
Mānasasṛṣṭi-varṇana (Account of Mind-born Creation) | मानससृष्टिवर्णनम्
Cet Adhyāya présente une séquence cosmogonique technique : le Seigneur inaugure la mānasasṛṣṭi (création née de l’esprit) en projetant des agents fonctionnels qui stabilisent et régulent les êtres. Dans l’extrait reçu, Sūta raconte l’émanation de cinq principes « kartṛ »—Rudra, Dharma, Manas (Mental), Ruci et Ākṛti—chacun chargé de soutenir la prajā : Dharma maintient l’ordre, Manas rend possible la connaissance, Ākṛti confère forme et beauté, et Ruci engendre la śraddhā ainsi que l’inclination affective. Un fil d’épithètes rituelles explique Rudra comme Tryambaka par des associations sacrificielles et métriques (gāyatrī, triṣṭubh, jagatī), reliant la cosmologie à la logique liturgique védique. Le récit aborde ensuite un problème de dynamique des guṇa : les êtres créés ne prolifèrent pas ; le créateur applique la buddhi discriminante et constate un mouvement dominé par tamas, qui étouffe rajas et sattva. Du tamas repoussé surgit un mithuna (couple) marqué par l’obstruction et le voilement, lié à la pratique de l’adharma produisant hiṃsā (violence) et śoka (chagrin). En réponse, un principe féminin émerge du corps du créateur—Śatarūpā—annonçant le complément générateur nécessaire à l’accroissement des êtres et à la poursuite de la création.
Verse 1
इति श्रीब्रह्माण्डे महापुराणे वायुप्रोक्ते पूर्वभागे द्वितीये ऽनुषङ्गपादे मानससृष्टिवर्णनं नामाष्टमो ऽध्यायः सूत उवाच रुद्रं धर्मं मनश्चैव रुचिं चैवाकृतिं तथा / पञ्च कर्तॄन् हि स तदा मनसा व्यसृजत्प्रभुः
Ainsi, dans le Śrī Brahmāṇḍa Mahāpurāṇa, dans la première partie enseignée par Vāyu, au second anuṣaṅga-pāda, le huitième chapitre nommé « Description de la création mentale ». Sūta dit : Alors le Seigneur, par la pensée, émana cinq agents : Rudra, Dharma, Manas, Ruci et Ākṛti.
Verse 2
एते महाभुजाः सर्वे प्रजानां स्थितिहेतवः / औषधीः प्रतिसंधत्ते रुद्रः क्षीणः पुनः पुनः
Tous, aux grands bras, sont la cause du maintien des créatures ; Rudra, s’épuisant encore et encore, réunit de nouveau les plantes médicinales (auṣadhi).
Verse 3
प्राप्तौषधिफलैर्देवः सम्यगिष्टः फलार्थिभिः / त्रिभिरेव कपालैस्तु त्र्यंबकैरोषधीक्षये
Ayant obtenu les fruits des plantes médicinales, ceux qui désirent des bienfaits adorèrent le Deva selon le rite. Quand les herbes s’épuisent, le sacrifice à Tryambaka s’accomplit avec trois kapāla בלבד.
Verse 4
इज्यते मुनिभिर्यस्मात्तस्मात्त्त्र्यंबक उच्यते / गायत्रीं चैव त्रिष्टुप् च जगती चैव ताः स्मृताः
Parce que les sages (muni) lui offrent le yajña, on l’appelle ‘Tryambaka’. Gāyatrī, Triṣṭup et Jagatī : tels sont les mètres mémorisés.
Verse 5
अंबिकानां मया प्रोक्ता योनयः स्वनस्पतेः / ताभिरेकत्वभूता भिस्त्रिविधाभिः स्ववीर्यतः
J’ai exposé les matrices des Ambikā comme relevant de la nature vanaspati, la végétation sacrée. Par leur propre vigueur, bien que triples, elles demeurent fondues en une seule unité.
Verse 6
त्रिसाधनः पुरोडाशस्त्रिकपालस्ततः स्मृतः / त्र्यंबकः स पुरोडाशस्तेनेह त्र्यंबकःस्मृतः
Le puroḍāśa muni de trois moyens est tenu pour ‘trikapāla’. Ce puroḍāśa est lui-même ‘Tryambaka’; c’est pourquoi ici on le nomme Tryambaka.
Verse 7
धत्ते धर्मः प्रजाः सर्वा मनो ज्ञानकरं स्मृतम् / आकृतिः सुरुचे रूपं रुचिः श्रद्धाकरः स्मृतः
Le Dharma soutient toutes les créatures; le mental est tenu pour cause de connaissance. L’ākṛti est la forme d’une belle grâce, et la ruci est dite engendrer la śraddhā, la foi.
Verse 8
एवमेते प्रजापालाः प्रजानां स्थितिहेतवः / अथास्य सृजतः सर्गं प्रजानां परिवृद्धये
Ainsi, ces protecteurs des créatures sont la cause de la stabilité des êtres. Puis Il ordonna la suite de la création pour l’accroissement des prajâs.
Verse 9
न व्यवर्द्धत ताः सृष्टाः प्रजाः केनापि हेतुना / ततः स विदधे बुद्धिमर्थनिश्चयगा मिनीम्
Pour aucune raison les prajâs créées ne se développèrent. Alors Il établit une intelligence qui mène à la détermination du sens et du but.
Verse 10
अथात्मनि समद्राक्षीत्तमोमात्रां तु चारिणीम् / रजः सत्त्वं परित्यज्य वर्तमानां स्वकर्मतः
Puis Il vit en Lui-même la seule part de tamas en mouvement, délaissant rajas et sattva, agissant selon son propre karma.
Verse 11
ततः स तेन दुखेनशुचं चक्रे जगत्पतिः / तमश्च व्यनुदत्पश्चाद् रजसातु समावृणोत्
Alors le Seigneur du monde, de cette douleur, fit naître le chagrin. Puis Il chassa le tamas et le recouvrit de rajas.
Verse 12
तत्तमः प्रतिनुत्तं वै मिथुनं संप्रसूयत / अधर्माचरणा त्तस्य हिंसा शोको व्यजायत
Ce tamas, repoussé, enfanta un couple. De sa conduite adharma naquirent la violence et le chagrin.
Verse 13
ततस्तस्मिन्समुद्भूते मिथुने वरणात्मके / ततः स भगवानासीत् प्रीतश्चैतं हि शिश्रिये
Alors, lorsque surgit ce couple de nature élue, le Bhagavān fut comblé de joie et s’y appuya, s’y établissant.
Verse 14
एवं प्रीतात्मनस्तस्य स्वदेहार्द्धाद्विनिःसृता / नारी परमकल्याणी सर्वभूतमनोहरा
Ainsi, du demi-corps même de celui dont l’âme était comblée de joie, jaillit une Femme suprêmement bénie, ravissant le cœur de tous les êtres.
Verse 15
सा हि कामात्मना सृष्टा प्रकृतेः सा सुरूपिणी / शतरूपेति सा प्रोक्ता सा प्रोक्तैव पुनः पुनः
Elle fut créée avec l’essence du désir, née de la Prakṛti, d’une beauté parfaite; on la nomma ‘Śatarūpā’, et ce nom fut répété maintes fois.
Verse 16
ततः प्रजाः समुद्भूता यथा प्रोक्ता मया पुरा / प्रक्रियायां यथा तुभ्यं त्रेतामध्ये महात्मनः
Puis les créatures naquirent, comme je l’avais dit jadis; ô grande âme, selon le procédé que je t’exposai au milieu du Tretā-yuga.
Verse 17
यदा प्रजास्तु ताः सृष्टा न व्यवद्धत धीमतः / ततो ऽन्यान्मानसान्पुत्रानात्मनः सदृशो ऽसृजत
Lorsque ces créatures, bien que créées, ne se développèrent pas par l’œuvre du sage, il engendra alors d’autres fils nés de la pensée, semblables à lui-même.
Verse 18
भृग्वङ्गिरोमरीचींश्च पुलस्त्यं पुलहं क्रतुम् / दक्षमत्रिं वसिष्ठं च निर्ममे मानसान्सुतान्
Brahmā façonna Bhṛgu, Aṅgiras, Marīci, Pulastya, Pulaha, Kratu, Dakṣa, Atri et Vasiṣṭha, comme des fils nés de son esprit.
Verse 19
नव ब्रह्माण इत्येते पुराणे निश्चयं गताः / ब्रह्मा यतात्मकानां तु सर्वेषामात्मयोनिनाम्
Les Purāṇa établissent avec certitude qu’ils sont les « neuf Brahmā » ; et Brahmā est la source de tous les êtres auto-engendrés (ātmayoni), de sa propre essence.
Verse 20
ततो ऽसृजत्पुनर्ब्रह्मा धर्मं भूतसुखावहम् / प्रजापतिं रुचिं चैव पूर्वेषामेव पूर्वजौ
Puis Brahmā créa de nouveau le Dharma, qui apporte le bonheur aux êtres; et il engendra aussi Prajāpati Ruci, ancêtre même des anciens ancêtres.
Verse 21
बुद्धितः ससृजे धर्मं सर्वभूतसुखावहम् / मनसस्तु रुचिर्नाम जज्ञे जो ऽव्यक्तजन्मनः
De son intelligence (buddhi), Brahmā créa le Dharma qui apporte le bonheur à tous les êtres; et de son esprit naquit le Prajāpati nommé Ruci, issu de l’Inmanifesté (avyakta).
Verse 22
भृगुस्तु त्दृदयाज्जज्ञे ऋषिः साललयोनिनः / प्राणाद्दक्षं सृजन्ब्रह्मा चक्षुर्भ्यां तु मरीचिनम्
Le ṛṣi Bhṛgu naquit du cœur de Brahmā, d’une lignée liée à l’élément des eaux; Brahmā créa Dakṣa de son souffle vital (prāṇa) et Marīci de ses yeux.
Verse 23
अभिमानात्मकं रुद्रं निर्ममे नीललोहितम् / शिरसोंगिरसं चैव श्रोत्रादत्रिं तथैव च
Il créa Rudra, de nature d’orgueil, sous la forme de Nīlalohita. De la tête il fit naître Aṅgiras, et de l’oreille Atri, de même.
Verse 24
पुलस्त्यं च तथोदानाद्व्यानाच्च पुलहं पुनः / समानजो वसिष्ठश्च ह्यपानान्निर्ममे क्रतुम्
De l’udāna il créa Pulastya, et du vyāna de nouveau Pulaha. Du samāna naquit Vasiṣṭha ; de l’apāna il façonna Kratu.
Verse 25
इत्येते ब्रह्मणः पुत्राः प्रजादौ द्वादश स्मृताः / धर्मस्तेषां प्रथमजो देवतानां स्मृतस्तु वै
Ainsi, au commencement de la génération des êtres, on se souvient d’eux comme des douze fils de Brahmā. Parmi eux, le premier-né est Dharma, tenu pour vénérable même parmi les dieux.
Verse 26
भृग्वादयस्तु ये सृष्टास्ते वै ब्रह्मर्षयः स्मृताः / गृहमेधिपुराणास्ते धर्मस्तैः प्राक् प्रवर्त्तितः
Ceux qui furent créés, tels Bhṛgu et les autres, sont tenus pour des brahmarṣis. Anciens dans la voie du gṛhamedhī, ils mirent jadis le dharma en mouvement.
Verse 27
द्वादशैते प्रसूयन्ते प्रजाः कल्पे पुनः पुनः / तेषां द्वादश ते वंशा दिव्या देवगुणान्विताः
Ces douze engendrent les créatures, kalpa après kalpa, encore et encore. D’eux proviennent douze lignées divines, pourvues des qualités des dieux.
Verse 28
क्रियावन्तः प्रजावन्तो महर्षिभिरलङ्कृताः / यदा तैरिह सृष्टैस्तु धर्म्माद्यैश्च महर्षिभिः
Ils étaient actifs dans les rites et féconds en progéniture, parés par les grands rishis. Lorsque, ici, ces rishis créèrent le Dharma et le reste.
Verse 29
सृज्यमानाः प्रजाश्चैव न व्यवर्द्धन्त धीमतः / तमोमात्रावृतः सो ऽभूच्छोकप्रतिहतश्च वै
Même les créatures en cours de création ne firent pas croître le sage. Il fut couvert de ténèbres seules et, en vérité, frappé par le chagrin.
Verse 30
यथाऽवृतः स वै ब्रह्मा तमोमात्रा तु सा पुनः / पुत्राणां च तमोमात्रा अपरा निःसृताभवत्
De même que Brahmā fut enveloppé de ténèbres seules, ces mêmes ténèbres ressortirent encore de ses fils sous une autre forme.
Verse 31
प्रतिस्रोतात्मको ऽधर्मो हिंसा चैवाशुभात्मिका / ततः प्रतिहते तस्य प्रतीते वरणात्मके
L’Adharma était de nature à remonter le courant, et la violence avait une essence néfaste. Puis, lorsque cet état de voile fut contenu, il devint manifeste.
Verse 32
स्वां तनुं स तदा ब्रह्मा समपोहत भास्वराम् / द्विधा कृत्वा स्वकं देहमर्द्धेन पुरुषो ऽभवत्
Alors Brahmā écarta son corps resplendissant. Ayant partagé son être en deux, d’une moitié il devint la forme de Purusha.
Verse 33
अर्धेन नारी सा तस्य शतरूपा व्यजायत / प्रकृतिर्भूतधात्री सा कामाद्वै सृजतः प्रभोः
De sa moitié naquit cette femme, Śatarūpā. Par le désir du Seigneur créateur, elle se manifesta comme Prakṛti, la Mère qui porte les êtres.
Verse 34
सा दिवं पृथिवीं चैव महिम्ना व्याप्य सुस्थिता / ब्रह्माणः सा तनुः पूर्वा दिवमावृत्य तिष्टतः
Elle demeura stable, emplissant de sa grandeur le ciel et la terre. Elle était le corps primordial de Brahmā, couvrant la voûte céleste et s’y tenant.
Verse 35
या त्वर्द्धा सृज्यते नारी शतरूपा व्यजायत / सा देवी नियुतं तप्त्वा तपः परम दुश्चरम्
La femme créée de cette moitié naquit comme Śatarūpā. Cette Devī accomplit, durant un niyuta de temps, une austérité suprême, extrêmement difficile.
Verse 36
भर्त्तारं दीप्तयशसं पुरुषं प्रत्यपद्यत / स वै स्वायंभुवः पूर्वं पुरुषो मनुरुच्यते
Elle prit pour époux le Puruṣa à la gloire éclatante. Ce Puruṣa primordial, Svāyaṃbhuva, est appelé Manu.
Verse 37
तस्यैकसप्ततियुगं मन्वन्तरमिहोच्यते / लब्ध्वा तु पुरुषः पत्नीं शतरूपामयोनिजाम्
Son manvantara est dit ici durer soixante et onze yugas. Et ce Puruṣa obtint pour épouse Śatarūpā, née sans matrice.
Verse 38
तया स रमते सार्द्धं तस्मात्सा रतिरुच्यते / प्रथमः संप्रयोगः स कल्पादौ समवर्त्तत
Il se réjouit avec elle; c’est pourquoi elle est appelée « Rati ». Cette première union advint au commencement du kalpa.
Verse 39
विराजमसृजद्ब्रह्मा सो ऽभवत्पुरुषो विराट् / सम्राट् सशतरूपस्तु वैराजस्तु मनुः स्मृतः
Brahmā créa Virāj; il devint le Puruṣa Virāṭ. Il fut aussi Samrāṭ et Śatarūpa; et Vairāja est tenu pour Manu.
Verse 40
स वैराजः प्रजासर्गं ससर्ज पुरुषो मनुः / वैराजात्पुरुषाद्वीरौ शतरूपा व्यजायत
Ce Manu-Puruṣa, Vairāja, accomplit la création des êtres. Du Puruṣa Vairāja naquit Śatarūpā, sous forme de vigueur (vīrya).
Verse 41
प्रियव्रतोत्तानपादौ पुत्रौ पुत्रवतां वरौ / कन्ये द्वे सुमहाभागे याभ्यां जाता इमाः प्रजाः
Priyavrata et Uttānapāda furent deux fils, les meilleurs parmi ceux qui ont des fils. Il y eut aussi deux filles très fortunées, d’où naquirent ces créatures.
Verse 42
देवी नाम्ना तथाकूलिः प्रसूतिश्चैव ते शुभे / स्वायंभुवः प्रसूतिं तु दक्षाय व्यसृजत्प्रभुः
Parmi ces filles de bon augure, l’une se nommait Devī; les autres étaient Ākūti et Prasūti. Le seigneur Svāyambhuva Manu donna Prasūti à Dakṣa.
Verse 43
रुचेः प्रजापतेश्चैव आकूतिं प्रत्य पादयत् / आकूत्यां मिथुनं जज्ञे मानसस्य रुचेः शुभम्
Le Prajāpati Ruci prit Akūti pour épouse ; et en Akūti, par le saint dessein intérieur de Ruci, naquit un couple de bon augure.
Verse 44
यज्ञश्च दक्षिणा चैव यमलौ तौ बभूवतुः / यज्ञस्य दक्षिणायां च पुत्रा द्वादश जज्ञिरे
Ce couple de jumeaux fut Yajña et Dakṣiṇā ; et de Dakṣiṇā, l’épouse de Yajña, naquirent douze fils.
Verse 45
यामा इति समाख्याता देवाः स्वायंभुवेतरे / यमस्य पुत्रा यज्ञस्य तस्माद्यामास्तु ते स्मृताः
Les dieux de ce Manvantara de Svāyambhuva furent appelés Yāmā ; étant fils de Yajña, on se souvient d’eux sous le nom de Yāmā.
Verse 46
अजिताश्चैव शुक्राश्च द्वौ गणौ ब्रह्मणः स्मृतौ / यामाः पूर्वं परिक्रान्ता येषां संज्ञा दिवौकसः
Ajita et Śukra sont tenus pour deux cohortes de Brahmā. Les Yāmā qui avaient auparavant accompli la circumambulation furent appelés Divaukasa, habitants du ciel.
Verse 47
स्वायंभूव सुतायां तु प्रसूत्यां लोकमातरः / तस्यां कन्याश्चतुर्विंशद्दक्षस्त्वजनयत्प्रभुः
En Prasūti, fille de Svāyambhuva, se manifestèrent les Mères du monde ; et en elle, le seigneur Dakṣa engendra vingt-quatre filles.
Verse 48
सर्वास्ताश्च महाभागाः सर्वाः कमललोचनाः / योगपत्न्यश्च ताः सर्वाः सर्वास्ता योगमातरः
Elles sont toutes grandement bénies, aux yeux de lotus; toutes sont épouses du Yoga, toutes sont Mères du Yoga.
Verse 49
सर्वाश्च ब्रह्मवादिन्यः सर्वा विश्वस्य मातरः / श्रद्धा लक्ष्मीर्धृतिस्तुष्टिः पुष्टिर्मेधा तथा क्रिया
Toutes sont des annonciatrices du Brahman, mères de l’univers : Śraddhā, Lakṣmī, Dhṛti, Tuṣṭi, Puṣṭi, Medhā et Kriyā.
Verse 50
बुद्धिर्लज्जा वसुः शान्तिः सिद्धिः कीर्त्तिस्त्रयोदश / पत्न्यर्थं प्रतिजग्राह धर्मो दाक्षायणीः प्रभुः
Buddhi, Lajjā, Vasu, Śānti, Siddhi et Kīrti—ainsi, les treize filles de Dakṣa furent reçues par le Seigneur Dharma comme épouses.
Verse 51
द्वाराण्येतानि चैवास्य विहितानि स्वयंभुवा / यान्याः शिष्टा यवीयस्य एकादश सुलोचनाः
Tels sont ses ‘seuils’, établis par Svayambhū; et celles qui restaient furent onze jeunes filles aux beaux yeux pour le cadet.
Verse 52
सती ख्यातिश्च संभूतिः स्मृतिः प्रीतिः क्षमा तथा / सन्नतिश्चानसूया च ऊर्जा स्वाहा स्वधा तथा
Satī, Khyāti, Saṃbhūti, Smṛti, Prīti, Kṣamā; ainsi que Sannati, Anasūyā, Ūrjā, Svāhā et Svadhā.
Verse 53
तास्तदा प्रत्यगृह्णन्त पुनरन्ये महार्षयः / रुद्रो भृगुर्मरीचिश्च अङ्गिराः पुलहः क्रतुः
Alors, d’autres grands rishis les accueillirent de nouveau : Rudra, Bhrigu, Marichi, Angiras, Pulaha et Kratu.
Verse 54
पुलस्त्यो ऽत्रिर्वसिष्ठश्च पितरो ऽग्रिस्तथैव च / सतीं भवाय प्रायच्छत्ख्यातिं च भृगवे तथा
Pulastya, Atri, Vasistha, les Pitṛs et Agni également : ils donnèrent Satī à Bhava (Śiva) et Khyāti à Bhṛgu.
Verse 55
मरीचये तु संभूतिं स्मृतिमङ्गिरसे ददौ / प्रीतिं चैव पुलस्त्याय क्षमां वै पुलहाय च
À Marichi fut donnée Sambhūti, à Angiras fut donnée Smṛti ; à Pulastya fut accordée Prīti, et à Pulaha, Kṣamā.
Verse 56
क्रतवे संततिं नाम अनसूयां तथात्रये / ऊर्जां ददौ वसिष्ठाय स्वाहां चैवाग्नये ददौ
À Kratu fut donnée Santati ; à Atri, Anasūyā ; à Vasiṣṭha fut donnée Ūrjā, et à Agni, Svāhā.
Verse 57
स्वधां चैव पितृभ्यस्तु तास्वपत्यानि मे शृणु / एताः सर्वा महाभागाः प्रजास्त्वनुसृताः स्थिताः
Et aux Pitṛs fut donnée Svadhā ; maintenant, écoutez de moi la descendance née de ces épouses. Toutes ces créatures fortunées demeurent, suivant la lignée transmise.
Verse 58
मन्वन्तरेषु सर्वेषु यावदाभूतसंप्लवम् / श्रद्धा कामं प्रजज्ञे ऽथ दर्पो लक्ष्मी सुतः स्मृतः
Dans tous les manvantaras, jusqu’au grand déluge de la dissolution, Śraddhā enfanta Kāma; et Darpa est tenu pour le fils de Lakṣmī.
Verse 59
धृत्यास्तु नियमः पुत्रस्तुष्ट्याः संतोष उच्यते / पुष्ट्या लाभः सुतश्चापि मेधापुत्रः श्रुतस्तथा
Le fils de Dhṛti est nommé Niyama; celui de Tuṣṭi est dit Saṃtoṣa. Le fils de Puṣṭi est Lābha; et le fils de Medhā est aussi connu comme Śruta.
Verse 60
क्रियायास्तनयौ प्रोक्तौ दमश्च शम एव च / बुद्धेर्बोधः सुतश्चापि अप्रमादश्च तावुभौ
On dit que les deux fils de Kriyā sont Dama et Śama. Le fils de Buddhi est Bodha; et aussi Apramāda—tous deux.
Verse 61
लज्जाया विनयः पुत्रो व्यवसायो वसोः सुतः / क्षेमः शान्तेः सुतश्चापि सुखं सिद्धेर्व्यजायत
Le fils de Lajjā est Vinaya; le fils de Vasu est Vyavasāya. Le fils de Śānti est Kṣema; et de Siddhi naquit Sukha.
Verse 62
यशः कीर्तेः सुतश्चापि इत्येते धर्मसूनवः / कामस्य तु सुतो हर्षो देव्यां सिद्ध्यां व्यजायत
Yaśa est aussi le fils de Kīrti : tels sont les fils de Dharma. Quant à Kāma, son fils Harṣa naquit de la déesse Siddhi.
Verse 63
इत्येष वै सुखोदर्कः सर्गो धर्मस्य सात्त्विकः / जज्ञे हिंसा त्वधर्माद्वै निकृतिं चानृतं च ते
Ainsi, cette création sāttvique du Dharma porte pour fruit la félicité; mais de l’Adharma naquirent la violence, ainsi que la ruse et le mensonge.
Verse 64
निकृत्यनृतयोर्जज्ञ भयं नरक एव च / माया च वेदना चापि मिथुनद्वयमेतयोः
De la ruse et du mensonge naquirent la peur et l’enfer; et, comme leur couple, apparurent Māyā et Vedanā (la souffrance).
Verse 65
मयाज्जज्ञे ऽथ वै माया मृत्युं भूतापहारिणम् / वेदनायां ततश्चापि जेज्ञ दुःखं तु रौरवात्
De Māyā naquit encore Māyā, ainsi que Mṛtyu, ravisseur des êtres; et de Vedanā surgit la douleur liée à l’enfer Raurava.
Verse 66
मृत्योर्व्याधिर्जराशोकक्रोधासूया विजज्ञिरे / दुःखोत्तराः स्मृता ह्येते सर्वे चाधर्मलक्षणाः
De Mṛtyu naquirent la maladie, la vieillesse, le chagrin, la colère et l’envie; tous sont tenus pour accroître la souffrance et marquer l’Adharma.
Verse 67
तेषां भार्यास्ति पुत्रो वा सर्वे ह्यनिधनाः स्मृताः / इत्येष तामसः सर्गो जज्ञे धर्मनिया मकः
Ils ont aussi des épouses ou des fils, et tous sont tenus pour impérissables; ainsi naquit cette création tamasique, qui règle et ordonne le Dharma.
Verse 68
प्रजाः सृचेति व्यादिष्टो ब्रह्मणा नीललोहितः / सो ऽभिध्याय सतीं भार्यां निर्ममे चात्मसंभवान्
Sur l’ordre de Brahmā : « Crée les créatures », Nīlalohita contempla en méditation son épouse vertueuse, Satī, et engendra des êtres issus de sa propre essence.
Verse 69
नाधिकान्न च हीनास्तान्मानसानात्मना समान् / सहस्रं च सहस्राणामसृजत्कृत्तिवाससः
Ils n’étaient ni supérieurs ni inférieurs ; nés de l’esprit, semblables à lui. Kṛttivāsa engendra des milliers de milliers d’êtres.
Verse 70
तुल्यानेवात्मना सर्वान् रूपतेजोबल श्रुतैः / पिङ्गलान्सनिषङ्गांश्च कपर्दी नीललोहितान्
Kapardī Nīlalohita les créa tous semblables à lui—par la beauté, l’éclat, la force et le savoir sacré ; au teint fauve et munis d’un niṣaṅga (carquois).
Verse 71
विशिखान्हीनकेशांश्च दृष्टिघ्नास्तान्कपालिनः / महारूपान्विरूपांश्च विश्वरूपाश्च रूपिणः
Ils étaient sans touffe rituelle, aux cheveux clairsemés, si terribles qu’ils terrassaient le regard ; porteurs de crânes. Les uns de grande forme, les autres difformes, d’autres encore à la forme universelle (viśvarūpa).
Verse 72
रथिनो वर्मिणश्चैव धन्विनो ऽथ वरूथिनः / सहस्रशतबाहूंश्च दिव्यभौमान्तरिक्षगान्
C’étaient des guerriers de char, cuirassés, archers et entourés d’escorte ; aux mille et cent bras, de nature divine, parcourant la terre et l’espace.
Verse 73
स्थूल शीर्षानष्टदंष्ट्रान् द्विजिह्वांस्तु त्रिलोचनान् / अन्नादान्पिशितादांश्च आज्यपान्सोमपोस्तथा
Ils avaient de grosses têtes, privés de crocs, à double langue et aux trois yeux; mangeurs de nourriture, mangeurs de chair, buveurs de ghee et aussi buveurs de Soma.
Verse 74
अतिमेढ्रोग्रकायांश्च शितिकण्ठोग्रमन्युकान् / सनिषङ्गतनुत्रांश्च धन्विनो ह्यसिचर्मिणः
Il y en avait aux membres démesurés, aux corps farouches, à la gorge sombre et à la colère terrible; munis de carquois et de cuirasse, archers, et aussi porteurs d’épée et de bouclier.
Verse 75
आसीनान् धावतश्चापि जृंभतश्चाप्यधिष्ठितान् / अधीयानाश्च जपतो युञ्जतो ध्यायतस्तथा
Les uns étaient assis, d’autres couraient, d’autres bâillaient, d’autres demeuraient en posture; les uns étudiaient, d’autres récitaient le japa, d’autres s’adonnaient au yoga, et d’autres méditaient.
Verse 76
ज्वलतो वर्षतश्चैव द्योतमानान्प्रधूपितान् / बुद्धान्बुद्धतमांश्चैव ब्रह्मस्वान् ब्रह्मदर्शिनः
Les uns flamboyaient, d’autres faisaient pleuvoir, d’autres rayonnaient, d’autres étaient enveloppés de fumée d’encens; les uns étaient sages, d’autres très sages, de nature brahmanique et voyants de Brahman.
Verse 77
नीलग्रीवान्सहस्राक्षान् सर्वांश्चैव क्षमाचरान् / अदृश्यान्सर्वभूतानां महायोगान्महौजसः
Ils avaient la gorge bleue, mille yeux, et tous une conduite empreinte de patience; invisibles à tous les êtres, grands yogis d’une puissance immense.
Verse 78
रुदतो द्रवतश्चैव एवं युक्तान्सहस्रशः / अयातयामान् सृजतं रुद्रमेतान्सुरोत्तमान्
Pleurant et courant, ainsi rassemblés par milliers, Rudra engendra ces dieux suprêmes, ayātayāma, impérissables.
Verse 79
दृष्ट्वा ब्रह्माब्रवीदेनं मास्राक्षीरीदृशीः प्रजाः / न स्रष्टव्यात्मन स्तल्या प्रजा नैवाधिका तथा
Voyant cela, Brahmā lui dit : «Ne crée pas de telles créatures ; de ta propre nature, une telle progéniture ne doit pas être engendrée, ni convient-il qu’elle soit ainsi accrue».
Verse 80
अन्याः सृजस्व भद्रं ते प्रजास्त्वं मृत्युसंयुताः / नारभन्ते हि कर्माणि प्रजा विगतमृत्यवः
Que cela te soit propice : crée d’autres prajā liées à la mort ; car les prajā sans mort n’entreprennent pas les actes (karma).
Verse 81
एवसुक्तो ऽब्रवीदेनं नाहं मृत्युजरान्विताः / प्रजाः स्रक्ष्यामि भद्रं ते स्थितो ऽहं त्वं सृज प्रभो
Ainsi interpellé, il répondit : «Que cela te soit propice ; je ne créerai pas des prajā liées à la mort et à la vieillesse. Je demeure immobile ; ô Seigneur, crée toi-même».
Verse 82
एते ये वै मया सृष्टा विरूपा नीललोहिताः / सहस्रं हि सहस्राणामात्मनो मम निःसृताः
Ceux-ci sont bien ceux que j’ai créés : aux formes étranges, bleus et rougeoyants ; de mon propre ātman ils ont jailli, par milliers de milliers.
Verse 83
एते देवा भविष्यन्ति रुद्रा नाम महाबलाः / पृथिव्यामन्तरिक्षे च रुद्राण्यस्ताः परिश्रुताः
Ces dieux deviendront, dans l’avenir, des Rudra d’une grande puissance ; sur la terre comme dans l’espace, les Rudrāṇī y sont aussi réputées selon la sainte tradition.
Verse 84
शतरुद्रे समाम्नाता भविष्यन्तीह यज्ञियाः / यज्ञभाजो भविष्यन्ति सर्वे देवगणैः सह
Ceux qui sont énoncés dans le Śatarudra seront ici dignes du sacrifice ; avec toutes les cohortes divines, ils recevront leur part du yajña.
Verse 85
मन्वन्तरेषु ये देवा भविष्यन्तीह छन्दजाः / तैः सार्द्धमिज्यमानास्ते स्थास्यन्तीहायुगक्षयात्
Dans les manvantaras, les dieux nés des mètres sacrés (chandas) seront ici ; honorés avec eux, ils demeureront ici jusqu’à l’extinction du yuga.
Verse 86
एवमुक्तस्ततो ब्रह्मा महादेवेन स प्रभुः / प्रत्युवाच तथा भीमं त्दृष्यमाणः प्रजापतिः
Ainsi parlé par Mahādeva, le Seigneur Brahmā, le Prajāpati, regardant Bhīma, répondit de même.
Verse 87
एवं भवतु भद्रं ते यथा ते व्यात्दृतं प्रभो / ब्रह्मणा समनु ज्ञाते ततः सर्वमभूत्किल
Qu’il en soit ainsi ; que le bien t’accompagne, ô Seigneur, comme tu l’as énoncé. Dès que Brahmā donna son assentiment, tout advint réellement de la sorte.
Verse 88
ततः प्रभृति देवः स न प्रासूयत वै प्रजाः / ऊर्ध्वरेताः स्थितः स्थाणुर्यावदाभूतसंप्लवम्
Dès lors, ce dieu n’engendra plus les créatures. La semence tournée vers le haut, il demeura immobile comme Sthāṇu jusqu’au grand pralaya.
Verse 89
यस्मात्प्रोक्तं स्थितो ऽस्मीति तस्मात्स्थाणुर्बुधैः स्मृतः / ज्ञानं तपश्च सत्यं च ह्यैश्वर्यं धर्म एव च
Parce qu’il déclara : « Je demeure établi », les sages se souviennent de lui comme de Sthāṇu. En lui sont la connaissance, l’ascèse, la vérité, la souveraineté et le dharma.
Verse 90
वैराग्यमात्मसंबोधः कृत्स्नान्येतानि शङ्करे / सर्वान्देवानृषींश्चैव समेतानसुरैः सह
Le détachement et l’éveil du Soi : tout cela est accompli en Śaṅkara ; et cela se manifesta devant tous les assemblés, dieux et rishis, avec les asuras.
Verse 91
अत्येति तेजसा देवो महादेवस्ततः स्मृतः / अत्येति देवा नैश्वर्याद्वलेन च महासुरान्
Ce dieu surpasse tous les êtres par son éclat ; c’est pourquoi on se souvient de lui comme de Mahādeva. Par sa souveraineté il dépasse même les dieux, et par sa force il domine les grands asuras.
Verse 92
ज्ञानेन च मुनीन्सर्वान्योगाद्भूतानि सर्वशः / एवमेव महादेवः सर्वदेवनमस्कृतः / प्रजामनु द्यामां सृष्ट्वा सर्गादुपरराम ह
Par la connaissance il dépasse tous les munis, et par le yoga il embrasse et transcende tous les êtres. Ainsi Mahādeva, honoré par tous les dieux, après avoir établi pour les créatures l’ordre du ciel, cessa l’œuvre de la création.
Five functional agents are projected—Rudra, Dharma, Manas, Ruci, and Ākṛti—each serving as a stabilizing cause for creatures (order, cognition, form, and affective inclination/faith), setting conditions for the world’s maintenance and growth.
The chapter links the epithet to triadic sacrificial/metrical structures (e.g., threefold implements/“kapālas” and the Vedic meters gāyatrī, triṣṭubh, jagatī), presenting Tryambaka as a ritual-cosmological designation rather than a purely mythic nickname.
Beings do not proliferate; the creator observes a tamas-dominant movement, repels it, and from that repulsion arises a paired emergence associated with adharma leading to hiṃsā and śoka. Subsequently a feminine generative principle—Śatarūpā—manifests, indicating the needed complement for increase of beings.