
Yayāti Ensnared by Desire: Gandharva Marriage, Aśvamedha, and the Demand to See the Worlds
Dans PP.2.79, le cycle de Yayāti se poursuit par une discussion sur les coépouses et le péril des rivalités au sein du foyer. Des images tranchantes—tel le bois de santal parfumé encerclé par des serpents—mettent en lumière la fragilité du roi lorsqu’il est pris au piège du désir et des querelles domestiques. Yayāti contracte ensuite une union de type Gandharva avec Aśrubindumatī, également rattachée à la lignée de Kāma ; le temps s’écoule dans des plaisirs prolongés, signe de son illusion. Sous l’effet de son « désir de femme enceinte », elle le contraint à accomplir un Aśvamedha ; le roi confie les préparatifs à son fils vertueux et achève le rite par de somptueux dons. Après le sacrifice, elle réclame un prodige plus grand encore : la vision des mondes d’Indra, de Brahmā, de Śiva et de Viṣṇu. S’ensuit un enseignement sur ce qui est accessible aux humains incarnés et sur ce que l’on peut obtenir par tapas, dāna et yajña, tout en louant l’exceptionnelle puissance kṣatriya de Yayāti.
Verse 1
विशालोवाच । शर्मिष्ठा यस्य वै भार्या देवयानी वरानना । सौभाग्यं तत्र वै दृष्टमन्यथा नास्ति भूपते
Viśāla dit : « Celui dont l’épouse est Śarmiṣṭhā, et (dont l’épouse est aussi) Devayānī au beau visage—là seulement se voit la bonne fortune ; autrement, il n’en est pas ainsi, ô roi. »
Verse 2
तत्कथं त्वं महाभाग अस्याः कार्यवशो भवेः । सपत्नजेन भावेन भवान्भर्ता प्रतिष्ठितः
Comment donc, ô noble, pourrais-tu tomber sous son pouvoir et agir selon son ordre, alors que tu es établi comme son époux, avec l’autorité et le rang de celui qui a une coépouse ?
Verse 3
ससर्पोसि महाराज भूतले चंदनं यथा । सर्पैश्च वेष्टितो राजन्महाचंदन एव हि
Ô grand roi, tu es comme le santal sur la terre : même entouré de serpents, tu demeures, en vérité, du santal authentique.
Verse 4
तथा त्वं वेष्टितः सर्पैः सपत्नीनामसंज्ञकैः । वरमग्निप्रवेशश्च शिखाग्रात्पतनं वरम्
De même, si tu es enlacé par des ‘serpents’ portant le nom d’épouses rivales : mieux vaut entrer dans le feu ; mieux encore vaut tomber du sommet d’une montagne.
Verse 5
रूपतेजः समायुक्तं सपत्नीसहितं प्रियम् । न वरं तादृशं कांतं सपत्नीविषसंयुतम्
Même un époux bien-aimé, pourvu de beauté et d’éclat, s’il est accompagné d’une coépouse, n’est pas un don ; un tel amant, mêlé au ‘poison’ de la rivalité d’une coépouse, n’est point une vraie bénédiction.
Verse 6
तस्मान्न मन्यते कांतं भवंतं गुणसागरम् । राजोवाच । देवयान्या न मे कार्यं शर्मिष्ठया वरानने
C’est pourquoi elle ne t’accueille pas, ô bien-aimé, bien que tu sois un océan de vertus. Le roi dit : «Ô visage gracieux, je n’ai nul besoin de Devayānī ; c’est avec Śarmiṣṭhā que je suis».
Verse 7
इत्यर्थं पश्य मे कोशं सत्वधर्मसमन्वितम् । अश्रुबिंदुमत्युवाच । अहं राज्यस्य भोक्त्री च तव कायस्य भूपते
«C’est pourquoi, regarde mon trésor, pourvu de dharma et de droiture», dit Aśrubindumatī. «Ô roi, je suis à la fois celle qui jouit du royaume et celle qui détient ta propre personne».
Verse 8
यद्यद्वदाम्यहं भूप तत्तत्कार्यं त्वया ध्रुवम् । इत्यर्थे मम देहि स्वं करं त्वं धर्मवत्सल
Ô roi, tout ce que je dis, ces actes mêmes doivent assurément être accomplis par toi. C’est pourquoi, à cette fin, donne-moi ta propre main en signe d’assentiment, ô ami du dharma.
Verse 9
बहुधर्मसमोपेतं चारुलक्षणसंयुतम् । राजोवाच । अन्य भार्यां न विंदामि त्वां विना वरवर्णिनि
Le roi dit : «Ô dame au teint clair, d’une beauté excellente, pourvue de nombreuses vertus et de marques de bon augure, je ne désire nulle autre épouse que toi».
Verse 10
राज्यं च सकलामुर्वीं मम कायं वरानने । सकोशं भुंक्ष्व चार्वंगि एष दत्तः करस्तव
Ô toi au beau visage, jouis du royaume et de toute la terre—avec mon propre corps—ainsi que de son trésor. Ô toi aux membres charmants, cette main mienne t’est donnée en mariage.
Verse 11
यदेव भाषसे भद्रे तदेवं तु करोम्यहम् । अश्रुबिंदुमत्युवाच । अनेनापि महाभाग तव भार्या भवाम्यहम्
«Tout ce que tu diras, ô noble, ainsi le ferai-je.» Alors Aśrubindumatī dit : «Même par cela, ô très fortuné, je deviendrai ton épouse.»
Verse 12
एवमाकर्ण्य राजेंद्रो हर्षव्याकुललोचनः । गांधर्वेण विवाहेन ययातिः पृथिवीपतिः
À ces paroles, le roi souverain—les yeux troublés de joie—accueillit Yayāti, seigneur de la terre, selon le mariage de type gandharva.
Verse 13
उपयेमे सुतां पुण्यां मन्मथस्य नरोत्तम । तया सार्द्धं महात्मा वै रमते नृपनंदनः
Le meilleur des hommes épousa la fille vertueuse de Manmatha ; et avec elle, le prince au grand cœur se réjouit véritablement.
Verse 14
सागरस्य च तीरेषु वनेषूपवनेषु च । पर्वतेषु च रम्येषु सरित्सु च तया सह
Sur les rivages de l’océan, dans les forêts et les bosquets, sur les montagnes charmantes et au bord des rivières aussi, il demeurait avec elle.
Verse 15
रमते राजराजेंद्रस्तारुण्येन महीपतिः । एवं विंशत्सहस्राणि गतानि निरतस्य च
L’empereur parmi les rois, seigneur de la terre, se complaisait dans la vigueur de la jeunesse ; et ainsi, plongé dans la jouissance, vingt mille années s’écoulèrent.
Verse 16
भूपस्य तस्य राजेंद्र ययातेस्तु महात्मनः । विष्णुरुवाच । एवं तया महाराजो ययातिर्मोहितस्तदा
Ô roi des rois, au sujet de ce souverain à l’âme noble, Yayāti, Viṣṇu déclara : ainsi, en ce temps-là, l’empereur Yayāti fut alors égaré par elle.
Verse 17
कंदर्पस्य प्रपंचेन इंद्रस्यार्थे महामते । सुकर्मोवाच । एवं पिप्पल राजासौ ययातिः पृथिवीपतिः
Ô sage, par l’artifice de Kāma et pour le dessein d’Indra —ainsi parla Sukarmā— telle est l’histoire de ce roi Pippala, Yayāti, seigneur de la terre.
Verse 18
तस्या मोहनकामेन रतेन ललितेन च । न जानाति दिनं रात्रिं मुग्धः कामस्य कन्यया
Envoûté par son désir ensorcelant—par la volupté et les jeux gracieux—, lui, égaré par la fille de Kāma, ne sait plus si c’est le jour ou la nuit.
Verse 19
एकदा मोहितं भूपं ययातिं कामनंदिनी । उवाच प्रणतं नम्रं वशगं चारुलोचना
Un jour, Kāmanandinī, aux beaux yeux, s’adressa au roi Yayāti, déjà fasciné : il se tenait incliné, humble, entièrement sous son pouvoir.
Verse 20
अश्रुबिंदुमत्युवाच । संजातं दोहदं कांत तन्मे कुरु मनोरथम् । अश्वमेधमखश्रेष्ठं यजस्व पृथिवीपते
Aśrubindumatī dit : «Bien-aimé, un désir de grossesse s’est éveillé en moi ; accomplis ce vœu. Ô seigneur de la terre, célèbre l’Aśvamedha, le plus noble des sacrifices».
Verse 21
राजोवाच । एवमस्तु महाभागे करोमि तव सुप्रियम् । समाहूय सुतश्रेष्ठं राज्यभोगे विनिःस्पृहम्
Le roi dit : «Qu’il en soit ainsi, ô bienheureuse. Je ferai ce qui te sera le plus agréable. Je ferai venir mon fils éminent, détaché des jouissances de la royauté».
Verse 22
समाहूतः समायातो भक्त्यानमितकंधरः । बद्धांजलिपुटो भूत्वा प्रणाममकरोत्तदा
Lorsqu’il fut mandé, Amitakaṃdhara accourut aussitôt avec dévotion ; joignant les paumes en signe de respect, il fit alors sa prosternation.
Verse 23
तस्याः पादौ ननामाथ भक्त्या नमितकंधरः । आदेशो दीयतां राजन्येनाहूतः समागतः
Alors, Namitakaṃdhara, le cou incliné par dévotion, se prosterna à ses pieds et dit : «Ô reine, daigne donner ton ordre : me voici, appelé par toi».
Verse 24
किं करोमि महाभाग दासस्ते प्रणतोस्मि च । राजोवाच । अश्वमेधस्य यज्ञस्य संभारं कुरु पुत्रक
«Que dois-je faire, ô toi le très fortuné ? Je suis ton serviteur et je me prosterne devant toi.» Le roi dit : «Mon fils, prépare les requis pour le sacrifice de l’Aśvamedha.»
Verse 25
समाहूय द्विजान्पुण्यानृत्विजो भूमिपालकान् । एवमुक्तो महातेजाः पूरुः परमधार्मिकः
Ayant convoqué les vertueux dvijas, les prêtres officiants (ṛtvij) et les souverains du pays, Pūru, d’un grand éclat et d’une piété suprême, fut ainsi adressé.
Verse 26
सर्वं चकार संपूर्णं यथोक्तं तु महात्मना । तया सार्धं स जग्राह सुदीक्षां कामकन्यया
Il accomplit tout pleinement, exactement comme l’avait prescrit le grand d’âme ; et, avec cette jeune fille de Kāma, il reçut la noble initiation (sudīkṣā).
Verse 27
अश्वमेधयज्ञवाटे दत्वा दानान्यनेकधा । ब्राह्मणेभ्यो महाराज भूरिदानमनंतकम्
Ô grand roi, après avoir offert dans l’enceinte du sacrifice de l’Aśvamedha maints dons de toutes sortes aux brāhmanes, il accomplit une charité abondante et sans fin.
Verse 28
दीनेषु च विशेषेण ययातिः पृथिवीपतिः । यज्ञांते च महाराजस्तामुवाच वराननाम्
Et, parmi les indigents surtout, Yayāti, roi et seigneur de la terre, fut le premier. À la fin du sacrifice, le grand roi s’adressa à elle, au visage gracieux.
Verse 29
अन्यत्ते सुप्रियं बाले किं करोमि वदस्व मे । तत्सर्वं देवि कर्तास्मि साध्यासाध्यं वरानने
Dis-moi, enfant bien-aimée, qu’est-ce qui te plairait encore le plus, que dois-je faire ? Ô Devī, ô belle-face, j’accomplirai tout, que cela soit aisé ou ardu.
Verse 30
सुकर्मोवाच । इत्युक्ता तेन सा राज्ञा भूपालं प्रत्युवाच ह । जातो मे दोहदो राजंस्तत्कुरुष्व ममानघ
Sukarmā dit : Ainsi interpellée par ce roi, elle répondit au souverain : «Ô roi, un désir est né en moi ; accomplis-le, ô irréprochable».
Verse 31
इंद्रलोकं ब्रह्मलोकं शिवलोकं तथैव च । विष्णुलोकं महाराज द्रष्टुमिच्छामि सुप्रियम्
Je désire contempler le monde d’Indra, le monde de Brahmā et aussi le monde de Śiva ; et de même le monde de Viṣṇu, ô grand roi, mon bien-aimé.
Verse 32
दर्शयस्व महाभाग यदहं सुप्रिया तव । एवमुक्तस्तयाराजातामुवाचससुप्रियाम्
«Montre-le-moi, ô très fortuné, car je suis pour toi la bien-aimée.» Ainsi interpellé par elle, le roi parla à son aimée.
Verse 33
साधुसाधुवरारोहेपुण्यमेवप्रभाषसे । स्त्रीस्वभावाच्चचापल्यात्कौतुकाच्चवरानने
«Bien dit, bien dit, ô noble dame à la démarche gracieuse : tu ne profères que le vertueux. Pourtant, ô beau visage, par la nature des femmes—par légèreté et simple curiosité—(cela est dit/est advenu).»
Verse 34
यत्तवोक्तं महाभागे तदसाध्यं विभाति मे । तत्साध्यं पुण्यदानेन यज्ञेन तपसापि च
Ô très fortunée, ce que tu as dit me paraît impossible. Pourtant, cela peut s’accomplir par le don méritoire, par le sacrifice (yajña) et aussi par l’austérité (tapas).
Verse 35
अन्यथा न भवेत्साध्यं यत्त्वयोक्तं वरानने । असाध्यं तु भवत्या वै भाषितं पुण्यमिश्रितम्
Ô beau visage, ce que tu as dit ne saurait s’accomplir autrement. Et pourtant, tes paroles—bien qu’elles paraissent impossibles—sont réellement mêlées de mérite et porteuses d’auspice.
Verse 36
मर्त्यलोकाच्छरीरेण अनेनापि च मानवः । श्रुतो दृष्टो न मेद्यापि गतः स्वर्गं सुपुण्यकृत्
Même avec ce corps humain issu du monde des mortels, je n’ai ni entendu ni vu—jusqu’à ce jour—aucun homme, si méritant fût-il, être allé au ciel.
Verse 37
ततोऽसाध्यं वरारोहे यत्त्वया भाषितं मम । अन्यदेव करिष्यामि प्रियं ते तद्वद प्रिये
Alors, ô toi aux hanches gracieuses, ce que tu m’as dit est impossible à accomplir. Je ferai autre chose qui te sera agréable ; dis-moi, bien-aimée, ce que c’est.
Verse 38
देव्युवाच । अन्यैश्च मानुषै राजन्न साध्यं स्यान्न संशयः । त्वयि साध्यं महाराज सत्यंसत्यं वदाम्यहम्
La Déesse dit : «Ô roi, par d’autres hommes cela ne pourrait être accompli—il n’y a nul doute. Mais par toi cela peut l’être, grand roi ; vraiment, vraiment, je te le dis».
Verse 39
तपसा यशसा क्षात्रै र्दानैर्यज्ञैश्च भूपते । नास्ति भवादृशश्चान्यो मर्त्यलोके च मानवः
Ô roi, par l’ascèse, la renommée, la vaillance kṣatriya, les dons et les sacrifices—nul autre homme, en ce monde mortel, n’est semblable à toi.
Verse 40
क्षात्रं बलं सुतेजश्च त्वयि सर्वं प्रतिष्ठितम् । तस्मादेवं प्रकर्तव्यं मत्प्रियं नहुषात्मज
La puissance kṣatriya, la force et la noble splendeur—tout cela repose en toi. C’est pourquoi tu dois agir ainsi, ô fils de Nahuṣa, car cela m’est cher.
Verse 79
इति श्रीपद्मपुराणे भूमिखंडे वेनोपाख्याने मातापितृतीर्थवर्णने ययातिचरित्रे एकोनाशीतितमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le soixante-dix-neuvième chapitre du Śrī Padma Purāṇa, dans le Bhūmi-khaṇḍa—au sein du récit de Vena, de la description du tīrtha sacré de la Mère et du Père, et de l’histoire de Yayāti.