Adhyaya 97
Bhumi KhandaAdhyaya 97114 Verses

Adhyaya 97

Annadāna and the Obstruction of Viṣṇu-Darśana; Vāmadeva’s Teaching and the Vāsudeva Stotra Prelude

Le roi Subāhu, bien qu’ardent dévot de Viṣṇu et parvenu jusqu’au séjour du Seigneur, est saisi par la faim et la soif et ne reçoit pas le darśana de Viṣṇu. Le récit se tourne alors vers l’enseignement de Vāmadeva : la dévotion faite de rites et de louanges demeure incomplète sans l’annadāna et les dons associés—nourriture et offrandes aux brāhmaṇas, aux hôtes, aux ancêtres et aux dieux—consacrés à Viṣṇu. Vāmadeva développe la loi de causalité karmique par la métaphore du « champ » (brāhmaṇa-kṣetra) : on récolte ce que l’on sème. Pour avoir négligé les dons de nourriture et des observances telles que la discipline d’Ekādaśī, Subāhu doit subir le fruit de ses actes, jusqu’au motif saisissant où il en vient à manger sa propre chair. Prajñā et Śraddhā, personnifiées, rient et dévoilent l’avidité et l’illusion comme racines de l’égarement. Le chapitre s’achève en indiquant le remède par l’instruction et la pratique justes, surtout par le grand hymne à Vāsudeva, qui détruit les fautes graves et mène à la délivrance.

Shlokas

Verse 1

सप्तनवतितमोऽध्यायः । कुंजल उवाच । एवमाकर्ण्य तां राजा मुनिना भाषितां तदा । धर्माधर्मगतिं सर्वां तं मुनिं समभाषत

Kuñjala dit : Ayant alors entendu tout ce que le sage avait prononcé, le roi s’adressa à ce muni au sujet de toute la voie et des fruits du dharma et de l’adharma.

Verse 2

सुबाहुरुवाच । सोहं धर्मं करिष्यामि सोहं पुण्यं द्विजोत्तम । वासुदेवं जगद्योनिं यजिष्ये नितरां मुने

Subāhu dit : «Je pratiquerai le dharma ; j’accomplirai des actes méritoires, ô meilleur des deux-fois-nés. J’adorerai Vāsudeva, source du monde, ô muni, avec la plus grande dévotion».

Verse 3

होमेन तु जपेनैव पूजयेन्मधुसूदनम् । यष्ट्वा यज्ञं तपस्तप्त्वा विष्णुलोकं स भूपतिः

Par les oblations dans le feu sacré et, certes, par la seule récitation des mantras, il convient d’adorer Madhusūdana (Viṣṇu). Ayant accompli le yajña et pratiqué les austérités, ce roi atteint le monde de Viṣṇu.

Verse 4

पूजितः सर्वकामैश्च प्राप्तवान्सत्वरं मुदा । गते तस्मिन्महालोके देवदेवं न पश्यति

Ayant été adoré, il obtint promptement, dans la joie, tous les buts désirés. Mais lorsqu’il partit vers ce grand monde, il ne contemple plus le Dieu des dieux.

Verse 5

क्षुधा जाता महातीव्रा तृष्णा चाति प्रवर्तते । तयोश्चापि महाप्राज्ञ जीवपीडाकरा बहु

Une faim très violente est survenue, et la soif aussi se fait pressante. Toutes deux, ô grand sage, tourmentent grandement les êtres vivants.

Verse 6

राजापि प्रियया सार्द्धं क्षुधातृष्णाप्रपीडितः । न पश्यति हृषीकेशं दुःखेन महतान्वितः

Même un roi, fût-il accompagné de sa bien-aimée, lorsqu’il est tourmenté par la faim et la soif, ne perçoit pas Hṛṣīkeśa (Viṣṇu), accablé d’une grande souffrance.

Verse 7

सूत उवाच । एवं स दुःखितो राजा प्रियया सह सत्तम । आकुल व्याकुलो जातः पीडितः क्षुधया भृशम्

Sūta dit : Ainsi ce roi accablé de peine, avec sa bien-aimée épouse, ô le meilleur, devint agité et troublé, cruellement tourmenté par la faim.

Verse 8

इतश्चेतश्च वेगैश्च धावते वसुधाधिपः । सर्वाभरणशोभांगो वस्त्रचंदनभूषितः

Le seigneur de la terre courut avec vitesse çà et là ; ses membres, éclatants de tous les ornements, étaient parés de vêtements et d’onguent de santal.

Verse 9

पुष्पमालाप्रशोभांगो हारकुंडलकंकणैः । रत्नदीप्तिप्रशोभांगः प्रययौ स महीपतिः

Paré de guirlandes de fleurs, orné de colliers, de boucles d’oreilles et de bracelets—son corps rayonnait de l’éclat des joyaux—ce roi se mit alors en route.

Verse 10

एवं दुःखसमाचारः स्तूयमानश्च पाठकैः । दुःखशोकसमाविष्टः स्वप्रियां वाक्यमब्रवीत्

Ainsi, bien qu’il fût loué par les récitateurs, lui—envahi de peine et de chagrin à cause des nouvelles douloureuses—adressa ces paroles à sa bien-aimée.

Verse 11

विष्णुलोकमहं प्राप्तस्त्वया सह सुशोभने । ऋषिभिः स्तूयमानोपि विमानेनापि भामिनि

Ô belle, avec toi j’ai atteint le séjour de Viṣṇu ; même loué par les ṛṣis et porté dans un vimāna céleste, ô dame rayonnante.

Verse 12

कर्मणा केन मे चेयं क्षुधातीव प्रवर्द्धते । विष्णुलोकं च संप्राप्य न दृष्टो मधुसूदनः

Par quel acte de ma part cette affliction a-t-elle grandi en moi comme la faim ? Même parvenu au séjour de Viṣṇu, je n’ai pas vu Madhusūdana.

Verse 13

तत्किं हि कारणं भद्रे न भुनज्मि महत्फलम् । कर्मणाथ निजेनापि एतद्दुःखं प्रवर्त्तते

Quelle est donc, ô bien-aimée, la cause pour laquelle je ne jouis pas d’un grand fruit ? Même par mes propres actes, cette douleur semble naître et se prolonger.

Verse 14

सैवं श्रुत्वा च तद्वाक्यं राजानमिदमब्रवीत्

Ayant ainsi entendu ces paroles, il dit ceci au roi.

Verse 15

भार्योवाच । सत्यमुक्तं त्वया राजन्नास्ति धर्मस्य वै फलम् । वेदशास्त्रपुराणेषु ये पठंति च ब्राह्मणाः

L’épouse dit : «Ce que tu as dit est vrai, ô Roi : il n’y a certes pas de fruit du dharma pour ces brāhmaṇas qui ne font que réciter les Veda, les śāstra et les Purāṇa».

Verse 16

दुःखशोकौ विधूयेह सर्वदोषैः प्रमुच्यते । नामोच्चारेण देवस्य विष्णोश्चैव सुचक्रिणः

Ici même, on secoue peine et chagrin, et l’on est délivré de toute faute, par la seule invocation du Nom du Seigneur Viṣṇu, porteur du disque de bon augure.

Verse 17

पुण्यात्मानो महाभागा ध्यायमाना जनार्दनम् । त्वयैवाराधितो देवः शंखचक्रगदाधरः

Ô âmes méritantes et grandement fortunées, méditant sur Janārdana : c’est par vous seuls que le Deva a été adoré, Lui qui porte la conque, le disque et la massue.

Verse 18

अन्नादिदानं विप्रेभ्यो न प्रदत्तं द्विजोदितम् । फलं तस्य प्रजानामि न दृष्टो मधुसूदनः

Si l’on n’offre pas nourriture et dons semblables aux brāhmanes, comme l’ordonnent les deux-fois-nés, j’en connais le fruit : Madhusūdana (Viṣṇu) ne se laisse pas voir à un tel homme.

Verse 19

क्षुधा मे बाधते राजंस्तृष्णा चैव प्रशोषयेत् । कुंजल उवाच । एवमुक्तस्तु प्रियया राजा चिंताकुलेंद्रियः

«La faim me tourmente, ô roi, et la soif, vraiment, me dessèche.» Ainsi parla Kuñjala. Interpellé par sa bien-aimée, le roi, les sens accablés d’inquiétude, fut saisi d’un grand trouble.

Verse 20

ततो दृष्ट्वा महापुण्यमाश्रमं श्रमनाशनम् । दिव्यवृक्षसमाकीर्णं तडागैरुपशोभितम्

Puis, voyant cet āśrama d’un mérite suprême, qui dissipe la fatigue, rempli d’arbres célestes et embelli de bassins, ils avancèrent encore.

Verse 21

वापीकुंडतडागैश्च पुण्यतोयप्रपूरितैः । हंसकारंडवाकीर्णं कह्लारैरुपशोभितम्

Des eaux sacrées emplissaient puits, bassins et étangs ; des cygnes et des canards kāraṇḍava y foisonnaient, et des kahlāra, nénuphars en fleurs, en rehaussaient l’éclat.

Verse 22

आश्रमः शोभते पुत्र मुनिभिस्तत्त्ववेदिभिः । दिव्यवृक्षसमाकीर्णं मृगव्रातैश्च शोभितम्

«Mon fils, cet āśrama resplendit de munis qui connaissent la vérité ; il est rempli d’arbres célestes et encore embelli par des hardes de cerfs.»

Verse 23

नानापुष्पसमाकीर्णं हृद्यगंधसमाकुलम् । द्विजसिद्धैः समाकीर्णमृषिशिष्यैः समाकुलम्

Il était jonché de fleurs de toutes sortes et embaumé d’un parfum délicieux ; rempli de brāhmaṇas accomplis, et foisonnant de ṛṣi et de leurs disciples.

Verse 24

योगियोगेंद्र संघुष्टं देववृंदैरलंकृतम् । कदलीवनसंबाधैः सुफलैः परिशोभितम्

Il retentissait des acclamations des yogin et du plus éminent des yogin, orné par des troupes de devas ; splendide, serré de bosquets de bananiers et riche de fruits exquis.

Verse 25

नानावृक्षसमाकीर्णं सर्वकामसमन्वितम् । श्रीखंडैश्चारुगंधैश्च सुफलैः शोभितं सदा

Il est rempli d’arbres de toutes sortes, pourvu de tout bien désirable ; toujours embelli de santal au parfum suave et d’une croissance féconde aux fruits exquis.

Verse 26

एवं पुण्यं समाकीर्णं ब्रह्मलक्ष्मसमायुतम् । स सुबाहुस्ततो राजा तया सुप्रियया सह

Ainsi, rempli de mérite et comblé des bénédictions de Brahmā et de Lakṣmī, le roi Subāhu poursuivit alors, accompagné de sa bien-aimée reine.

Verse 27

प्रविवेश महापुण्यं तद्वनं सर्वकामदम् । भासमानो दिशः सर्वा यत्रास्ते सूर्यसंनिभः

Il entra dans cette forêt d’un mérite suprême, dispensatrice de tous les désirs, où demeure un être, resplendissant tel le soleil, illuminant toutes les directions.

Verse 28

राजमानो महादीप्त्या परया सूर्यसंनिभः । योगासनसमारूढो योगपट्टेन संवृतः

Rayonnant d’une suprême et grande splendeur, semblable au soleil, il était assis en posture de yoga, maintenu par la sangle yogique.

Verse 29

वामदेवऋषिश्रेष्ठो वैष्णवानां वरस्तथा । ध्यायमानो हृषीकेशं भुक्तिमुक्तिप्रदायकम्

Vāmadeva, le plus éminent des ṛṣis et le meilleur des vaiṣṇavas, méditait sur Hṛṣīkeśa, le Seigneur qui accorde bhukti et mokṣa.

Verse 30

वामदेवं महात्मानं तं दृष्ट्वा मुनिसत्तमम् । त्वरं गत्वा प्रणम्यैव स राजा प्रियया सह

Voyant Vāmadeva, le grand d’âme, le meilleur des munis, le roi s’avança en hâte et, avec sa reine bien-aimée, se prosterna avec révérence.

Verse 31

वामदेवस्ततो दृष्ट्वा प्रणतं राजसत्तमम् । आशीर्भिरभिनंद्यैव राजानं प्रिययान्वितम्

Alors Vāmadeva, voyant le meilleur des rois prosterné, le salua et le bénit, lui qui était accompagné de sa bien-aimée.

Verse 32

उपवेश्यासने पुण्ये सुबाहुं राजसत्तमम् । आसनादि ततः पाद्यैरर्घपूजादिभिस्तथा

Après avoir fait asseoir Subāhu, le meilleur des rois, sur un siège propice et sacré, il l’honora selon l’usage par les offrandes : siège, eau pour les pieds, arghya, culte et autres.

Verse 33

मुनिना पूजितो भूपः प्रियया सह चागतः । अथ पप्रच्छ राजानं महाभागवतोत्तमम्

Honoré par le sage, le roi arriva avec sa reine bien-aimée. Puis il interrogea ce roi, éminent et très bienheureux dévot du Seigneur.

Verse 34

वामदेव उवाच । त्वामहं विष्णुधर्मज्ञं विष्णुभक्तं नरोत्तमम् । जाने ज्ञानेन राजेंद्र दिव्येन चोलभूमिपम्

Vāmadeva dit : «Ô meilleur des hommes—ô seigneur des rois, souverain du pays des Cola—je te connais, par une connaissance divine, comme celui qui comprend les devoirs enseignés par Viṣṇu et qui est dévot de Viṣṇu.»

Verse 35

निरामयश्चागतोसि तार्क्ष्यया भार्यया सह । राजोवाच । निरामयश्चागतोऽस्मि प्राप्तो विष्णोः परं पदम्

«Tu es revenu sans mal, avec Tārkṣyā, ton épouse.» Le roi répondit : «Moi aussi je suis revenu sans mal ; j’ai atteint la demeure suprême de Viṣṇu.»

Verse 36

मया हि परया भक्त्या देवदेवो जनार्दनः । आराधितो जगन्नाथो भक्तिप्रीतः सुरेश्वरम्

Car moi, avec une dévotion suprême, j’ai adoré Janārdana—Dieu des dieux, Seigneur de l’univers; et ce Seigneur, réjoui par la bhakti, se montra favorable même envers le Seigneur des dieux.

Verse 37

कस्मात्पश्याम्यहं तात न देवं कमलापतिम् । क्षुधा मे बाधते तात तृष्णातीव सुदारुणा

Pourquoi, cher père, ne vois-je pas le Seigneur, l’époux divin de Kamalā (Lakṣmī) ? La faim me tourmente, père, et une soif très terrible aussi.

Verse 38

ताभ्यां शांतिं न गच्छाव सुखं विंदाव नैव च । एतन्मेकारणं दुःखं संजातं मुनिसत्तम

À cause de ces deux-là, nous n’atteignons ni la paix ni la joie. Cela seul est la cause de la peine née en moi, ô le plus excellent des sages.

Verse 39

तन्मे त्वं कारणं ब्रूहि प्रसादात्सुमुखो भव । वामदेव उवाच । त्वं तु भक्तोसि राजेंद्र श्रीकृष्णस्य सदैव हि

«Dis-moi la cause de cela ; par ta grâce, sois favorable». Vāmadeva dit : «Ô meilleur des rois, tu es en vérité toujours un dévot de Śrī Kṛṣṇa».

Verse 40

आराधितस्त्वया भक्त्या परया मधुसूदनः । भक्त्योपचारैः स्नानाद्यैर्गंधपुष्पादिभिस्तथा

Tu as adoré Madhusūdana d’une dévotion suprême : par des offrandes de bhakti telles que les rites de bain et autres, ainsi que par des parfums, des fleurs et d’autres hommages.

Verse 41

न पूजितोऽथ नैवेद्यैः फलैश्च जगतांपतिः । दशमीं प्राप्य राजेंद्र त्वयैव च सदा कृतम्

Ô roi des rois, le Seigneur des mondes n’a pas été (autrement) honoré par des offrandes de mets et de fruits ; c’est toi seul qui accomplis toujours ce culte à l’arrivée du dixième jour lunaire, Daśamī.

Verse 42

एकभक्तं न दत्तं तु ब्राह्मणाय सुभोजनम् । एकादशीं तु संप्राप्य न कृतं भोजनं त्वया

Tu n’as pas offert à un brāhmaṇa un bon repas selon le vœu d’un seul repas ; et lorsque vint Ekādaśī, tu n’as pas observé l’abstinence, car tu n’as pas cessé de manger.

Verse 43

विष्णुमुद्दिश्य विप्राय न दत्तं भोजनं त्वया । अन्नं चामृतरूपेण पृथिव्यां संस्थितं सदा

Tu n’as pas offert de nourriture à un brāhmane en la dédiant à Viṣṇu. Pourtant, la nourriture—demeurant à jamais sur la terre—se tient établie comme amṛta dans sa nature véritable.

Verse 44

अन्नदानं विशेषेण कदा दत्तं न हि त्वया । ओषध्यश्च महाराज नानाभेदास्तु ताः शृणु

Jamais, en particulier, tu n’as fait le don de nourriture. Et quant aux herbes médicinales, ô grand roi, écoute leurs innombrables variétés.

Verse 45

कटु तिक्त कषायाश्च मधुराम्लाश्च क्षारकाः । हिंग्वाद्योपस्कराः सर्वे नानारूपाश्च भूपते

Le piquant, l’amer et l’astringent, ainsi que le doux et l’acide, et les sels alcalins—avec tous les assaisonnements à commencer par le hiṅgu—existent en maintes formes, ô roi.

Verse 46

अमृताज्जज्ञिरे सर्वा ओषध्यः पुष्टिहेतवः । अन्नमेव सुसंस्कृत्य औषधव्यंजनान्वितम्

De l’amṛta naquirent toutes les herbes médicinales, causes de la nutrition. Aussi faut-il apprêter la nourriture avec soin, en l’unissant à des herbes guérisseuses et à des assaisonnements convenables.

Verse 47

देवेभ्यो विष्णुरूपेभ्य इति संकल्प्य दीयते । पितृभ्यो विष्णुरूपेभ्यो हस्ते च ब्राह्मणस्य हि

Après avoir formé la résolution : « Ceci est offert aux devas qui sont sous la forme de Viṣṇu », on doit donner l’offrande. De même : « aux ancêtres qui sont sous la forme de Viṣṇu », car elle est, en vérité, placée dans la main du brāhmane.

Verse 48

अतिथिभ्यस्ततो दत्वा परिजनं प्रभोजयेत् । स्वयं तु भुंजते पश्चात्तदन्नममृतोपमम्

Après avoir d’abord donné aux hôtes, qu’on nourrisse ensuite les siens; ce n’est qu’après qu’on mangera soi-même : une telle nourriture est dite pareille au nectar.

Verse 49

प्रेत्य दुःखं न चैवास्ति तस्य सौख्यं तु भूपते । ब्राह्मणाः पितरो देवाः क्षत्ररूपाश्च भूपते

Après la mort, il n’y a pour lui aucune souffrance; au contraire, ô roi, il y a bonheur. Les brāhmaṇas, les pitṛs (ancêtres) et les dieux—apparaissant sous la forme de kṣatriyas—lui accordent cette grâce, ô roi.

Verse 50

यथा हि कर्षकः कश्चित्सुकृषिं कुरुते सदा । तद्वन्मर्त्यः कृषिं कुर्यात्क्षेत्रे विप्रास्यके नृप

De même qu’un cultivateur pratique sans cesse une bonne culture, de même, ô roi, le mortel doit ‘cultiver’ les mérites dans le champ appartenant à un brāhmaṇa.

Verse 51

स्वभावलांगलेनापि श्रद्धा शस्त्रेण भेदयेत् । वृषभौ तु मतौ नित्यं बुद्धिश्चैव तपस्तथा

Même avec la charrue de sa propre nature, qu’on tranche les obstacles avec l’arme de la foi. La juste conviction est à jamais le bœuf qui tire l’œuvre, et de même le discernement et l’austérité.

Verse 52

सत्यज्ञानानुभावीशः शुद्धात्मा तु प्रतोदकः । विप्रनाम्नि महाक्षेत्रे नमस्कारैर्विसर्जयेत्

Le Seigneur, puissant par la vraie connaissance et pur en son essence, est en vérité le Pratodaka sacré. Dans le grand champ saint nommé Vipranāma, qu’on le congédie par des salutations révérencieuses.

Verse 53

स्फोटयेत्कल्मषं नित्यं कृषिको हि यथा नृप । क्षेत्रस्य उद्यमे युक्तो विष्णुकामः प्रसादयेत्

Ô roi, de même que le cultivateur chasse sans cesse les souillures de son champ, ainsi le dévot de Viṣṇu, engagé dans l’effort de cultiver le kṣetra sacré, doit toujours écarter le péché et ainsi Le satisfaire.

Verse 54

तद्वद्वाक्यैः शुभैः पुण्यैर्विप्रांश्चापि प्रसादयेत् । पर्वतीर्थाप्तिकालश्च घनरूपोभिवर्षणे

De même, par des paroles propices et méritoires, qu’on obtienne aussi la faveur des brāhmaṇas. Et lorsque vient le temps d’atteindre le tīrtha de la montagne, la pluie tombe dru, telle un nuage devenu eau.

Verse 55

वप्तुकामो भवेत्क्षेत्री ततः क्षेत्रे प्रवापयेत् । तद्वद्भूपप्रसन्नाय विप्राय परिदीयते

Si le cultivateur veut semer, qu’il prépare d’abord le champ, puis qu’il y répande la semence. De même, le don doit être offert au brāhmaṇa bien disposé, favorable au roi.

Verse 56

क्षेत्रस्य उप्तबीजस्य यथा क्षेत्री प्रभुंजति । फलमेव महाराज तथा दाता भुनक्ति च

De même que le maître du champ jouit du fruit de la semence qui y fut semée, ainsi, ô grand roi, le donateur jouit du fruit de son offrande.

Verse 57

प्रेत्य चात्रैव नित्यं च तृप्तो भवति नान्यथा । ब्राह्मणाः पितरो देवाः क्षेत्ररूपा न संशयः

Après la mort—et aussi ici, en cette vie même—on devient pleinement comblé, et non autrement. Les brāhmaṇas, les Pitṛ (ancêtres) et les Devas sont, sans doute, présents sous la forme du kṣetra sacré.

Verse 58

मानवानां महाराज वापिताः प्रददंति च । फलमेवं न संदेहो यादृशं तादृशं ध्रुवम्

Ô grand roi, les réservoirs d’eau—étangs et bassins—que les hommes font édifier accordent eux aussi un fruit. Il n’y a nul doute : le fruit répond sûrement à l’acte ; tel est le geste, tel est le résultat.

Verse 59

कटुकाद्धि न जायेत राजन्मधुर एव च । तद्वच्च मधुराख्याच्च न जायेत्कटुकः पुनः

De ce qui est âcre, ô roi, ne naît que l’âcreté, non la douceur. De même, de ce qu’on nomme « doux » ne renaît pas l’âpreté.

Verse 60

यादृशं वपते बीजं तादृशं फलमश्नुते । न वापयति यः क्षेत्रं न स भुंजति तत्फलम्

Tel est le grain que l’on sème, tel est le fruit que l’on mange. Celui qui ne sème pas dans le champ ne goûte pas à sa moisson.

Verse 61

तद्वद्विप्राश्च देवाश्च पितरः क्षेत्ररूपिणः । दर्शयंति फलं राजन्दत्तस्यापि न संशयः

De même, ô roi, les brāhmanes, les devas et les ancêtres—présents sous la forme même du champ sacré—révèlent le fruit du don ; il n’y a là aucun doute.

Verse 62

यादृशं हि कृतं कर्म त्वयैव च शुभाशुभम् । तादृशं भुंक्ष्व वै राजन्नन्यथा तन्न जायते

Car toute action, bonne ou mauvaise, que tu as accomplie toi-même, ô roi, tu en goûteras le fruit correspondant ; il n’en va pas autrement.

Verse 63

न पुरा देवविप्रेभ्यः पितृभ्यश्च कदाचन । मिष्टान्नपानमेवापि दत्तं सुमनसा तदा

Autrefois, jamais il n’offrit aux dieux, ni aux brahmanes, ni aux ancêtres; pas même des mets et des boissons sucrés, d’un cœur libre et joyeux.

Verse 64

सुभोज्यैर्भोजनैर्मृष्टैर्मधुरैश्चोष्यपेयकैः । सुभक्ष्यैरात्मना भुक्तं कस्मै दत्तं न च त्वया

Toi-même tu as mangé des mets excellents—délices, douceurs et boissons—avec des bouchées choisies; mais à qui as-tu donné quoi que ce soit ? En vérité, tu n’as rien donné.

Verse 65

स्वशरीरं त्वया पुष्टमन्नैरमृतसन्निभैः । यस्मात्कृतं महाराज तस्मात्क्षुधा प्रवर्तते

Ton propre corps a été fortifié par des aliments pareils au nectar; ainsi, ô grand roi, la faim se lève, car de ce soutien le corps fut formé et soutenu.

Verse 66

कर्मैव कारणं राजन्नराणां सुखदुःखयोः । जन्ममृत्य्वोर्महाभाग भुंक्ष्व तत्कर्मणः फलम्

Ô roi, le karma seul est la cause du bonheur et de la souffrance des hommes. Ô bienheureux, dans la naissance et dans la mort, tu dois goûter le fruit de ce même karma.

Verse 67

पूर्वेपि च महात्मानो दिवं प्राप्ताः स्वकर्मणा । पुनः प्रयाता भूर्लोकं कर्मणः क्षयकालतः

Même jadis, de grandes âmes atteignirent le ciel par leurs propres actes; mais lorsque le mérite de ces actes fut épuisé, elles revinrent encore au monde de la terre.

Verse 68

नलो भगीरथश्चैव विश्वामित्रो युधिष्ठिरः । कर्मणैव हि संप्राप्ताः स्वर्गं राजन्स्वकालतः

Nala, Bhagiratha, Viśvāmitra, et Yudhiṣṭhira aussi—par leurs actes seuls ils atteignirent le ciel, ô Roi, chacun au temps qui lui était assigné.

Verse 69

दिष्टं हि प्राक्तनं कर्म तेन दुःखं सुखं लभेत् । तदुल्लंघयितुं राजन्कः समर्थोपि हीश्वरः

En vérité, c’est le destin—le karma d’autrefois—par lequel on obtient peine ou bonheur. Ô Roi, qui, fût-il puissant, peut réellement franchir cette loi établie ?

Verse 70

अथ तस्मान्नृपश्रेष्ठ स्वर्गतस्यापि तेऽभवत् । क्षुत्तृष्णासंभवो वेगस्ततो दुष्टं हि कर्म ते

Alors, ô meilleur des rois, bien que tu eusses atteint le ciel, s’éleva en toi un élan né de la faim et de la soif ; ainsi ta conduite devint mauvaise.

Verse 71

यदि ते क्षुत्प्रतीकारो ह्यभीष्टो नृपसत्तम । तद्गत्वा भुंक्ष्व कायं स्वमानंदारण्यसंस्थितम्

Ô meilleur des rois, si tu veux vraiment apaiser ta faim, va là-bas et nourris-toi de ton propre corps demeuré en Ānandāraṇya, la Forêt de la Béatitude.

Verse 72

तव चेयं महाराज्ञी क्षुत्क्षामातीव दृश्यते । सुबाहुरुवाच । कियत्कालमिदं कर्म कर्तव्यं प्रियया सह

Et cette reine qui est tienne, ô grand roi, paraît extrêmement amaigrie par la faim. Subāhu dit : «Combien de temps faut-il accomplir cet acte avec ma bien-aimée ?»

Verse 73

तन्मे ब्रूहि महाभागानुग्रहो दृश्यते कदा । कस्य दानेन किं पुण्यं द्रव्यस्य मुनिसत्तम

Dis-moi donc, ô très fortuné : quand la faveur divine se rend-elle manifeste ? Et par le don de quelle sorte de richesse naît quel mérite, ô le meilleur des sages ?

Verse 74

तत्प्रब्रूहि महाप्राज्ञ यदि तुष्टोसि सांप्रतम् । वामदेव उवाच । अन्नदानान्महासौख्यमुदकस्य महामते

Explique-le, ô très sage, si tu es satisfait en ce moment. Vāmadeva dit : «Du don de nourriture naît une grande félicité ; et de même du don d’eau, ô noble d’esprit».

Verse 75

भुंजंति मर्त्याः स्वर्गं वै पीड्यंते नैव पातकैः । यदा दानं न दत्तं तु भवेदपि हि मानवैः

Les mortels, en vérité, jouissent du ciel et ne sont point tourmentés par les fautes lorsque l’aumône a été donnée par les hommes ; mais lorsque les humains ne donnent pas le dāna, alors ils sont tourmentés.

Verse 76

मृत्युकालेपि संप्राप्ते दानं सर्वे ददंति च । आदावेव प्रदातव्यमन्नं चोदकसंयुतम्

Même lorsque l’heure de la mort est venue, tous font l’aumône. Mais la nourriture, accompagnée d’eau, doit être donnée d’avance, dès le commencement, en temps opportun.

Verse 77

सुच्छत्रोपानहौ दद्याज्जलपात्रं सुशोभनम् । भूमिं सुकांचनं धेनुमष्टौ दानानि योऽर्पयेत्

Qu’on offre un bel ombrelle et des sandales, ainsi qu’un vase d’eau splendide ; puis de la terre, de l’or pur et une vache : quiconque les présente accomplit les huit dons prescrits.

Verse 78

स्वर्गे न जायते तस्य क्षुधातृष्णादिसंभवः । क्षुधा न बाधते राजन्नन्नदानात्स तृप्तिमान्

Au ciel, la faim, la soif et autres maux semblables ne naissent pas pour lui. Ô roi, la faim ne l’atteint point, car par le don de nourriture il devient pleinement comblé.

Verse 79

तृष्णा तीव्रा नहि स्याद्वै तृप्तो भवति सर्वदा । पादुकायाः प्रदानेन च्छत्रदानेन भूपते

Ô roi, par le don de sandales et par le don d’un parasol, l’ardente convoitise ne s’élève pas; l’on demeure content en tout temps.

Verse 80

छायामाप्नोति दाता वै वाहनं च नृपोत्तम । उपानहप्रदानेन अन्यदेवं वदाम्यहम्

Ô le meilleur des rois, le donateur obtient assurément l’ombre et aussi un véhicule. À présent, je dirai un autre fruit issu du don de chaussures.

Verse 81

भूमिदानान्महाभाग सर्वकामानवाप्नुयात् । गोदानेन महाराज रसैः पुष्टो भवेत्सदा

Ô bienheureux, par le don de terre, l’homme obtient tous les buts désirés. Et, ô grand roi, par le don d’une vache, il demeure toujours nourri et fortifié par les essences vitales.

Verse 82

सर्वान्भोगान्प्रभुंजानः स्वर्गलोके वसेन्नरः । तृप्तो भवति वै दाता गोदानेन न संशयः

Jouissant de toutes les délices, l’homme demeure dans le monde céleste; en vérité, le donateur est pleinement rassasié par le don d’une vache, sans aucun doute.

Verse 83

नीरुजः सुखसंपन्नः संतुष्टस्तु धनान्वितः । कांचनेन सुवर्णस्तु जायते नात्र संशयः

Il devient exempt de maladie, comblé de bonheur, content et riche; et par (l’offrande ou l’usage du) kāñcana, on obtient l’or—il n’y a là aucun doute.

Verse 84

श्रीमांश्च रूपवांस्त्यागी रत्नभोक्ता भवेन्नरः । मृत्युकाले तु संप्राप्ते तिलदानं प्रयच्छति

L’homme devient prospère et beau, généreux d’âme et jouisseur de joyaux précieux; et lorsque vient l’heure de la mort, il offre le tiladāna, le don du sésame.

Verse 85

सर्वभोगपतिर्भूत्वा विष्णुलोकं प्रयाति सः । एवं दानविशेषेण प्राप्यते परमं सुखम्

Devenu le maître de toutes les jouissances, il atteint le monde de Viṣṇu. Ainsi, par cette excellence particulière du don, on obtient le bonheur suprême.

Verse 86

गोदानं भूमिदानं तु अन्नोदके च वै त्वया । जीवमानेन राजेंद्र न दत्तं ब्राह्मणाय वै

Ô roi, tant que tu vivais, tu n’as donné ni don de vaches, ni don de terre, ni dons de nourriture et d’eau à un brāhmaṇa.

Verse 87

मृत्युकालेपि नो दत्तं तस्मात्क्षुधा प्रवर्तते । एतत्ते कारणं प्रोक्तं जातं कर्मवशानुगम्

Parce que tu n’as rien donné, même à l’heure de la mort, la faim t’accable. Telle est la cause que je t’ai exposée, née selon la contrainte du karma passé.

Verse 88

यादृशं तु कृतं कर्म तादृशं परिभुज्यते । सुबाहुरुवाच । कथं क्षुधा प्रशांतिं मे प्रयाति मुनिसत्तम

Telle est l’action accomplie, tel est le fruit qu’il faut subir. Subāhu dit : «Ô le plus excellent des sages, comment ma faim trouvera-t-elle l’apaisement ?»

Verse 89

अनया शोषितः कायो ह्यतीव परिदूयते । क्षुधां प्रति द्विजश्रेष्ठ प्रायश्चित्तं वदस्व नौः

Par cette faim, notre corps s’est desséché et souffre cruellement. Ô le meilleur des brāhmaṇas, dis-nous l’expiation (prāyaścitta) à accomplir au sujet de la faim.

Verse 90

कर्मणश्चास्यघोरस्य यथा शांतिर्भवेन्मम । वामदेव उवाच । प्रायश्चित्तं न चैवास्ति ऋतेभोगान्नृपोत्तम

«Comment trouverai-je la paix au sujet de cet acte terrible ?» Vāmadeva dit : «Ô le meilleur des rois, il n’est point d’expiation, sinon subir ses conséquences.»

Verse 91

कर्मणोस्य फलं सर्वं भवान्स्वस्थः प्रभोक्ष्यति । यत्र ते पतितः कायः प्रियायाश्चैव भूपते

Ô roi, tu jouiras en sûreté de tout le fruit de cet acte, en ce lieu même où ton corps est tombé, ainsi que celui de ta bien-aimée, ô souverain.

Verse 92

युवाभ्यां हि प्रगंतव्यमितश्चैव न संशयः । उभाभ्यामपि भोक्तव्यं कायमक्षयमेव तत्

Vous deux devez certes partir d’ici, sans aucun doute. Et cet état impérissable doit être goûté par vous deux.

Verse 93

स्वंस्वं राजन्न संदेहस्त्वया वै प्रियया सह । राजोवाच । कियत्कालं प्रभोक्तव्यं मयैवं प्रियया सह

« Ô Roi, que chacun soit certain de sa propre résolution, surtout toi, avec ta bien-aimée. » Le Roi dit : « Combien de temps, ô Seigneur, dois-je jouir de cette vie de cette manière avec ma bien-aimée ? »

Verse 94

तदादिश महाभाग प्रमाणं तद्वचो मम । वामदेव उवाच । वासुदेव महास्तोत्रं महापातकनाशनम्

« Par conséquent, ô grand fortuné, instruis-moi s'il te plaît ; ta parole fait autorité pour moi. » Vāmadeva dit : « Le grand hymne à Vāsudeva est un destructeur des péchés les plus graves. »

Verse 95

यदा त्वं श्रोष्यसे पुण्यं तदा मोक्षं प्रयास्यसि । एतत्ते सर्वमाख्यातं गच्छ राजन्प्रभुंक्ष्वहि

Lorsque tu entendras cet enseignement sacré et méritoire, alors tu atteindras la libération. Tout cela t'a été expliqué ; va maintenant, ô roi, et jouis de la souveraineté ici-bas.

Verse 96

एवं श्रुत्वा ततो राजा भार्यया सह वै पुनः । स्वशरीरस्य वै मांसं भक्षते प्रियया सह

Ayant entendu cela, le roi, de nouveau avec sa femme, mangea la chair de son propre corps en compagnie de sa bien-aimée.

Verse 97

इति श्रीपद्मपुराणे भूमिखंडे वेनोपाख्याने गुरुतीर्थमाहात्म्ये । च्यवनचरित्रे सप्तनवतितमोऽध्यायः

Ainsi se termine le quatre-vingt-dix-septième chapitre du Śrī Padma Purāṇa, dans le Bhūmi-khaṇḍa — au sein du récit de Vena, dans la glorification de Guru-tīrtha, et dans l'histoire de Cyavana.

Verse 98

यथायथा च राजा च भक्षते च कलेवरम् । हसेते वै सदा नार्यौ तयोर्भावं वदाम्यहम्

De même que le roi, encore et encore, consume le corps, ainsi les deux femmes rient continuellement ; je vais dire quelle est leur intention.

Verse 99

प्रज्ञा सार्द्धं महासाध्वी चरित्रं तस्य भूपतेः । हास्यं हि कुरुते नित्यं तस्य श्रद्धानपायिनी

Ô roi, cette dame souverainement vertueuse—unie à la sagesse—fait naître sans cesse un doux rire ; sa foi en lui ne s’éloigne jamais.

Verse 100

प्रज्ञया प्रेर्यमाणेन न दत्तं श्रद्धयान्वितम् । ब्राह्मणेभ्यः सुसंकल्प्य अन्नमुद्दिश्य वैष्णवे

La nourriture qui n’est pas donnée avec foi—mais seulement sous l’aiguillon d’un esprit calculateur—doit être offerte, avec une intention pure, aux brāhmaṇas, en la consacrant à un Vaiṣṇava (Viṣṇu).

Verse 101

एवं स भक्षते मांसं स्वस्य कायस्य नित्यदा । योषिदप्यात्मकायं च रसैश्चामृतसन्निभैः

Ainsi, il mange sans cesse la chair de son propre corps ; et la femme aussi (consume) son propre être, en s’abandonnant à des plaisirs dont les saveurs semblent nectar.

Verse 102

ततो वर्षशतांते तु वामदेवं महामुनिम् । स्मृत्वा स गर्हयामास आत्मानं प्रति सुव्रत

Puis, au terme de cent années, se souvenant du grand muni Vāmadeva, ce noble être se blâma lui-même, ô toi aux vœux excellents.

Verse 103

न दत्तं पितृदेवेभ्यो ब्राह्मणेभ्यः कदा मया । न दत्तमतिथिभ्यो हि वृद्धेभ्यश्च विशेषतः

«Jamais je n’ai fait d’offrande aux Pitṛs et aux dieux, ni aux brāhmaṇas. En vérité, je n’ai rien donné aux hôtes, et surtout pas aux vieillards.»

Verse 104

दीनेभ्यो हि न दत्तं च कृपया चातुराय च । एवं स भुंक्ते स्वं मांसं गर्हयन्स्वीय कर्म च

Pour celui qui, même par pitié, ne donne pas aux pauvres et aux affligés, tel est le fruit : il finit par «manger sa propre chair», tout en blâmant ses propres actes.

Verse 105

एवं स्वमांसं भुंजानं सुबाहुं प्रियया सह । हसेते च तदा दृष्ट्वा प्रज्ञा श्रद्धा च द्वे स्त्रियौ

Ainsi, voyant Subāhu manger sa propre chair avec sa bien-aimée, les deux femmes—Prajñā (Sagesse) et Śraddhā (Foi)—éclatèrent de rire à cet instant.

Verse 106

तस्य कर्मविपाकस्य शुभात्मा हसते नृप । मम संगप्रसंगेन न दत्तं पापचेतन

Ô roi, l’âme noble rit en voyant mûrir ce karma. Par sa fréquentation de moi, l’esprit pécheur n’a pas fait l’aumône.

Verse 107

प्रज्ञा च वचनैस्तैस्तु राजानं हसते पुनः । क्वगतोसौ महामोहो येन त्वं मोहितो नृप

Et Prajñā, la Sagesse, par ces mêmes paroles, se remit à rire du roi : «Où est donc passée cette grande illusion par laquelle tu fus égaré, ô roi ?»

Verse 108

लोभेन मोहयुक्तेन तमोगर्ते निपात्यते । तत्रापतित्वा मामैव पतितं दुःखसंकटे

Par l'avidité, jointe à l'illusion, on est jeté dans le gouffre des ténèbres, sombrant dans un piège périlleux de souffrance.

Verse 109

दानमार्गं परित्यज्य लोभमार्गं गतो नृप । भार्यया सह भुंक्ष्व त्वं व्यापितः क्षुधया भृशम्

Ô roi, ayant abandonné la voie de la charité, tu as pris le chemin de l'avidité. Mange maintenant avec ton épouse, car tu es sévèrement affligé par la faim.

Verse 110

एवं तं हसते प्रज्ञा सुबाहुं प्रिययान्वितम् । एतद्धि कारणं सर्वं तयोर्हासस्य पुत्रक

Ainsi la sage dame rit-elle de Subāhu, qui était accompagné de sa bien-aimée. « En effet, cher fils, c'est là toute la raison du rire de tous deux. »

Verse 111

भक्ष्यमाणस्य भूपस्य देहं स्वं दुःखिते तदा । ऊचतुर्देहिदेहीति याच्यमानः सदैव हि

Alors que le roi était dévoré et que son propre corps était à l'agonie, ils criaient sans cesse : « Donne ! Donne ! » — car on le suppliait continuellement.

Verse 112

क्षुधातृष्णामहाप्राज्ञ भीमरूपे भयानके । पयसा मिश्रितं भक्षं याचेते नृपतीश्वरम्

Ô très sage, la faim et la soif — apparaissant sous des formes effroyables et terrifiantes — supplièrent le seigneur des rois de leur donner de la nourriture mêlée de lait.

Verse 113

एतत्ते सर्वमाख्यातं यत्त्वया परिपृच्छितम् । अन्यत्किं ते प्रवक्ष्यामि तद्वदस्व महामते

Tout cela t’a été exposé, tout ce que tu as demandé. Que puis-je encore te dire ? Parle, ô grand d’esprit.

Verse 114

विज्वल उवाच । वासुदेवाभिधानं तत्स्तोत्रं कथय मे पितः । येन मोक्षं व्रजेद्राजा तद्विष्णोः परमं पदम्

Vijvala dit : Ô père, raconte-moi cet hymne nommé « Vāsudeva » (stotra), par lequel un roi peut obtenir la délivrance et atteindre la demeure suprême de Viṣṇu.