
Vasiṣṭha présente une lignée royale issue de Manu et met en lumière le roi Anaraṇya, souverain des sept continents (saptadvīpa) et modèle de dévotion envers Śambhu. Il accomplit de nombreux yajñas avec Bhṛgu comme purohita, mais refuse même le rang d’Indra qu’on lui offre, affirmant le détachement (vairāgya) et la Śiva-bhakti au-dessus du pouvoir céleste. Le récit évoque ensuite sa maison: de nombreux fils, une fille chérie entre toutes (Sundarī/Padmā) et plusieurs reines fortunées. Lorsque la princesse atteint la jeunesse, une lettre ou un message est envoyé, préparant les événements à venir. La scène se déplace vers le sage Pippalāda: sur le chemin du retour vers son āśrama, il voit un gandharva absorbé dans des jeux érotiques avec des femmes et expert en kāmaśāstra. Cette vision éveille le kāma chez l’ascète; malgré son tapas, son esprit se tourne vers l’idée du mariage et de la vie de foyer (dāra-saṃgraha). Le chapitre installe ainsi un tournant moral et psychologique: comment une rencontre des sens peut troubler la concentration ascétique et infléchir les choix de vie, ce qui sera résolu dans les versets suivants.
Verse 1
वसिष्ठ उवाच । मनोर्वंशोद्भवो राजा सोऽनरण्यो नृपेश्वर । इन्द्रसावर्णिसंज्ञस्य चतुर्दशमितस्य हि
Vasiṣṭha dit : Ô seigneur des rois, ce souverain Anaraṇya naquit dans la lignée de Manu. Il appartenait au Manvantara nommé Indra-Sāvarṇi, le quatorzième dans l’ordre.
Verse 2
अनरण्यो नृपश्रेष्ठस्स प्तद्वीपमहीपतिः । शम्भुभक्तो विशेषेण मङ्गलारण्यजो बली
Anaraṇya, le plus éminent des rois, souverain de la terre aux sept continents, fut un puissant monarque ; et, d’une manière toute particulière, un bhakta dévoué de Śambhu (Śiva), né dans la forêt propice de Maṅgalāraṇya.
Verse 3
भृगुं पुरोधसं कृत्वा शतं यज्ञांश्चकार सः । न स्वीचकार शक्रत्वं दीयमानं सुरैरपि
Ayant établi Bhṛgu comme prêtre officiant (purohita), il accomplit cent yajñas. Pourtant, même lorsque les dieux lui offrirent la souveraineté d’Indra, il n’accepta pas cet état d’Indra.
Verse 4
बभूवश्शतपुत्राश्च राज्ञस्तस्य हिमालय । कन्यैका सुन्दरी नाम्ना पद्मा पद्मालया समा
Ô Himālaya, ce roi eut cent fils ; et une seule fille, une belle jeune fille nommée Padmā, rayonnante et pure, semblable à Padmālayā (Lakṣmī), la déesse qui demeure dans le lotus.
Verse 5
यस्स्नेहः पुत्रशतके कन्यायाञ्च ततोऽधिकः । नृपस्य तस्य तस्यां हि बभूव नगसत्तम
Ô le meilleur des monts, l’affection de ce roi pour sa fille était plus grande que l’amour qu’il pouvait avoir même pour cent fils ; en vérité, un attachement profond naquit en lui pour elle.
Verse 6
प्राणाधिकाः प्रियतमा महिष्यस्सर्वयोषितः । नृपस्य पत्न्यः पञ्चासन्सर्वास्सौभाग्यसंयुता
Les reines principales du roi lui étaient plus chères que sa propre vie, et elles étaient les plus aimées parmi toutes les femmes. Le roi avait cinq épouses, et toutes étaient pourvues de bonne fortune et d’une prospérité conjugale de bon augure.
Verse 7
सा कन्या यौवनस्था च बभूव स्वपितुर्गृहे । पत्रं प्रस्थापयामास सुवरान यनायसः
Cette jeune fille, parvenue à la jeunesse, demeura dans la maison de son père ; puis elle envoya une lettre, dépêchant d’excellentes personnes comme messagers.
Verse 8
एकदा पिप्पलादर्षिर्गर्न्तुं स्वाश्रममुत्सुकः । तपःस्थाने निर्जने च गन्धर्वं स ददर्श ह
Un jour, le sage Pippalāda, désireux de retourner à son propre āśrama, aperçut un Gandharva dans un lieu solitaire réservé aux austérités.
Verse 9
स्त्रीयुतं मग्नचित्तं च शृङ्गारे रससागरे । विहरन्तं महाप्रेम्णा कामशास्त्रविशारदम्
Il était accompagné d’une femme, l’esprit profondément absorbé ; avec un grand amour, il se divertissait dans l’océan des délices érotiques, expert des traités du désir.
Verse 10
दृष्ट्वा तं मुनिशार्दूलः सकामः संबभूव सः । तपत्स्वदत्तचित्तश्चाचिंतयद्दारसंग्रहम्
En la voyant, ce tigre parmi les sages fut saisi de désir. Bien que voué aux austérités, son esprit se détourna et il se mit à songer à prendre épouse.
Verse 11
एवंवृत्तस्य तस्यैव पिप्पलादस्य सन्मुनेः । कियत्कालो गतस्तत्र कामोन्मथितचेतसः
Ainsi, tandis que le noble sage Pippalāda demeurait en cet état, l’esprit troublé par le désir, combien de temps s’écoula-t-il là (dans cette condition) ?
Verse 12
एकदा पुष्पभद्रायां स्नातुं गच्छन्मुनीश्वरः । ददर्श पद्मां युवतीं पद्मामिव मनोरमाम्
Un jour, tandis que le seigneur des sages allait se baigner dans la Puṣpabhadrā, il aperçut la jeune fille Padmā, ravissante comme le lotus lui-même.
Verse 13
केयं कन्येति पप्रच्छ समीपस्थाञ्जनान्मुनिः । जना निवेदयांचक्रुर्नत्वा शापनियन्त्रिताः
Le sage demanda aux gens tout proches : « Qui est cette jeune fille ? » Eux, s’inclinant, et tenus en bride par une malédiction, lui rapportèrent alors l’affaire.
Verse 14
जना ऊचुः । अनरण्यसुतेयं वै पद्मा नाम रमापरा । वरारोहा प्रार्थ्यमाना नृपश्रेष्ठैर्गुणालया
Le peuple dit : « Celle-ci est vraiment la fille d’Anaraṇya, nommée Padmā, suprême incarnation de beauté et de fortune, telle Rāmā. Jeune fille noble à la forme gracieuse, elle est demandée en mariage par les meilleurs des rois, car elle est le séjour des vertus. »
Verse 15
ब्रह्मोवाच । तच्छ्रुत्वा स मुनिर्वाक्यं जनानां तथ्यवादिनाम् । चुक्षोभातीव मनसि तल्लिप्सुर भवच्च सः
Brahmā dit : « Ayant entendu les paroles du peuple, véridiques en tout point, le sage fut vivement bouleversé dans son esprit et se prit à désirer obtenir cela même. »
Verse 16
मुनिः स्नात्वाभीष्टदेवं सम्पूज्य विधिवच्छिवम् । जगाम कामी भिक्षार्थमनरण्यसभां गिरे
Après s’être baigné, le sage—désirant au fond du cœur l’accomplissement de son dessein—adora selon le rite le Seigneur Śiva, sa Divinité d’élection. Puis il se rendit à l’assemblée du mont Anaraṇya pour demander l’aumône.
Verse 17
राजा शीघ्रं मुनिं दृष्ट्वा प्रणनाम भयाकुलः । मधुपर्कादिकं दत्त्वा पूजयामास भक्तितः
Apercevant aussitôt le sage, le roi—saisi de crainte—se prosterna promptement. Après avoir offert le madhuparka et d’autres honneurs, il le vénéra avec dévotion.
Verse 18
कामात्सर्वं गृहीत्वा च ययाचे कन्यकां मुनिः । मौनी बभूव नृपतिः किञ्चिनिर्वक्तुमक्षमः
Alors le sage—poussé par le désir—accepta tout et demanda la jeune fille. Mais le roi demeura muet, incapable de proférer le moindre mot.
Verse 19
मुनिर्ययाचे कन्यां स तां देहीति नृपेश्वर । अन्यथा भस्मसात्सर्वं करिष्यामि क्षणेन च
Le sage réclama la jeune fille en disant : «Ô seigneur parmi les rois, donne-la-moi. Sinon, en un instant, je réduirai tout en cendres.»
Verse 20
सर्वे बभूववुराच्छन्ना गणास्तत्तेजसा मुने । रुरोद राजा सगणो दृष्ट्वा विप्रं जरातुरम्
Ô sage, tous les gaṇas furent accablés et comme voilés par cette radiance du muni. Voyant le brāhmane usé par la vieillesse, le roi, avec ses gens, éclata en sanglots.
Verse 21
महिष्यो रुरुदुस्सर्वा इतिकर्त्तव्यताक्षमाः । मूर्च्छामाप महाराज्ञी कन्यामाता शुचाकुला
Toutes les bufflonnes se mirent à gémir, impuissantes et ne sachant que faire. Accablée de chagrin, la reine—mère de la jeune fille—s’évanouit, le cœur bouleversé par la douleur.
Verse 22
बभूवुस्तनयास्सर्वे शोकाकुलि तमानसाः । सर्वं शोकाकुलं जातं नृपसम्बन्धि शैलप
Tous les fils du roi eurent l’esprit submergé de chagrin. Tout ce qui touchait à la maison royale, ainsi que les parents demeurant dans la montagne, tomba pareillement dans la tristesse.
Verse 23
एतस्मिन्नन्तरे प्राज्ञो द्विजो गुरुरनुत्तमः । पुरोहितश्च मतिमानागतो नृपसन्निधिम्
Entre-temps, le brāhmane sage et excellent précepteur—également le prêtre royal avisé—arriva en présence du roi.
Verse 24
राजा प्रणम्य सम्पूज्य रुरोद च तयोः पुरः । सर्वं निवेदयांचक्रे पप्रच्छोचितमाशु तत्
Le roi se prosterna et les honora comme il se doit ; puis, en pleurant devant eux, il exposa tout et demanda aussitôt ce qu’il convenait de faire.
Verse 25
अथ राज्ञो गुरुर्विप्रः पण्डितश्च पुरोहितः । अपि द्वौ शास्त्रनीतिज्ञौ बोधयामासतुर्नृपम्
Alors le précepteur du roi — un brāhmane savant — et son prêtre, tous deux sages et versés dans les Écritures et la juste conduite, instruisirent le souverain et lui firent comprendre la voie à suivre.
Verse 26
शोकाकुलाश्च महिषीर्नृपबालांश्च कन्यकाम् । उत्तमा नीतिमादृत्य सर्वेषां हितकारिणीम्
Les reines, les enfants royaux et la jeune fille étaient accablés de chagrin. Mais elle, Uttamā, adoptant la plus haute conduite de sagesse, agit pour le bien de tous.
Verse 27
गुरुपुरोधसावूचतुः । शृणु राजन्महाप्राज्ञ वचो नौ सद्धितावहम् । मा शुचः सपरीवारश्शास्त्रे कुरु मतिं सतीम्
Le Guru et le prêtre royal dirent : «Ô Roi, grand en sagesse, écoute nos paroles porteuses de vrai bien. Ne t’afflige pas, avec tous tes compagnons. Établis fermement ton esprit dans les śāstras, l’enseignement sacré».
Verse 28
अद्य वाब्ददिनान्ते वा दातव्या कन्यका नृप । पात्राय विप्रायान्यस्मै कस्मै चिद्वा विशेषतः
Ô Roi, que ce soit dès aujourd’hui ou à la fin de l’année et du jour, la jeune fille doit être donnée en mariage—de préférence à un brāhmane digne, ou bien, tout particulièrement, à quelque autre personne convenable.
Verse 29
सत्पात्रं ब्राह्मणादन्यन्न पश्यावो जगत्त्रये । सुतां दत्त्वा च मुनये रक्ष स्वां सर्वसम्पदम्
Dans les trois mondes, nous ne voyons pas de récipiendaire plus digne qu’un brāhmane véritable. Donne donc ta fille au sage, et par là protège l’intégralité de ta prospérité et de ton bien-être.
Verse 30
राजन्नेकनिमित्तेन सर्वसंपद्विनश्यति । सर्वं रक्षति तं त्यक्त्वा विना तं शरणागतम्
Ô Roi, par une seule cause fautive, toute prospérité se trouve ruinée. En abandonnant l’Unique qui protège tout pour chercher refuge ailleurs, l’homme se voit privé d’un abri véritable.
Verse 31
वसिष्ठ उवाच । राजा प्राज्ञवचः श्रुत्वा विलप्य च मुहुर्मुहुः । कन्यां सालंकृतां कृत्वा मुनीन्द्राय ददौ किल
Vasiṣṭha dit : Ayant entendu les paroles du sage, le roi se lamenta maintes et maintes fois. Puis, après avoir parée sa fille, il la donna véritablement au seigneur des sages.
Verse 32
कान्तां गृहीत्वा स मुनिर्विवाह्य विधिवद्गिरे । पद्मां पद्मोपमां तां वै मुदितस्स्वालयं ययौ
Le sage prit sa bien-aimée (Padmā) et, sur la montagne, accomplit selon la règle les rites du mariage. Le cœur joyeux, il s’en alla vers sa demeure, emmenant Padmā, pareille au lotus.
Verse 33
राजा सर्वान्परित्यज्य दत्त्वा वृद्धाय चात्मजाम् । ग्लानिं चित्ते समाधाय जगाम तपसे वनम्
Renonçant à tout, le roi donna sa propre fille en mariage au vieillard. Puis, portant en son esprit une lourde lassitude, il partit vers la forêt pour accomplir le tapas (austérités), se détournant des liens du monde et suivant la voie du tapas qui mène le paśu, l’âme liée, vers le Seigneur Śiva, le Pati, Libérateur suprême.
Verse 34
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां तृतीये पार्वतीखण्डेऽनरण्यचरितवर्णनं नाम चतुस्त्रिंशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la seconde Rudra-saṃhitā, dans la troisième section, le Pārvatī-khaṇḍa—s’achève le trente-quatrième chapitre, intitulé «Description des actes d’Anaraṇya».
Verse 35
पूज्याः पुत्राश्च भृत्याश्च मूर्च्छामापुर्नृपं विना । शुशुचुः श्वाससंयुक्तं ज्ञात्वा सर्वेपरे जनाः
Sans le roi, les vénérables anciens, ses fils et les serviteurs tombèrent en syncope. Et tous les autres, comprenant qu’il respirait encore, éclatèrent en sanglots à haute voix.
Verse 36
अनरण्यो वनं गत्वा तपस्तप्त्वाति शंकरम् । समाराध्य ययौ भक्त्या शिवलोकमनामयम्
Anaraṇya se rendit en forêt et s’adonna à de rudes austérités, adorant le Seigneur Śaṅkara avec une dévotion profonde ; l’ayant pleinement satisfait, il atteignit Śivaloka, la demeure sans tache et sans peine de Śiva.
Verse 37
नृपस्य कीर्तिमान्नाम्ना ज्येष्ठपुत्रोथ धार्मिकः । पुत्रवत्पालयामास प्रजा राज्यं चकार ह
Le fils aîné du roi, nommé Kīrtimān, était véritablement juste, établi dans le dharma. Il protégea les sujets comme ses propres enfants et gouverna le royaume selon l’ordre légitime.
Verse 38
इति ते कथितं शैलानरण्यचरितं शुभम् । कन्यां दत्त्वा यथारक्षद्वंशं चाप्यखिलं धनम्
Ainsi t’ai-je conté le récit auspicious du Roi des Montagnes (Himālaya) et de l’habitant des forêts. Après avoir donné sa fille en mariage, il protégea sa lignée et conserva aussi toutes ses richesses.
Verse 39
शैलराज त्वमप्येवं सुतां दत्त्वा शिवाय च । रक्ष सर्वकुलं सर्वान्वशान्कुरु सुरानपि
Ô Roi des Montagnes, toi aussi, ainsi—ayant donné ta fille à Śiva—protège toute ta lignée. Ramène tous les êtres sous une conduite harmonieuse, et même les dieux, maintiens-les dans l’ordre qui convient.
The chapter introduces King Anaraṇya’s exemplary Śiva-devotion and sets up the Pippalāda episode where an ascetic’s desire is awakened after witnessing a gandharva engaged in erotic enjoyment.
It signals vairāgya and priority of Śiva-bhakti over svarga-oriented ambition, modeling a hierarchy where devotion and inner orientation outrank even divine office.
Śambhu/Śiva as the devotional pole; kāma (desire) as a destabilizing force; and the gandharva as the narrative catalyst that redirects Pippalāda’s mental trajectory.