
Cet adhyāya est enseigné par Nandīśvara, qui annonce l’exposé du « Dvijeśvara-avatāra » de Śiva Paramātman, manifestation révélatrice destinée à éprouver la fermeté du dharma. Le récit rappelle le roi Bhadrāyu, jadis comblé par Śiva sous la forme de Ṛṣabha ; par cette puissance il vainc ses ennemis et obtient le trône. Son cadre familial est précisé par la reine Kīrtimālinī (fille de Candrāṃgada, née de Sīmantinī), établissant le contexte généalogique et social de l’épreuve morale. Au printemps, le roi pénètre avec sa bien-aimée dans une forêt dense et splendide pour se divertir. Là, Parameśvara Śaṅkara, avec Śivā, entreprend une līlā volontaire : ils prennent l’apparence d’un couple de brāhmanes (dvija-dampatī) et font surgir, par māyā, un tigre illusoire afin de susciter peur, fuite et supplication. La rencontre annoncée doit dévoiler la réaction du roi face au danger et à la recherche de refuge, transformant la vertu royale en leçon śaiva sur la grâce, l’illusion (māyā) et le discernement du vrai dharma sous la pression.
Verse 1
नन्दीश्वर उवाच । शृणु तात प्रवक्ष्यामि शिवस्य परमात्मनः । द्विजेश्वरावतारं च सशिवं सुखदं सताम्
Nandīśvara dit : «Écoute, mon enfant bien-aimé. Je vais maintenant proclamer l’incarnation de Śiva, le Soi suprême—sa manifestation comme seigneur parmi les deux-fois-nés—un récit de bon augure qui donne la joie aux justes.»
Verse 2
यः पूर्वं वर्णितस्तात भद्रायुर्नृपसत्तमः । यस्मिन्नृषभरूपेणानुग्रहं कृतवाञ्छिवः
Ô mon enfant, ce Bhadrāyu—le meilleur des rois—déjà décrit auparavant, est bien celui à qui Śiva, prenant la forme du taureau Ṛṣabha, accorda jadis sa grâce compatissante.
Verse 3
तद्धर्मस्य परीक्षार्थं पुनराविर्बभूव सः । द्विजेश्वरस्वरूपेण तदेव कथयाम्यहम्
Afin d’éprouver la vérité de ce dharma, Il se manifesta de nouveau ; prenant la forme de Dvijeśvara, seigneur parmi les brahmanes, je vais maintenant raconter ce même récit.
Verse 4
ऋषभस्य प्रभावेण शत्रूञ्जित्वा रणे प्रभुः । प्राप्तसिंहासनस्तात भद्रायुः संबभूव ह
Par la puissance de Ṛṣabha, le seigneur vaillant vainquit ses ennemis au combat ; puis, ayant obtenu le trône royal, ô mon enfant, il fut connu sous le nom de Bhadrāyu.
Verse 5
चन्द्रांगदस्य तनया सीमन्तिन्याः शुभांगजा । पत्नी तस्याभवद्ब्रह्मन्सुसाध्वी कीर्तिमालिनी
Ô brahmane, Śubhāṅgajā—fille de Candrāṅgada, née de Sīmantinī—devint son épouse ; c’était une femme d’une vertu parfaite, toute vouée au dharma, nommée Kīrtimālinī.
Verse 6
स भद्रायुः कदाचित्स्वप्रियया गहनं वनम् । प्राविशत्संविहारार्थं वसन्तसमये मुने
Ô sage, un jour Bhadrāyu, accompagné de sa bien-aimée, entra dans une forêt profonde au temps du printemps, désireux de s’y promener et de goûter un paisible loisir.
Verse 7
अथ तस्मिन्वने रम्ये विजहार स भूपतिः । शरणागतपालिन्या तमास्यप्रियया सह
Alors, dans cette forêt délicieuse, le roi se divertit et demeura dans l’aisance, auprès de sa bien-aimée Tamāsya-priyā, protectrice de ceux qui viennent chercher refuge.
Verse 8
अथ तद्धर्मदृढतां प्रतीक्षन्परमेश्वरः । लीलां चकार तत्रैव शिवया सह शङ्करः
Puis le Seigneur Suprême, attendant l’affermissement de ce dharma, accomplit là même son jeu divin : Śaṅkara avec Śivā.
Verse 9
शिवा शिवश्च भूत्वोभौ तद्वने द्विजदम्पती । व्याघ्रं मायामयं कृत्वाविर्भूतौ निजलीलया
Śivā (Pārvatī) et Śiva, devenus tous deux un couple de brahmanes dans cette forêt, se manifestèrent par leur propre lila, après avoir façonné un tigre fait de māyā.
Verse 10
अथाविदूरे तस्यैव द्रवन्तौ भयविह्वलौ । अन्वीयमानौ व्याघ्रेण रुदन्तौ तौ बभूवतुः
Alors, non loin de ce même lieu, tous deux couraient, bouleversés par la peur. Poursuivis par un tigre, ils se mirent à gémir et à pleurer en fuyant.
Verse 11
अथ विद्धौ च तौ तात भद्रायुः स महीपतिः । ददर्श क्रन्दमानौ हि शरण्यः क्षत्रियर्षभः
Alors, ô cher, le roi Bhadrāyu —le meilleur des kṣatriyas et véritable dispensateur de refuge— vit ces deux êtres, blessés et criant dans leur détresse.
Verse 12
अथ तौ मुनिशार्दूलः स्वमायाद्विजदम्पती । भद्रायुषं महाराजमूचतुर्भयविह्वलौ
Alors ce « tigre parmi les sages », par sa propre puissance de māyā, accompagné du couple de brāhmanes, tous deux saisis d’effroi, s’adressa au grand roi Bhadrāyuṣa.
Verse 13
द्विजदम्पती ऊचतुः । पाहि पाहि महाराज नावुभौ धर्मवित्तम । एष आयाति शार्दूलो जग्धुमावां महाप्रभो
Le couple de brāhmanes dit : « Protège-nous, protège-nous, ô grand roi, toi qui connais le dharma ! Un tigre vient pour nous dévorer, ô seigneur puissant. »
Verse 14
एष हिंस्रः कालसमः सर्वप्राणिभयङ्करः । यावन्न खादति प्राप्य तावन्नौ रक्ष धर्मवित्
« Il est violent, semblable à Kāla lui-même (le Temps), et fait trembler tous les êtres. Avant qu’il ne nous saisisse et ne nous dévore, protège-nous, ô connaisseur du dharma. »
Verse 15
नन्दीश्वर उवाच । इत्थमाक्रन्दितं श्रुत्वा तयोश्च नृपतीश्वरः । अति शीघ्रं महावीरः स यावद्धनुराददे
Nandīśvara dit : Entendant cette lamentation, le seigneur des rois, ce grand héros, aussitôt — avec une extrême promptitude — saisit son arc (pour agir).
Verse 16
तावदभ्येत्य शार्दूलस्त्वरमाणोतिमायिकः । स तस्य द्विजवर्य्यस्य मध्ये जग्राह तां वधूम्
À l’instant même, le tigre—prompt et d’une ruse extrême—se rua ; et, au beau milieu de l’excellent brāhmane, il saisit la jeune épouse.
Verse 17
हे नाथनाथ हे कान्त हा शम्भो हा जगद्गुरो । इति रोरूयमाणां तां व्याघ्रो जग्रास भीषणः
Elle criait en sanglotant : « Ô Seigneur des seigneurs ! Ô Bien-Aimé ! Hélas, ô Śambhu ! Hélas, ô Guru du monde ! »—et tandis qu’elle gémissait ainsi, un tigre effroyable la saisit et la dévora.
Verse 18
तावत्स राजा निशितैर्भल्लैर्व्याघ्रमताडयत् । न स तैर्विव्यथे किंचिद्गिरीन्द्र इव वृष्टिभिः
Alors le roi frappa le tigre de flèches acérées. Pourtant il n’en souffrit en rien—tel le seigneur des montagnes, inébranlable sous les averses.
Verse 19
स शार्दूलो महासत्त्वो राज्ञः स्वैरकृतव्यथः । बलादाकृष्य तां नारीमपाक्रमत सत्वरः
Ce tigre, puissant et farouche, après avoir infligé au roi sa peine selon son bon plaisir, arracha de force la femme et s’enfuit en hâte.
Verse 20
व्याघ्रेणापहृतां नारीं वीक्ष्य विप्रोतिविस्मितः । लौकिकीं गतिमाश्रित्य रुरोदाति मुहुर्मुहुः
Voyant la femme emportée par un tigre, le brāhmane fut saisi d’un étonnement extrême. Retombant dans un état d’esprit ordinaire et mondain, il pleura encore et encore.
Verse 21
रुदित्वा चिरकालं च स विप्रो माययेश्वरः । भद्रायुषं महीपालं प्रोवाच मदहारकः
Après avoir longtemps pleuré, ce brahmane—qui, par sa māyā divine, était le Seigneur lui-même, le destructeur de l’orgueil—s’adressa au roi Bhadrāyuṣa, maître de la terre.
Verse 22
द्विजेश्वर उवाच । राजन्क ते महास्त्राणि क्व ते त्राणं महद्धनुः । क्व ते द्वादशसाहस्रमहानागायुतम्बलम्
Le plus éminent des deux-fois-nés dit : «Ô roi, où sont tes armes puissantes ? Où sont ton armure protectrice et ton grand arc ? Où est cette force immense—douze mille éléphants redoutables et des troupes innombrables ?»
Verse 23
किन्ते खड्गेन शङ्खेन किं ते मंत्रास्त्रविद्यया । किं सत्त्वेन महास्त्राणां किं प्रभावेण भूयसा
À quoi te servent l’épée ou la conque sacrée ? À quoi te sert la science des armes de mantra ? Que vaut la puissance des grands traits, et à quoi bon l’excès de force—lorsque la Réalité suprême du Seigneur ne s’approche que par la bhakti et la connaissance vraie, non par la seule violence ?
Verse 24
तत्सर्वं विफलं जातं यच्चान्यत्त्वयि तिष्ठति । यस्त्वं वनौकसां घातं न निवारयितुं क्षमः
Tout cela est devenu vain—et même tout ce qui demeure encore en toi—puisque tu n’es pas capable d’empêcher le massacre des habitants de la forêt. Sans pouvoir protéger, l’autorité devient creuse.
Verse 25
क्षत्रस्यायं परो धर्मो क्षताच्च परिरक्षणम् । तस्मिन्कुलोचिते धर्मे नष्टे त्वज्जीवितेन किम्
Pour un kṣatriya, tel est le dharma suprême : protéger de toute atteinte et sauvegarder le royaume. Si ce devoir, conforme à ta lignée, est perdu, quelle valeur a donc ta vie même ?
Verse 26
आर्तानां शरणाप्तानां त्राणं कुर्वन्ति पार्थिवाः । प्राणैरर्थैश्च धर्मज्ञास्तद्विना च मृतोपमा
Les rois vertueux, connaissant le dharma, protègent les affligés qui cherchent refuge, même au prix de leur propre vie et de leurs richesses. Sans ce devoir de protection, ils sont comme morts.
Verse 27
आर्तत्राणविहीनानां जीवितान्मरणं वरम् । धनिनान्पानहीनानां गार्हस्थ्याद्भिक्षुता वरम्
Pour ceux qui sont dépourvus de tout refuge ou secours en temps de détresse, la mort est préférable à la vie. Et pour les hommes riches qui manquent même de moyens de subsistance appropriés, la vie de mendiant est préférable à celle de chef de famille.
Verse 28
वरं विषाशनं प्राज्ञैर्वरमग्निप्रवेशनम् । कृपणानामनाथानां दीनानामपरक्षणात्
Les sages déclarent qu'il vaut mieux avaler du poison, mieux même entrer dans le feu, que de ne pas protéger les misérables, les sans-abri et les affligés.
Verse 29
नन्दीश्वर उवाच । इत्थं विलपितं तस्य स्ववीर्य्यस्य च गर्हणम् । निशम्य नृपतिः शोकादात्मन्येवमचिन्तयत्
Nandīśvara dit : L’ayant entendu se lamenter ainsi, et l’ayant entendu se blâmer lui-même au sujet de sa propre vaillance, le roi—accablé de chagrin—médita en son for intérieur en ces termes.
Verse 30
अहो मे पौरुषं नष्टमद्य देवविपर्ययात् । अद्य कीर्तिश्च मे नष्टा पातकम्प्राप्तमुत्कटम्
Hélas ! Ma vigueur virile est perdue aujourd’hui, car les dieux se sont faits contraires. Aujourd’hui ma renommée aussi est détruite ; je suis tombé dans un péché effroyable.
Verse 31
धर्मः कुलोचितो नष्टो मन्दभाग्यस्य दुर्मतेः । नूनं मे सम्पदो राज्यमायुष्यं क्षयमेष्यति
Le dharma conforme à ma lignée a été détruit par mon esprit mauvais et ma funeste fortune. Assurément, désormais, ma prospérité, mon royaume et même ma durée de vie iront en déclin.
Verse 32
अद्य चैनं द्विजन्मानं हतदारं शुचार्दितम् । हतशोकं करिष्यामि दत्त्वा प्राणानतिप्रियान्
Aujourd’hui je délivrerai cet homme deux fois né—privé d’épouse et tourmenté par le chagrin—de sa peine, fût-ce en offrant mon souffle vital, le plus cher à mon cœur.
Verse 33
इति निश्चित्य मनसा स भद्रायुर्नृपोत्तमः । पतित्वा पादयोस्तस्य बभाषे परिसान्त्वयन्
Ayant ainsi tranché en son esprit, l’excellent roi Bhadrāyu se prosterna à ses pieds, puis parla avec de douces paroles, pour consoler et apaiser.
Verse 34
भद्रायुरुवाच । कृपां कृत्वा मयि ब्रह्मन् क्षत्रबन्धौ हतौजसि । शोकन्त्यज महाप्राज्ञ दास्याम्यद्य तु वाञ्छितम्
Bhadrāyu dit : «Ô brahmane, aie compassion de moi. Quant à ce kṣatriya—désormais simple “parent de guerriers”, sa puissance anéantie—renonce au chagrin, ô très sage. Aujourd’hui je t’accorderai ce que tu désires.»
Verse 35
इदं राज्यमियं राज्ञी ममेदञ्च कलेवरम् । त्वदधीनमिदं सर्वं किन्तेऽभिलषितं वरम्
«Ce royaume, cette reine, et même ce corps qui est le mien : tout est sous ton autorité. Dis-moi donc : quelle grâce désires-tu ?»
Verse 36
ब्राह्मण उवाच । किमादर्शेन चान्धस्य किं गृहेर्भैक्ष्यजीविनः । किम्पुस्तकेन मूढस्य निस्त्रीकस्य धनेन किम्
Le brāhmane dit : «À quoi sert un miroir à l’aveugle ? À quoi sert une maison à celui qui vit d’aumônes ? À quoi sert un livre à l’insensé ? Et à quoi sert la richesse à celui qui n’a pas d’épouse ?»
Verse 37
अतोऽहं हतपत्नीको भुक्तभोगो न कर्हिचित् । इमान्तवाग्रमहिषीं कामये दीयतामिति
«Ainsi, je suis un homme à qui l’on a ravi l’épouse ; jamais je n’ai vraiment goûté le fruit des plaisirs. Je désire cette reine éminente : qu’on me la donne», dit-il.
Verse 38
दाता रसान्तवित्तस्य राज्यस्य गजवाजिनाम् । आत्मदेहस्य यस्यापि कलत्रस्य न कर्हिचित्
Il peut être donateur de richesses choisies et de trésors, de royaumes, d’éléphants et de chevaux ; pourtant il ne donne jamais vraiment son propre être—pas même son corps—ni même son épouse, à aucun moment.
Verse 39
परदारोपभोगेन यत्पापं समुपार्जितम् । न तत्क्षालयितुं शक्यं प्रायश्चित्तशतैरपि
Le péché amassé en violant l’épouse d’autrui et en goûtant à ce plaisir défendu ne peut être lavé, fût-ce par des centaines d’actes d’expiation.
Verse 40
ब्राह्मण उवाच । आस्तां ब्रह्मवधं घोरमपि मद्यनिषेवणम् । तपसा विधमिष्यामि किं पुनः पारदारिकम्
Le brāhmane dit : «Laissons de côté le terrible péché du meurtre d’un brāhmane, et même celui de boire des enivrants : par l’austérité (tapas) je les anéantirai. À plus forte raison, le péché de violer le mariage d’autrui !»
Verse 41
तस्मात्प्रयच्छ भार्यां स्वामियां कामो न मेऽपरः । अरक्षणाद्भयार्तानां गन्तासि निरयन्ध्रुवम्
« Par conséquent, remets la femme à son seigneur légitime — je ne désire rien d'autre. Si, par ton incapacité à protéger ceux qui sont terrifiés et cherchent refuge, un malheur leur arrive, tu iras sûrement en enfer. »
Verse 42
नन्दीश्वर उवाच । इति विप्रगिरा भीतश्चिन्तयामास पार्थिवः । अरक्षणान्महापापं पत्नीदानन्ततो वरम्
Nandishvara dit : Ainsi, effrayé par les paroles du brāhmaṇa, le roi réfléchit : « Négliger la protection (de celui qui cherche refuge) est un grand péché ; par conséquent, donner ma femme (en réponse à la demande du brāhmaṇa) est la meilleure voie. »
Verse 43
अतः पत्नीं द्विजाग्र्याय दत्त्वा निर्मुक्तकिल्विषः । सद्यो वह्निं प्रवेक्ष्यामि कीर्तिश्च विदिता भवेत्
« Par conséquent, après avoir donné ma femme à ce premier des brāhmaṇas, je serai libéré du péché. J'entrerai aussitôt dans le feu, et ma renommée sera bien connue. »
Verse 44
इति निश्चित्य मनसा समुज्ज्वाल्य हुताशनम् । तमाहूय द्विजं चक्रे पत्नीदानं सहोदकम्
Ainsi, ayant pris sa résolution en son cœur, il alluma le feu sacré; puis, ayant mandé le prêtre « deux fois né », il accomplit le rite du don de sa fille en mariage, avec l’offrande d’eau prescrite.
Verse 45
स्वयं स्नातः शुचिर्भूत्वा प्रणम्य विबुधेश्वरान् । तमग्निं त्रिः परिक्रम्य शिवं दध्यौ समाहितः
S’étant baigné et rendu pur, il se prosterna devant les seigneurs parmi les dieux. Puis, après avoir fait trois circumambulations autour de ce feu sacré, l’esprit recueilli, il médita sur le Seigneur Śiva.
Verse 46
तमथाग्निं पतिष्यन्तं स्वपदासक्तचेतसम् । प्रत्यषेधत विश्वेशः प्रादुर्भूतो द्विजेश्वरः
Alors, comme il allait tomber dans le feu—l’esprit attaché à son propre vœu—le Seigneur de l’univers, Viśveśa (Śiva), se manifesta devant lui sous la forme du plus éminent des brāhmaṇa et l’en empêcha.
Verse 47
तमीश्वरं पञ्चमुखं त्रिनेत्रं पिनाकिनं चन्द्रकलावतंसम् । प्रलम्बपिंगासुजटाकलापं मध्याह्नसद्भास्करकोटितेजसम्
Je contemplai ce Seigneur suprême : aux cinq visages et aux trois yeux, brandissant l’arc Pināka, orné du croissant de lune; portant de longues mèches rousses et emmêlées, et flamboyant de l’éclat de dix millions de soleils au zénith.
Verse 48
मृणालगौरं गजचर्मवाससं गंगातरङ्गोक्षितमौलिदेशकम् । नागेन्द्रहारावलिकण्ठभूषणं किरीटकाच्यंगदकंकणोज्ज्वलम्
Il est clair comme la tige du lotus, vêtu d’une peau d’éléphant; et la région de Sa couronne de jata est aspergée par les vagues de la sainte Gaṅgā. Son cou est orné de la guirlande du roi des serpents, et Il resplendit d’un diadème, d’armilles et de bracelets, révélant la forme saguna, souverainement auspicious, de Śiva pour la contemplation du dévot.
Verse 49
शूलासिखट्वांगकुठारचर्ममृगाभयाष्टांगपिनाकहस्तम् । वृषोपरिस्थं शितिकण्ठभूषणं प्रोद्भूतमग्रे स नृपो ददर्श
Devant lui, le roi vit le Seigneur manifesté—assis sur le taureau—paré des emblèmes du Dieu à la Gorge bleue, et tenant en Ses mains le trident, l’épée, le bâton surmonté d’un crâne, la hache, la peau, le cerf, le geste d’intrépidité et l’arc Pināka, surgissant soudain dans une splendeur éclatante.
Verse 50
ततोम्बराद्द्रुतं पेतुर्द्दिव्याः कुसुमवृष्टयः । प्रणेदुर्देवतूर्य्याणि देव्यश्च ननृतुर्जगुः
Alors, du ciel tombèrent en hâte des pluies de fleurs divines. Les instruments célestes retentirent, et les déesses dansèrent et chantèrent, proclamant l’heureuse auspiciosité en célébrant la gloire manifestée du Seigneur Śiva.
Verse 51
तत्राजग्मुः स्तूयमाना हरिर्ब्रह्मा तथासुराः । इन्द्रादयो नारदाद्या मुनयश्चापरेऽपि च
Là, tandis qu’on les célébrait par des hymnes, Hari (Viṣṇu) et Brahmā arrivèrent, accompagnés des asura ; Indra et les autres deva vinrent aussi, ainsi que Nārada et d’autres sages muni.
Verse 52
तदोत्सवो महानासीत्तत्र भक्तिप्रवर्धनः । सति पश्यति भूपाले भक्तिनम्रीकृताञ्जलौ
Cette fête, en ce lieu, devint véritablement grandiose et fit croître puissamment la dévotion. Tandis que Satī regardait, le roi—les mains jointes en añjali, incliné par la bhakti—se tenait devant elle dans l’adoration.
Verse 53
तद्दर्शनानन्दविजृम्भिताशयः प्रवृद्धवाष्पाम्बुविलिप्तगात्रः । प्रहृष्टरोमा स हि गद्गदाक्षरस्तुष्टाव गीर्भिर्मुकुलीकृतांजलिः
Son cœur se dilata de la béatitude de la vision de Śiva ; son corps est mouillé par des larmes ruisselantes ; les poils hérissés—la voix tremblante, les mots balbutiants—il loua le Seigneur par des hymnes, les mains jointes en añjali.
Verse 54
ततस्स भगवान्राज्ञा संस्तुतः परमेश्वरः । प्रसन्नः सह पार्वत्या तमुवाच दयानिधिः
Alors le Seigneur suprême, Parameśvara, loué par le roi, se montra bienveillant ; et, avec Pārvatī, cet océan de compassion lui adressa la parole.
Verse 55
राजंस्ते परितुष्टोहं भक्त्या त्वद्धर्मतोऽधिकम् । वरं ब्रूहि सपत्नीकम्प्रयच्छामि न संशयः
Ô roi, je suis pleinement satisfait de toi—davantage par ta bhakti que par la simple exécution du devoir. Dis le don que tu désires ; je te l’accorderai avec ton épouse, sans aucun doute.
Verse 56
तव भावपरीक्षार्थं द्विजो भूत्वाहमागतः । व्याघ्रेण या परिग्रस्ता साक्षाद्देवी शिवा हि सा
Afin d’éprouver la vraie disposition de ton cœur, je suis venu ici sous la forme d’un brāhmane. Et celle que le tigre a saisie—sache-le—n’est autre que Devī Śivā elle-même, manifestée devant toi.
Verse 57
व्याघ्रो मायामयो यस्ते शरैरक्षत विग्रहः । धीरतान्द्रष्टुकामस्ते पत्नी याचितवानहम्
Ce tigre était une manifestation de Ta māyā ; bien qu’atteint par des flèches, son corps demeura sans blessure. Désirant voir le courage inébranlable de Ton épouse, j’ai demandé Ta femme.
Verse 58
नन्दीश्वर उवाच । इत्याकर्ण्य प्रभोर्वाक्यं स भद्रायुर्महीपतिः । पुन प्रणम्य संस्तूय स्वामिनं नतकोऽब्रवीत्
Nandīśvara dit : Ayant ainsi entendu les paroles du Seigneur, le roi Bhadrāyu se prosterna de nouveau, loua son Maître et, se tenant avec humilité, prit la parole.
Verse 59
भद्रायुरुवाच एक एव वरो नाथ यद्भवान्परमेश्वरः । भवतापप्रतप्तस्य मम प्रत्यक्षतां गतः
Bhadrāyu dit : «Ô Seigneur, voici l’unique grâce : que Toi, l’Īśvara suprême, sois venu en personne devant moi, car j’étais brûlé par les tourments ardents du saṃsāra.»
Verse 60
यद्ददासि पुनर्नाथ वरं स्वकृपया प्रभो । वृणेहं परमं त्यक्तो वरं हि वरदर्षभात्
Ô Seigneur, ô Maître—quelque grâce que Tu accordes encore par Ta propre compassion, je ne choisis que cette grâce suprême, délaissant toutes les autres; car de Toi, Taureau parmi les dispensateurs de dons, il faut demander le don le plus élevé.
Verse 61
वज्रबाहुः पिता मे हि सप त्नीको महेश्वर । सपत्नीकस्त्वहं नाथ सदा त्वत्पादसेवकः
Ô Maheśvara, Vajrabāhu est véritablement mon père, et il demeure avec son épouse. Ô Seigneur, moi aussi je suis avec mon épouse, et je suis à jamais serviteur à Tes pieds.
Verse 62
वैश्यः पद्माकरो नाम तत्पुत्रस्सनयाभिधः । सर्वानेतान्महेशान सदा त्वं पार्श्वगान्कुरु
«Il y avait un Vaiśya nommé Padmākara, et son fils s’appelait Sanaya. Ô Maheśāna, fais que tous ceux-ci demeurent toujours comme serviteurs à Tes côtés.»
Verse 63
नन्दीश्वर उवाच । अथ राज्ञी च तत्पत्नी प्रमत्ता कीर्तिमालिनी । भक्त्या प्रसाद्य गिरिशं ययाचे वरमुत्तमम्
Nandīśvara dit : Alors la reine—son épouse—Pramattā Kīrtimālinī, ayant satisfait Girīśa (Śiva) par sa dévotion, Lui demanda une grâce excellente.
Verse 64
सत्युवाच । चन्द्रांगदो मम पिता माता सीमन्तिनी च मे । तयोर्याचे महादेव त्वत्पाश्वे सन्निधिं मुदा
Satī dit : «Candrāṅgada est mon père, et Sīmantinī est ma mère. Ô Mahādeva, dans la joie je T’en supplie : accorde-leur la grâce bénie de demeurer en Ta sainte présence, tout près de Ton côté.»
Verse 65
नन्दीश्वर उवाच । एवमस्त्विति गौरीशः प्रसन्नो भक्तवत्सलः । तयोः कामवरन्दत्त्वा क्षणादन्तर्हितोऽभवत्
Nandīśvara dit : «Qu’il en soit ainsi.» Alors le Seigneur de Gaurī, satisfait et toujours plein de tendresse pour Ses dévots, accorda à tous deux le don selon le vœu de leur cœur, puis, en un instant, disparut aux regards.
Verse 66
भद्रायुरपि सुप्रीत्या प्रसादम्प्राप्य शूलिनः । सहितः कीर्तिमालिन्या बुभुजे विषयान्बहून्
Bhadrāyu aussi, ayant obtenu par une profonde dévotion la grâce bienveillante de Śiva, le Seigneur au trident, vécut avec Kīrtimālinī et jouit de nombreuses expériences mondaines légitimes, soutenu par la bénédiction de Śiva.
Verse 67
कृत्वा वर्षायुतराज्यमव्याहतपराक्रमः । राज्यं विक्षिप्य तनये जगाम शिवसन्निधिम्
Après avoir régné dix mille ans avec une vaillance intacte, il remit le royaume à son fils puis s’en alla vers la Présence du Seigneur Śiva.
Verse 68
चन्द्रांगदोपि राजेन्द्रो राज्ञी सीमन्तिनी च सा । भक्त्या संपूज्य गिरिशं जग्मतुः शाम्भवं पदम्
Le roi Candrāṅgada, seigneur des rois, et sa reine Sīmantinī, après avoir vénéré avec bhakti Girīśa (Śiva, Seigneur de la Montagne), atteignirent l’état Śāmbhava, la demeure suprême de Śiva.
Verse 69
द्विजेश्वरावतारस्ते वर्णितः परमो मया । महेश्वरस्य भद्रायुपरमानन्ददः प्रभो
Ô Seigneur, je t’ai maintenant décrit l’incarnation suprême, appelée Dvijeśa, le Seigneur des « deux-fois-nés ». Elle confère une longévité bénie et la félicité la plus haute, et elle est chère à Mahādeva (Maheśvara).
Verse 70
इदं चरित्रं परमं पवित्रं शिवावतारस्य पवित्रकीर्त्तेः । द्विजेशसंज्ञस्य महाद्भुतं हि शृण्वन्पठञ्शम्भुपदम्प्रयाति
Ce récit, suprêmement purificateur et très sacré—de l’incarnation de Śiva dont la renommée est elle-même sainte, connue sous le nom de Dvijeśa—est vraiment prodigieux. Quiconque l’écoute ou le récite atteint l’état (demeure) de Śambhu.
Verse 71
य इदं शृणुयान्नित्यं श्रावयेद्वा समाहितः । न श्चोतति स्वधर्मात्स परत्र लभते गतिम्
Celui qui écoute sans cesse cet enseignement sacré, ou, l’esprit recueilli, le fait réciter pour autrui, ne déchoit pas de son propre dharma ; et dans l’au-delà il obtient la voie véritable et propice (la délivrance).
Śiva and Śivā orchestrate a dharma-test (parīkṣā) by appearing as a brāhmaṇa couple and unleashing a māyā-constructed tiger, setting up a crisis scenario to evaluate Bhadrāyu’s conduct toward the vulnerable and his readiness for refuge-oriented righteousness.
The ‘māyā-tiger’ functions as a controlled apparition of fear and confusion, indicating that crises can be pedagogical veils through which Śiva reveals true dharma; the dvija-couple disguise underscores divinity’s accessibility in ordinary social forms and the need for discernment beyond appearances.
Śiva is highlighted as Dvijeśvara (appearing in a dvija/brāhmaṇa modality) alongside Śivā, together assuming the form of a brāhmaṇa couple (dvija-dampatī) as part of their joint līlā to administer and interpret the ethical trial.