
क्रोधागारप्रवेशः · Entry into the Chamber of Wrath (Kaikeyī’s Protest)
अयोध्याकाण्ड
Dans le Sarga 10, une rupture immédiate—psychologique et rituelle—se produit autour de l’abhiṣeka imminent de Rāma. Kaikeyī, poussée de manière perverse par Mantharā, adopte une stratégie : elle ôte bijoux et guirlandes et s’étend à même le sol dans le krōdhāgāra. Des comparaisons saisissantes—kinnarī, liane tranchée, apsaras tombée—expriment à la fois la pitié et une dissonance morale. Daśaratha, après avoir ordonné le couronnement et appris que la nouvelle est déjà publique, entre dans les appartements intérieurs somptueusement ornés de Kaikeyī, décrits par une longue énumération des beautés du palais : oiseaux, musique, bosquets et pavillons, mobilier d’ivoire, d’or et d’argent, et offrandes de mets. Mais la reine n’est pas sur le lit ; le portier annonce qu’elle s’est précipitée dans la chambre de la colère. Le roi, en quête de tendresse et d’assurance, s’inquiète de plus en plus. Il la découvre étendue dans une posture indigne ; il la caresse et demande si elle a été maudite ou offensée. Il propose des médecins, des châtiments ou des récompenses, et même de vastes pouvoirs souverains pour dissiper sa crainte. Enfin, Kaikeyī, rassurée sur sa docilité, se prépare à énoncer la demande « déplaisante » et à accroître la pression, transformant la joie du rite en crise de dharma, attisée par le conseil, le vœu et le désir.
Verse 1
विदर्शिता यदा देवी कुब्जया पापया भृशम् ।तदा शेते स्म सा भूमौ दिग्धविद्धेव किन्नरी ॥१॥
Lorsque la reine eut l’esprit cruellement perverti par la bossue pécheresse, elle se coucha alors à même le sol, telle une kinnarī frappée d’une flèche empoisonnée.
Verse 2
निश्चित्य मनसा कृत्यं सा सम्यगिति भामिनी ।मन्थरायै शनैस्सर्वमाचचक्षे विचक्षणा ॥२॥
Ayant arrêté dans son esprit que son dessein était désormais bien fixé, la reine au cœur ardent confia, avec prudence et à voix basse, toute chose à Mantharā.
Verse 3
सा दीना निश्चयं कृत्वा मन्थरावाक्यमोहिता ।नागकन्येव निश्वस्य दीर्घमुष्णं च भामिनी ॥३॥मुहूर्तं चिन्तयामास मार्गमात्मसुखावहम् ।
Misérable et abusée par les paroles de Mantharā, cette reine altière, ayant arrêté sa décision, poussa de longs soupirs brûlants telle une jeune fille-serpent ; puis, un instant, elle songea au moyen qui lui apporterait son propre bonheur.
Verse 4
सा सुहृच्चार्थकामा च तं निशम्य सुनिश्चयम् ॥४॥बभूव परमप्रीता सिध्दिं प्राप्येव मन्थरा ।
Mantharā, sa confidente, avide de voir s’accomplir le dessein de Kaikeyī, en entendant la résolution ferme de Kaikeyī, fut comblée d’une joie extrême, comme si le succès était déjà obtenu.
Verse 5
अथ सा रुषिता देवी सम्यक्कृत्वा विनिश्चयम् ॥५॥संविवेशाबला भूमौ निवेश्य भृकुटीं मुखे ।
Alors la reine, irritée, ayant arrêté pleinement sa résolution, s’étendit à même le sol, le visage marqué d’un froncement de sourcils.
Verse 6
ततश्चित्राणि माल्यानि दिव्यान्याभरणानि च ॥६॥अपविद्धानि कैकेय्या तानि भूमिं प्रपेदिरे ।
Ensuite, Kaikeyī rejeta ses guirlandes aux couleurs variées et ses parures divines ; elles tombèrent sur la terre.
Verse 7
तया तान्यपविद्धानि माल्यान्याभरणानि च ॥७॥अशोभयन्त वसुधां नक्षत्राणि यथा नभः ।
Ces guirlandes et ces ornements, rejetés par elle, n’en embellissaient pas moins la terre, comme les étoiles ornent le ciel.
Verse 8
क्रोधागारे निपतिता सा बभौ मलिनाम्बरा ॥८॥एकवेणीं दृढं बद्वा गतसत्त्वेव किन्नरी ।
Tombée dans la chambre de la colère, vêtue d’habits souillés, les cheveux fermement noués en une seule tresse, elle semblait une kinnarī privée de vie.
Verse 9
आज्ञाप्य च महाराजो राघवस्याभिषेचनम् ॥९॥उपस्थानमनुज्ञाप्य प्रविवेश निवेशनम् ।
Après avoir ordonné, ô grand roi, le sacre de Rāghava, puis avoir pris congé de ceux qui se tenaient là, il rentra dans son palais.
Verse 10
अद्य रामाभिषेको वै प्रसिद्ध इति जज्ञिवान् ॥१०॥प्रियार्हां प्रियमाख्यातुं विवेशान्तःपुरं वशी ।
Sachant que «l’on doit aujourd’hui procéder au sacre de Rāma» et que cela était déjà notoire, le roi, maître de lui, entra dans les appartements intérieurs afin d’annoncer la nouvelle réjouissante à celle qui méritait de l’entendre.
Verse 11
स कैकेय्या गृहं श्रेष्ठं प्रविवेश महायशाः ॥११॥पाण्डुराभ्रमिवाकाशं राहुयुक्तं निशाकरः ।
Le roi à la grande renommée entra dans la demeure splendide de Kaikeyī, tel la lune pénétrant un ciel voilé de nuées pâles, saisie par Rāhu, la puissance de l’éclipse.
Verses 12-16
शुकबर्हिणसङ्घुष्टं क्रौञ्चहंसरुतायुतम् ॥१२॥वादित्ररवसङ्घुष्टं कुब्जा वामनिकायुतम् ।लतागृहैश्चित्रगृहैश्चम्पकाशोकशोभितैः ॥१३॥दान्तराजतसौवर्णवेदिकाभि स्समायुतम् ।नित्यपुष्पफलैर्वृक्षैर्वापीभिश्चोपशोभितम् ॥१४॥दान्तरजतसौवर्णैस्संवृतं परमासनैः ।विविधैरन्नपानैश्च भक्ष्यैश्च विविधैरपि ॥१५॥उपपन्नं महार्हैश्च भूषितैस्त्रिदिवोपमम् ।तत्प्रविश्य महाराजस्स्वमन्तः पुरमृद्धिमत् ॥१६॥न ददर्श प्रियां राजा कैकेयीं शयनोत्तमे ।
Le grand roi entra dans les riches appartements intérieurs de Kaikeyī, vibrants des cris des perroquets et des paons, remplis des voix des krauñca et des cygnes, et retentissants de musique ; servis par des bossus et des nains ; ornés de berceaux de lianes et de salles peintes, embellis par les campaka et les aśoka. On y voyait des estrades incrustées d’ivoire, d’argent et d’or ; des bassins et des arbres portant fleurs et fruits en toute saison ; d’excellents sièges, des mets, des boissons et des douceurs variés ; le tout somptueusement paré, semblable au ciel. Pourtant, en entrant, le roi ne vit pas sa bien-aimée Kaikeyī sur le lit le plus précieux.
Verse 17
कामबलसंयुक्तो रत्यर्थं मनुजाधिपः ॥१७॥अपश्यन्दयितां भार्यां पप्रच्छ विषसाद च ।
Porté par l’élan du désir et cherchant la joie des sens, le seigneur des hommes, ne voyant pas son épouse bien-aimée, s’attrista et s’enquit d’elle.
Verse 18
न हि तस्य पुरा देवी तां वेलामत्यवर्तत ॥१८॥न च राजा गृहं शून्यं प्रविवेश कदाचन ।
Jamais auparavant la reine Kaikeyī n’avait dépassé l’heure où elle devait accueillir le roi ; et jamais le roi n’était entré dans ses appartements lorsqu’ils étaient vides.
Verse 19
ततो गृहगतो राजा कैकेयीं पर्यपृच्छत ॥१९॥यथा पूर्वमविज्ञाय स्वार्थलिप्सुमपण्डिताम् ।
Puis, parvenu à ses appartements, le roi s’enquit de Kaikeyī comme auparavant, ignorant que la reine, peu avisée, était désormais poussée par un dessein égoïste.
Verse 20
प्रतीहारी त्वथोवाच सन्त्रस्ता सुकृताञ्जलिः ॥२०॥देव देवी भृशं कृद्धा क्रोधागारमभिदृता ।
Alors la portière, effrayée, les paumes jointes, dit : «Ô roi, la reine, violemment courroucée, s’est précipitée dans la chambre de la colère».
Verse 21
प्रतीहार्या वचश्शृत्वा राजा परमदुर्मनाः ॥२१॥विषसाद पुनर्भूयो लुलितव्याकुलेन्द्रियः ॥
Entendant les paroles de la portière, le roi fut accablé d’un profond chagrin ; de nouveau, encore et encore, il s’abîma dans la douleur, les sens bouleversés et vacillants.
Verse 22
तत्र तां पतितां भूमौ शयानामतथोचिताम् ॥२२॥प्रतप्त इव दुःखेन सोऽपश्यज्जगतीपतिः ।
Là, le seigneur de la terre la vit étendue, tombée à même le sol—attitude indigne de son rang—et il se sentit comme brûlé par la douleur.
Verses 23-25
स वृद्धस्तरुणीं भार्यां प्राणेभ्योपि गरीयसीम् ॥२३॥अपापः पापसङ्कल्पां ददर्श धरणीतले ।लतामिव विनिष्कृत्तां पतितां देवतामिव ॥२४॥किन्नरीमिव निर्धूतां च्युतामप्सरसं यथा ।मायामिव परिभ्रष्टां हरिणीमिव संयताम् ॥२५॥
Poursuivant la même suite de comparaisons selon la numérotation de la Recension du Sud : elle semblait une kinnari abattue, une apsaras tombée du ciel, une illusion troublée et une biche liée—images qui intensifiaient la pitié du roi tout en voilant son dessein.
Verse 26
करेणुमिव दिग्धेन विद्धां मृगयुना वने ।महागज इवारण्ये स्नेहात्परिममर्श ताम् ॥२६॥
Tel un grand éléphant dans la forêt qui, avec tendresse, touche et apaise l’éléphante blessée par une flèche empoisonnée tirée par un chasseur, ainsi, par affection, il la caressa doucement.
Verse 27
परिमृश्य च पाणिभ्यामभिसन्त्रस्तचेतनः ।कामी कमलपत्राक्षीमुवाच वनितामिदम् ॥२७॥
L’esprit saisi d’effroi, mais poussé par le désir, il caressa doucement de ses deux mains son épouse aux yeux pareils aux pétales du lotus, et lui adressa ces paroles.
Verse 28
न तेऽहमभिजानामि क्रोधमात्मनि संश्रितम् ।देवि केनाभिशप्ताऽसि केन वाऽसि विमानिता ॥२८॥यदिदं मम दुःखाय शेषे कल्याणि पांसुषु ।
Je ne puis discerner, ô reine, si la colère a pris demeure en toi contre moi. Par qui as-tu été maudite, ou par qui as-tu été outragée, pour que—ô bienheureuse—tu sois étendue dans la poussière, à mon chagrin ?
Verse 29
भूमौ शेषे किमर्थं त्वं मयि कल्याणचेतसि ॥२९॥भूतोपहतचित्तेव मम चित्तप्रमाथिनी ।
Pourquoi es-tu étendue à même le sol, alors que mon esprit t’est favorable, ô toi dont la pensée est de bon augure—comme si ton mental était saisi par des esprits—tourmentant mon cœur ?
Verse 30
सन्ति मे कुशला वैद्यास्त्वभितुष्टाश्च सर्वशः ॥३०॥सुखितां त्वां करिष्यन्ति व्याधिमाचक्ष्व भामिनी ।
J’ai des médecins habiles, dignes de confiance en tout ; ils te rendront au bien-être. Dis-moi, ô dame bien-aimée, quel mal te tourmente.
Verse 31
कस्य वा ते प्रियं कार्यं केन वा विप्रियं कृतम् ॥३१॥कः प्रियं लभतामद्य को वा सुमहदप्रियम् ।
À qui veux-tu accorder ta faveur, ou qui t’a fait offense ? Qui recevra aujourd’hui ta bienveillance, et qui subira un très grand courroux ?
Verses 32-33
मा रोदीर्मा च कार्षीस्त्वं देवि संपरिशोषणम् ॥३२॥अवध्यो वध्यतां को वा को वा वध्यो विमुच्यताम् ।दरिद्रः को भवत्वाढ्यो द्रव्यवान्वाऽप्यकिञ्चनः ॥३३॥
Ne pleure pas, ô reine, et ne consume pas ton corps. Qui ne doit pas être mis à mort—qu’il le soit ; et qui mérite la mort—qu’il soit relâché. Que le pauvre devienne riche, et que le riche devienne dénué de biens.
Verse 34
अहं चैव मदीयाश्च सर्वे तव वशानुगाः ।न ते किञ्चिदभिप्रायं व्याहन्तुमहमुत्सहे ॥३४॥
Moi, et tous les miens, nous sommes soumis à ta volonté ; je n’oserais même pas contrarier la moindre part de ton dessein.
Verse 35
आत्मनो जीवितेनापि ब्रूहि यन्मनसेच्छसि ।बलमात्मनि जानन्ती न मां शङ्कितुमर्हसि ॥३५॥करिष्यामि तव प्रीतिं सुकृतेनापि ते शपे ।
Dis ce que ton cœur désire, fût-ce au prix de ma propre vie. Toi qui connais ma force, il ne te sied pas de douter de moi. J’accomplirai ce qui te réjouit ; je te le jure même sur le mérite de mes bonnes actions.
Verses 36-37
यावदावर्तते चक्रं तावती मे वसुन्धरा ॥३६॥प्राचीनास्सिन्धुसौवीरा स्सौराष्ट्रा दक्षिणापथाः ।वङ्गाङ्गमगधाः मत्स्याः समृद्धा काशिकोसलाः ॥३७॥
Jusqu’où va la course de la roue du char, jusque-là va mon royaume : il embrasse les terres de l’Orient, Sindhu–Sauvīra, Saurāṣṭra, les régions du Sud, et les pays prospères de Vaṅga, Aṅga, Magadha, Matsya et Kāśi–Kosala.
Verse 38
तत्र जातं बहु द्रव्यं धनधान्यमजाविकम् ।ततो वृणीष्व कैकेयि यद्यत्त्वं मनसेच्छसि ॥३८॥
Là naissent en abondance les richesses : trésors, grains, et troupeaux de chèvres et de brebis. Aussi, ô Kaikeyī, choisis-en ce que ton cœur désire.
Verse 39
किमायासेन ते भीरु उत्तिष्ठोत्तिष्ठ शोभने ।तत्त्वं मे ब्रूहि कैकेयि यतस्ते भयमागतम् ॥३९॥तत्ते व्यपनयिष्यामि नीहारमिव रश्मिवान् ।
Pourquoi tant d’effort, ô timide ? Lève-toi, lève-toi, belle Kaikeyī. Dis-moi en vérité quelle crainte t’a saisie ; je l’écarterai, comme le soleil rayonnant dissipe la brume du matin.
Verse 40
तथोक्ता सा समाश्वस्ता वक्तुकामा तदप्रियम् ॥४०॥परिपीडयितुं भूयो भर्तारमुपचक्रमे ।
Ainsi interpellée, elle se sentit rassurée ; mais, désireuse d’énoncer cette demande déplaisante, elle entreprit de tourmenter davantage son époux.
The pivotal action is Kaikeyī’s deliberate adoption of the krōdhāgāra protest—discarding royal adornments and refusing normal conjugal reception—to compel the king’s compliance. Ethically, it frames a coercive negotiation that exploits Daśaratha’s affection and vow-bound kingship, preparing the ground for demands that will conflict with public duty and familial justice.
The chapter illustrates how unchecked desire and manipulative counsel can subvert discernment in governance. Daśaratha’s escalating offers—medicine, punishment, reward, even life—show the vulnerability of power when guided by attachment rather than clear dharmic deliberation, warning that authority without self-mastery becomes easy to steer.
Culturally, the sarga highlights the Ayodhyā antaḥpura and the krōdhāgāra as courtly institutions, along with the coronation (abhiṣeka) apparatus implied by readiness, music, attendants, and luxury provisioning. The palace inventory (gardens, champaka-aśoka, pools, galleries, precious furnishings) functions as a ‘digital map’ of elite ritual space contrasted against the queen’s floor-bound protest.
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