
Yayāti’s Summons to Heaven and the Teaching on Old Age, the Five-Element Body, and Self–Body Discernment
Le chapitre s’ouvre sur une question concernant le bonheur suprême de Yadu et la conséquence fautive de Ruru; Sukarmā entreprend alors le récit purificateur de Nahuṣa et du roi Yayāti. On y célèbre le règne éminemment dharmique de Yayāti, ses sacrifices et sa charité, ce qui éveille chez Indra la crainte d’être surpassé. Nārada atteste les vertus du roi, et Indra dépêche Mātali pour le convoquer au ciel. Yayāti demande comment l’on peut quitter le corps composé des cinq éléments tout en atteignant le monde acquis par le mérite. Mātali expose l’existence d’un corps subtil et divin, puis développe un enseignement physiologique et éthique : la constitution élémentaire du corps, l’inéluctable vieillesse, le « feu » intérieur, la faim, la maladie, et le cycle destructeur du désir qui consume la vigueur. L’ensemble s’achève sur le discernement entre le Soi et le corps : l’Ātman s’en va tandis que le corps se décompose, et le mérite ne saurait arrêter la sénescence.
Verse 1
पिप्पलौवाच । पितुःप्रसादभावाद्वै यदुना सुखमुत्तमम् । कथं प्राप्तं सुभुक्तं च तन्मे विस्तरतो वद
Pippala dit : «Par la grâce bienveillante de ton père, le bonheur suprême qu’obtint Yadu—comment fut-il acquis, et comment fut-il goûté selon le dharma ? Dis-le-moi en détail».
Verse 2
कस्मात्पापप्रभावं च रुरुर्भुंक्ते द्विजोत्तम । सकलं विस्तरेणापि वद मे कुंडलात्मज
Ô le meilleur des brāhmanes, pour quelle raison l’être nommé Ruru subit-il le fruit né du péché ? Dis-moi aussi toute l’affaire en détail, ô fils de Kuṇḍala.
Verse 3
सुकर्मोवाच । श्रूयतामभिधास्यामि चरित्रं पापनाशनम् । नहुषस्य सुपुण्यस्य ययातेश्च महात्मनः
Sukarma dit : «Écoutez ; je vais raconter un récit qui anéantit le péché : l’histoire de Nahuṣa, si riche en mérite, et de Yayāti, à l’âme grande».
Verse 4
सोमवंशात्प्रभूतो हि नहुषो मेदिनीपतिः । दानधर्माननेकांश्च चका रह्यतुलानपि
De la lignée lunaire naquit en vérité Nahusha, seigneur de la terre ; et il accomplit maints actes de charité et de dharma, sans égal en leur mesure.
Verse 5
मखानामश्वमेधानामियाज शतमुत्तमम् । वाजपेयशतं चापि अन्यान्यज्ञाननेकधा
Il offrit cent excellents sacrifices Aśvamedha ; et de même cent rites Vājapeya, ainsi que bien d’autres sacrifices de maintes sortes.
Verse 6
आत्मनः पुण्यभावेन इंद्रलोकमवाप सः । पुत्रं धर्मगुणोपेतं प्रजापालं चकार सः
Par le mérite de sa propre vertu, il atteignit le monde d’Indra ; et il établit son fils, pourvu des qualités du dharma, comme protecteur et souverain des peuples.
Verse 7
ययातिं सत्यसंपन्नं धर्मवीर्यं महामतिम् । एंद्रं पदं गतो राजा तस्य पुत्रः पदे स्वके
Le roi Yayāti, comblé de vérité, de vaillance selon le dharma et de haute intelligence, atteignit la dignité céleste semblable à celle d’Indra ; et son fils demeura établi dans sa propre place légitime.
Verse 8
ययातिः सत्यसंपन्नः प्रजा धर्मेण पालयेत् । स्वयमेव प्रपश्येत्स प्रजाकर्माणि तान्यपि
Doué de véracité, le roi Yayāti doit gouverner ses sujets par le dharma ; et lui-même doit aussi contempler directement les actes du peuple.
Verse 9
याजयामास धर्मज्ञः श्रुत्वा धर्ममनुत्तमम् । यज्ञतीर्थादिकं सर्वं दानपुण्यं चकार सः
Ayant entendu l’enseignement incomparable du dharma, ce connaisseur de la justice fit accomplir des sacrifices; et il accomplit tout ce qui concerne les lieux saints du yajña ainsi que le devoir méritoire du don.
Verse 10
राज्यं चकार मेधावी सत्यधर्मेण वै तदा । यावदशीतिसहस्राणि वर्षाणां नृपनंदनः
Alors ce prince sage gouverna le royaume selon le dharma de la vérité, durant quatre-vingt mille ans.
Verse 11
तावत्कालं गतं तस्य ययातेस्तु महात्मनः । तस्य पुत्राश्च चत्वारस्तद्वीर्यबलविक्रमाः
En ce temps-là, la durée de vie du magnanime Yayāti s’était accomplie. Il avait quatre fils, renommés pour leur vaillance, leur force et leur prouesse.
Verse 12
तेषां नामानि वक्ष्यामि शृणुष्वैकाग्रमानसः । तस्यासीज्ज्येष्ठपुत्रस्तु रुरुर्नाम महाबलः
Je vais te dire leurs noms—écoute d’un esprit pleinement recueilli. Son fils aîné se nommait Ruru, d’une grande force.
Verse 13
पुरुर्नाम द्वितीयोऽभूत्कुरुश्चान्यस्तृतीयकः । यदुर्नाम स धर्मात्मा चतुर्थो नृपतेः सुतः
Le second se nommait Puru; le troisième, Kuru. Le quatrième, à l’âme droite, se nommait Yadu—tous fils du roi.
Verse 14
एवं चत्वारः पुत्राश्च ययातेस्तु महात्मनः । तेजसा पौरुषेणापि पितृतुल्यपराक्रमाः
Ainsi, le magnanime Yayāti eut quatre fils, égaux à leur père en vaillance, par l’éclat comme par la force virile.
Verse 15
एवं राज्यं कृतं तेन धर्मेणापि ययातिना । तस्य कीर्तिर्यशो भावस्त्रैलोक्ये प्रचुरोभवत्
Ainsi Yayāti administra le royaume selon le dharma; et sa renommée—gloire et noble réputation—abonda dans les trois mondes.
Verse 16
विष्णुरुवाच । एकदा तु द्विजश्रेष्ठो नारदो ब्रह्मनंदनः । एंद्रं लोकं गतो राजन्द्रष्टुं चैव पुरंदरम्
Viṣṇu dit : Un jour, ô Roi, le meilleur des deux-fois-nés, Nārada, le fils bien-aimé de Brahmā, se rendit au monde d’Indra afin de voir Purandara lui-même.
Verse 17
सहस्राक्षस्ततोपश्यद्धुताशनसमप्रभम् । देवो विप्रं समायांतं सर्वज्ञं ज्ञानपंडितम्
Alors Sahasrākṣa (Indra) vit s’avancer un brāhmane, éclatant comme un feu ardent, véritablement omniscient et maître érudit de la connaissance sacrée.
Verse 18
पूजितं मधुपर्काद्यैर्भक्त्या नमितकंधरः । निवेश्य चासने पुण्ये पप्रच्छ मुनिपुंगवम्
L’ayant honoré avec dévotion par des offrandes telles que le madhuparka, et inclinant la nuque en hommage, il fit asseoir le sage sur un siège sacré puis interrogea le plus éminent des ascètes.
Verse 19
इंद्र उवाच । कस्मादागमनं तेद्य किमर्थमिह चागतः । किं ते हि सुप्रियं विप्र करोम्यद्य महामुने
Indra dit : «Pour quelle raison es-tu venu aujourd’hui, et dans quel dessein es-tu arrivé ici ? Ô brāhmane, ô grand muni, quelle chose la plus agréable puis-je accomplir pour toi en ce jour ?»
Verse 20
नारद उवाच । देवराज कृतं सर्वं भक्त्या यच्च प्रभाषितम् । संतुष्टोस्मि महाप्राज्ञ प्रश्नोत्तरं वदाम्यहम्
Nārada dit : «Ô roi des dieux, je suis satisfait de tout ce que tu as accompli et de tes paroles prononcées avec bhakti. Ô très sage, je vais maintenant donner les réponses à tes questions.»
Verse 21
महीलोकात्सुसंप्राप्तः सांप्रतं तव मंदिरम् । त्वामन्वेष्टुं समायातो दृष्ट्वा नाहुषमेव च
Étant parvenu sain et sauf depuis le monde des hommes, je suis maintenant arrivé à ton temple. Je suis venu te chercher, et j’ai aussi vu Nahuṣa lui-même.
Verse 22
इंद्र उवाच । सत्यधर्मेण को राजा प्रजाः पालयते सदा । सर्वधर्मसमायुक्तः श्रुतवाञ्ज्ञानवान्गुणी
Indra dit : «Quel roi, par le dharma de la vérité, protège toujours ses sujets—pourvu de toutes les vertus du dharma, instruit des śruti, sage et riche de bonnes qualités ?»
Verse 23
पृथिव्यामस्ति को राजा वेदज्ञो ब्राह्मणप्रियः । ब्रह्मण्यो वेदविच्छूरो यज्वा दाता सुभक्तिमान्
Qui, sur la terre, est ce roi—connaisseur des Veda, cher aux brāhmanes ; protecteur de la loi sacrée, rayonnant de science védique ; accomplissant les yajña, généreux donateur et pourvu d’une dévotion excellente ?
Verse 24
नारद उवाच । एभिर्गुणैस्तु संयुक्तो नहुषस्यात्मजो बली । यस्य सत्येन वीर्येण सर्वे लोकाः प्रतिष्ठिताः
Nārada dit : Ainsi paré de ces vertus était le puissant fils de Nahuṣa ; par sa vérité et sa vaillance héroïque, tous les mondes demeurent solidement établis.
Verse 25
भवादृशो हि भूर्लोके ययातिर्नहुषात्मजः । भवान्स्वर्गे स चैवास्ति भूतले भूतिवर्धनः
Sur la terre, il est vraiment quelqu’un comme toi : Yayāti, fils de Nahuṣa. Toi, tu es au ciel, et lui aussi est sur le sol, accroissant la prospérité.
Verse 26
पितुः श्रेष्ठो महाराज ह्यश्वमेधशतं तथा । वाजपेयशतं चक्रे ययातिः पृथिवीपतिः
Ô grand roi, Yayāti, seigneur de la terre, surpassa son père, car il accomplit cent sacrifices Aśvamedha et, de même, cent sacrifices Vājapeya.
Verse 27
दत्तान्यनेकरूपाणि दानानि तेन भक्तितः । गवां लक्षसहस्राणि गवां कोटिशतानि च
Avec dévotion, il fit des dons de maintes sortes : des dizaines de milliers de vaches, et même des centaines de crores de vaches encore.
Verse 28
कोटिहोमांश्चकाराथ लक्षहोमांस्तथैव च । भूमिदानादि दानानि ब्राह्मणेभ्योददाच्च यः
Il accomplit des homa par crores, et de même des homa par lakhs ; et il offrit aussi des dons—à commencer par le don de terres—aux brāhmaṇas.
Verse 29
सर्वं येन स्वरूपं हि धर्मस्य परिपालितम् । एवं गुणैः समायुक्तो ययातिर्नहुषात्मजः
Celui par qui l’essence même du dharma fut parfaitement préservée en toute manière—tel était Yayāti, fils de Nahuṣa, comblé de vertus.
Verse 30
वर्षाणां तु सहस्राणि अशीतिर्नृपसत्तमः । राज्यं चकार सत्येन यथा दिवि भवानिह
Ô meilleur des rois, durant quatre-vingt mille ans il régna sur son royaume par la vérité, comme toi ici sur la terre, tel un règne céleste.
Verse 31
सुकर्मोवाच । एवमाकर्ण्य देवेंद्रो नारदात्स मुनीश्वरात् । समालोच्य स मेधावी संभीतो धर्मपालनात्
Sukarmā dit : Ayant ainsi entendu ces paroles de Nārada, seigneur parmi les sages, Indra, roi des dieux, y réfléchit ; et le sage fut saisi de crainte quant à la garde du dharma.
Verse 32
शतयज्ञप्रभावेण नहुषो हि पुरा मम । एंद्रं पदं गतो वीरो देवराजोभवत्पुरा
Par la puissance de cent sacrifices accomplis, le héros Nahuṣa, de ma lignée, atteignit jadis le rang d’Indra et devint autrefois le roi des dieux.
Verse 33
शची बुद्धिप्रभावेण पदभ्रष्टो व्यजायत । तादृशोयं महाराजः पितुस्तुल्यपराक्रमः
Par la force du discernement de Śacī, il fut relevé de sa chute et rétabli en son état légitime. Tel est ce grand roi, égal en vaillance à son père.
Verse 34
प्राप्स्यते नात्र संदेहः पदमैंद्रं न संशयः । येन केनाप्युपायेन तं भूपं दिवमानये
Il l’obtiendra, sans aucun doute ; assurément il atteindra la dignité de Padma-Indra, sans contestation. Par quelque moyen que ce soit, conduisez ce roi au ciel.
Verse 35
इत्येवं चिंतयामास तस्माद्भीतः सुरेश्वरः । भूपालस्य नृपश्रेष्ठ ययातेः सुमहद्भयात्
Ainsi songeant, le Seigneur des dieux fut saisi de crainte—ô le meilleur des rois—à cause de l’immense effroi suscité par le roi Yayāti.
Verse 36
तमानेतुं ततो दूतं प्रेषयामास देवराट् । नहुषस्य विमानं तु सर्वकामसमन्वितम्
Alors le roi des dieux dépêcha un messager pour l’amener. Et le char aérien de Nahusha était pourvu de toutes les jouissances désirées.
Verse 37
सारथिं मातलिं नाम विमानेन समन्वितम् । गतो हि मातलिस्तत्र यत्रास्ते नहुषात्मजः
Mātali, le cocher—muni d’un char céleste—s’en alla en vérité là-bas, au lieu où demeurait le fils de Nahusha.
Verse 38
प्रहितः सुरराजेन समानेतुं महामतिम् । सभायां वर्त्तमानस्तु यथा इंद्र प्रःशोभते
Envoyé par le roi des dieux pour amener cet homme à la grande âme, il se tint dans l’assemblée, rayonnant magnifiquement, tel Indra lui-même.
Verse 39
तथा ययातिर्धर्मात्मा स्वसभायां विराजते । तमुवाच महात्मानं राजानं सत्यभूषणम्
Ainsi Yayāti, à l’âme droite, resplendissait dans sa propre assemblée royale. Puis il s’adressa à ce grand roi, dont l’ornement était la vérité.
Verse 40
सारथिर्देवराजस्य शृणु राजन्वचो मम । प्रहितो देवराजेन सकाशं तव सांप्रतम्
Je suis le cocher du Roi des dieux. Écoute, ô roi, mes paroles : le Seigneur des dieux m’a envoyé maintenant auprès de toi.
Verse 41
यद्ब्रूते देवराजस्तु तत्सर्वं सुमनाः कुरु । आगंतव्यं त्वया देव एंद्रं लोकं हि नान्यथा
Tout ce que commande le Roi des dieux, accomplis-le d’un cœur joyeux. Tu dois vraiment venir, ô être divin, au monde d’Indra ; il n’est pas d’autre voie.
Verse 42
पुत्रे राज्यं विसृज्यैव कृत्वा चांतेष्टिमुत्तमाम् । इलो राजा महातेजा वसते नहुषात्मज
Après avoir remis le royaume à son fils et accompli les rites funéraires les plus excellents, le roi Ila—d’un grand éclat, fils de Nahusha—demeura en ce lieu.
Verse 43
पुरूरवा महावीर्यो विप्रचित्तिर्महामनाः । शिबिर्वसति तत्रैव मनुरिक्ष्वाकु भूपतिः
Là demeurent Purūravas, au grand courage, Vipracitti, à l’esprit noble, et Śibi ; et là résident aussi Manu et Ikṣvāku, le roi souverain.
Verse 44
सगरो नाम मेधावी नहुषश्च पिता तव । ऋतवीर्यः कृतज्ञश्च शंतनुश्च महामनाः
Sagara fut un roi sage ; Nahusha fut ton père. Ṛtavīrya fut reconnaissant, et Śaṃtanu aussi fut magnanime.
Verse 45
भरतो युवनाश्वश्च कार्तवीर्यो नरेश्वरः । यज्ञानाहृत्य बहुधा मोदंते दिवि भूभृतः
Bharata, Yuvanāśva et Kārtavīrya —souverain des hommes—, ayant rapporté les fruits de maints yajñas, se réjouissent au ciel de bien des façons, ô roi.
Verse 46
अन्ये चैव तु राजानो यज्ञकर्मसु तत्पराः । सर्वे ते दिवि चेंद्रेण मोदंते स्वेन कर्मणा
Et d’autres rois encore, tout entiers voués aux rites du yajña : tous se réjouissent au ciel avec Indra, par le mérite de leurs propres œuvres.
Verse 47
त्वं पुनः सर्वधर्मज्ञः सर्वधर्मेषु संस्थितः । शक्रेण सह मोदस्व स्वर्गलोके महीपते
Et toi, ô roi, connaisseur de tout dharma et établi dans chaque devoir juste, réjouis-toi dans le séjour céleste avec Śakra (Indra), ô seigneur de la terre.
Verse 48
ययातिरुवाच । किं मया तत्कृतं कर्म येन मय्यर्थिता तव । इंद्रस्य देवराजस्य तत्सर्वं मे वदस्व च
Yayāti dit : «Quelle action ai-je accomplie pour que tu viennes à moi avec une requête ? Dis-moi tout : l’affaire concernant Indra, roi des dieux».
Verse 49
मातलिरुवाचमातलि उपरि टिप्पणी । यदशीतिसहस्राणि वर्षाणां हि त्वया नृप । दानपुण्यादिकं कर्म यज्ञैस्तु परिसाधितम्
Mātali dit : «Ô roi, durant quatre-vingt mille ans, tu as accompli comme il se doit des œuvres méritoires—charité et autres actes pieux—par le moyen des yajña.»
Verse 50
दिवं गच्छ महाराज कर्मणा स्वेन भूपते । सखित्वं देवराजेन कुरु गच्छ सुरालयम्
Ô grand roi, maître de la terre : par ton propre karma, va au ciel. Deviens l’ami du roi des devas ; rends-toi à la demeure des sura.
Verse 51
पंचात्मकं शरीरं च भूमौ त्यज महामते । दिव्यरूपं समास्थाय भुंक्ष्व भोगान्मनोनुगान्
Ô homme au grand esprit, dépose sur la terre ce corps formé des cinq éléments. Revêts une forme divine et jouis des délices selon le vœu de ton cœur.
Verse 52
यथायथा कृता भूमौ यज्ञा दानं तपश्च ते । तथातथा स्वर्गभोगाः प्रार्थयंते नरेश्वर
Ô seigneur des hommes, dans la mesure où sur la terre tu accomplis des yajña, des dons (dāna) et des austérités (tapas), dans cette même mesure sont désirées et obtenues les jouissances du ciel.
Verse 53
ययातिरुवाच । येन कायेन सिध्येत सुकृतं दुष्कृतं भुवि । मातले तत्कथं त्यक्त्वा गच्छेल्लोकमुपार्जितम्
Yayāti dit : «Avec le corps par lequel, sur la terre, s’accomplissent le mérite et le démérite, ô Mātali, comment l’abandonner et pourtant aller au monde que l’on s’est acquis ?»
Verse 54
मातलिरुवाच । यत्रैवोपार्जितं कायं पंचात्मकमिदं नृप । तत्तत्रैव परित्यज्य दिव्येनैव व्रजंति तम्
Mātali dit : Ô roi, là même où ce corps fait des cinq éléments est acquis, là même il est délaissé ; puis, avec le seul corps divin et subtil, ils s’en vont vers ce royaume.
Verse 55
इतरे मानवाः सर्वे पापपुण्यप्रसाधकाः । तेऽपि कायं परित्यज्य अधऊर्ध्वं व्रजंति वै
Tous les autres humains, façonnés par le péché et le mérite, eux aussi, après avoir quitté le corps, vont en vérité soit vers le bas soit vers le haut.
Verse 56
ययातिरुवाच । पंचात्मकेन कायेन सुकृतं दुष्कृतं नराः । उत्पाद्यैव प्रयांत्येव अधऊर्ध्वं तु मातले
Yayāti dit : Avec le corps composé des cinq éléments, les hommes engendrent le mérite et la faute ; puis, les ayant engendrés, ils s’en vont—vers le bas ou vers le haut, ô Mātali.
Verse 57
को विशेषो हि धर्मज्ञ भूमौ कायं परित्यजेत् । पापपुण्यप्रभावाद्वै कायस्य पतनं भवेत्
Ô connaisseur du dharma, quelle distinction particulière y a-t-il à quitter le corps sur la terre ? En vérité, sous l’influence du péché et du mérite advient la chute du corps.
Verse 58
दृष्टांतो दृश्यते सूत प्रत्यक्षं मर्त्यमंडले । विशेषं नैव पश्यामि पापपुण्यस्य चाधिकम्
Ô Sūta, un exemple se voit clairement ici, dans le monde des mortels ; pourtant je ne discerne aucune distinction particulière, plus grande, entre le péché et le mérite.
Verse 59
सत्यधर्मादिकं कर्म येन कायेन मानवः । समर्जयति वै मर्त्यस्तं कस्माद्विप्रसर्जयेत्
Pourquoi un mortel rejetterait-il ce corps même par lequel l’homme accomplit des actes tels que la véracité et le dharma, et acquiert ainsi du mérite ?
Verse 60
आत्मा कायश्च द्वावेतौ मित्ररूपावुभावपि । कायं मित्रं परित्यज्य आत्मा याति सुनिश्चितः
Le Soi (Ātman) et le corps : tous deux sont, en vérité, sous la forme d’amis. Pourtant, l’Ātman s’en va assurément, laissant derrière lui l’ami qu’est le corps.
Verse 61
मातलिरुवाच । सत्यमुक्तं त्वया राजन्कायं त्यक्त्वा प्रयाति सः । संबंधो नास्ति तेनापि समं कायेन चात्मनः
Mātali dit : «Ce que tu as dit est vrai, ô Roi. Ayant abandonné le corps, il s’en va. Ainsi, il n’existe pas de lien véritable entre cet être qui part et le corps, et le corps n’est pas identique à l’Ātman».
Verse 62
यस्मात्पंचत्वरूपोऽयं संधिजर्जरितः सदा । जरया पीड्यमानस्तु व्याधिभिर्दूषितः सदा
Parce que ce corps est de nature quintuple, ses articulations sont sans cesse usées ; il est continuellement accablé par la vieillesse et toujours souillé par les maladies.
Verse 63
जरादोषैः प्रभग्नोऽसौ अत्र स्थातुं स नेच्छति । आकुलव्याकुलो भूत्वा जीवस्त्यक्त्वा प्रयाति सः
Brisé par les maux de la vieillesse, il ne veut plus demeurer ici. Devenu tout agitation et trouble, le jīva s’en va, abandonnant le corps.
Verse 64
सत्येन धर्मपुण्यैश्च दानैर्नियमसंयमैः । अश्वमेधादिभिर्यज्ञैस्तीर्थैः संयमनैस्तथा
Par la vérité; par des actes justes et méritoires; par l’aumône; par les vœux et la maîtrise de soi; par des sacrifices (yajña) tels que l’Aśvamedha; par les tīrtha, lieux saints de pèlerinage; et de même par les disciplines de retenue—(on obtient le mérite spirituel recherché).
Verse 65
सुपुण्यैः सुकृतैश्चान्यैर्जरा नैव प्रधार्यते । पातकैश्च महाराज द्रवते कायमेव सा
Même par d’abondants mérites et d’autres bonnes œuvres, la vieillesse ne peut être véritablement retenue; mais par les péchés, ô grand roi, elle fait fondre jusqu’au corps lui-même.
Verse 66
ययातिरुवाच । कस्माज्जरा समुत्पन्ना कस्मात्कायं प्रपीडयेत् । मम विस्तरतस्त्वं च वक्तुमर्हसि सत्तम
Yayāti dit : «D’où naît la vieillesse, et pourquoi tourmente-t-elle le corps ? Explique-le-moi en détail, ô le meilleur des vertueux.»
Verse 67
मातलिरुवाच । हंत ते वर्णयिष्यामि जरायाः परिकारणम् । यस्माच्चेयं समुद्भूता कायमध्ये नृपोत्तम
Mātali dit : «Allons, je te décrirai la cause profonde de la vieillesse, comment elle surgit au sein du corps, ô le meilleur des rois.»
Verse 68
पंचभूतात्मकः कायो विषयैः पंचभिः श्रितः । यदात्मा त्यजते राजन्स कायः परिधक्ष्यते
Le corps est formé des cinq grands éléments et s’appuie sur les cinq objets des sens. Quand le Soi s’en retire, ô roi, ce corps est alors livré au feu.
Verse 69
वह्निना दीप्यमानस्तु सरसो ज्वलते नृप । तस्माद्विजायते धूमो धूमान्मेघाश्च जज्ञिरे
Ô roi, lorsque le feu flamboie, l’étang lui-même semble brûler ; de là naît la fumée, et de la fumée naissent les nuages.
Verse 70
मेघादापः प्रवर्तंते अद्भ्यः पृथ्वी प्रकल्पते । जलमायाति साध्वी सा यथा नारी रजस्वला
Des nuages s’écoulent les eaux ; des eaux se façonne la terre. Cette terre vertueuse se remplit d’eau, telle une femme au temps de ses menstrues.
Verse 71
तस्मात्प्रजायते गंधो गंधाद्रसो नृपोत्तम । रसात्प्रभवते चान्नमन्नाच्छुक्रं न संशयः
Ainsi naît le parfum ; du parfum naît la saveur, ô le meilleur des rois. De la saveur provient la nourriture, et de la nourriture naît la semence, sans aucun doute.
Verse 72
शुक्राद्धि जायते कायः कुरूपः काय एव च । यथा पृथ्वी सृजेद्गंधान्रसैश्चरति भूतले
En vérité, du sperme naît le corps : qu’il soit laid ou beau, il n’est pourtant que corps. De même la terre engendre des parfums et se meut sur le sol par ses saveurs.
Verse 73
तथा कायश्चरेन्नित्यं रसाधारो हि सर्वशः । गंधश्च जायते तस्माद्गंधाद्रसो भवेत्पुनः
De même, que le mouvement du corps soit constamment maintenu, car le corps est, de toute manière, le support de la saveur. De lui naît l’arôme, et de l’arôme la saveur renaît encore.
Verse 74
तस्माज्जज्ञे महावह्निर्दृष्टांतं पश्य भूपते । यथा काष्ठाद्भवेद्वह्निः पुनः काष्ठं प्रकाशयेत्
De là naquit le grand feu. Vois cet exemple, ô roi : de même que le feu naît du bois et, de nouveau, illumine (révèle) le bois.
Verse 75
कायमध्ये रसादग्निस्तद्वदेव प्रजायते । तत्र संचरते नित्यं कायं पुष्णाति भूपते
Dans le corps, du rasa — l’essence vitale — naît le feu. Là, il circule sans cesse et nourrit le corps, ô roi.
Verse 76
यावद्रसस्य चाधिक्यं तावज्जीवः प्रशांतिमान् । चरित्वा तादृशं वह्निः क्षुधारूपेण वर्तते
Tant que le rasa abonde, l’être vivant demeure paisible ; mais lorsque cet état est dépassé, le feu intérieur agit sous la forme de la faim.
Verse 77
अन्नमिच्छत्यसौ तीव्रः पयसा च समन्वितम् । प्रदानं लभते चान्नमुदकं चापि भूपते
Il désire ardemment une nourriture accompagnée de lait ; et, ô roi, il reçoit des offrandes : nourriture et aussi eau.
Verse 78
शोणितं चरते वह्निस्तद्वद्वीर्यं न संशयः । यक्ष्मरोगो भवेत्तस्मात्सर्वकायप्रणाशकः
Le feu parcourt le sang ; de même le vīrya, la puissance vitale, sans aucun doute. De là naît le yakṣmā, maladie qui détruit le corps tout entier.
Verse 79
रसाधिक्यं भवेद्राजन्नथ वह्निः प्रशाम्यति । रसेन पीड्यमानस्तु ज्वररूपोभिजायते
Ô roi, lorsque le rasa (humeur vitale) est en excès, le feu digestif s’apaise ; et, tourmenté par ce rasa, la fièvre naît sous forme de maladie.
Verse 80
ग्रीवा पृष्ठं कटिं पायुं सर्वास्वेव तु संधिषु । आरुध्य तिष्ठते वह्निः काये वह्निः प्रवर्तते
Ayant gagné le cou, le dos, la taille, l’anus et, en vérité, toutes les articulations, le feu s’y tient établi ; ainsi le feu du corps se met en mouvement dans tout le corps.
Verse 81
तस्याऽधिक्यं चरेन्नित्यं कायं पुष्णाति सर्वतः । रसस्तु बंधमायाति बलरूपो भवेत्तदा
En entretenant sans cesse l’abondance de cela, on nourrit le corps de toutes parts. Alors le rasa se trouve bien lié, affermi, et il devient la force même.
Verse 82
अतिरिक्तो बलेनैव वीर्यान्मर्माणि चालयेत् । तेनैव जायते कामः शल्यरूपो भवेन्नृप
La vigueur en excès, poussée par la seule force, ébranle les points vitaux du corps. De cette agitation même naît le désir et, ô roi, il devient tel une épine douloureuse.
Verse 83
सकामाग्निः समाख्यातो बलनाशकरो नृप । मैथुनस्य प्रसंगेन विनाशत्वं कलेवरे
Ô roi, on l’appelle le feu du désir ; il détruit la force. Par l’abandon aux unions charnelles, le corps en vient à la ruine.
Verse 84
नारीं च संश्रयेत्प्राणी पीडितः कामवह्निना । मैथुनस्य प्रसंगेन मूर्छितः कामकर्शितः
L’être, tourmenté par le feu du désir, cherche refuge auprès d’une femme ; entraîné vers l’occasion de l’union charnelle, il défaillit, épuisé par la passion.
Verse 85
तेजोहीनो भवेत्कायो बलहानिश्च जायते । बलहीनो यदा स्याद्वै दुर्बलो वह्निनेरितः
Quand le corps est privé de sa radiance vitale, la perte de force survient ; et lorsqu’il devient vraiment sans vigueur, il s’affaiblit, comme poussé par le feu.
Verse 86
स वह्निः प्रचरेत्काये शोणितं शुक्रमेव च । शुक्रशोणितयोर्नाशाच्छून्यदेहोभिजायते
Ce feu intérieur parcourt le corps, consumant le sang et aussi la semence ; lorsque sang et semence sont détruits, le corps devient vide et sans vie.
Verse 87
अतीव जायते वायुः प्रचंडो दारुणाकृतिः । विवर्णो दुःखसंतप्तः शून्यबुद्धिस्ततो भवेत्
Alors s’élève un vent d’une violence extrême, farouche et d’aspect terrible ; on pâlit, brûlé par la souffrance, et l’esprit devient ensuite vide et confus.
Verse 88
दृष्टा श्रुता तु या नारी तच्चित्तो भ्रमते सदा । तृप्तिर्न जायते काये लोलुपे चित्तवर्त्मनि
Quand l’esprit d’un homme se fixe sur une femme—qu’il l’ait vue ou seulement entendue—il erre sans cesse ; dans un corps mû par l’avidité, sur le chemin agité du mental, la satiété ne naît jamais.
Verse 89
विरूपश्च सुरूपश्च ध्यानान्मध्ये प्रजायते । बलहीनो यदा कामी मांसशोणितसंक्षयात्
De l’acte de la conception, l’enfant peut naître difforme ou bien formé. Et lorsque l’homme mû par le désir s’affaiblit par l’épuisement de la chair et du sang, de tels effets surviennent.
Verse 90
पलितं जायते काये नाशिते कामवह्निना । तस्मात्संजायते कामी वृद्धो भूत्वा दिनेदिने
Quand le corps est brûlé par le feu du désir, la blancheur des cheveux y apparaît. Ainsi, de jour en jour, même en vieillissant, l’homme asservi à la passion devient toujours plus poussé par le désir.
Verse 91
सुरते चिंतते नारीं यथा वार्द्धुषिको नरः । तथातथा भवेद्धानिस्तेजसोऽस्य नरेश्वर
Ô roi, de même qu’un homme, au milieu de l’union charnelle, pense à une autre femme, de même, selon cela, s’élève une perte proportionnée de sa vigueur et de son éclat spirituel.
Verse 92
तस्मात्प्रजायते कायो नाशरूपं समृच्छति । अग्निः प्रजायते भूयो जरारूपो न संशयः
Ainsi le corps naît et, inévitablement, parvient à la forme de la destruction. Et de nouveau le feu se manifeste, prenant la forme du dépérissement : de cela, nul doute.
Verse 93
प्राणिनां क्षयरूपेण ज्वरो भवति दारुणः । स्थावरा जंगमाः सर्वे ज्वरेण परिपीडिताः
Pour les êtres vivants, la fièvre devient terrible sous la forme de l’épuisement. Tous, immobiles comme mobiles, sont affligés et tourmentés par la fièvre.
Verse 94
नाशमायांति ते सर्वे बहुपीडा प्रपीडिताः । एतत्ते सर्वमाख्यातमन्यत्किं ते वदाम्यहम्
Tous, accablés par de multiples souffrances, vont à la perdition. Je t’ai tout exposé ; que puis-je encore te dire ?
Verse 95
एवमुक्तो महाराजो मातलिं वाक्यमब्रवीत्
Ainsi interpellé, le grand roi adressa ces paroles à Mātali.