
Nāradasya Pūrvajanma-kathanaṃ tathā Nārāyaṇa-stavaḥ
Theological-Hymnology and Purāṇic Genealogy (Sage-Origin Narrative)
Dans le cadre pédagogique plus vaste du dialogue Varāha–Pṛthivī, cet adhyāya présente un échange secondaire où Priyavrata interroge le sage Nārada sur sa conduite lors d’une naissance antérieure. Nārada répond par un récit autobiographique : il fut jadis un brāhmaṇa savant nommé Sārasvata, en Avanti, qui renonça aux devoirs domestiques et entreprit l’ascèse au lac Sārasvata (Puṣkara). Par un japa continu et la bhakti, il compose un stava à Viṣṇu/Nārāyaṇa, soulignant son corps cosmique, ses formes selon les yuga et l’émergence des ordres sociaux. Satisfait, le Seigneur lui accorde un rôle durable à travers les cycles cosmiques, explique l’étymologie de « Nārada » et situe sa renaissance dans le jour créateur de Brahmā, en concluant par une exhortation à une discipline centrée sur Viṣṇu.
Verse 1
प्रियव्रत उवाच । अन्यस्मिन् भगवन् जन्मन्यासीत् यत् तद् विचेष्टितम् । सर्वं कथय देवर्षे महत् कौतूहलं हि मे ॥ ३.१ ॥
Priyavrata dit : «Ô Bienheureux, quelle conduite, quelle action eut lieu dans une autre naissance ? Raconte-moi tout. Ô voyant divin, une grande curiosité s’est vraiment éveillée en moi.»
Verse 2
नारद उवाच । स्नातस्य मम राजेन्द्र तस्मिन् वेदसरस्यथ । सावित्र्याश्च वचः श्रुत्वा तस्मिन् जन्मसहस्रकम् । स्मरणं तत्क्षणाज्जातं शृणु जन्मान्तरं मम ॥ ३.२ ॥
Nārada dit : «Ô roi, après m’être baigné là, dans ce Veda-saras, et après avoir entendu les paroles de Sāvitrī, le souvenir de mille naissances s’éveilla en moi à l’instant même. Écoute ma naissance antérieure.»
Verse 3
अस्त्यवन्तीपुरं राजंस्तत्राहं प्राग् द्विजोत्तमः । नाम्ना सारस्वतः पूर्वं वेदवेदाङ्गपारगः ॥ ३.३ ॥
Ô roi, il est une cité nommée Avantīpura. Là, jadis, je fus un brahmane éminent ; auparavant on me connaissait sous le nom de Sārasvata, ayant maîtrisé le Veda et ses disciplines auxiliaires (vedāṅga).
Verse 4
बहुभृत्यपरिवारो बहुधान्यश्च पार्थिवः । अन्यस्मिन् कृतसंज्ञे तु युगे परमबुद्धिमान् ॥ ३.४ ॥
Dans un autre âge, appelé le Yuga Kṛta (Satya), le roi était entouré de nombreux serviteurs et d’une vaste suite, possédait des grains et des provisions en abondance, et était d’une intelligence suprême.
Verse 5
ततो ध्यातं मयैकान्ते किमनेन करोम्यहम् । द्वन्द्वेन सर्वमेतद्धि न्यस्त्वा पुत्रेषु याम्यहम् । तपसे धृतसङ्कल्पः सरः सारस्वतं द्रुतम् ॥ ३.५ ॥
Alors, ayant médité en solitude, je pensai : «Que ferai-je de tout cela ? En vérité, tout ceci est lié aux paires d’opposés (dvandva). L’ayant confié à mes fils, je partirai.» Résolu à l’austérité (tapas), il se rendit promptement au lac Sārasvata.
Verse 6
एवं चिन्त्य मया इष्टः कर्मकाण्डेन केशवः । श्राद्धैश्च पितरो देवा यज्ञैश्चान्ये तथा जनाः ॥ ३.६ ॥
Ainsi, après avoir médité, j’ai adoré Keśava selon la discipline des rites (karma-kāṇḍa). Par les cérémonies de śrāddha, les ancêtres et les dieux sont honorés, et de même les autres hommes sont comblés par les sacrifices (yajña).
Verse 7
ततोऽहं निर्गतो राजंस्तपसे धृतमानसः । सारस्वतं नाम सरो यदेतत् पुष्करं स्मृतम् ॥ ३.७ ॥
Puis, ô Roi, je partis, l’esprit fermement résolu à l’austérité (tapas), vers le lac nommé Sārasvata, celui-là même dont on se souvient comme de Puṣkara.
Verse 8
तत्र गत्वा मया विष्णुः पुराणः पुरुषः शिवः । आराधितो मया भक्त्या जपं नारायणात्मकम् ॥ ३.८ ॥
Étant allé là-bas, j’ai adoré Viṣṇu — l’Ancien, le Puruṣa suprême, l’Auspicious — avec dévotion ; et j’ai accompli un japa dont l’essence est Nārāyaṇa.
Verse 9
ब्रह्मपारमयं राजन् जपता परमं स्तवम् । ततो मे भगवान् तुष्टः प्रत्यक्षत्वं जगाम ह ॥ ३.९ ॥
Ô roi, tandis que je récitais l’hymne suprême, imprégné du Brahman le plus élevé, alors le Seigneur bienheureux—satisfait de moi—vint véritablement se manifester en présence directe.
Verse 10
प्रियव्रत उवाच । कीदृशं ब्रह्मपारं तु श्रोतुमिच्छामि सत्तम । कथयस्व प्रसादेन देवर्षे सुप्रसन्नधीः ॥ ३.१० ॥
Priyavrata dit : «Ô le meilleur des vertueux, je désire entendre ce qui est l’ultime rive (le sens suprême) du brahman. Ô sage divin, par grâce, expose-le, l’intelligence parfaitement apaisée».
Verse 11
नारद उवाच । परं पराणाममृतं पुराणं पारं परं विष्णुमनन्तवीर्यम् । नमामि नित्यं पुरुषं पुराणं परायणं पारगतं पराणाम् ॥ ३.११ ॥
Nārada dit : Je me prosterne sans cesse devant Viṣṇu—Suprême au-delà du suprême—à la vaillance infinie ; Réalité immortelle et antique (Purāṇa), rive d’au-delà au-delà de toute rive ; Puruṣa primordial, refuge suprême, ayant franchi tout ce qui est tenu pour le plus élevé.
Verse 12
पुरातनं त्वप्रतिमं पुराणं परापरं पारगमुग्रतेजसम् । गम्भीरगम्भीरधियां प्रधानं नतोऽस्मि देवं हरिमीशितारम् ॥ ३.१२ ॥
Je me prosterne devant Hari, le Seigneur : antique, sans égal, Purāṇa lui-même ; transcendant le supérieur et l’inférieur, guide vers l’autre rive, d’une splendeur redoutable ; le premier parmi ceux dont l’intelligence est d’une profondeur abyssale.
Verse 13
परात्परं चापरमं प्रधानं परास्पदं शुद्धपदं विशालम् । परात्परेशं पुरुषं पुराणं नारायणं स्तौमि विशुद्धभावः ॥ ३.१३ ॥
Dans une disposition purifiée, je loue Nārāyaṇa : le Suprême au-delà de l’au-delà et pourtant la réalité suprême ; le Pradhāna, principe primordial ; la demeure suprême ; l’état pur et vaste ; le Seigneur de ce qui est au-delà ; le Puruṣa originel.
Verse 14
पुरा पुरं शून्यमिदं ससर्ज्ज तदा स्थितत्वात् पुरुषः प्रधानः । जने प्रसिद्धः शरणं ममास्तु नारायणो वीतमलः पुराणः ॥ ३.१४ ॥
Autrefois, il engendra cette « cité-monde » comme si elle était vide ; puis, par la stabilité de sa demeure, le Puruṣa—qui est le Pradhāna (principe premier)—demeura comme support. Que Nārāyaṇa, renommé parmi les hommes, antique et sans souillure, soit mon refuge.
Verse 15
पारं परं विष्णुमपाररूपं पुरातनं नीतिमतां प्रधानम् । धृतक्षमं शान्तिधरं क्षितीशं शुभं सदा स्तौमि महानुभावम् ॥ ३.१५ ॥
Je loue sans cesse Viṣṇu, le magnanime : suprême au-delà de toute mesure, aux formes sans limites ; l’Ancien, le premier parmi ceux qui suivent l’ordre éthique ; ferme dans la patience, porteur de paix, seigneur de la terre, toujours de bon augure.
Verse 16
सहस्रमूर्धानमनन्तपादम् अनेकबाहुं शशिसूर्यनेत्रम् । क्षराक्षरं क्षीरसमुद्रनिद्रं नारायणं स्तौम्यमृतं परेशम् ॥ ३.१६ ॥
Je loue Nārāyaṇa, le Seigneur suprême : aux mille têtes, aux pieds sans fin, aux nombreux bras, ayant la lune et le soleil pour yeux ; à la fois périssable et impérissable ; reposant en sommeil sur l’Océan de Lait ; immortel et transcendant.
Verse 17
त्रिवेदगम्यं त्रिनवैकमूर्तिं त्रिशुक्लसंस्थं त्रिहुताशभेदम् । त्रितत्त्वलक्ष्यं त्रियुगं त्रिनेत्रं नमामि नारायणमप्रमेयम् ॥ ३.१७ ॥
Je me prosterne devant Nārāyaṇa, l’Incommensurable : accessible par les trois Veda ; d’une seule forme manifestée de triple manière ; établi dans la triple pureté ; distingué comme les trois feux sacrés ; caractérisé par les trois tattva ; lié aux trois yuga ; et portant trois yeux.
Verse 18
कृते शितं रक्ततनुं तथा च त्रेतायुगॆ पूततनुं पुराणम् । तथा हरिं द्वापरतः कलौ च कृष्णीकृतात्मानमथो नमामि ॥ ३.१८ ॥
Je rends hommage à Hari : dans l’âge Kṛta, on le décrit comme éclatant et au corps rouge ; dans l’âge Tretā, comme l’Ancien au corps purifié ; de même dans l’âge Dvāpara ; et dans l’âge Kali, comme celui dont la nature est devenue « Kṛṣṇa » (sombre/noircissante).
Verse 19
ससर्ज यो वक्त्रत एव विप्रान् भुजान्तरे क्षत्रमथोरुयुग्मे । विशः पदाग्रेषु तथैव शूद्रान् नमामि तं विश्वतनुं पुराणम् ॥ ३.१९ ॥
Je rends hommage à l’Ancien dont le corps est l’univers : celui qui fit naître les brāhmaṇa de la bouche, les kṣatriya d’entre les bras, les vaiśya de la paire de cuisses, et de même les śūdra de l’avant des pieds.
Verse 20
परात्परं पारगतं प्रमेयं युधाम्पतिं कार्यत एव कृष्णम्। गदासिचर्मण्यभृतोत्थपाणिं नमामि नारायणमप्रमेयम्॥ ३.२० ॥
Je me prosterne devant Nārāyaṇa, l’Incommensurable : au-delà même du plus haut, ayant franchi toute limite ; connaissable par la juste connaissance et pourtant sans mesure ; seigneur des combats ; Kṛṣṇa dans l’action manifestée—les mains levées portant la massue, l’épée et le bouclier.
Verse 21
इति स्तुतो देववरः प्रसन्नो जगाद मां नीरदतुल्यघोषः । वरं वृणीष्वेत्यसकृत् ततोऽहं तस्यैव देहे लयमिष्टवान्श्च ॥ ३.२१ ॥
Ainsi loué, le dieu excellent, satisfait, à la voix pareille au nuage tonnant, me dit à maintes reprises : «Choisis une grâce.» Alors moi aussi je désirai la dissolution, l’absorption en ce corps même qui est le sien.
Verse 22
इति श्रुत्वा वचो मह्यं देवदेवः सनातनः । उवाच प्रकृतिं विप्र संसारस्वाक्षयामिमाम् ॥ ३.२२ ॥
Ayant ainsi entendu mes paroles, l’éternel Seigneur des dieux dit : «Ô brāhmaṇa, je vais exposer cette Prakṛti, ce fondement impérissable du saṃsāra (l’existence mondaine).»
Verse 23
ब्रह्मणो युगसहस्रं तत्ते तस्मात् समुद्भवः । भविता ते तथा नाम दास्यते संप्रयोजनम् ॥ ३.२३ ॥
Il dit : «Mille yuga constituent la mesure du temps de Brahmā ; de là procède ton apparition. De même, un nom adviendra pour toi, et l’on en fixera l’usage (le dessein) approprié.»
Verse 24
नारं पानीयमित्युक्तं तं पितॄणां सदा भवान् । ददाति तेन ते नाम नारदेति भविष्यति ॥ ३.२४ ॥
«On dit que “Nāra” signifie “eau” (pānīya). Puisque tu offres sans cesse cette offrande d’eau aux Pitṛ (ancêtres), ton nom deviendra donc “Nārada”.»
Verse 25
एवमुक्त्वा गतो देवः सद्योऽदर्शनमुच्चकैः । अहं कलेवरं त्यक्त्वा कालेन तपसा तदा ॥ ३.२५ ॥
Après avoir ainsi parlé, la divinité s’en alla aussitôt, s’élevant si haut qu’elle disparut à la vue. Alors moi, quittant mon corps, en ce temps-là—par le cours du temps et par l’austérité (tapas)—je poursuivis.
Verse 26
ब्रह्मणोऽङ्गे लयं प्राप्तस्तदुत्पत्तिं च पार्थिव । दिवसे तु पुनः सृष्टो दशभिस्तनयैः सह ॥ ३.२६ ॥
Étant entré dans la dissolution au sein du corps de Brahmā et reparaissant ensuite, ô Terre ; au jour de (Brahmā), il est recréé de nouveau avec dix fils.
Verse 27
दिनादिर्यो हि देवस्य ब्रह्मणोऽव्यक्तजन्मनः । स सृष्ट्यादिः समस्तानां देवादीनां न संशयः ॥ ३.२७ ॥
En vérité, celui qui est le commencement du « jour » pour le dieu Brahmā, dont la naissance vient de l’Inmanifesté, est aussi le commencement de la création de tous les êtres, à commencer par les dieux ; il n’y a aucun doute.
Verse 28
सर्वस्य जगतः सृष्टिरेषैव प्रभुधर्मतः । एतन्मे प्राकृतं जन्म यन्मां पृच्छसि पार्थिव ॥ ३.२८ ॥
«Ceci est bien la création de l’univers entier, issue de la nature intrinsèque du pouvoir souverain. Tel est mon engendrement selon la Prakṛti (nature matérielle), celui au sujet duquel tu m’interroges, ô maître de la terre.»
Verse 29
तस्मान्नारायणं ध्यात्वा प्राप्तोऽस्मि परतो नृप । तस्मात् त्वमपि राजेन्द्र भव विष्णुपरायणः ॥ ३.२९ ॥
C’est pourquoi, ô roi, ayant médité sur Nārāyaṇa, j’ai atteint l’état suprême. Ainsi, toi aussi, ô le meilleur des rois, deviens entièrement voué à Viṣṇu.
The text advances renunciation and disciplined devotion (tapas with Nārāyaṇa-japa) as a means to transcend social dualities and reorient conduct toward restraint, continuity of learning, and service across cosmic cycles; it culminates in an explicit injunction to become viṣṇu-parāyaṇa (Viṣṇu-centered in life-practice).
No lunar tithi, vrata-calendar, or seasonal observance is specified. The chapter instead uses cosmic time markers: “brahmaṇaḥ yuga-sahasram” (a thousand yugas of Brahmā) and the creative ‘day’ of Brahmā (dinādi), placing Nārada’s rebirth within cyclical creation (sṛṣṭi) rather than ritual calendrics.
Environmental stewardship is implicit rather than programmatic: the narrative valorizes withdrawal from acquisitive household expansion, relocation to a sacred lake (saras/tīrtha), and ascetic restraint—modes that reduce extraction and emphasize reverent engagement with water-bodies and landscapes. This aligns with the Varāha–Pṛthivī frame by modeling disciplined living as supportive of terrestrial stability.
Key figures include Priyavrata (royal interlocutor) and the sage Nārada (who identifies a former identity as Sārasvata, a learned brāhmaṇa). The chapter also references Brahmā as the cosmic progenitor and includes a varṇa-emergence motif (vipra, kṣatra, viś, śūdra) as a cultural-structural schema rather than a dynastic genealogy.