
L’Adhyāya 45 s’ouvre lorsque les munis, après avoir entendu de multiples kathās séduisantes sur Śaṃbhu (Śiva)—riches en épisodes et en motifs d’avatāra, et louées pour accorder à la fois bhukti et mukti—demandent à Sūta un exposé concentré du manohara-caritra de Jagadambā. L’ossature du chapitre est théologique : Umā y est définie comme la śakti primordiale et éternelle (ādyā sanātanī) de Maheśvara, célébrée comme la Mère suprême des trois mondes. Les sages signalent connaître déjà deux descentes majeures (Satī et Hemavatī/Pārvatī) et sollicitent d’autres avatāras ainsi que des précisions. Sūta magnifie la question elle-même : ceux qui écoutent, interrogent et enseignent ce récit sont assimilés à des tīrtha par le contact avec la « poussière » des pieds-lotus de la Déesse (pādāmbuja-rajas). Le discours se resserre ensuite en un contraste sotériologique : les esprits absorbés dans la parā-saṃvid de la Devī sont déclarés bénis à travers lignée et communauté ; tandis que ceux qui ne louent ni n’adorent la Devī—cause des causes et océan de compassion—sont dits abusés par les guṇa de la māyā et voués à tomber dans le « puits obscur » du saṃsāra. Ainsi, ce chapitre sert de préface doctrinale, fondant la suite narrative sur une théologie claire de la Śakti et une éthique de la dévotion.
Verse 1
मुनय ऊचुः । श्रुत्वा शंभोः कथा रम्या नानाख्यानसमन्विता । नानावतार संयुक्ता भुक्तिमुक्तिप्रदा नृणाम्
Les sages dirent : «Ayant entendu le récit délicieux de Śambhu, riche de maintes histoires et uni à Ses nombreuses descentes (avatāra), nous voyons qu’il accorde aux hommes à la fois bhukti (jouissance du monde) et mukti (délivrance).»
Verse 2
इदानीं श्रोतुमिच्छामस्त्वत्तो ब्रह्मविदां वर । चरित्रं जगदंबाया भगवत्या मनोहरम्
À présent, nous désirons entendre de toi, ô le meilleur des connaisseurs de Brahman, le récit sacré et enchanteur de la Bienheureuse Jagadambā, la Mère de l’univers.
Verse 3
परब्रह्म महेशस्य शक्तिराद्या सनातनी । उमा या समभिख्याता त्रैलोक्यजननी परा
Umā —célèbre sous ce nom même— est la Śakti primordiale et éternelle de Maheśa, le Parabrahman suprême ; elle est la Mère transcendante qui enfante les trois mondes.
Verse 4
सती हेमवती तस्या अवतारद्वयं श्रुतम् । अपरानवतारांस्त्वं ब्रूहि सूत् महामते
Nous avons entendu parler de ses deux incarnations—Satī et Hemavatī. Ô Sūta, au grand esprit, dis-nous aussi ses autres incarnations.
Verse 5
को विरज्येत मतिमान् गुणश्रवणकर्मणि । श्रीमातुर्ज्ञानिनो यानि न त्यजन्ति कदाचन
Quel être avisé pourrait se détourner de la pratique qui consiste à écouter les qualités divines du Seigneur ? Même les sages—ceux qui connaissent la gloire de la Mère Suprême—n’abandonnent jamais ces observances sacrées.
Verse 6
सूत उवाच । धन्या यूयं महात्मानः कृतकृत्याः स्थ सर्वदा । यत्पृच्छथ पराम्बाया उमायाश्चरितं महत्
Sūta dit : «Bénis êtes-vous, ô âmes magnanimes ; vous êtes toujours accomplis dans votre dessein, car vous interrogez sur les actes sublimes et sacrés de la Mère Suprême, Umā.»
Verse 7
शृण्वतां पृच्छतां चैव तथा वाचयतां च तत् । पादाम्बुजरजांस्येव तीर्थानि मुनयो विदुः
Les sages savent que pour ceux qui écoutent, questionnent et récitent aussi cet enseignement, il devient véritablement un tīrtha sacré, tel la poussière des pieds de lotus du Seigneur.
Verse 8
ते धन्या कृतकृत्याः स्युर्धन्या तेषां प्रसूः कुलम् । येषां चित्तं भवेल्लीनं श्रीदेव्यां परसंविदि
Vraiment bénis, et pleinement accomplis, sont ces êtres; bénies aussi leurs mères et leur lignée—ceux dont l’esprit se fond en Śrī Devī, dans la Conscience suprême.
Verse 9
ये न स्तुवन्ति देवेशीं सर्वकारणकारणाम् । मायागुणैर्मोहितास्स्युर्हतभाग्या न संशयः
Ceux qui ne louent pas la Devī—Souveraine des dieux, Cause ultime de toutes les causes—sont abusés par les qualités de Māyā; leur bonne fortune est détruite, sans aucun doute.
Verse 10
न भजन्ति महादेवीं करुणारससागराम् । अन्धकूपे पतन्त्येते घोरे संसाररूपिणि
Ceux qui n’adorent pas Mahādevī—océan du nectar de compassion—tombent dans un puits aveugle, dans le terrible saṁsāra qui prend la forme de l’asservissement.
Verse 11
गंगां विहाय तृप्त्यर्थं मरुवारि यथा व्रजेत् । विहाय देवीं तद्भिन्नं तथा देवान्तरं व्रजेत्
De même que celui qui délaisse la Gaṅgā et, pour se désaltérer, va vers l’eau du désert, ainsi celui qui abandonne la Déesse et se tourne vers une autre divinité distincte d’Elle s’égare pareillement.
Verse 12
यस्याः स्मरणमात्रेण पुरुषार्थचतुष्टयम् । अनायासेन लभते कस्त्यजेत्तां नरोत्तमः
Par le seul souvenir de la Devī Umā, on obtient sans peine les quatre buts de la vie humaine—dharma, artha, kāma et mokṣa. Quel être noble pourrait donc l’abandonner ?
Verse 13
एतत्पृष्टः पुरा मेधास्सुरथेन महात्मना । यदुक्तं मेधसा पूर्वं तच्छृणुष्व वदामि ते
Autrefois, le sage Medhā fut interrogé sur ce point même par Suratha, au grand cœur. Écoute maintenant : je vais te rapporter ce que Medhā avait dit jadis.
Verse 14
स्वारोचिषेन्तरे पूर्वं विरथो नाम पार्थिवः । सुरथस्तस्य पुत्रोऽभून्महाबलपराक्रमः
Dans l’ancienne période du Svārociṣa Manvantara, il y eut un roi nommé Viratha. Son fils fut Suratha, pourvu d’une grande force et d’une vaillance héroïque.
Verse 15
दानशौण्डः सत्यवादी स्वधर्म्म कुशलः कृती । देवीभक्तो दयासिन्धुः प्रजानां परिपालकः
Il excellait dans le don, disait la vérité, était habile en son propre dharma et efficace dans l’action ; dévot de la Devī, océan de compassion, il protégeait les peuples.
Verse 16
पृथिवीं शासतस्तस्य पाकशासनतेजसः । बभूबुर्नव ये भूपाः पृथ्वीग्रहणतत्पराः
Tandis que ce seigneur rayonnant—dont l’éclat égalait Indra, le châtieur de Pāka—gouvernait la terre, neuf nouveaux rois surgirent, résolus à s’emparer de la souveraineté du monde.
Verse 17
कोलानाम्नीं राजधानीं रुरुधुस्तस्य भूपतेः । तैस्समन्तुमुलं युद्धं समपद्यत दारुणम्
Ils assiégèrent la capitale de ce roi, nommée Kolā. De là naquit de toutes parts une guerre terrible et tumultueuse.
Verse 18
युद्धे स निर्जितो भूपः प्रबलैस्तैर्द्विषद्गणैः । उज्जासितच्च कोलाया हृत्वा राज्यमशेषतः
Dans la bataille, ce roi fut vaincu par ces puissantes troupes ennemies ; puis, l’ayant chassé de Kolā, ils s’emparèrent de tout le royaume, sans rien laisser.
Verse 19
स राजा स्वपुरीमेत्याकरोद्राज्यं स्वमंत्रिभिः । तत्रापि च महःपक्षैर्विपक्षैस्स पराजितः
Ce roi retourna dans sa propre cité et, avec ses ministres, remit son royaume en bon ordre. Pourtant, même là, il fut vaincu par de puissantes factions adverses et des partis rivaux.
Verse 20
दैवाच्छत्रुत्वमापन्नै रमात्यप्रमुखैर्गणैः । कोशस्थितं च यद्वित्तं तत्सर्वं चात्मसात्कृतम्
«Par la force du destin, ces groupes—menés par les ministres du roi—devinrent hostiles ; et toutes les richesses déposées dans le trésor furent, elles aussi, saisies et accaparées.»
Verse 21
ततस्स निर्गतो राजा नगरान्मृगया छलात् । असहायोऽश्वमारुह्य जगाम गहनं वनम्
«Alors le roi sortit de la cité sous le prétexte d’une chasse ; sans aide ni escorte, il monta à cheval et s’enfonça dans une forêt profonde.»
Verse 22
इतस्ततस्तत्र गच्छन्राजा मुनिवराश्रमम् । ददर्श कुसुमारामभ्राजितं सर्वतोदिशम्
«Errant çà et là, le roi parvint à l’āśrama du plus éminent des sages. Là, il vit, de toutes parts, le lieu rayonnant de jardins fleuris.»
Verse 23
वेदध्वनिसमाकीर्णं शान्तजन्तुसमाश्रितम् । शिष्यैः प्रशिष्यैस्तच्छिष्यैस्समन्तात्परिवेष्टितम्
Ce lieu était empli de la résonance des récitations védiques et fréquenté par des êtres paisibles. De toutes parts, il était entouré de disciples, de disciples de disciples et des leurs, assemblés en une assistance ordonnée.
Verse 24
व्याघ्रादयो महावीर्या अल्पवीर्यान्महामते । तदाश्रमे न बाधन्ते द्विजवर्य्यप्रभावतः
Ô sage, même des créatures puissantes telles que les tigres et leurs semblables ne tourmentent pas les plus faibles dans cet āśrama, en raison de la puissance spirituelle et de la sainteté de ce Brahmane éminent.
Verse 25
उवास तत्र नृपतिर्महाकारुणिको बुधः । सत्कृतो मुनिनाथेन सुवचो भोजनासनैः
Là, le roi—sage et plein d’une grande compassion—demeura quelque temps. Le seigneur des sages l’honora comme il se doit, par de douces paroles, et par l’offrande de nourriture et d’un siège convenable.
Verse 26
एकदा स महाराजश्चिंतामाप दुरत्ययाम् । अहो मे हीनभाग्यस्य दुर्बुद्धेर्हीनतेजसः
Un jour, ce grand roi fut saisi d’une angoisse accablante, difficile à franchir : «Hélas ! Je suis de faible fortune, d’intelligence égarée et d’éclat spirituel amoindri.»
Verse 27
हृतं राज्यमशेषेण शत्रुवर्गैर्मदोद्धतैः । मत्पूर्वै रक्षितं राज्यं शत्रुभिर्भुज्यतेऽधुना
«Mon royaume a été entièrement ravi par des bandes d’ennemis enivrés d’orgueil. Le domaine que mes ancêtres avaient protégé est désormais savouré et gouverné par ces mêmes adversaires.»
Verse 28
मादृशश्चैत्रवंशेस्मिन्न कोप्यासीन्महीपतिः । किं करोमि क्व गच्छामि कथं राज्यं लभेमहि
Dans cette lignée des Caitra, il n’y eut point de roi comme moi. Que dois-je faire ? Où irai-je ? Et comment recouvrerai-je le royaume ?
Verse 29
अमात्या मंत्रिणश्चैव मामका ये सनातनाः । न जाने कं च नृपतिं समासाद्याधुनासते
Mes ministres et conseillers—ceux qui furent miens depuis toujours—sont maintenant assis en service après avoir rejoint je ne sais quel roi ; j’ignore même auprès de quel souverain ils ont cherché refuge.
Verse 30
विनाश्य राज्यमधुना न जाने कां गतिं गताः । रणभूमिमहोत्साहा अरिवर्गनिकर्तनाः
À présent que le royaume est détruit, je ne sais vers quelle destinée ils sont partis—eux qui, transportés d’ardeur sur le champ de bataille, tranchaient les rangs ennemis.
Verse 31
मामका ये महाशूरा नृपमन्यं भजन्ति ते । पर्वताभा गजा अश्वा वातवद्वेगगामिनः
Ces grands héros qui sont miens, s’ils choisissent de servir un autre roi, alors les éléphants pareils à des montagnes et les chevaux rapides comme le vent s’en vont aussi avec eux.
Verse 32
पूर्वपूर्वार्जितः कोशः पाल्यते तैर्नवाधुना । एवं मोहवशं यातो राजा परमधार्मिकः
« Le trésor amassé par les générations passées est désormais gardé et administré par ces nouveaux venus. Ainsi, ce roi souverainement juste, saisi par l’illusion, tomba sous leur emprise. »
Verse 33
एतस्मिन्नंतरे तत्र वैश्यः कश्चित्समागतः । राजा पप्रच्छ कस्त्वं भोः किमर्थमिह चागतः
Entre-temps, un certain Vaiśya arriva en ce lieu. Le roi lui demanda : « Qui es-tu, ô monsieur, et dans quel dessein es-tu venu ici ? »
Verse 34
दुर्मना लक्ष्यसे कस्मादेतन्मे ब्रूहि साम्प्रतम् । इत्याकर्ण्य वचो रम्यं नरपालेन भाषितम्
« Pourquoi parais-tu si accablé ? Dis-le-moi à l’instant. » Ayant entendu ces paroles douces et belles prononcées par le roi, l’autre se prépara à répondre.
Verse 35
दृग्भ्यां विमुंचन्नश्रूणि समाधिर्वैश्यपुंगवः । प्रत्युवाच महीपालं प्रणयावनतो गिरम्
Laissant des larmes couler de ses yeux, Samādhi—le plus éminent parmi les Vaiśya—s’inclina avec une humble tendresse et répondit au roi d’une voix douce.
Verse 36
वैश्य उवाच । समाधिर्नाम वैश्योहं धनिवंशसमुद्भवः । पुत्रदारादिभिस्त्यक्तो धनलोभान्महीपते
Le Vaiśya dit : « Je suis un marchand nommé Samādhi, né d’une lignée opulente. Ô seigneur de la terre, poussés par l’avidité de l’argent, mon fils, mon épouse et d’autres m’ont rejeté. »
Verse 37
स वनमभ्यागतो राजन्दुःखितः स्वेन कर्मणा । सोहं पुत्रप्रपौत्राणां कलत्राणां तथैव च
Ô Roi, étant venu dans la forêt, je fus accablé de peine à cause de mes propres actes. Et moi—avec mes fils, petits-fils et arrière-petits-fils, ainsi qu’avec mon épouse—je suis tombé dans ce chagrin.
Verse 38
भ्रातॄणां भ्रातृपुत्राणां परेषां सुहृदां तथा । न वेद्मि कुशलं सम्यक्करुणासागर प्रभो
Ô Seigneur, océan de compassion, je ne connais pas vraiment le bien-être de mes frères, des fils de mes frères, ni celui de mes autres amis bienveillants.
Verse 39
राजोवाच । निष्कासितो यैः पुत्राद्यैर्दुर्वृत्तैर्धनगर्धिभिः । तेषु किं भवता प्रीतिः क्रियते मूर्खजन्तुवत्
Le Roi dit : « Tu as été chassé par ces fils et parents au mauvais comportement, avides de richesses. Pourquoi donc leur portes-tu encore de l’affection, tel un être insensé ? »
Verse 40
वैश्य उवाच । सम्यगुक्तं त्वया राजन्वचः सारार्थबृंहितम् । तथापि स्नेहपाशेन मोह्यतेऽतीव मे मनः
Le vaiśya dit : «Ô Roi, ce que tu as prononcé est juste, des paroles enrichies de l’essence du sens. Pourtant, mon esprit demeure profondément troublé, étroitement lié par le nœud de l’attachement».
Verse 41
एवं मोहाकुलौ वैश्यपार्थिवौ मुनिसत्तम । जग्मतुर्मुनिवर्यस्य मेधसः सन्निधिन्तदा
Ainsi, ô le meilleur des sages, le marchand et le roi—tous deux bouleversés et ébranlés par l’illusion—se rendirent alors auprès de l’éminent sage Medhas.
Verse 42
स वैश्यराजसहितो नरराजः प्रतापवान् । प्रणनाम महावीरः शिरसा योगिनां वरम्
Ce roi des hommes, puissant et vaillant, accompagné du roi des vaiśya, s’inclina la tête basse devant le premier des yogin, le reconnaissant comme l’autorité spirituelle supérieure.
Verse 43
बद्ध्वाञ्जलिमिमां वाचमुवाच नृपतिर्मुनिम् । भगवन्नावयोर्मोहं छेत्तुमर्हसि साम्प्रतम्
Les mains jointes avec révérence, le roi dit au sage : «Ô Bienheureux, daigne à présent trancher l’illusion qui s’est levée en nous deux».
Verse 44
अहं राजश्रिया त्यक्तो गहनं वनमाश्रितः । तथापि हृतराज्यस्य तोषो नैवाभिजायते
Rejeté loin de la splendeur royale, j’ai cherché refuge dans la profondeur de la forêt; pourtant, pour celui dont le royaume a été ravi, la vraie quiétude ne naît nullement.
Verse 45
इति श्रीशिवमहापुराणे पञ्चम्यामुमासंहितायां मधुकैटभवधे महाकालिकावतारवर्णनं नाम पंचचत्वारिंशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au Cinquième Livre —l’Umāsaṃhitā— s’achève le quarante-cinquième chapitre, intitulé : «La mise à mort de Madhu et de Kaiṭabha : description de la descente (avatāra) de Mahākālikā».
Verse 46
किमत्र कारणं ब्रूहि ज्ञानिनोरपि नो मनः । मोहेन व्याकुलं जातं महत्येषां हि मूर्खता
Dis-nous la cause en cette affaire. Bien que nous soyons savants, notre esprit s’est trouvé troublé par l’illusion. Vraiment, grande est notre sottise.
Verse 47
ऋषि उवाच । महामाया जगद्धात्री शक्तिरूपा सनातनी । सा मोहयति सर्वेषां समाकृष्य मनांसि वै
Le sage dit : «Mahāmāyā —la Śakti éternelle, Mère qui soutient le monde— égare en vérité tous les êtres, attirant à elle leurs esprits.»
Verse 48
ब्रह्मादयस्सुरास्सर्वे यन्मायामोहिताः प्रभो । न जानन्ति परन्तत्त्वं मनुष्याणां च का कथा
Ô Seigneur, même Brahmā et tous les dieux, égarés par Ta Māyā, ne connaissent pas la Réalité suprême. Comment donc les simples humains pourraient-ils la connaître ?
Verse 49
सा सृजत्यखिलं विश्वं सैव पालयतीति च । सैव संहरते काले त्रिगुणा परमेश्वरी
Elle seule fait naître l’univers tout entier ; elle seule le soutient ; et, lorsque vient le temps, elle seule le résorbe. Cette Déesse Suprême, pourvue des trois guṇa, préside à la création, à la préservation et à la dissolution.
Verse 50
यस्योपरि प्रसन्ना सा वरदा कामरूपिणी । स एव मोहमत्येति नान्यथा नृपसत्तम
Ô le meilleur des rois, seul celui envers qui Elle—la Déesse dispensatrice de dons, prenant la forme qu’Elle veut—se montre favorable, franchit véritablement l’illusion ; il ne peut en être autrement.
Verse 51
राजोवाच । का सा देवी महामाया या च मोहयतेऽखिलान् । कथं जाता च सा देवी कृपया वद मे मुने
Le roi dit : « Qui est cette Déesse, la Grande Māyā, qui égare tous les êtres ? Et comment cette Déesse est-elle née ? Ô sage, par compassion, dis-le-moi. »
Verse 52
ऋषिरुवाच । जगत्येकार्णवे जाते शेषमास्तीर्य योगराट् । योगनिद्रामुपाश्रित्य यदा सुष्वाप केशवः
Le sage dit : « Lorsque le monde entier devint un seul océan, Keśava—seigneur des yogin—étendit Śeṣa comme couche et, s’abritant dans le sommeil yogique, demeura en un repos profond. »
Verse 53
तदा द्वावसुरौ जातौ विष्णौ कर्णमलेन वै । मधुकैटभनामानौ विख्यातौ पृथिवीतले
Alors, en vérité, deux asura naquirent de la cire d’oreille de Viṣṇu. Sur la terre, ils devinrent célèbres sous les noms de Madhu et Kaiṭabha.
Verse 54
प्रलयार्कप्रभौ घोरौ महाकायौ महाहनू । दंष्द्राकरालवदनौ भक्षयन्तौ जगन्ति वा
Ils étaient tous deux terrifiants, flamboyants comme le soleil au temps du pralaya, aux corps colossaux et aux mâchoires puissantes. Leurs visages, rendus effroyables par leurs crocs, semblaient pouvoir dévorer les mondes eux-mêmes.
Verse 55
तौ दृष्ट्वा भगवन्नाभिपङ्कजे कमलासनम् । हननायोद्यतावास्तां कस्त्वं भोरिति वादिनौ
En voyant le Seigneur Brahmā, assis sur le lotus issu du lotus du nombril de Bhagavān, tous deux se préparèrent à frapper et dirent : « Qui es-tu donc, seigneur ? »
Verse 56
समालोक्यं तु तौ दैत्यौ सुरज्येष्ठो जनार्दनम् । शयानं च पयोम्भोधौ तुष्टाव परमेश्वरीम्
Voyant ces deux démons, Janārdana—le premier parmi les dieux—alors qu’il reposait sur l’Océan de Lait, adressa des louanges à la Déesse suprême, Parameśvarī, implorant son aide divine.
Verse 57
ब्रह्मोवाच । रक्षरक्ष महामाये शरणागतवत्सले । एताभ्यां घोररूपाभ्यां दैत्याभ्यां जगदम्बिके
Brahmā dit : «Protège-nous, protège-nous, ô Mahāmāyā, tendre gardienne de ceux qui se réfugient en Toi. Ô Mère de l’univers, délivre-nous de ces deux daityas à l’aspect effroyable.»
Verse 58
प्रणमामि महामायां योगनिद्रामुमां सतीम् । कालरात्रिं महारात्रिं मोहरात्रिं परात्पराम्
Je me prosterne devant Umā, la vertueuse Satī : Elle est Mahāmāyā, puissance cosmique de la manifestation, et Yogānidrā, le sommeil divin du yoga. Je me prosterne devant Elle comme Kālarātri, comme Mahārātri, comme Moharātri : la Suprême, au-delà du suprême.
Verse 59
त्रिदेवजननीं नित्यां भक्ताभीष्टफलप्रदाम् । पालिनीं सर्वदेवानां करुणावरुणालयम्
Elle est la Mère éternelle des Trois Dieux, celle qui accorde aux dévots les fruits désirés; la protectrice de tous les devas, et la demeure de la compassion—océan de grâce.
Verse 60
त्वत्प्रभावादहं ब्रह्मा माधवो गिरिजापतिः । सृजत्यवति संसारं काले संहरतीति च
Par ta seule puissance, je suis Brahmā; Mādhava (Viṣṇu) soutient, et le Seigneur de Girijā (Śiva) aussi—créant, protégeant et, en son temps, dissolvant ce cycle du saṃsāra.
Verse 61
त्वं स्वाहा त्वं स्वधा त्वं ह्रीस्त्वं बुद्धिर्विमला मता । तुष्टिः पुष्टिस्त्वमेवाम्ब शान्तिः क्षान्तिः क्षुधा दया
Tu es Svāhā, tu es Svadhā, tu es la pudeur; tu es l’intelligence immaculée. Ô Mère, toi seule es contentement et nourriture; tu es paix, patience, faim et compassion.
Verse 62
विष्णु माया त्वमेवाम्ब त्वमेव चेतना मता । त्वं शक्तिः परमा प्रोक्ता लज्जा तृष्णा त्वमेव च
Ô Mère, toi seule es la māyā que même Viṣṇu manie; toi seule es tenue pour la conscience pure. Tu es proclamée Śakti suprême, et toi seule apparais aussi comme pudeur et comme désir.
Verse 63
भ्रान्तिस्त्वं स्मृतिरूपा त्वं मातृरूपेण संस्थिता । त्वं लक्ष्मीर्भवने पुंसां पुण्याक्षरप्रवर्तिनाम्
Tu es l’égarement et tu es aussi la mémoire, établie sous la forme de la Mère. Tu es Lakṣmī dans les demeures de ceux qui mettent en mouvement les syllabes sacrées, ceux qui s’adonnent à la récitation propice des mantras.
Verse 64
त्वं जातिस्त्वं मता वृत्तिर्व्याप्तिरूपा त्वमेव हि । त्वमेव चित्तिरूपेण व्याप्य कृत्स्नं प्रतिष्ठिता
Toi seul es la source de la naissance et de l’incarnation ; Toi seul es la pensée même et le mouvement de l’esprit. En vérité, Tu es la forme de l’omnipénétration. Et Toi, en tant que Conscience (Chiti), Tu imprègnes tout et demeures établi comme le support de l’univers entier.
Verse 65
सा त्वमेतौ दुराधर्षावसुरौ मोहयाम्बिके । प्रबोधय जगद्योने नारायणमजं विभुम्
Ainsi donc, ô Ambikā, Mère divine, il te faut plonger dans l’égarement ces deux asuras invincibles. Puis, ô matrice de l’univers, réveille Nārāyaṇa—le Seigneur non-né, omnipénétrant—afin que s’accomplisse le dessein divin.
Verse 66
ऋषिरुवाच । ब्रह्मणा प्रार्थिता सेयं मधुकैटभनाशने । महाविद्याजगद्धात्री सर्वविद्याधिदेवता
Le sage dit : « Ô toi qui anéantis Madhu et Kaiṭabha, cette Déesse fut invoquée par Brahmā. Elle est Mahāvidyā, la soutenante des mondes, et la divinité présidant à toutes les formes de connaissance. »
Verse 67
द्वादश्यां फाल्गुनस्यैव शुक्लायां समभून्नृप । महाकालीति विख्याता शक्तिस्त्रैलोक्यमोहिनी
Ô roi, au douzième jour lunaire de la quinzaine claire du mois de Phālguna se manifesta cette Puissance, renommée Mahākālī, la Śakti divine dont l’énergie peut égarer les trois mondes.
Verse 68
ततोऽभवद्वियद्वाणी मा भैषीः कमलासन । कण्टकं नाशयाम्यद्य हत्वाजौ मधुकैटभौ
Alors une voix retentit du ciel : «Ne crains point, ô Brahmā au siège de lotus. Aujourd’hui j’arracherai cette épine, après avoir abattu au combat Madhu et Kaiṭabha.»
Verse 69
इत्युक्त्वा सा महामाया नेत्रवक्त्रादितो हरेः । निर्गम्य दर्शने तस्थौ ब्रह्मणोऽव्यक्तजन्मनः
Après avoir ainsi parlé, la Grande Māyā sortit des yeux, de la bouche et des autres membres de Hari (Viṣṇu). Puis, se manifestant devant lui, elle demeura révélée, debout face à Brahmā, dont l’origine est non manifestée.
Verse 70
उत्तस्थौ च हृषीकेशो देवदेवो जनार्दनः । स ददर्श पुरो दैत्यो मधुकैटभसंज्ञकौ
Alors Hṛṣīkeśa—Janārdana, le Dieu des dieux—se leva ; et devant Lui Il aperçut les deux daityas nommés Madhu et Kaiṭabha.
Verse 71
ताभ्यां प्रववृत्ते युद्धं विष्णोरतुलतेजसः । पञ्चवर्षसहस्राणि बाहुयुद्धमभूत्तदा
Alors s’engagea le combat entre ces deux-là et Viṣṇu, à l’éclat incomparable. En ce temps-là, une lutte corps à corps se poursuivit durant cinq mille ans.
Verse 72
महामायाप्रभावेण मोहितो दानवोत्तमौ । जजल्पतू रमाकान्तं गृहाण वरमीप्सितम्
Subjugués et égarés par la puissance de Mahāmāyā, les deux plus éminents parmi les Dānavas s'adressèrent à Rāmākānta (Viṣṇu) : « Accepte le don que tu désires. »
Verse 73
नारायण उवाच । मयि प्रसन्नौ यदि वां दीयतामेष मे वरः । मम वध्यावुभौ नान्यं युवाभ्यां प्रार्थये वरम्
Nārāyaṇa dit : « Si vous êtes satisfaits de moi, accordez-moi ce don : que vous soyez tous deux ceux que je mettrai à mort. Je ne demande aucun autre don de votre part. »
Verse 74
ऋथिरुवाच । एकार्णवां महीं दृष्ट्वा प्रोचतुः केशवं वचः । आवां जहि न यत्रासौ धरणी पयसाऽ ऽप्लुता
Ṛthi dit : «Voyant la terre devenue un seul océan, ils dirent à Keśava (Viṣṇu) : “Conduis-nous là où cette Terre n’est pas submergée par les eaux.”»
Verse 75
निर्विकारादि साकारा निराकारापि देव्युमा । देवानां तापनाशार्थं प्रादुरासीद्युगेयुगे
La Devī Umā—sans commencement et exempte de toute modification—bien qu’en vérité sans forme, revêt une forme manifeste. D’âge en âge, elle se révèle afin d’abolir les afflictions des devas.
Verse 76
एवन्ते कथितो राजन्कालिकायास्समुद्भवः । महालक्ष्म्यास्तथोत्पत्तिं निशामय महामते
Ainsi, ô Roi, je t’ai exposé la naissance de Kālikā. À présent, ô esprit magnanime, écoute encore tandis que je décris la manifestation de Mahālakṣmī.
Verse 78
यदिच्छावैभवं सर्वं तस्या देहग्रहः स्मृतः । लीलया सापि भक्तानां गुणवर्णनहेतवे
Tout cela est la splendeur de Sa volonté; c’est pourquoi l’on dit qu’Elle prend un corps. Même cette incarnation, par Sa līlā divine, est pour le bien des dévots, afin que Ses qualités puissent être louées et méditées.
The chapter argues that Umā is Maheśvara’s primordial, eternal śakti and the supreme mother of the three worlds; therefore, her narrative and praise are not merely devotional literature but a direct soteriological instrument leading toward bhukti and mukti.
Calling listeners/teachers ‘tīrthas’ sacralizes transmission itself: proximity to the Devi (pādāmbuja-rajas metaphor) purifies cognition and conduct. The andhakūpa (dark well) symbolizes māyā-guṇa–driven narrowing of awareness, where the absence of stuti/bhajana is treated as a symptom of spiritual misrecognition rather than simple ignorance.
The framing explicitly presupposes two major descents—Satī and Hemavatī (Pārvatī)—and requests further avatāra elaboration, while consistently naming the Goddess as Umā/Jagadambā/Mahādevī/Deveśī to emphasize her single identity across forms.