
L’Adhyāya 27 s’ouvre sur Pārvatī s’adressant à un dvija/jaṭila (ascète de condition brāhmaṇa), affirmant qu’elle exposera tout son récit avec vérité, sans la moindre déviation. Elle exalte le satya dans les trois registres—pensée, parole et acte—et proclame sa détermination envers Śaṅkara, tout en reconnaissant la difficulté d’un tel accomplissement. Dans le cadre narratif de Brahmā, après l’avoir entendue, le brāhmaṇa s’enquiert de ce que la Devī recherche par un tapas si intense et, d’abord, laisse entendre qu’il va partir; Pārvatī le prie de rester et de dire ce qui est salutaire. Le dvija consent à révéler le tattva (la vérité de principe) si elle écoute avec bhakti. Ce chapitre sert ainsi de charnière: il établit la stature éthique et spirituelle de Pārvatī—véracité, fermeté, discipline—et ouvre sur l’enseignement qui éclaire son aspiration et la manière dont la compréhension (vayuna) naît d’une guidance appropriée.
Verse 1
पार्वत्युवाच । शृणु द्विजेन्द्र जटिल मद्वृत्तं निखिलं खलु । सख्युक्तं मेऽद्य यत्सत्यं तत्तथैव न चान्यथा
Pārvatī dit : «Écoute, ô le meilleur des deux-fois-nés, ô toi aux cheveux en nattes : entends pleinement tout le récit de ma vie. Ce que je te dis aujourd’hui, dans l’esprit de l’amitié, est vrai ; c’est ainsi, et non autrement.»
Verse 2
मनसा वचसा साक्षात्कर्म्मणा पतिभावतः । सत्यं ब्रवीमि नोऽसत्यं वृतो वै शंकरो या
Par mon esprit, par ma parole et par mes actes mêmes—animée de l’attitude d’une épouse dévouée—je dis la vérité, non le mensonge : c’est bien Śaṅkara que j’ai choisi.
Verse 3
जानामि दुर्ल्लभं वस्तु कथम्प्राप्यं मया भवेत् । तथापि मन औत्सुक्यात्तप्यतेऽद्य तपो मया
Je sais que le but que je poursuis est extrêmement difficile à atteindre—comment pourrais-je l’obtenir ? Pourtant, par désir ardent, mon esprit brûle ; c’est pourquoi, aujourd’hui même, j’entreprends l’austérité (tapas).
Verse 4
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा वचनन्तस्मै स्थिता सा गिरिजा तदा । उवाच ब्राह्मणस्तत्र तच्छ्रुत्वा पार्वतीवचः
Brahmā dit : Ayant ainsi prononcé ces paroles à son intention, Girijā (Pārvatī) demeura debout en ce lieu. Alors le brāhmane, après avoir entendu les mots de Pārvatī, parla là en réponse.
Verse 5
ब्राह्मण उवाच । एतावत्कालपर्य्यन्तम्ममेच्छा महती ह्यभूत् । किं वस्तु कांक्षती देवी कुरुते सुमहत्तपः
Le brāhmane dit : «Jusqu’à présent, un grand désir s’est vraiment levé en moi. Qu’est-ce que la Déesse désire, pour quoi elle accomplit une austérité si immense ?»
Verse 6
तज्ज्ञात्वा निखिलं देवि श्रुत्वा त्वन्मुखपंकजात् । इतो गच्छाम्यहं स्थानाद्यथेच्छसि तथा कुरु
Ô Déesse, ayant tout compris et l’ayant entendu du lotus de ta bouche, je vais maintenant quitter ce lieu. Agis selon ton bon vouloir.
Verse 7
न कथ्यते त्वया मह्यं मित्रत्वं निष्फलम्भवेत् । यथा कार्य्यं तथा भावि कथनीयं सुखेन च
Si tu ne me le dis pas, notre amitié deviendrait sans fruit. Aussi, ce qu’il faut faire maintenant et ce qui doit advenir, dis-le clairement et avec aisance.
Verse 8
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा वचनं तस्य यावद्गन्तुमियेष सः । तावच्च पार्वती देवी प्रणम्योवाच तं द्विजम्
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, lorsque ce brāhmane allait partir, à cet instant même la Déesse Pārvatī, s’inclinant avec révérence, s’adressa au deux-fois-né.
Verse 9
पार्वत्युवाच । किं गमिष्यसि विप्रेन्द्र स्थितो भव हितं वद । इत्युक्ते च तया तत्र स्थित्वोवाच स दण्डधृक्
Pārvatī dit : «Ô le meilleur des brāhmanes, pourquoi t’en vas-tu ? Reste ici et dis ce qui est salutaire.» Ainsi interpellé, l’ascète porteur du bâton demeura là, puis parla.
Verse 10
द्विज उवाच । यदि श्रोतुमना देवि मां स्थापयसि भक्तितः । वदामि तत्त्वं तत्सर्वं येन ते वयुनम्भवेत्
Le brāhmane dit : «Ô Déesse, si, l’esprit avide d’entendre, tu me fais demeurer auprès de toi avec dévotion, alors je t’exposerai toute la vérité, par laquelle naîtront en toi la juste compréhension et le discernement».
Verse 11
जानाम्यहं महादेवं सर्वथा गुरुधर्म्मतः । प्रवदामि यथार्थं हि सावधानतया शृणु
Je connais Mahādeva en toute manière, selon le dharma enseigné par le Guru. Aussi dirai-je ce qui est vrai en essence : écoute avec une attention parfaite.
Verse 12
वृषध्वजो महादेवो भस्मदिग्धो जटाधरः । व्याघ्रचर्म्मांबरधरः संवीतो गजकृत्तिना
Mahādeva, dont l’étendard porte le taureau, était enduit de cendre sacrée et coiffé de jaṭā, les mèches emmêlées. Vêtu d’une peau de tigre, il était encore enveloppé d’une peau d’éléphant, apparaissant dans sa forme saisissante et de bon augure.
Verse 13
कपालधारी सर्पौघैस्सर्वगात्रेषु वेष्टितः । विषदिग्धोऽभक्ष्यभक्षो विरूपाक्षो विभीषणः
Il porte le kapāla, la coupe de crâne, et tout son corps est enlacé par des multitudes de serpents. Enduit de poison, il consume même ce qu’il est interdit de manger ; ses yeux sont merveilleux, sans pareils, et son apparence est saisissante : terrible pour l’ignorance, sacrée pour le dévot.
Verse 14
अव्यक्तजन्मा सततं गृहभोगविवर्जितः । दिगंबरो दशभुजो भूत प्रेतान्वितस्सदा
Sa naissance est inmanifestée, au-delà de la connaissance ordinaire ; toujours détaché des plaisirs du foyer. Revêtu des directions pour vêtement, aux dix bras, il est sans cesse accompagné de bhūtas et de pretas, êtres soumis à sa souveraine autorité.
Verse 15
केन कारणेन त्वं तं भर्तारं समीहसे । क्व ज्ञानं ते गतं देवि तद्वदाद्य विचारतः
Pour quelle raison, ô Déesse, désires-tu cet époux ? Où donc est passée ta faculté de discernement ? Dis-le à présent, après mûre réflexion.
Verse 16
पूर्वं श्रुतं मया चैव व्रतन्तस्य भयंकरम् । शृणु ते निगदाम्यद्य यदि ते श्रवणे रुचिः
Moi aussi, jadis, j’ai entendu parler de la redoutable conséquence qui survient à l’achèvement d’un vœu sacré (vrata). Si tu as le goût d’écouter, écoute : aujourd’hui je te la raconterai.
Verse 17
दक्षस्य दुहिता साध्वी सती वृषभवाहनम् । वव्रे पतिं पुरा दैवात्तत्संभोगः परिश्रुतः
Autrefois, Satī—la vertueuse fille de Dakṣa—par décret du destin choisit pour époux le Seigneur à l’étendard du Taureau (Śiva). Leur union divine devint renommée partout.
Verse 18
कपालिजायेति सती दक्षेण परिवर्जिता । यज्ञे भागप्रदानाय शंभुश्चापि विवर्जितः
Dakṣa rejeta Satī, la raillant comme « l’épouse de Kapālin » (le Porteur de crâne). Et, lors du yajña, au moment d’attribuer les parts du sacrifice, Śambhu (Śiva) fut lui aussi exclu.
Verse 19
सा तथैवापमानेन भृशं कोपाकुला सती । तत्याजासून्प्रियांस्तत्र तया त्यक्तश्च शंकरः
Ainsi, sous l’effet de l’affront, Satī, violemment bouleversée, fut saisie d’une colère ardente. Là, elle abandonna son souffle de vie bien-aimé ; et Śaṅkara (Śiva) fut lui aussi laissé derrière par elle.
Verse 20
त्वं स्त्रीरत्नं तव पिता राजा निखिल भूभृताम् । तथाविधं पतिं कस्मादुग्रेण तपसेहसे
Tu es un joyau parmi les femmes, et ton père est le roi parmi tous les souverains de la terre. Pourquoi donc recherches-tu un tel époux par une austérité farouche (tapas) ?
Verse 21
दत्त्वा सुवर्णमुद्रां च ग्रहीतुं काचमिच्छसि । हित्वा च चंदनं शुभ्रं कर्दमं लेप्तुमिच्छसि
Même après avoir donné une pièce d’or, tu veux encore prendre du simple verre. Délaissant le santal blanc et pur, tu désires plutôt t’enduire de boue.
Verse 22
सूर्य्यतेजः परित्यज्य खद्योतद्युतिमिच्छसि । चीनांशुकं विहायैव चर्म्मांबरमिहेच्छसि
Délaissant l’éclat du soleil, tu désires la faible lueur d’une luciole ; renonçant aux vêtements précieux, tu veux ici porter une peau. Ainsi tu te détournes de la splendeur supérieure pour choisir le moindre.
Verse 23
गृहवासम्परित्यज्य वनवासं समीहसे । लोहमिच्छसि देवेश त्यक्त्वा शेवधिमुत्तमम्
Délaissant la vie de maison, tu désires la vie de forêt. Ô Seigneur des dieux, c’est comme si, après avoir rejeté un trésor suprême, tu cherchais maintenant du simple fer.
Verse 24
इन्द्रादिलोकपालांश्च हित्वा शिवमनु व्रता । नैतत्सूक्तं हि लोकेषु विरुद्धं दृश्यतेऽधुना
Délaissant même Indra et les autres gardiens des mondes, les observants du vœu, dévoués à Śiva, demeurent accordés à Śiva seul. En vérité, cet enseignement n’apparaît nulle part, dans les mondes, comme opposé, même aujourd’hui.
Verse 25
क्व त्वं कमलपत्राक्षी क्वासौ वै त्रिविलोचनः । शशांकवदना त्वं च पंचवक्त्रः शिवस्स्मृतः
«Où es-tu, ô toi aux yeux pareils aux pétales de lotus ? Et où donc est ce Seigneur aux trois yeux ? Toi, tu as un visage de lune, et Lui est rappelé comme Śiva aux cinq visages.»
Verse 26
वेणी शिरसि ते दिव्या सर्पिणीव विभासिता । जटाजूटं शिवस्येव प्रसिद्धम्परिचक्षते
Sur ta tête, ta tresse divine resplendit telle une serpente ; on la dit renommée, semblable aux mèches emmêlées (jaṭā) du Seigneur Śiva Lui-même.
Verse 27
इतिश्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां तृतीये पार्वतीखंडे ब्रह्मचारिप्रतारणवाक्यवर्णनं नाम सप्तविंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le vingt-septième chapitre, intitulé «Description des paroles d’épreuve (trompeuses) du Brahmacārī», dans la troisième section—Pārvatīkhaṇḍa—de la seconde compilation, la Rudra Saṃhitā, du glorieux Śiva Mahāpurāṇa.
Verse 28
भूषणानि दिव्यानि क्व सर्पाश्शंकरस्य च । क्व चरा देवतास्सर्वाः क्व च भूतबलिप्रियः
«Où sont les ornements divins—et où sont les serpents de Śaṅkara ? Où sont tous les dieux en mouvement—et où est Celui qui se réjouit des offrandes (balī) faites aux bhūtas ? (De tels contraires ne s’accordent pas.)»
Verse 29
क्व वा मृदंगवादश्च क्व च तड्डमरुस्तथा । क्व च भेरीकलापश्च क्व च शृंगरवोऽशुभः
«Où donc est le jeu du mṛdaṅga, et où le ḍamaru ? Où est le roulement des bherī, et où le funeste mugissement des cors ?»
Verse 30
क्व च ढक्कामयः शब्दो गलनादः क्व चाशुभः । भवत्याश्च शिवस्यैव न युक्तं रूपमुत्तमम्
Comment se pourrait-il qu’il y ait, d’un côté, le son du tambour ḍhakkā, et de l’autre un cliquetis rude et de mauvais augure ? Une telle tonalité funeste ne sied pas à ta forme suprême, excellente et souverainement propice, ô Śiva.
Verse 31
यदि द्रव्यं भवेत्तस्य कथं स्यात्स दिगम्बरः । वाहनं च बलीवर्दस्सामग्री कापि तस्य न
S’il possédait des richesses, comment pourrait-il être l’ascète « vêtu du ciel » (Digambara) ? Et si sa monture est le taureau, alors il n’a absolument aucun autre équipement ni attirail mondain.
Verse 32
वरेषु ये गुणाः प्रोक्ता नारीणां सुखदायकाः । तन्मध्ये हि विरूपाक्षे एकोपि न गुणः स्मृतः
Parmi les prétendants, les vertus dont on dit qu’elles apportent le bonheur aux femmes—parmi elles toutes, chez Virūpākṣa on ne se souvient pas même d’une seule vertu.
Verse 33
तवापि कामो दयितो दग्धस्तेन हरेण च । अनादरस्तदा दृष्टो हित्वा त्वामन्यतो गतः
Même Kāma, ton bien-aimé, fut consumé par ce Seigneur Hara. Alors son indifférence apparut au grand jour : il t’abandonna et s’en alla ailleurs.
Verse 34
जातिर्न दृश्यते तस्य विद्याज्ञानं तथैव च । सहायाश्च पिशाचा हि विषं कण्ठे हि दृश्यते
En lui, on ne voit aucune caste mondaine, ni même savoir et érudition ordinaires. Ses compagnons sont bel et bien des piśācas, et le poison se voit clairement sur sa gorge.
Verse 35
एकाकी च सदा नित्यं विरागी च विशेषतः । तस्मात्त्वं हि हरे नैव मनो योक्तुं तु चार्हसि
Il demeure toujours solitaire, éternellement établi en Lui-même et, par-dessus tout, entièrement détaché. C’est pourquoi, ô Hari, ne cherche nullement à lier ton esprit à des attentes ordinaires à Son sujet.
Verse 36
क्व च हारस्त्वदीयो वै क्व च तन्मुण्डमालिका । अंगरागः क्व ते दिव्यः चिताभस्म क्व तत्तनौ
Où est ton collier, et où cette guirlande de crânes ? Où est ton parfum divin, et où la cendre du bûcher funéraire sur Son corps ? (Tout cela est si dissemblable—comment l’accorder ?)
Verse 37
सर्वं विरुद्धं रूपादि तव देवि हरस्य च । मह्यं न रोचते ह्येतद्यदिच्छसि तथा कुरु
Ô Déesse, tout—à commencer par l’apparence—semble incompatible entre toi et Hara (Śiva). Cela ne me plaît point. Pourtant, si tel est ton désir, fais donc selon ta volonté.
Verse 38
असद्वस्तु च यत्किंचित् तत्सर्वं स्वयमीहसे । निर्वर्तय मनस्तस्मान्नोचेदिच्छसि तत्कुरु
Tout objet irréel ou transitoire que tu poursuis—en vérité, tout cela, tu le recherches par ta propre volonté. Aussi, affermis et décide ton esprit ; sinon, si tel est ton désir, agis ainsi et accepte-en la conséquence.
Verse 39
ब्रह्मोवाच । इत्येवं वचनं श्रुत्वा तस्य विप्रस्य पार्वती । उवाच क्रुद्धमनसा शिवनिन्दापरं द्विजम्
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu les paroles de ce brāhmane, Pārvatī—l’esprit embrasé d’une juste colère—s’adressa à ce deux-fois-né, résolu à blasphémer Śiva.
The chapter stages the formal articulation of Pārvatī’s satya-pratijñā (truth-vow) and her explicit declaration of intent toward Śaṅkara, framed as a dialogue that initiates doctrinal instruction.
It presents satya as an inner-outer coherence (mind, speech, action) that stabilizes tapas; devotion becomes the qualifying disposition for receiving tattva (principled knowledge).
Pārvatī appears as Girijā/Devī (the ascetic seeker), Śiva as Śaṅkara (the difficult-to-attain goal), and the dvija as the pedagogical mediator who conditions teaching on bhakti and attentiveness.