
Ce chapitre, rapporté par Sūta, situe le récit dans le cadre des manvantara puis raconte un épisode de prajā-sarga lié à Brahmā, d’où naît le conflit entre Deva et Dānava. L’attention se resserre sur Diti : endeuillée par la perte de ses fils, elle s’approche de Kaśyapa et le sert avec une discipline rigoureuse; Kaśyapa lui accorde une grâce, et elle demande un fils capable de tuer Indra. Kaśyapa consent, mais impose une observance de longue durée—cent ans de retenue, surtout le brahmacarya et des niyama associés—comme condition de l’accomplissement du don. Diti observe le vrata et porte l’embryon. Indra, cherchant une « ouverture » (antara) dans sa discipline, guette la moindre faute; à l’approche du terme, il découvre un moment d’impureté ou de négligence lorsque Diti s’endort sans accomplir la purification des pieds (pāda-śauca). L’enseignement ésotérique souligne la logique purānique du vrata : la puissance spirituelle naît d’une retenue soutenue, mais demeure vulnérable aux petites ruptures; les issues divines basculent sur des détails de śauca et de vigilance, montrant l’éthique rituelle comme une technologie métaphysique dans le discours śaiva-purānique.
Verse 1
सूत उवाच । एष मन्वन्तरे तात सर्गस्स्वारोचिषे स्मृतः । वैवस्वते तु महति वारुणे वितते क्रतौ
Sūta dit : «Ô cher enfant, cette création est tenue pour appartenir au Manvantara de Svārociṣa. Mais dans le grand Manvantara de Vaivasvata, lors du sacrifice de Vāruṇa célébré au loin et au large, (le récit se poursuit ainsi).»
Verse 2
जुह्वानस्य ब्रह्मणो वै प्रजासर्ग इहोच्यते । पूर्वं यानथ ब्रह्मर्षीनुत्पन्नान्सप्त मानसान्
Ici est décrite l’émanation des créatures depuis Brahmā, Seigneur de la création, tandis qu’il accomplissait l’offrande sacrificielle. D’abord surgirent les sept Brahmarṣis — sages nés de l’esprit — manifestés par sa volonté.
Verse 3
पुत्रान्वै कल्पयामास स्वयमेव पितामहः । तेषां विरोधो देवानां दानवानां महानृषे
Le Grand-Père (Brahmā) engendra lui-même des fils. D’eux naquit la grande inimitié entre les Deva et les Dānava, ô grand sage.
Verse 4
दिति विनष्टपुत्रा तु कश्यपं समुपस्थिता । स कश्यपः प्रसन्नात्मा सम्गयगाराधितस्तया
Diti, privée de ses fils, s’approcha de Kaśyapa. Et Kaśyapa, l’âme apaisée, fut satisfait, car elle l’avait imploré comme il se doit et servi avec révérence.
Verse 5
वरेणच्छंदयामास सा च वव्रे वरं तदा । पुत्रमिन्द्रवधार्थाय समर्थममितौजसम्
Ayant obtenu de choisir un don, elle demanda alors une grâce : un fils d’éclat et de puissance sans mesure, capable de tuer Indra, afin qu’Indra atteigne le terme qui lui est destiné.
Verse 6
स तस्यै च वरं प्रादात्प्रार्थितं सुमहातपाः । ब्रह्मचर्य्यादिनियमं प्राह चैव शतं समाः
Ce grand ascète lui accorda la grâce qu’elle avait demandée, et il lui prescrivit aussi les observances, à commencer par le brahmacarya (chasteté sacrée), à garder durant cent ans.
Verse 7
धारयामास गर्भं तु शुचिस्सा वरवर्णिनी । ब्रह्मचर्य्यादिनियमं दितिर्दध्रे तथैव वै
Cette dame, pure et resplendissante, conçut et porta l’embryon; et Diti, de même, entreprit les disciplines sacrées—à commencer par le brahmacarya (continence chaste)—selon l’observance rituelle.
Verse 8
ततस्त्वाधाय सोऽदित्यां गर्भं तं शंसितव्रतः । जगाम कश्यपस्तप्तुं तपस्संहृष्टमानसः
Alors ce Kashyapa — ferme dans ses vœux loués — après avoir placé cet embryon en Aditi, s'en alla pratiquer l'austérité, l'esprit réjoui, concentré sur le tapas.
Verse 9
तस्याश्चैवांतरं प्रेप्सुस्सोऽभवत्पाकशासनः । ऊनवर्षे शते चास्या ददर्शान्तरमेव सः
Désirant trouver quelque faute en elle, Pākaśāsana (Indra) s'y employa. Pourtant, même après que près de cent ans se furent écoulés, il ne vit en elle rien d'autre qu'une pureté irréprochable.
Verse 10
अकृत्वा पादयोः शौचं दितिरर्वाक्शिरास्तदा । निद्रामाहारयामास भाविनोऽर्थस्य गौरवात्
Sans s'être d'abord lavé les pieds, Diti s'allongea alors la tête tournée du mauvais côté et s'endormit, car le poids de l'événement imminent (de ce qui allait arriver) pesait lourdement sur son esprit.
Verse 11
एतस्मिन्नन्तरे शक्रस्तस्याः कुक्षिं प्रविश्य सः । वज्रपाणिस्तु तं गर्भं सप्तधा हि न्यकृन्तत
Pendant ce temps, Śakra (Indra) entra dans son ventre ; et Vajrapāṇi, brandissant la foudre, coupa en effet ce fœtus en sept parties.
Verse 12
स पाट्यमानो गर्भोऽथ वज्रेण प्ररुरोद ह । रुदन्तं सप्तधैकैकं मारोदीरिति तान्पुनः । चकर्त वज्रपाणिस्तान्नेव मम्रुस्तथापि ते
Lorsque cet embryon fut frappé par le vajra, il poussa un grand cri. En pleurant, il se scinda : chaque part en sept. Et bien qu’Indra, le porteur du vajra, les recoupât en disant : « Ne pleurez pas », ils ne moururent pourtant pas.
Verse 13
ते तमूचुः पात्यमानास्सर्वे प्रांजलयो मुने । नो जिघांससि किं शक्र भ्रातरो मरुतस्तव
Ô sage, tandis qu’ils étaient terrassés, tous, les mains jointes, lui dirent : « Ô Śakra (Indra), pourquoi veux-tu nous tuer ? Nous sommes tes frères — les Maruts. »
Verse 14
इंद्रेण स्वीकृतास्ते हि भ्रातृत्वे सर्व एव च । तत्यजुर्द्दैत्यभावं ते विप्रर्षे शंकरेच्छया
Ô brahmane-sage, tous furent acceptés par Indra comme frères ; et, par la volonté même de Śaṅkara, ils abandonnèrent leur nature démoniaque.
Verse 15
मरुतो नाम ते देवा बभूवुस्तु महाबलाः । खगा एकोनपंचाशत्सहाया वज्रपाणिनः
Ces dieux furent connus sous le nom de Maruts, d’une force immense. Tels des êtres ailés, ils devinrent les quarante-neuf compagnons de Vajrapāṇi (Indra), le brandisseur de la foudre.
Verse 16
तेषामेव प्रवृद्धानां हरिः प्रादात्प्रजापतिः । क्रमशस्तानि राज्यानि पृथुपूर्वं शृणुष्व तत्
Lorsque ces (descendants) eurent grandi et prospéré, Hari —le Seigneur et Prajāpati— leur accorda, dans l’ordre convenable, leurs royaumes respectifs. Écoute maintenant ces domaines, en commençant par Pṛthu.
Verse 17
अरिष्टपुरुषो वीरः कृष्णो जिष्णुः प्रजापतिः । पर्जन्यस्तु धनाध्यक्षस्तस्य सर्वमिदं जगत्
Il est la Personne invincible, le Héros ; Celui au teint sombre, le Conquérant, le Seigneur des créatures. Il est Parjanya, celui qui donne les pluies, et le surveillant des richesses — en vérité, cet univers entier Lui appartient.
Verse 18
भूतसर्गमिमं सम्यगवोचं ते महामुने । विभागं शृणु राज्यानां क्रमशस्तं ब्रुवेऽधुना
Ô grand sage, je t’ai exposé avec justesse cette création des êtres. Maintenant écoute la répartition ordonnée des royaumes et des domaines, que je vais dire pas à pas.
Verse 19
अभिषिच्याधिराज्ये तु पृथुं वैन्यं पितामहः । ततः क्रमेण राज्यानि व्यादेष्टुमुपचक्रमे
Après avoir oint Pṛthu, fils de Vena, pour la souveraineté impériale, le Grand-Père (Brahmā) commença alors, selon l’ordre prescrit, à attribuer les royaumes et leur gouvernement.
Verse 20
द्विजानां वीरुधां चैव नक्षत्रग्रहयोस्तथा । यज्ञानां तपसां चैव सोमं राज्येऽभ्यषेचयत्
Il consacra Soma comme roi — sur les deux-fois-nés, sur les plantes et les herbes, sur les constellations et les planètes, et de même sur les sacrifices et les disciplines d’ascèse.
Verse 21
अपां तु वरुणं राज्ये राज्ञां वैश्रवणं प्रभुम् । आदित्यानां तथा विष्णुं वसूनामथ पावकम्
Souverain des eaux est Varuṇa ; seigneur parmi les rois est Vaiśravaṇa (Kubera) ; parmi les Āditya se tient Viṣṇu ; et parmi les Vasu, Pāvaka (Agni).
Verse 22
प्रजापतीनां दक्षं तु मरुतामथ वासवम् । दैत्यानां दानवानां च प्रह्लादममितौजसम्
Parmi les Prajāpati, (Il établit) Dakṣa ; parmi les Marut, Vāsava (Indra). Et parmi les Daitya et les Dānava, (Il institua) Prahlāda, à la puissance sans mesure.
Verse 23
वैवस्वतं पितॄणां च यमं राज्येऽभ्यषेचयत् । मातॄणां च व्रतानां च मन्त्राणां च तथा गवाम्
Il consacra Vaivasvata Yama à la souveraineté sur les Pitṛ (esprits des ancêtres) ; et de même Il établit la seigneurie et la garde sur les Mères divines, sur les vœux et observances, sur les mantras, et aussi sur les troupeaux de bovins.
Verse 24
यक्षाणां राक्षसानां च पार्थिवानां तथैव च । सर्वभूतपिशाचानां गिरिशं शूलपाणिनम्
Il est le Seigneur des Yakṣa et des Rākṣasa, et de même des rois de la terre ; Il est aussi le Maître de tous les êtres et des Piśāca — Il est Girīśa, le Seigneur de la Montagne, Celui qui tient le trident en sa main.
Verse 25
शैलानां हिमवन्तं च नदीनामथ सागरम् । मृगाणामथ शार्दूलं गोवृषं तु गवामपि
Parmi les montagnes, Il établit Himavān comme le premier ; parmi les fleuves, l’Océan comme le réceptacle ultime. Parmi les bêtes, le tigre est souverain ; et parmi les bovins, le taureau est le plus éminent.
Verse 26
वनस्पतीनां वृक्षाणां वटं राज्येऽभ्यषेचयत् । इति दत्तं प्रजेशेन राज्यं सर्वत्र वै क्रमात्
Parmi les plantes et les arbres, Prajāpati consacra le vaṭa, le banian, comme roi. Ainsi, selon l’ordre juste, le Seigneur des créatures accorda partout la souveraineté, et chaque être reçut le domaine qui lui était destiné.
Verse 27
पूर्वस्यां दिशि पुत्रं तु वैराजस्य प्रजापतेः । स्थापयामास सर्वात्मा राज्ये विश्वपतिर्विभुः
Dans la direction de l’Est, le Seigneur qui pénètre tout—Âme de tous, puissant Souverain de l’univers—installa dans la royauté le fils de Prajāpati Vairāja, afin de gouverner ce quartier.
Verse 28
तथैव मुनिशार्दूल कर्दमस्य प्रजापतेः । दक्षिणस्यां तथा पुत्रं सुधन्वानमचीक्लृपत्
Ô tigre parmi les sages, de même le Prajāpati Kardama fit naître, par Dakṣiṇā, un fils nommé Sudhanvan.
Verse 29
पश्चिमायां दिशि तथा रजसः पुत्रमच्युतम् । केतुमन्तं महात्मानं राजानं व्यादिशत्प्रभुः
De même, vers l’occident, le Seigneur établit comme roi Ketumān, le fils inébranlable (Acyuta) de Rajas, souverain à la grande âme.
Verse 30
तथा हिरण्यरोमाणं पर्जन्यस्य प्रजापतेः । उदीच्यां दिशि राजानं दुर्धर्षं सोऽभ्यषेचयत्
De même, il consacra Hiraṇyaromā—issu de Parjanya, le Prajāpati—comme roi invincible dans la direction du nord.
Verse 31
तस्य विस्तारमाख्यातं पृथोर्वेन्यस्य शौनक । महर्ध्ये तदधिष्ठानं पुराणे परिकीर्तितम्
Ô Śaunaka, le récit détaillé de cela a été exposé dans le Purāṇa au sujet de Pṛthu, fils de Vena ; et son siège sacré (adhiṣṭhāna), très excellent et hautement vénérable, y a également été proclamé.
Verse 33
इति श्रीशिवमहापुराणे पञ्चम्यामुमासंहितायां सर्गवर्णनं नाम त्रयस्त्रिंशत्तमोध्यायः
Ainsi, dans le saint Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au cinquième livre—l’Umāsaṃhitā—s’achève le trente-troisième chapitre, intitulé «Description de la Création».
It presents the Diti–Kaśyapa boon narrative: Diti requests a son powerful enough to kill Indra; Kaśyapa grants it conditionally through a strict hundred-year regimen, while Indra searches for a breach—establishing the Purāṇic argument that boons and cosmic power are mediated by disciplined observance (vrata) rather than desire alone.
The episode encodes a ritual-metaphysical principle: tapas accumulates through sustained niyama, but its ‘seal’ depends on meticulous śauca and wakeful care. A minor lapse becomes an ontological ‘gap’ (antara) through which counter-forces can intervene, illustrating how purity rules operate as causal constraints in Purāṇic theology.
No distinct Śiva or Umā form is foregrounded in the sampled passage; the chapter operates primarily through Prajāpati and Deva–Dānava actors. Its Shaiva relevance is indirect: it models the efficacy of tapas/niyama—disciplines that the broader Umāsaṃhitā aligns with Śiva-tattva and Śakti-mediated cosmic order.