
Mathurātīrthaprādurbhāvaḥ
Tīrtha-māhātmya (Sacred Geography & Ritual-Manual)
Varāha expose à Pṛthivī la sainteté incomparable de Mathurā, son propre maṇḍala sacré : s’y baigner efface les péchés et ce lieu surpasse les autres sites méritoires. Il explique que les pèlerins qui contemplent Keśava—surtout dans le motif du dieu « endormi puis éveillé »—obtiennent la délivrance et échappent à la renaissance. Le chapitre énumère les rites : bain dans la Kālinḍī/Yamunā, circumambulation (pradakṣiṇā), offrande de lampes et construction d’une demeure, dont les fruits sont comparés aux sacrifices royaux et aux acquisitions célestes. Pṛthivī demande comment un tel kṣetra, destructeur de péché, est protégé des êtres perturbateurs ; Varāha répond que les dikpālas et Śiva gardent les directions et le centre. Il souligne aussi les merveilles hydrologiques saisonnières du Vimalaudaka-kuṇḍa, présentant le tīrtha comme un paysage sacré ordonné, protecteur de la Terre.
Verse 1
अथ मथुरातीर्थप्रादुर्भावः ॥ श्रीवराह उवाच ॥ विंशतिर्योजनानां तु माथुरं मम मण्डलम् ॥ यत्रतत्र नरः स्नातो मुच्यते सर्वकिल्बिषैः ॥
Voici maintenant la manifestation du tīrtha de Mathurā. Śrī Varāha déclara : « Mon domaine de Mathurā s’étend sur vingt yojanas. Où qu’un homme s’y baigne, il est délivré de toutes les souillures et fautes ».
Verse 2
वर्षाकाले तु स्थातव्यं यच्च स्थानं तु हर्षदम् ॥ पुण्यात्पुण्यतरं चैव माथुरे मम मण्डले ॥
Pendant la saison des pluies, il convient d’y demeurer ; et tout lieu qui donne la joie—dans mon domaine de Mathurā—est plus méritoire encore que le mérite ordinaire.
Verse 3
सप्तद्वीपेषु तीर्थानि पुण्यान्यायतनानि च ॥ मथुरायां गमिष्यन्ति प्रसुप्ते तु सदा मयि ॥
Les tīrthas sacrés et les sanctuaires méritoires des sept dvīpas (continents) viendront à Mathurā lorsque je demeurerai là, toujours en repos.
Verse 4
सुप्तोत्थितं तु दृष्ट्वा मां मथुरायां वसुन्धरे ॥ ते नराः मां प्रपश्यन्ति सर्वकालं न संशयः ॥
Ô Vasundharā, m’ayant vu à Mathurā comme celui qui s’est éveillé du sommeil, ces hommes me contemplent en tout temps ; de cela, nul doute.
Verse 5
सुप्तोत्थितं तु वसुधे दृष्ट्वा मे मुखपङ्कजम् ॥ सप्तजन्मकृतं पापं तत्क्षणादेव मुञ्चति ॥
Ô Vasudhā, en voyant mon visage semblable au lotus lorsque je m’éveille du sommeil, à l’instant même on est délivré du péché amassé durant sept naissances.
Verse 6
मथुरावासिनो लोकाः सर्वे ते मुक्तिभाजनाः ॥ मथुरां समनुप्राप्य दृष्ट्वा देवं तु केशवम् ॥
Tous ceux qui demeurent à Mathurā sont dignes de la délivrance ; étant parvenus à Mathurā et ayant vu le dieu Keśava—
Verse 7
स्नात्वा पुनस्तु कालिन्द्यां मम लोके महीयते ॥ स तत्फलमवाप्नोति राजसूयाश्वमेधयोः ॥
Et, s’étant de nouveau baigné dans la Kālindī, on est honoré dans mon royaume ; on obtient le fruit attaché aux rites du Rājasūya et de l’Aśvamedha.
Verse 8
प्रदक्षिणीकृतो येन मथुरायां तु केशवः ॥ प्रदक्षिणीकृता तेन सप्तद्वीपा वसुन्धरा ॥
Par quiconque accomplit la circumambulation de Keśava à Mathurā, par cette personne la Terre—avec ses sept continents—est comme circumambulée.
Verse 9
घृतपूर्णेन पात्रेण समग्रेण च वाससा ॥ केशवस्याग्रतो दत्त्वा दीपकं तु वसुन्धरे ॥
Ô Vasundharā, ayant placé une lampe devant Keśava—avec un récipient rempli de ghee et un vêtement intact—
Verse 10
सर्वकामसमृद्धं तदप्सरोगणसेवितम् ॥ रम्यमालासमाकीर्णं भोगाढ्यं सर्वकामिकम् ॥
Ce (royaume) abonde en tous les biens désirés, est servi par des troupes d’apsaras, jonché de guirlandes ravissantes, riche en jouissances et dispensateur de tous les buts souhaités.
Verse 11
समारोहति वै नित्यं प्रभामण्डलमण्डितम् ॥ ये देवा ये च गन्धर्वाः सिद्धाश्चारणपन्नगाः ॥
Là, l’on s’élève sans cesse, paré d’un cercle de splendeur—où se trouvent les dieux, les gandharvas, les siddhas, les cāraṇas et les pannagas (êtres-serpents).
Verse 12
तं स्पृहन्ति सदा देवि पुण्यमस्ति कृतं भुवि ॥ यदि कालान्तरे पुण्यं हीयतेऽस्य पुरा कृतम् ॥
Ô Devī, ils aspirent toujours à cet (état), car le mérite a été accompli sur la terre. Si, avec le temps, le mérite jadis accumulé par cette personne vient à décroître—
Verse 13
सतां पुण्यगृहे देवि जायते मानवो हि सः ॥ धरण्युवाच ॥ क्षेत्रं हि रक्षते देव कस्त्विदं पापनाशनम् ॥
Ô Devī, cette personne naît assurément comme être humain dans la demeure méritoire des vertueux. Dharaṇī dit : Ô Deva, qui protège la région sacrée—qui (ou quoi) est-ce qui anéantit le péché ?
Verse 14
पशुभूतपिशाचैश्च रक्षोभूतविनायकैः ॥ एवमादिभिराकृष्टं तत्क्षेत्रं फलदं भवेत् ॥
Même assailli et tiré vers le bas par des êtres tels que des esprits à nature animale, des piśācas, des rākṣasas, des bhūtas et des vināyakas, ce champ sacré devient néanmoins dispensateur de fruits (mérite spirituel).
Verse 15
श्रीवराह उवाच ॥ मत्क्षेत्रं ते न पश्यन्ति मत्प्रभावात्कदाचन ॥ न विकुर्वन्ति ते दृष्ट्वा मत्पराणां हि देहिनाम् ॥
Śrī Varāha dit : Par la force de mon influence, ils ne voient jamais mon kṣetra sacré ; et même en voyant les êtres incarnés qui me sont voués, ils ne leur causent aucun trouble.
Verse 16
रक्षार्थं हि मया दत्ता दिक्पालास्तु वरानने ॥ लोकपालास्तु चत्वारस्तीर्थं रक्षन्ति ये सदा ॥
Pour la protection, ô toi au beau visage, j’ai établi les gardiens des directions ; et les quatre gardiens du monde protègent sans cesse le tīrtha sacré.
Verse 17
पूर्वां रक्षति इन्द्रस्तु यमो रक्षति दक्षिणाम् ॥ पश्चिमां रक्षते नित्यं वरुणः पाशभृत्स्वयम् ॥
Indra protège l’orient ; Yama protège le sud ; et Varuṇa lui-même, porteur du lacet (pāśa), protège toujours l’occident.
Verse 18
उत्तरां वै कुबेरस्तु महाबलपराक्रमः ॥ मध्यं तु रक्षते नित्यं शिवो देव उमापतिः ॥
Kubera, doté d’une grande force et vaillance, protège le nord ; et au centre, Śiva — le dieu, seigneur d’Umā — protège sans cesse.
Verse 19
मथुरायां महाभागे कुण्डे च विमलोदके ॥ गम्भीरे सर्वदा देवि तिष्ठते च चतुर्भुजः ॥
Ô très fortunée, à Mathurā—dans l’étang de Vimalodaka, profond et toujours pur—ô déesse, le Seigneur aux quatre bras demeure sans cesse.
Verse 20
तत्र मुञ्चेत यः प्राणान् स्नानं कृत्वा वसुन्धरे ॥ वैष्णवं लोकमासाद्य क्रीडते स सुखादिव ॥
Ô Vasundharā, quiconque y abandonne la vie après s’être baigné atteint le monde vaiṣṇava et y demeure dans la jouissance, comme en béatitude.
Verse 21
तत्रैव तु सदाश्चर्यं कथ्यमानं मया शृणु ॥ यदुच्यते वै सुश्रोणि कुण्डे तु विमलोदके ॥
Et là même, écoute le prodige incessant que je vais dire : ce qui est vraiment rapporté au sujet de l’étang de Vimalodaka, ô toi aux belles hanches.
Verse 22
हेमन्ते तु भवेच्छोष्णं शीतलं ग्रीष्मके भवेत् ॥ तेजसा मम सुश्रोणि तुषारतदृशोपमम् ॥
En hiver il devient tiède, et en été il devient frais ; par mon éclat, ô toi aux belles hanches, il est comparable à l’apparence du givre (ou de la rosée).
Verse 23
न वर्ध्धते च वर्षासु ग्रीष्मे चापि न हीयते ॥ एतच्च महदाश्चर्यं तस्मिन्कुण्डे परं मम ॥
Il ne croît pas durant la saison des pluies, et ne diminue pas même en été ; et ce grand prodige de cet étang est, au plus haut point, dû à moi.
Verse 24
पदे पदे तीर्थफलम् मथुरायां वसुंधरे॥ तत्र तत्र नरः स्नातो मुच्यते सर्वपातकैः॥
Ô Vasundharā, à Mathurā le fruit des lieux de pèlerinage se trouve à chaque pas ; partout où l’homme s’y baigne, il est délivré de tous les péchés.
Verse 25
वर्षासु स्थूलतीर्थेषु स्नातव्यं तु प्रयत्नतः॥ कूपे ह्रदे देवखाते गर्तेषु च नदीषु च॥
Pendant la saison des pluies, il faut se baigner avec soin dans les tīrthas solides et accessibles : dans les puits, les étangs, les réservoirs sacrés creusés, les fosses, et aussi dans les rivières.
Verse 26
प्रवाहेषु च दिव्येषु नदीनाṃ सङ्गमेषु च॥ वर्षासु सर्वतः स्नायाद्यदीच्छेत्परमां गतिम्॥
Et aussi dans les courants sacrés ainsi qu’aux confluences des rivières : durant les pluies, qu’on se baigne partout autant que possible, si l’on désire l’atteinte suprême.
Verse 27
अस्ति क्षेत्रं परं दिव्यं मुचुकुन्दं तु नामतः॥ मुचुकुन्दः स्वपित्यत्र दानवासुरपातनः॥
Il existe un kṣetra suprême et divin nommé Muchukunda. Là repose Muchukunda, lui qui terrassa les ennemis Dānava et Asura.
Verse 28
इहजन्मकृतं पापमन्यजन्मकृतं च यत्॥ शीघ्रं नश्यति तत्सर्वं कीर्तनात्केशवस्य तु॥
Quel que soit le péché commis en cette naissance, et celui commis en une autre : tout cela s’évanouit promptement par la louange chantée (kīrtana) de Keśava.
Verse 29
किं तस्य बहुभिर्मन्त्रैर्भक्तिर्यस्य जनार्दने॥ नरके पच्यमानस्य गतिर्देवि जनार्दनः॥
À quoi servent de nombreux mantras à celui dont la dévotion est en Janārdana ? Pour celui qui est tourmenté en enfer, ô Devī, Janārdana est le refuge et le but ultime.
Verse 30
कृत्वा प्रदक्षिणं देवि विश्रामं कुरुते तु यः॥ नारायणसमीपे तु सोऽनन्तफलमश्नुते॥
Ô Devī, quiconque accomplit la pradakṣiṇā (circumambulation rituelle) puis se repose près de Nārāyaṇa, jouit d’un fruit de mérite sans fin.
Verse 31
सुप्तोत्थितं हरिं दृष्ट्वा मथुरायां वसुंधरे॥ न तस्य पुनरावृत्तिर्जायते स चतुर्भुजः॥
Ô Vasundharā, ayant vu Hari à Mathurā comme s’il s’était éveillé du sommeil, pour cette personne il n’y a plus de retour ; elle devient aux quatre bras.
Verse 32
कुमुदस्य तु मासस्य नवम्यां तु वसुंधरे॥ प्रदक्षिणीकृत्य भुवं सर्वपापैः प्रमुच्यते॥
Ô Vasundharā, le neuvième jour du mois nommé Kumuda, après avoir accompli la pradakṣiṇā de la terre, on est délivré de tous les péchés.
Verse 33
ब्रह्मघ्नश्च सुरापश्च गोग्घ्नो भग्नव्रतस्तथा॥ मथुरां तु परिक्रम्य पूतो भवति मानवः॥
Même celui qui a tué un brahmane, celui qui boit des enivrants, celui qui tue une vache, et de même celui qui a rompu ses vœux : en circumambulant Mathurā, l’être humain est purifié.
Verse 34
अष्टम्यां प्राप्य मथुरां दन्तधावनपूर्वकम् ॥ ब्रह्मचर्येण तां रात्रीं कृतसंकल्पमानसः ॥
Étant parvenu à Mathurā le huitième jour lunaire, après avoir d’abord accompli le nettoyage des dents, qu’il passe cette nuit-là dans l’observance du brahmacarya, l’esprit fermement arrêté dans le vœu et l’intention.
Verse 35
धौतवस्त्रस्तु सुस्नातो मौनव्रतपरायणः ॥ प्रदक्षिणं तु कुर्वीत सर्वपातक नाशनम् ॥
Vêtu de vêtements lavés, s’étant bien baigné et voué au vœu de silence, qu’il accomplisse la pradakṣiṇā (circumambulation), dite anéantir tous les péchés.
Verse 36
प्रदक्षिणां प्रकुर्वाणमन्यो यः स्पृशते नरः ॥ सर्वान् कामानवाप्नोति नात्र कार्या विचारणा ॥
Si quelqu’un d’autre touche un homme tandis qu’il accomplit la pradakṣiṇā, cette personne obtient tous les buts désirés ; ici, il est dit qu’aucune autre délibération n’est nécessaire.
Verse 37
देवस्याग्रे तु वसुधे कूपं तु विमलोदकम् ॥ पितरश्चाभिनन्दन्ति पानीयं पिण्डमेव च ॥
Ô Vasudhā, devant la divinité se trouve un puits à l’eau limpide ; et l’on dit que les Pitṛs (Ancêtres) se réjouissent tant de l’eau à boire que de l’offrande de piṇḍa.
Verse 38
चतुḥसामुद्रिकं नाम त्रिषु लोकेषु विश्रुतम् ॥ तत्र स्नातो नरो भद्रे देवैश्च सह मोदते ॥
Un lieu nommé « Catuḥsāmudrika » est renommé dans les trois mondes ; ô bienheureuse, celui qui s’y baigne se réjouit avec les dieux.
Verse 39
तत्राथ मुञ्चते प्राणान्मम लोकं स गच्छति ॥
Et s’il y abandonne les souffles vitaux, il se rend en mon monde.
Verse 40
पञ्चयोजनविस्तारमायामं पञ्च विस्तरम् ॥ दीपमालासमाकीर्णं विमानं लभते नरः ॥
Un homme obtient un vimāna de cinq yojanas d’étendue et de cinq de longueur, rempli de rangées de lampes.
Verse 41
मथुरायां गृहं यस्तु प्रासादं कुरुते नरः ॥ चतुर्भुजस्तु विज्ञेयो जीवन्मुक्तो न संशयः ॥
À Mathurā, celui qui bâtit une demeure ou un prāsāda élevé doit être reconnu comme « aux quatre bras » et libéré de son vivant, sans aucun doute.
Verse 42
तत्र कुण्डे नरः स्नात्वा प्राप्नोत्यभिमतं जलम् ॥ अथात्र मुञ्चते प्राणान्मम लोकं स गच्छति ॥
Après s’être baigné dans l’étang de là-bas, l’homme obtient l’eau qu’il désire ; et s’il y abandonne les souffles vitaux, il se rend en mon monde.
Verse 43
मथुरायां नरो गत्वा दृष्ट्वा देवं स्वयम्भुवम् ॥ प्रदक्षिणायां यत्पुण्यं तत्पुण्यं लभते नरः ॥
Étant allé à Mathurā et ayant vu la divinité auto-manifestée, l’homme obtient le mérite lié à la pradakṣiṇā ; il acquiert ce même mérite.
The text frames ethical transformation as place-based discipline: controlled conduct (snāna, pradakṣiṇā, dāna, brahmacarya, mauna) performed in a protected sacred landscape leads to purification and liberation. It also presents a governance model of sacred space—guardians assigned to directions—implying that maintaining order around a tīrtha is integral to its soteriological function.
Seasonal markers include varṣā-kāla (rainy season) with instructions to bathe diligently in various water sources and confluences/flows; hemanta (winter) and grīṣma (summer) are cited to describe the kuṇḍa’s unusual thermal behavior. A lunar timing is given: Kumuda-māsa navamī (ninth lunar day) for circumambulation that removes sins; additionally, a regimen is described for aṣṭamī (eighth lunar day) involving preparatory cleansing, brahmacarya for the night, and mauna with circumambulation.
Through Pṛthivī’s question about protection of the kṣetra and Varāha’s answer assigning dikpālas and Śiva as guardians, the chapter depicts sacred geography as an ordered, safeguarded environment. The description of the Vimalaudaka-kuṇḍa’s stable levels across seasons and its counter-seasonal temperature qualities functions as a narrative of regulated waterscape—an idealized model of terrestrial stability and stewardship within a ritually maintained landscape.
The chapter references Muchukunda (as associated with Muchukunda-kṣetra and described as a slayer of dānava/asura forces). It also names cosmological-administrative figures as guardians—Indra, Yama, Varuṇa, Kubera, and Śiva (Umāpati)—and centers devotion on Keśava/Nārāyaṇa/Janārdana as the focal deity of Mathurā.