं श्रुत्वा दृष्ट्वा नि्र्वीर्य्यमानुषम् । ससर्जाथ क्रुधा तस्मै सर्वास्त्राणि क्रमाद्धरिः
Brahmā dit : Ayant entendu ses paroles et voyant cet homme privé de force, Hari (Viṣṇu), dans sa colère, déchaîna contre lui, l’une après l’autre, toutes ses armes divines.
Verse 21
चक्रुर्देवास्ततस्तस्य विष्णोस्साहाय्यमादरात् । द्विजेनैकेन संयोद्धुं प्रसृतस्य विबुद्धयः
Alors les dieux, êtres illuminés, sollicitèrent avec respect l’assistance de Viṣṇu afin d’affronter au combat ce brāhmane qui s’était avancé pour lutter.
Verse 22
चिक्षिपुः स्वानि स्वान्याशु शस्त्राण्यस्त्राणि सर्वतः । दधीचोपरि वेगेन शक्राद्या हरिपाक्षिकाः
Alors Śakra (Indra) et les autres dieux—rangés du côté de Hari—lancèrent promptement leurs armes et leurs traits de toutes parts, se ruant avec force vers Dadhīci.
Verse 23
कुशमुष्टिमथादाय दधीचस्संस्मरन् शिवम् । ससर्ज सर्वदेवेभ्यो वज्रास्थि सर्वतो वशी
Alors Dadhīca, prenant une poignée d’herbe kuśa et se souvenant du Seigneur Śiva, le sage maître de lui-même offrit à tous les dieux ses propres os, dignes de devenir le vajra, la foudre sacrée.
Verse 24
शंकरस्य प्रभावात्तु कुशमुष्टिर्मुनेर्हि सा । दिव्यं त्रिशूलमभवत् कालाग्निसदृशं मुने
Mais, par la puissance de Śaṅkara, cette poignée d’herbe kuśa du muni devint un trident céleste, flamboyant tel le feu du Temps (kālāgni), ô sage.
Verse 25
दग्धुं देवान् मतिं चक्रे सायुधं सशिखं च तत् । प्रज्वलत्सर्वतश्शैवं युगांताग्र्यधिकप्रभम्
Il résolut de brûler les dieux. Alors cette puissance śaiva devint armée et couronnée de flammes, embrasant tout autour d’une splendeur qui surpassait même le feu le plus éminent de la fin des âges.
Verse 26
नारायणेन्दुमुख्यैस्तु देवैः क्षिप्तानि यानि च । आयुधानि समस्तानि प्रणेमुस्त्रिशिखं च तत्
Alors, toutes les armes lancées par les dieux—conduits par Nārāyaṇa et Indu—s’inclinèrent avec vénération ; et l’emblème à trois pointes, le Triśikha, rendit lui aussi hommage.
Verse 27
देवाश्च दुद्रुवुस्सर्वे ध्वस्तवीर्या दिवौकसः । तस्थौ तत्र हरिर्भीतः केवलं मायिनां वरः
Tous les dieux—habitants du ciel, dont la vaillance avait été brisée—s’enfuirent en déroute. Là, Hari (Viṣṇu) seul demeura, debout dans la crainte, bien qu’il soit renommé comme le premier parmi ceux qui manient la māyā.
Verse 28
ससर्ज भगवान् विष्णुः स्वदेहात्पुरुषोत्तमः । आत्मनस्सदृशान् दिव्यान् लक्षलक्षायुतान् गणान्
Alors Bhagavān Viṣṇu, le Puruṣottama, fit émaner de son propre corps d’immenses cohortes de serviteurs divins—multitudes sur multitudes—chacun semblable à Lui par la forme et l’éclat.
Verse 29
ते चापि युयुधुस्तत्र वीरा विष्णुगणास्ततः । मुनिनैकेन देवर्षे दधीचेन शिवात्मना
Là, les héros, les Viṣṇugaṇa, combattirent eux aussi. Mais ils furent affrontés par un seul sage : le devarṣi Dadhīci, dont l’être même était établi en Śiva.
Verse 30
ततो विष्णुगणान् तान्वै नियुध्य बहुशो रणे । ददाह सहसा सर्वान् दधी चश्शैव सत्तमः
Alors, après avoir combattu à maintes reprises ces compagnons de Viṣṇu sur le champ de bataille, le plus éminent des Śaiva les brûla soudain tous, les réduisant en cendres.
Verse 31
ततस्तद्विस्मयाथाय दधीचेस्य मुनेर्हरिः । विश्वमूर्तिरभूच्छीघ्रं महामायाविशारदः
Alors, afin d’éveiller l’émerveillement chez le sage Dadhīci, Hari—expert dans les œuvres de la Grande Māyā—assuma promptement la forme de l’univers même, la manifestation Viśvarūpa.
Verse 32
तस्य देहे हरेः साक्षादपश्यद्द्विजसत्तमः । दधीचो देवतादीनां जीवानां च सहस्रकम्
Dans le corps même de Hari, Dadhīci, le plus éminent des brāhmaṇa, contempla directement Hari en personne, et vit aussi mille êtres vivants, à commencer par les dieux.
Verse 33
भूतानां कोटयश्चैव गणानां कोटयस्तथा । अंडानां कोटयश्चैव विश्वमूतस्तनौ तदा
En ce temps-là, dans son propre corps se trouvaient des crores et des crores d’êtres, des crores et des crores de gaṇa de Śiva, et des crores et des crores d’œufs cosmiques (univers) ; en vérité, l’univers tout entier était contenu en Lui.
Verse 34
दृष्ट्वैतदखिलं तत्र च्यावनिस्सततं तदा । विष्णुमाह जगन्नाथं जगत्स्तु वमजं विभुम्
Ayant vu tout cela, le sage Cyāvana s’adressa sans cesse à Viṣṇu, Jagannātha, Seigneur de l’univers : le Puissant, l’Inengendré, le fondement subtil sur lequel le monde demeure.
Verse 35
दधीच उवाच । मायां त्यज महाबाहो प्रतिभासो विचारतः । विज्ञातानि सहस्राणि दुर्विज्ञेयानि माधव
Dadhīci dit : «Ô toi aux bras puissants, renonce à la Māyā. À l’examen réfléchi, le monde n’apparaît que comme une simple apparence. Ô Mādhava, quand bien même des milliers de choses seraient “connues”, la vérité subtile demeure difficile à connaître.»
Verse 36
मयि पश्य जगत्सर्वं त्वया युक्तमतंद्रितः । ब्रह्माणं च तथा रुद्रं दिव्यां दृष्टिं ददामि ते
Sois uni à Moi et, sans négligence, contemple l’univers tout entier en Moi. Je t’accorde la vision divine par laquelle tu percevras aussi Brahmā et Rudra.
Verse 37
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा दर्शयामास स्वतनौ निखिलं मुनिः । ब्रह्मांडं च्यावनिश्शंभुतेजसा पूर्णदेहकः
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, le sage révéla, dans son propre corps, le cosmos tout entier. Et par l’éclat de Śambhu, il fit se mouvoir et se déplacer le Brahmāṇḍa (l’œuf cosmique), lui dont le corps était devenu parfait, rempli de cette puissance divine.
Verse 38
ददाह विष्णुं देवेशं दधीचश्शैवसत्तमः । संस्मरञ् शंकरं चित्ते विहसन् विभयस्सुधीः
Dadhīca, le plus excellent des śaivas, brûla même Viṣṇu, Seigneur des dieux, tout en se souvenant de Śaṅkara dans son cœur ; le sage riait, absolument sans crainte.
Verse 39
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां द्वितीये सतीखण्डे विष्णुदधीचयुद्धवर्णनो नाम नवत्रिंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le trente-neuvième chapitre, intitulé «Description du combat entre Viṣṇu et Dadhīci», dans la deuxième section du Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la seconde Rudra Saṃhitā, dans la seconde subdivision appelée Satī Khaṇḍa.
Verse 40
ब्रह्मोवाच । एतच्छुत्वा मुनेस्तस्य वचनं निर्भयस्तदा । शंभुतेजोमयं विष्णुश्चुकोपातीव तं मुनिम्
Brahmā dit : Ayant entendu les paroles de ce sage, Viṣṇu—alors sans crainte et rempli de l’ardente splendeur de Śambhu (Śiva)—s’emporta violemment contre le muni.
Verse 41
देवाश्च दुद्रुवुर्भूयो देवं नारायणं च तम् । योद्धुकामाश्च मुनिना दधीचेन प्रतापिना
Alors les dieux se hâtèrent de nouveau vers le Seigneur Nārāyaṇa, car ils désiraient livrer bataille au puissant sage Dadhīci, flamboyant de puissance spirituelle.
Verse 42
एतस्मिन्नंतरे तत्रागमन्मत्संगतः क्षुवः । अवारयंतं निश्चेष्टं पद्मयोनिं हरिं सुरान्
Cependant, à cet instant même, Kṣuva, qui était en ma compagnie, arriva là. Il les retint : Brahmā né du lotus, Hari (Viṣṇu) et les dieux, devenus immobiles et sans puissance.
Verse 43
निशम्य वचनं मे हि ब्राह्मणो न विनिर्जितः । जगाम निकटं तस्य प्रणनाम मुनिं हरिः
Ayant entendu mes paroles, ce brāhmane ne fut pas vaincu par l’orgueil ni par le trouble. Alors Hari s’approcha et se prosterna avec révérence devant le sage.
Verse 44
क्षुवो दीनतरो भूत्वा गत्वा तत्र मुनीश्वरम् । दधीचमभिवाद्यैव प्रार्थयामास विक्लवः
Kṣuva, devenu plus accablé encore, se rendit là auprès du seigneur des sages. S’étant aussitôt incliné devant Dadhīci, il se mit à le supplier, tremblant et inquiet.
Verse 45
क्षुव उवाच । प्रसीद मुनिशार्दूल शिवभक्तशिरोमणे । प्रसीद परमेशान दुर्लक्ष्ये दुर्जनैस्सह
Kṣuva dit : «Sois miséricordieux, ô tigre parmi les sages, ô joyau de faîte parmi les dévots de Śiva. Sois miséricordieux, ô Parameśāna, Seigneur suprême, difficile à percevoir même au milieu de la compagnie des méchants.»
Verse 46
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्य राज्ञस्सुरगणस्य हि । अनुजग्राह तं विप्रो दधीचस्तपसां निधिः
Brahmā dit : Ayant entendu les paroles de ce roi, chef des cohortes des dieux, le sage brāhmane Dadhīca—trésor inépuisable d’austérités—lui accorda sa faveur et consentit avec bienveillance.
Verse 47
अथ दृष्ट्वा रमेशादीन् क्रोधविह्वलितो मुनिः । हृदि स्मृत्वा शिवं विष्णुं शशाप च सुरानपि
Puis, voyant Rameśa et les autres, le sage, bouleversé par la colère, se souvint en son cœur de Śiva et de Viṣṇu, et alla jusqu’à lancer une malédiction contre les dieux.
Verse 48
दधीच उवाच । रुद्रकोपाग्निना देवास्सदेवेंद्रा मुनीश्वराः । ध्वस्ता भवंतु देवेन विष्णुना च समं गणैः
Dadhīca dit : «Que les dieux, avec Indra et les grands sages, soient consumés par le feu né de la colère de Rudra ; et que Viṣṇu aussi, avec ses cohortes d’assistants, soit anéanti entièrement.»
Verse 49
ब्रह्मोवाच । एवं शप्त्वा सुरान् प्रेक्ष्य क्षुवमाह ततो मुनिः । देवैश्च पूज्यो राजेन्द्र नृपैश्चैव द्विजोत्तमः
Brahmā dit : Après avoir ainsi maudit les dieux et les avoir regardés, le sage s’adressa alors à Kṣuva : «Ô meilleur des rois, ce Brāhmane éminent est véritablement digne d’adoration, par les dieux comme par les rois.»
Verse 50
ब्राह्मणा एव राजेन्द्र बलिनः प्रभविष्णवः । इत्युक्त्वा स स्फुट विप्रः प्रविवेश निजाश्रमम्
«Ô roi, ce sont bien les Brāhmanes qui sont véritablement puissants et capables d’accomplir de grandes desseins.» Ayant parlé ainsi avec netteté, ce Brāhmane entra dans son propre āśrama.
Verse 51
दधीचमभिवंद्यैव क्षुवो निजगृहं गतः । विष्णुर्जगाम स्वं लोकं सुरैस्सह यथागतम्
Après avoir rendu un hommage dû à Dadhīci, Kṣu retourna dans sa demeure. Viṣṇu aussi repartit vers son propre séjour divin, accompagné des dieux, comme ils étaient venus.
Verse 52
तदेवं तीर्थमभवत् स्थानेश्वर इति स्मृतम् । स्थानेश्वरमनुप्राप्य शिवसायुज्यमाप्नुयात्
Ainsi, ce gué sacré devint renommé sous le nom de «Sthāneśvara». Celui qui parvient à Sthāneśvara obtient le sāyujya — l’union avec le Seigneur Śiva.
Verse 53
कथितस्तव संक्षेपाद्वादः क्षुवदधीचयोः । नृपाप्तशापयोस्तात ब्रह्मविष्ण्वोः शिवं विना
Ô bien-aimé, je t’ai rapporté brièvement la querelle entre Kṣuvada et Dadhīca, ainsi que la malédiction du roi qui s’abattit sur Brahmā et Viṣṇu, montrant qu’en dehors de Śiva il n’est ni refuge ultime ni dénouement final.
Verse 54
य इदं कीत्तयेन्नित्यं वादं क्षुवदधीचयोः । जित्वापमृत्युं देहान्ते ब्रह्मलोकं प्रयाति सः
Celui qui récite chaque jour ce récit du débat entre Kṣuva et Dadhīca triomphe de la mort prématurée ; et, au terme de la vie du corps, il atteint le Brahmaloka.
Verse 55
रणे यः कीर्तयित्वेदं प्रविशेत्तस्य सर्वदा । मृत्युभीतिभवेन्नैव विजयी च भविष्यति
Quiconque, après avoir récité ceci, entre sur le champ de bataille ne sera jamais saisi par la peur de la mort, en aucun temps, et il sera vainqueur.
Viṣṇu, adopting a brāhmaṇa-disguise, visits the sage Dadhīca’s āśrama to request a boon connected with the king Kṣu; Dadhīca immediately recognizes Viṣṇu and challenges the deception.
It exemplifies tri-temporal discernment (traikālika-jñāna) arising from Rudra’s prasāda, implying that Shaiva grace confers spiritual authority that penetrates māyā/chala and prioritizes satya over expediency.
Abhaya (fearlessness) grounded in Śiva-smaraṇa: Dadhīca asserts that a mind fixed on remembering Śiva does not fear devas, daityas, or worldly threats, establishing devotion as a protective metaphysical stance.