Adhyaya 31
Satarudra SamhitaAdhyaya 3176 Verses

नारीसन्देहभञ्जक-शम्भ्ववतारकथा (The Account of Śambhu’s Incarnation that Dispels Doubts Concerning Women)

Ce chapitre s’ouvre sur l’annonce de Nandīśvara : il va raconter un épisode d’avatāra de Śambhu (Śiva) destiné à dissiper le « nārī-sandeha », c’est‑à‑dire les soupçons sociaux et théologiques pesant sur les femmes, en montrant la compassion de Śiva et sa proximité avec ses dévots. Le récit présente le roi Satyaratha du Vidarbha, souverain dharmique, véridique et aimé des grands śaivas. Soudain survient une catastrophe guerrière : le conflit avec les Śālvas mène à la défaite et à la mort du roi, tandis que les troupes et les ministres restants se dispersent. La reine, enceinte, s’échappe de la cité assiégée durant la nuit, accablée de chagrin mais soutenue par le souvenir des pieds de lotus de Śiva. À l’aube, elle atteint un lac pur et se réfugie sous l’ombre d’un arbre sur sa rive. L’enseignement intérieur se déploie ainsi : le dharma et la puissance royale sont précaires, tandis que la smaraṇa-bhakti (dévotion par le souvenir) demeure l’axe stable qui appelle la protection de Śiva. La fonction « qui dissipe les doutes » se prépare donc par un exemple de vulnérabilité, de maternité et de grâce divine, en vue d’une résolution théologique śaiva plus loin dans le chapitre.

Shlokas

Verse 1

नन्दीश्वर उवाच । अथ वक्ष्ये मुनिश्रेष्ठ शम्भोः शृण्ववतारकम् । स्वभक्तदयया विप्र नारीसन्देहभंजकम्

Nandīśvara dit : À présent, ô le meilleur des sages, je vais décrire une incarnation de Śambhu — écoute — ô brāhmane ; assumée par compassion pour Ses propres dévots, elle dissipe les doutes des femmes.

Verse 2

आसीत्सत्यरथो नाम्ना विदर्भविषये नृपः । धर्म्मात्मा सत्यशीलश्च महाशैवजनप्रियः

Dans le pays de Vidarbha régna jadis un roi nommé Satyaratha : d’âme droite, ferme dans la vérité, et chéri des grands dévots de Śiva.

Verse 3

तस्य राज्ञस्सुधर्मेण महीं पालयतो मुने । महान्कालो व्यतीयाय सुखेन शिवधर्म्मतः

Ô sage, tandis que ce roi protégeait la terre par une gouvernance juste, un long temps s’écoula pour lui dans la douceur, soutenu par la dévotion à Śiva et par une conduite enracinée dans le Śiva-dharma.

Verse 4

कदाचित्तस्य राज्ञस्तु शाल्वैश्च पुररोधिभिः । महान्रणो बभूवाथ बहुसैन्यैर्बलोद्धतैः

Une fois, pour ce roi, une grande bataille s'éleva contre les Śālvas qui assiégeaient la ville — fiers de leur force et soutenus par de nombreuses armées.

Verse 5

स विदर्भनृपः कृत्वा सार्धं तैर्दारुणं रणम् । प्रनष्टोरुबलः शाल्वैर्निहतो दैवयोगतः

Le roi de Vidarbha livra contre eux une bataille terrible ; mais, sa grande armée étant ruinée, il fut tué par les Śālvas — par la conjonction du destin (daiva).

Verse 6

तस्मिन्नृपे हते युद्धे शाल्वैस्तु भयविह्वलाः । सैनिका हतशेषाश्च मन्त्रिभिस्सह दुद्रुवुः

Quand ce roi fut tué au combat par les Śālvas, les soldats survivants — tremblants de peur — s'enfuirent avec les ministres.

Verse 7

अथ तस्य महाराज्ञी रात्रौ स्वपुरतो मुने । संरुद्धा रिपुभिर्यत्नादन्तर्वत्नी बहिर्ययौ

Alors, ô sage, la reine principale de ce roi—enceinte—fut soigneusement tenue sous contrainte par les ennemis. Pourtant, dans la nuit, au prix d’un grand effort, elle sortit au-delà de sa propre cité.

Verse 8

निर्गता शोकसंतप्ता सा राजमहिषी शनैः । प्राचीं दिशं ययौ दूरं स्मरन्तीशपदाम्बुजम्

Brûlée par l’ardeur du chagrin, la reine consort s’en alla lentement. Elle marcha loin vers l’orient, l’esprit sans cesse tourné vers les pieds de lotus d’Īśa (le Seigneur Śiva).

Verse 9

अथ प्रभाते सा राज्ञी ददर्श विमलं सरः । अतीता दूरमध्वानं दयया शङ्करस्य हि

À l’aube, la reine aperçut un lac immaculé. Ayant parcouru une longue route—vraiment par la grâce compatissante de Śaṅkara (Seigneur Śiva)—elle y parvint.

Verse 10

तत्रागत्य प्रिया राज्ञस्संतप्ता सुकुमारिणी । निवासार्थं सरस्तीरे छायावृक्षमुपाश्रयत्

Parvenue en ce lieu, l’aimée du roi—tendre et délicate, mais accablée de chagrin—se réfugia sous un arbre ombragé au bord du lac, cherchant un lieu où demeurer.

Verse 11

तत्र दैववशाद्राज्ञी मुहूर्त्ते सद्गुणान्विते । असूत तनयं दिव्यं सर्वलक्षणलक्षितम्

Là, par décret de la Providence, la reine—en un moment faste, riche de nobles qualités—mit au monde un fils resplendissant, marqué de tous les signes de bon augure.

Verse 12

अथ तज्जननी दैवात्तृषिताति नृपाङ्गना । सरोवतीर्णा पानार्थं ग्रस्ता ग्राहेण पाथसि

Alors, par le tournant du destin, la noble épouse du roi—sa mère—fut saisie d’une soif extrême. Descendue au lac pour boire, elle fut happée dans l’eau par un crocodile.

Verse 13

स सुतो जातमात्रस्तु क्षुत्पिपासार्द्दितो भृशम् । रुरोद च सरस्तीरे विनष्ट पितृमातृकः

Ce fils, à peine né, était cruellement accablé par la faim et la soif. Privé de père et de mère, il pleura à grands cris sur la rive du lac.

Verse 14

तस्मिन्वने क्रन्दमाने जातमात्रे सुते मुने । कृपान्वितो महेशोऽभूदन्तर्यामी स रक्षक

Ô sage, lorsque le nouveau-né pleurait dans cette forêt, Mahādeva, ému de compassion, devint le Seigneur intérieur (Antaryāmin) et se fit son protecteur.

Verse 15

प्रेरिता मनसा काचिदीशेन त्रासहारिणा । अकस्मादागता तत्र भ्रमन्ती भैक्ष्यजीविनी

Poussée dans son esprit par le Seigneur—celui qui ôte la peur—une femme vivant d’aumônes et errant çà et là arriva soudain en ce lieu.

Verse 16

सा त्वेकहायनं बालं वहन्ती विधवा निजम् । अनाथमेकं क्रंदन्तं शिशुन्तत्र ददर्श ह

Elle—veuve—portait son propre enfant d’un an; et là, elle vit un autre nourrisson, sans appui ni protection, pleurant tout seul.

Verse 17

सा दृष्ट्वा तत्र तम्बालं वने निर्मनुजे मुने । विस्मिताति द्विजस्त्री सा चिचिन्तं हृदये बहु

Ô sage, voyant là un tambāla (demeure/structure) dans une forêt sans présence humaine, cette femme brahmane fut saisie d’un profond étonnement et réfléchit longuement en son cœur.

Verse 18

अहो सुमहदाश्चर्य्यमिदं दृष्टम्मयाधुना । असंभाव्यमकथ्यं च सर्वथा मनसा गिरा

Ah ! Je viens de voir une merveille d’une grandeur extrême. Elle est inconcevable et indicible, entièrement au-delà de l’esprit et de la parole.

Verse 19

अच्छिन्ननाभिनालोयं रसायां केवलं शिशुः । शेते मातृविहीनश्च क्रन्दंस्तेजस्विनां वरः

Le cordon ombilical encore intact, l’enfant reposait seul sur l’essence des eaux. Privé de mère, il pleurait—et pourtant il était le premier parmi les êtres rayonnants.

Verse 20

अस्य पित्रादयः केऽपि न सन्तीह सहायिनः । कारणं किं बभूवाथ ह्यहो दैवबलं महत्

Ici, nul de ses proches—à commencer par son père—n’est présent pour lui porter secours. Quelle en fut donc la cause ? Hélas, combien grande est la puissance du destin (daiva) !

Verse 21

न जाने कस्य पुत्रोऽयमस्य ज्ञातात्र कोपि न । यतः पृच्छाम्यस्य जन्य जाता च करुणा मयि

Je ne sais de qui est le fils cet enfant, et nul ici ne le reconnaît. C’est pourquoi je m’enquiers de sa naissance—et la compassion s’est éveillée en moi pour lui.

Verse 22

इच्छाम्येनं पोषितुं हि बालमौरसपुत्रवत् । संप्रष्टुं नोत्सहेऽज्ञात्वा कुलजन्मादि चास्य वै

«En vérité, je souhaite nourrir et élever cet enfant comme s’il était mon propre fils. Mais je n’ose l’interroger, car je n’ai pas encore connu sa lignée, sa naissance et le reste de ses origines.»

Verse 23

नन्दीश्वर उवाच । इति संचिन्त्यमानायां तस्यां विप्रवरस्त्रियाम् । कृपां चकार महतीं शंकरो भक्तवत्सल

Nandīśvara dit : Tandis que cette noble dame brāhmane réfléchissait ainsi en elle-même, Śaṅkara—toujours plein de tendresse pour Ses dévots—lui accorda une immense compassion.

Verse 24

दध्रे भिक्षुस्वरूपं हि महालीलो महेश्वरः । सर्वथा भक्तसुखदो निरुपाधिः स्वयं सदा

En vérité, Mahādeva—Maheśvara au vaste jeu divin—prit l’apparence d’un mendiant. En toute manière Il accorde la joie à Ses dévots, car Il est à jamais Auto-existant et réellement sans upādhi limitant.

Verse 25

तत्राजगाम सहसा स भिक्षुः परमेश्वरः । यत्रास्ति संदेहवती द्विजस्त्री ज्ञातुमिच्छती

En ce lieu même arriva soudain le Seigneur Suprême, apparu sous la forme d’un mendiant, là où une femme brāhmane, pleine de doute, désirait connaître la vérité.

Verse 26

भिक्षुवर्य्यस्वरूपोऽसावविज्ञातगतिः प्रभुः । तामाह विप्रवनितां विहस्य करुणानिधिः

Ce Seigneur—dont les mouvements échappent à la connaissance ordinaire—avait pris l’apparence d’un mendiant exemplaire. Souriant, cet océan de compassion s’adressa à l’épouse du brahmane.

Verse 27

भिक्षुवर्य्य उवाच । सन्देहं कुरु नो चित्ते विप्रभामिनि मा खिद । रक्षैनम्बालकं प्रीत्या सुपवित्रं स्वपुत्रकम्

Le mendicant excellent dit : « Ne laisse pas le doute naître dans ton cœur, ô dame brahmane ; ne t’afflige pas. Protège cet enfant avec affection — ce très pur — comme s’il était ton propre fils. »

Verse 28

अनेन शिशुना श्रेयः प्राप्स्यसे न चिरात्परम् । पुष्णीहि सर्वथा ह्येनं महातेजस्विनं शिशुम्

Par cet enfant, tu atteindras bientôt le Bien suprême. Aussi, nourris-le et protège-le de toute manière, car il est un enfant d’un grand éclat divin.

Verse 29

नन्दीश्वर उवाच । इत्युक्तवन्तं तं भिक्षुस्वरूपं करुणानिधिम् । सा विप्रवनिता शम्भुं प्रीत्या पप्रच्छ सादरम्

Nandīśvara dit : Lorsque Śambhu, trésor de compassion, ayant pris la forme d’un mendicant, eut ainsi parlé, la femme brahmane, remplie d’amour, l’interrogea avec respect.

Verse 30

विप्रवनितोवाच । त्वदाज्ञयैनं बालं हि रक्षिष्यामि स्वपुत्रवत् । पौक्ष्यामि नात्र सन्देहो मद्भाग्यात्त्वमिहागतः

La femme brahmane dit : « Sur ton ordre, je protégerai assurément cet enfant comme mon propre fils. Je le nourrirai et l’élèverai — sans aucun doute. Par ma bonne fortune, tu es venu ici. »

Verse 31

तथापि ज्ञातुमिच्छामि विशेषेण तु तत्त्वतः । कोयं कस्य सुतश्चायं कस्त्वमत्र समागतः

Pourtant, je désire savoir distinctement, selon le principe de la vérité : qui est cet homme, de qui est-il le fils, et qui es-tu, toi qui es venu ici ?

Verse 32

मुहुर्मम समायाति ज्ञानं भिक्षुवर प्रभो । त्वं शिवः करुणासिन्धुस्त्वद्भक्तोयं शिशुः पुरा

Sans cesse, ô Seigneur, ô le meilleur des mendiants, la vraie connaissance s’élève en moi. Tu es Śiva, océan de compassion ; et cet enfant fut jadis Ton dévot.

Verse 33

केनचित्कर्मदोषेण सम्प्राप्तोयं दशामिमाम् । तद्भुक्त्वा परमं श्रेयः प्राप्स्यते त्वदनुग्रहात्

Par quelque faute issue des actes passés, celui-ci est parvenu à cet état. Après avoir subi et épuisé ce fruit karmique, il atteindra le Bien suprême par Ta grâce.

Verse 34

त्वन्माययैव साहं वै मार्गभ्रष्टा विमोहिता । आगता प्रेषिता त्वत्तो ह्यस्य रक्षणहेतुतः

Par Ta seule māyā, moi aussi je fus égarée et je m’écartai du juste chemin. Pourtant je suis venue ici, envoyée par Toi, vraiment pour le protéger.

Verse 35

नन्दीश्वर उवाच । इति तद्दर्शनप्राप्तविज्ञानां विप्रकामिनीम् । ज्ञातुकामां विशेषेण प्रोचे भिक्षुतनुश्शिवः

Nandīśvara dit : Ainsi, à cette dame brāhmane—dont l’intelligence s’était éveillée par la vision de Lui—lorsqu’elle désira connaître plus précisément, Śiva, ayant pris la forme d’un mendiant, lui parla en détail.

Verse 36

भिक्षुवर्य्य उवाच । शृणु प्रीत्या विप्रपत्नि बालस्यास्य पुरेहितम् । सर्वमन्यस्य सुप्रीत्या वक्ष्यते तत्त्वतोऽनघे

L’excellent mendiant dit : «Écoute avec une attention aimante, ô épouse du brāhmane, le récit ancien concernant cet enfant. Par profonde bienveillance, je te dirai tout, selon la vérité et conformément au réel, ô irréprochable.»

Verse 37

सुतो विदर्भराजस्य शिवभक्तस्य धीमतः । अयं सत्यरथस्यैव स्वधर्मनिरतस्य हि

Il est le fils de Satyaratha, roi du Vidarbha : un sage, dévot du Seigneur Śiva, fermement établi dans son propre dharma.

Verse 38

शृणु सत्यरथो राजा हतः शाल्वे रणे परैः । तत्पत्नी निशि सुव्यग्रा निर्ययौ स्वगृहाद्द्रुतम्

Écoute : le roi Satyaratha fut tué au combat à Śālva par ses ennemis. Alors son épouse, en pleine nuit, dans une grande détresse, sortit en hâte de sa propre demeure.

Verse 39

असूत तनयं चैनं समायाता प्रगेऽत्र हि । सरोवतीर्णा तृषया ग्रस्ता ग्राहेण दैवतः

Elle enfanta un fils, puis revint ici de nouveau. Descendue dans le lac, tourmentée par la soif, elle fut—par décret divin—saisie par un crocodile.

Verse 40

नन्दीश्वर उवाच । इति तस्य समुत्पत्तिं तत्पितुः संगरे मृतिम् । तन्मातृमरणं ग्राहात्सर्वं तस्य न्यवेदयत्

Nandīśvara dit : «Ainsi, je lui ai tout rapporté : comment il vint au monde, comment son père trouva la mort au combat, et comment sa mère mourut, saisie par le crocodile».

Verse 41

अथ सा ब्रह्माणी सा हि विस्मिताति मुनीश्वर । पुनः पप्रच्छ तं भिक्षुं ज्ञानिनं सिद्धरूपकम्

Alors cette Brahmāṇī, saisie d’étonnement, ô seigneur parmi les sages, interrogea de nouveau ce mendiant, connaisseur de la vérité, qui portait la forme d’un siddha accompli.

Verse 42

ब्राह्मण्युवाच । स राजोऽस्य पिता भिक्षो वरभोगान्तरेव हि । कस्माच्छाल्वैस्स्वरिपुभिस्स्वल्पेहैश्च विघातितः

La femme brāhmane dit : « Ô mendiant, son père était un roi, jouissant des dons qu’il avait obtenus. Pourquoi donc fut-il abattu par les Śālvas — ses propres ennemis — des hommes au courage étriqué ? »

Verse 43

कस्मादस्य शिशोर्माता ग्राहेणाशु सुभक्षिता । यस्मादनाथोयं जातो विबन्धुश्चैव जन्मतः

« Pourquoi la mère de ce nourrisson fut-elle si vite dévorée par un crocodile ? De ce fait, cet enfant est né sans appui, oui, sans parents dès l’instant même de sa naissance. »

Verse 44

कस्मात्सुतो ममापीह सुदरिद्रो हि भिक्षुकः । भवेत्कथं सुखं भिक्षो पुत्रयोरनयोर्वद

«Pourquoi mon fils est-il ici, mendiant d’une extrême pauvreté ? Ô mendiant, dis-le-moi : comment le bonheur pourrait-il advenir pour ces deux fils ?»

Verse 45

नन्दीश्वर उवाच । इति तस्या वचः श्रुत्वा स भिक्षुः परमेश्वरः । विप्रपत्न्याः प्रसन्नात्मा प्रोवाच विहसंश्च ताम्

Nandīśvara dit : Ayant ainsi entendu ses paroles, ce mendiant—Parameśvara Lui-même—se montra bienveillant envers l’épouse du brahmane et, souriant, lui adressa la parole.

Verse 46

भिक्षुवर्य्य उवाच । विप्रपत्नि विशेषेण सर्वप्रश्नान्वदामि ते । शृणु त्वं सावधानेन चरित्रमिदमुत्तमम्

Le plus éminent des mendiants dit : « Ô épouse d’un brāhmaṇa, je répondrai en détail à toutes tes questions. Écoute avec attention ce récit sacré, si excellent. »

Verse 47

अमुष्य बालस्य पिता स विदर्भमहीपतिः । पूर्वजन्मनि पाण्ड्योऽसौ बभूव नृपसत्तमः

Le père de cet enfant était le souverain de Vidarbha. Dans une naissance antérieure, ce même homme avait été roi du pays des Pāṇḍya, éminent parmi les rois.

Verse 48

स शैवनृपतिर्धर्मात्पालयन्निखिला महीम् । स्वप्रजां रंजयामास सर्वोपद्रवनाशनः

Ce roi śaiva, fidèle au dharma, protégea la terre entière ; et, destructeur de toute calamité, il réjouit et fit prospérer ses sujets.

Verse 49

कदाचित्स हि सर्वेशं प्रदोषे पर्यपूजयत् । त्रयोदश्यां निराहारो दिवानक्तव्रती शिवम्

Un jour, au soir de Pradoṣa, il rendit un culte dû au Seigneur Śiva, le Souverain suprême de tout. Le jour de trayodaśī (treizième jour lunaire), il jeûna sans nourriture, observa le vœu de jour et de nuit, et adora Śiva avec discipline et dévotion.

Verse 50

तस्य पूजयतः शम्भुं प्रदोषे गिरिशं रते । महाञ्छब्दो बभूवाथ विकटस्सर्वथा पुरे

Tandis qu’il rendait un culte à Śambhu—Giriśa, le Seigneur de la Montagne—à l’heure sacrée du pradoṣa, dans une joie dévote, soudain s’éleva dans la cité, de tous côtés, un tumulte immense et effrayant.

Verse 51

तमाकर्ण्य रवं सोऽथ राजा त्यक्तशिवार्चनः । रिप्वागमनशंकातो निर्ययौ भवनाद्बहिः

Entendant ce vacarme retentissant, le roi abandonna aussitôt son culte à Śiva; craignant l’arrivée d’un ennemi, il se hâta de sortir du palais vers l’extérieur.

Verse 52

एतस्मिन्नेव काले तु तस्यामात्यो महाबली । गृहीतशस्त्रसामन्तो राजान्तिकमुपाययौ

En ce même moment, son ministre, d’une grande vaillance—accompagné de chefs vassaux ayant pris les armes—se rendit auprès du roi, en sa présence.

Verse 53

तन्दृष्ट्वा शत्रुसामन्तं महाक्रोधेन विह्वलः । अविचार्य वृषन्तस्य शिरश्छेदमकारयत्

Voyant ce seigneur vassal hostile, il fut saisi d’une colère farouche ; et, sans réfléchir, il fit trancher la tête de Vṛṣanta.

Verse 54

असमाप्ये शपूजान्तामशुचिर्नष्टधीर्नृपः । रात्रौ चकार सुप्रीत्या भोजनन्नष्टमंगलः

Le culte n’étant pas encore achevé, le roi—impur et l’esprit égaré—mangea de nuit avec une joie satisfaite ; ainsi son auspice et sa bonne fortune furent détruits.

Verse 56

तत्पुत्रो यः पूर्वभवे सोऽस्मिञ्जन्मनि तत्सुतः । अहमेव हतैश्वर्य्यः शिवपूजा व्यतिक्रमात्

Celui qui fut son fils dans une existence antérieure est redevenu son fils en cette naissance. Et moi-même, j’ai été dépouillé de prospérité et de puissance, pour avoir transgressé le culte dû au Seigneur Śiva.

Verse 57

अस्य माता पूर्वभवे सपत्नीं छद्मनाहरत् । भक्षिता तेन पापेन ग्राहेणाऽस्मिन्भवे हि सा

Dans une existence antérieure, la mère de cet homme enleva par ruse sa coépouse. Aussi, comme fruit de ce péché, en cette vie a-t-elle été réellement dévorée par un crocodile.

Verse 59

एष ते तनयः पूर्वजन्मनि ब्राह्मणोत्तमः । प्रतिग्रहैर्वयो निन्ये न यज्ञाद्यैस्सुकर्मभिः

«Ce fils qui est le tien fut, dans une vie antérieure, un brāhmaṇa éminent. Pourtant, il passa son existence à vivre des dons reçus, et non d’œuvres méritoires telles que les yajñas et autres observances sacrées.»

Verse 60

अतो दारिद्र्यमापन्नः पुत्रस्ते द्विजभामिनि । तद्दोषपरिहारार्थं शरणं शंकरं व्रज

Ainsi, ô dame rayonnante d’une maison de brāhmane, ton fils est tombé dans la pauvreté. Pour effacer cette faute et ses conséquences, prends refuge en Śaṅkara (le Seigneur Śiva).

Verse 61

एताभ्यां खलु बालाभ्यां शिवपूजाविधीयताम् । उपवीतानन्तरं हि शिवः श्रेयः करिष्यति

En vérité, que l’adoration de Śiva soit prescrite à ces deux garçons ; car, après l’investiture du cordon sacré (upavīta), Śiva leur accordera sûrement le bien suprême et l’auspice.

Verse 62

नन्दीश्वर उवाच । इति तामुपदिश्याथ भिक्षुवर्ण्यतनुः शिवः । स्वरूपं दर्शयामास परमं भक्तवत्सलः

Nandīśvara dit : Après l’avoir ainsi instruite, Śiva — dont le corps avait pris l’apparence d’un mendiant — révéla alors Sa forme suprême, car Il est entièrement plein de tendresse pour Ses dévots.

Verse 63

अथ सा विप्रवनिता ज्ञात्वा तं शंकरम्प्रभुम् । सुप्रणम्य हि तुष्टाव प्रेम्णा गद्गदया गिरा

Alors cette femme brahmane, l’ayant reconnu comme Śaṅkara, le Seigneur Suprême, se prosterna avec une profonde révérence et Le loua avec amour, d’une voix tremblante de dévotion.

Verse 64

ततस्स भगवाञ्च्छम्भुर्धृतभिक्षुतनुर्द्रुतम् । पश्यन्त्या विप्रपन्त्यास्तु तत्रैवान्तरधीयत

Alors le Bienheureux Śambhu (Śiva), ayant pris la forme d’un mendiant, disparut promptement sur-le-champ, tandis que l’épouse du brāhmane le regardait.

Verse 65

अथ तस्मिन् गते भिक्षौ विश्रब्धा ब्राह्मणी च सा । तमर्भकं समादाय सस्वपुत्रा गृहं ययौ

Lorsque ce mendiant fut parti, l’épouse du brāhmane, rassurée, prit le petit enfant et, avec son propre fils, retourna à sa demeure.

Verse 66

एकचक्राह्वये रम्ये ग्राम्ये कृत निकेतना । स्वपुत्रं राजपुत्रं च वरान्नैश्च व्यवर्द्धयत्

Ayant établi sa demeure dans le charmant village nommé Ekacakra, elle éleva avec soin son propre fils et le fils du roi, les nourrissant de mets et de provisions excellents.

Verse 67

ब्राह्मणै कृतसंस्कारौ कृतोपनयनौ च तौ । ववृधाते स्वगेहे च शिवपूजनतत्परौ

Après que les brāhmanes eurent accompli pour eux les rites purificatoires et qu’ils eurent reçu comme il se doit l’initiation de l’upanayana, tous deux grandirent dans leur demeure, constamment voués au culte du Seigneur Śiva.

Verse 68

तौ शाण्डिल्यमुनेस्तात निदेशान्नियम स्थितौ । प्रदोषे चक्रतुः शम्भोः पूजां कृत्वा व्रतं शुभम्

Ô bien-aimé, suivant les injonctions du sage Śāṇḍilya et établis dans une discipline d’observances, au temps sacré du pradoṣa ils accomplirent le culte de Śambhu ; puis, l’ayant adoré, ils prirent un vœu de bon augure.

Verse 69

कदाचिद्द्विजपुत्रेण विनाऽसौ राजनन्दनः । नद्यां स्नातुं गतः प्राप निधानकलशं वरम्

Un jour, ce prince—sans être accompagné du fils du brāhmane—alla se baigner dans la rivière, et là il obtint une excellente jarre de trésor caché.

Verse 70

एवं पूजयतोः शम्भुं राजद्विजकुमारयोः । सुखेनैव व्यतीयाय तयोर्मासचतुष्टयम्

Ainsi, tandis que le prince et le jeune brahmane continuaient d’adorer Śambhu, quatre mois s’écoulèrent pour eux dans l’aisance, la paix et le contentement.

Verse 71

एवमर्चयतोः शम्भुं भूयोपि परया मुदा । सम्वत्सरो व्यतीयाय तस्मिन्नेव तयोर्गृहे

Ainsi, tous deux adorant Śambhu encore et encore avec une joie suprême, une année entière s’écoula dans cette même demeure qui était la leur.

Verse 72

सम्वत्सरे व्यतिक्रान्ते स राजतनयो मुने । गत्वा वनान्ते विप्रेण शिवस्यानुग्रहाद्विभोः

Ô sage, lorsqu’une année se fut écoulée, ce prince—par la grâce du Seigneur Śiva, l’Omniprésent—alla avec un brāhmane au cœur de la forêt.

Verse 73

अकस्मादागतां तत्र दत्तां तज्जनकेन ह । विवाह्य गन्धर्वसुतां चक्रे राज्यमकण्टकम्

Là, une jeune fille gandharva, arrivée à l’improviste, lui fut réellement donnée par son père. L’ayant épousée, fille des Gandharvas, il rendit son royaume «sans épines», sans obstacles ni tourments.

Verse 74

या विप्रवनिता पूर्वंतमपुष्णात्स्वपुत्रवत् । सैव माताभवत्तस्य स भ्राता द्विजनन्दनः

Cette femme brāhmane qui jadis l’avait nourri comme son propre fils devint véritablement sa mère; et le jeune «deux-fois-né» qu’elle avait mis au monde devint son frère, ô le meilleur des brāhmanes.

Verse 76

भिक्षुवर्य्यावतारस्ते वर्णितश्च मयाधुना । शिवस्य धर्मगुप्ताह्व नृपबालसुखप्रदः

Je t’ai maintenant décrit cette incarnation excellente de Śiva, apparu comme le plus éminent des mendiants, nommé Dharma-gupta, qui accorde la joie à l’enfant du roi.

Verse 77

एतदाख्यानमनघं पवित्रं पावनं महत् । धर्मार्थकाममोक्षाणां साधनं सर्वकामदम्

Ce récit sacré, sans tache, est pur, grandement purificateur et sublime. Il est un moyen d’obtenir dharma, artha, kāma et mokṣa, et il accorde l’accomplissement de tous les désirs légitimes.

Verse 78

य एतच्छ्रृणुयान्नित्यं श्रावयेद्वा समाहितः । स भुक्त्वेहाखिलान्कामान्सोन्ते शिवपुरम्व्रजेत्

Quiconque écoute régulièrement ce récit, ou, l’esprit concentré, le fait entendre à d’autres—après avoir joui ici de tous les accomplissements désirables, ira finalement à la demeure de Śiva (Śivapura).

Verse 95

विदर्भे सोभवद्राजा जन्मनीह शिवव्रती । शिवार्चनान्तरायेण परैर्भोगांन्तरे हतः

En la terre de Vidarbha, il naquit roi, ferme dans le vœu de dévotion à Śiva. Mais, parce que d’autres entravèrent son culte à Śiva, il fut tué au milieu de ses jouissances mondaines.

Frequently Asked Questions

It begins the Śambhu-avatāra narrative explicitly described as ‘nārī-sandeha-bhañjaka’ (doubt-dispelling regarding women), using the historical crisis of Vidarbha—Satyaratha’s death in war and the pregnant queen’s flight—to set up a theological demonstration of Śiva’s protective grace toward devotees in conditions of social vulnerability.

Three symbols are foregrounded: (1) the queen’s pregnancy signifies continuity of dharma and lineage under threat, making protection a sacred obligation; (2) the ‘vimala’ lake functions as a tīrtha-like purity marker where worldly defilement is ritually and psychologically suspended; (3) remembrance of Śiva’s lotus-feet encodes smaraṇa as an inner ritual that stabilizes the devotee when external rites and institutions collapse.

The chapter highlights Śambhu (Śiva) primarily in the mode of compassionate protector (dayālu-anugrahakartṛ) whose avatāra is purposively narrated to correct social-theological suspicion; Gaurī is not explicit in the provided verses, while Śiva’s presence is mediated through devotion (pādāmbuja-smaraṇa) and the promised avatāra-kathā.