
Cet adhyāya est encadré comme l’enseignement de Nandīśvara (« Nandīśvara uvāca ») et introduit le récit d’un avatāra de Śiva nommé Vaiśyanātha. Le cadre est Nandigrāma, où apparaît Mahānandā, une courtisane renommée pour sa beauté, sa richesse et sa maîtrise des arts du spectacle. Le chapitre ne se contente pas de décrire : il élabore, par le récit, une thèse doctrinale selon laquelle la dévotion l’emporte sur les étiquettes sociales. Mahānandā demeure constamment vouée à Śaṃkara, absorbée dans la répétition du Nom de Śiva (śiva-nāma-japa), parée de bhasma et de rudrākṣa, et assidue au culte quotidien. La dévotion expressive est mise en avant : chanter la gloire de Śiva et danser dans l’extase. Un singe et un coq, ornés de rudrākṣa et entraînés à danser, deviennent des symboles montrant que les signes sacrés et la discipline peuvent sanctifier même l’animal et ce qui est marginal. Ces motifs préparent l’intervention salvatrice de l’avatāra et suggèrent une théologie de la grâce (anugraha) transmise par la bhakti, le Nom sacré et les emblèmes śaivas.
Verse 1
नन्दीश्वर उवाच । शृणु तात प्रवक्ष्यामि शिवस्य परमात्मनः । अवतारं परमानन्दं वैश्यनाथाह्वयं मुने
Nandīśvara dit : «Écoute, mon enfant bien-aimé. Je vais maintenant décrire la descente (avatāra) de Śiva, le Soi suprême : une incarnation de la béatitude la plus haute, connue, ô sage, sous le nom de Vaiśyanātha.»
Verse 2
नन्दिग्रामे पुरा काचिन्महानन्देति विश्रुता । बभूव वारवनिता शिवभक्ता सुसुन्दरी
Autrefois, à Nandigrāma, vivait une courtisane célèbre du nom de Mahānandā, d’une beauté exquise et dévouée au Seigneur Śiva.
Verse 3
महाविभवसम्पन्ना सुधनाढ्या महोज्ज्वला । नानारत्नपरिच्छिन्न शृङ्गाररसनिर्भरा
Elle possédait une immense opulence, une richesse abondante et un éclat remarquable—parée de joyaux de toutes sortes, débordant de grâce et de beauté dans ses ornements de bon augure.
Verse 4
सर्वसंगीत विद्यासु निपुणातिमनोहरा । तस्या गेयेन हृष्यन्ति राज्ञ्यो राजान एव च
Elle excellait dans tous les arts du chant et de la musique, et captivait les cœurs. Par son chant, les reines et les rois eux-mêmes étaient comblés de joie.
Verse 5
समानर्च सदा साम्बं सा वेश्या शंकरं मुदा । शिवनामजपासक्ता भस्मरुद्राक्षभूषणा
Cette courtisane vénérait sans cesse, dans la joie, Śaṅkara—Śiva avec Umā. Absorbée dans le japa du Nom de Śiva, elle se parait de la cendre sacrée (tripuṇḍra-bhasma) et de perles de Rudrākṣa.
Verse 6
शिवं सम्पूज्य सा नित्यं सेवन्ती जगदीश्वरम् । ननर्त परया भक्त्या गायन्ती शिवसद्यशः
Après avoir dûment adoré Śiva, elle servait sans cesse le Seigneur de l’univers. Chantant la gloire immédiate de Śiva, elle dansait avec une dévotion suprême.
Verse 7
रुद्राक्षैर्भूषयित्वैकं मर्कटं चैव कुक्कुटम् । करतालैश्च गीतैश्च सदा नर्तयति स्म सा
Ornant d’un chapelet de rudrākṣa un singe et aussi un coq, elle les faisait danser sans cesse, au rythme des battements de mains et des chants.
Verse 8
नृत्यमानौ च तौ दृष्ट्वा शिवभक्तिरता च सा । वेश्या स्म विहसत्युच्चैः प्रेम्णा सर्वसखीयुता
Voyant ces deux-là danser, la courtisane—absorbée dans la dévotion à Śiva—éclata de rire par amour, entourée de toutes ses compagnes.
Verse 9
रुद्राक्षैः कृतकेयूरकर्णा भरणमण्डनः । मर्कटः शिक्षया तस्याः पुरो नृत्यति बालवत्
Orné de bracelets et d’ornements d’oreilles faits de graines de rudrākṣa, le singe—dressé par elle—dansait devant elle comme un petit enfant.
Verse 10
शिखासंबद्धरुद्राक्षः कुक्कुटः कपिना सह । नित्यं ननर्त नृत्यज्ञः पश्यतां हितमावहन्
Portant un Rudraksha attaché à son chignon, le coq — avec le singe — dansait chaque jour avec une parfaite maîtrise de la danse, apportant bienfaits et de bon augure à tous ceux qui regardaient.
Verse 11
एवं सा कुर्वती वेश्या कौतुकम्परमादरात् । शिवभक्तिरता नित्यं महानन्दभराऽभवत्
Ainsi, cette courtisane, agissant de la sorte avec une ardente curiosité et la plus haute révérence, devint à jamais vouée à la bhakti envers Śiva et demeura sans cesse comblée d’une grande béatitude.
Verse 12
शिवभक्तिं प्रकुर्वन्त्या वेश्याया मुनिसत्तम । बहुकालो व्यतीयाय तस्याः परमसौख्यतः
Ô meilleur des sages, tandis que cette courtisane poursuivait sa dévotion au Seigneur Śiva, un long temps s’écoula pour elle dans la félicité intérieure suprême.
Verse 13
एकदा च गृहे तस्या वैश्यो भूत्वा शिवस्स्वयम् । परीक्षितुं च तद्भावमाजगाम शुभो व्रती
Un jour, le Seigneur Śiva Lui-même—ayant pris la forme d’un vaiśya (marchand)—vint à sa demeure. Le Seigneur de bon augure, ferme dans son vœu sacré, arriva afin d’éprouver la sincérité et l’élan intérieur de sa dévotion.
Verse 14
त्रिपुण्ड्रविलसद्भालो रुद्राक्षाभरणः कृती । शिवनामजपासक्तो जटिलः शैववेषभृत्
Son front resplendit du tripuṇḍra, les trois lignes de cendre sacrée; il est paré de grains de rudrākṣa, discipliné et accompli dans sa conduite. Absorbé dans le japa du Nom de Śiva, aux cheveux en jaṭā, il porte l’habit distinctif d’un dévot śaiva.
Verse 15
स बिभ्रद्भस्मनिचयं प्रकोष्ठे वरकंकणम् । महारत्नपरिस्तीर्णं राजते परकौतुकी
Lui, se délectant d’un merveilleux apparat, resplendit—portant un amas de cendre sacrée et, sur l’avant-bras, un bracelet d’excellence, richement serti et parsemé de grandes gemmes.
Verse 16
तमागतं सुसंपूज्य सा वेश्या परया मुदा । स्वस्थाने सादरं वैश्यं सुन्दरी हि न्यवेशयत्
Lorsque le marchand arriva, cette courtisane, remplie d’une grande joie, l’honora selon l’hospitalité due et, avec respect, fit asseoir le beau vaiśya à sa propre place.
Verse 17
तत्प्रकोष्ठे वरं वीक्ष्य कंकणं सुमनोहरम् । तस्मिञ्जातस्पृहा सा च तं प्रोवाच सुविस्मिता
Voyant à son poignet un bracelet splendide, d’un charme extrême, le désir naquit en elle; et, dans une heureuse stupeur, elle lui adressa la parole.
Verse 18
महानन्दोवाच । महारत्नमयश्चायं कंकणस्त्वत्करे स्थितः । मनो हरति मे सद्यो दिव्यस्त्रीभूषणोचितः
Mahānanda dit : « Ce bracelet, fait de grandes gemmes, repose maintenant sur ta main. Il ravit aussitôt mon esprit—vraiment digne d’être un ornement divin pour une dame céleste. »
Verse 19
नन्दीश्वर उवाच । इति तां नवरत्नाढ्ये सस्पृहां करभूषणे । वीक्ष्योदारमतिर्वैश्यः सस्मितं समभाषत
Nandīśvara dit : Ainsi, voyant qu’elle était parée de navaratna—neuf gemmes—et richement ornée, le vaiśya au cœur magnanime, saisi de désir, sourit et parla.
Verse 20
वैश्यनाथ उवाच । अस्मिन्रत्नवरे दिव्ये सस्पृहं यदि ते मनः । त्वमेवाधत्स्व सुप्रीत्या मौल्यमस्य ददासि किम्
Vaiśyanātha dit : «Si ton esprit désire ardemment ce joyau divin et excellent, prends-le toi-même avec une bhakti joyeuse—quel prix pourrais-tu donc lui donner ?»
Verse 21
वेश्योवाच । वयं हि स्वैरचारिण्यो वेश्यास्तु न पतिव्रताः । अस्मत्कुलोचितो धर्मो व्यभिचारो न संशयः
La courtisane dit : «En vérité, nous sommes des femmes qui vont selon leur bon plaisir ; en tant que courtisanes, nous ne sommes pas vouées à un seul époux. Pour notre lignée et notre métier, la conduite tenue pour “convenable” est de s’unir à plusieurs — sans aucun doute.»
Verse 22
यद्येतदखिलं चित्तं गृह्णाति करभूषणम् । दिनत्रयमहोरात्रं पत्नी तव भवाम्यहम्
«Si tu acceptes l’offrande entière de mon cœur — cet ornement pour ta main — alors, durant trois jours et trois nuits, je serai ton épouse.»
Verse 23
वैश्य उवाच । तथास्तु यदि ते सत्यं वचनं वीरवल्लभे । ददामि रत्नवलयं त्रिरात्रं भव मे वधूः
Le Vaiśya dit : «Qu’il en soit ainsi — si tes paroles sont vraies, ô bien-aimée du héros. Je te donne un bracelet serti de gemmes ; durant trois nuits, sois mon épouse.»
Verse 24
एतस्मिन्व्यवहारे तु प्रमाणं शशिभास्करौ । त्रिवारं सत्यमित्युक्त्वा हृदयं मे स्पृश प्रिये
En cette affaire, la Lune et le Soleil sont l’autorité et les témoins. Après avoir dit trois fois : «Ceci est la vérité», touche mon cœur, ô bien-aimée.
Verse 25
वेश्योवाच । दिनत्रयमहोरात्रं पत्नी भूत्वा तव प्रभो । सहधर्मं चरामीति सत्यंसत्यं न संशयः
La courtisane dit : «Ô Seigneur, durant trois jours et trois nuits je serai ton épouse et je suivrai avec toi le dharma partagé. C’est vrai—vrai en vérité—sans aucun doute.»
Verse 26
नन्दीश्वर उवाच । इत्युक्त्वा हि महानन्दा त्रिवारं शशिभास्करौ । प्रमाणीकृत्य सुप्रीत्या सा तद्धृदयमस्पृशत्
Nandīśvara dit : Ayant ainsi parlé, Mahānandā, après avoir pris à trois reprises la Lune et le Soleil pour témoins avec révérence, toucha avec joie son cœur d’une affection profonde.
Verse 27
अथ तस्यै स वैश्यस्तु प्रदत्त्वा रत्नकंकणम् । लिंगं रत्नमयं तस्य हस्ते दत्त्वेदमब्रवीत्
Alors ce vaiśya, lui ayant offert un bracelet serti de joyaux, plaça dans sa main un Liṅga de Śiva fait de gemmes et dit ces paroles.
Verse 28
वैश्यनाथ उवाच । इदं रत्नमयं लिंगं शैवं मत्प्राणदवल्ल भम् । रक्षणीयं त्वया कान्ते गोपनीयं प्रयत्नतः
Vaiśyanātha dit : «Bien-aimée, ce Liṅga śaiva fait de gemmes m’est aussi cher que mon propre souffle de vie. Tu dois le protéger et, avec tout effort, le garder caché.»
Verse 29
नन्दीश्वर उवाच । एवमस्त्विति सा प्रोच्य लिंगमादाय रत्नजम् । नाट्यमण्डपिका मध्ये निधाय प्राविशद्गृहम्
Nandīśvara dit : «Qu’il en soit ainsi.» Ayant parlé de la sorte, elle prit le Liṅga de joyau et, l’ayant déposé au milieu du pavillon de danse, entra dans la maison.
Verse 30
सा तेन संगता रात्रौ वैश्येन विटधर्मिणा । सुखं सुष्वाप पर्यंके मृदुतल्पोपशो भिते
Cette nuit-là, elle demeura avec lui—un vaiśya se conduisant en libertin—et dormit à l’aise sur une couche ornée d’un lit moelleux.
Verse 31
ततो निशीथसमये मुने वैश्यपतीच्छया । अकस्मादुत्थिता वाणी नृत्यमण्डपिकान्तरे
Alors, à l’heure la plus profonde de la nuit, ô sage, selon le vœu de l’épouse du vaiśya, une voix s’éleva soudain dans l’espace intérieur du pavillon de danse.
Verse 32
महाप्रज्वलितो वह्निः सुसमीरसहायवान् । नाट्यमण्डपिकां तात तामेव सहसावृणोत्
Un grand feu, flamboyant avec violence et secondé par un vent puissant, ô bien-aimé, enveloppa promptement ce même pavillon de danse.
Verse 33
मण्डपे दह्यमाने तु सहसोत्थाय संभ्रमात् । मर्कटं मोचयामास सा वेश्या तत्र बन्धनात्
Mais lorsque le pavillon brûlait, cette courtisane, se levant d’un bond dans l’effroi, délivra là le singe de ses liens.
Verse 34
स मर्कटो मुक्तबन्धः कुक्कुटेन सहामुना । भिया दूरं हि दुद्राव विधूयाग्निकणान्बहून्
Délivré de ses liens, ce singe—avec ce coq—s’enfuit au loin, saisi de peur, en secouant maintes étincelles de feu.
Verse 35
स्तम्भेन सह निर्दग्धं तल्लिंगं शकलीकृतम् । दृष्ट्वा वेश्या स वैश्यश्च दुरंतं दुःखमापतुः
Lorsque ce Liṅga, avec son pilier, fut brûlé et réduit en morceaux, la courtisane et ce marchand, en le voyant, tombèrent dans une douleur insupportable.
Verse 36
दृष्ट्वा ह्यात्मसमं लिंगं दग्धं वैश्यपतिस्तदा । ज्ञातुन्तद्भावमन्तःस्थम्मरणाय मतिन्दधे
Voyant que le Liṅga—semblable à son propre Soi—avait été brûlé, le chef des Vaiśya résolut de mourir, désirant connaître l’état intérieur et le sens véritable de cette réalité demeurant au-dedans.
Verse 37
निविश्येतितरां खेदाद्वैश्यस्तामाह दुःखिताम् । नानालीलो महेशानः कौतुकान्नरदेहवान्
Accablé de lassitude et de peine, le Vaiśya s’assit et lui parla dans la douleur. Car Maheśāna—dont le jeu est multiple—avait, par pur divertissement divin, revêtu un corps humain.
Verse 38
वैश्यपतिरुवाच । शिवलिंगे तु निर्भिन्ने दग्धे महत्प्राणवल्लभे । सत्यं वच्मि न सन्देहो नाहं जीवितुमुत्सहे
Vaiśyapati dit : «Quand le Śiva-liṅga a été fendu et brûlé—plus cher pour moi que la vie même—je dis vrai, sans aucun doute : je ne souhaite plus vivre.»
Verse 39
चितां कारय मे भद्रे स्वभृत्यैस्त्वं वरैर्लघु । शिवे मनस्समावेश्य प्रवेक्ष्यामि हुताशनम्
«Ô bienheureuse, fais préparer vite mon bûcher par tes serviteurs d’élite. L’esprit entièrement recueilli en Śiva, j’entrerai dans le feu.»
Verse 40
यदि ब्रह्मेन्द्रविष्ण्वाद्या वारयेयुः समेत्य माम् । तथाप्यस्मिन् क्षणे भद्रे प्रविशामि त्यजाम्यसून्
« Même si Brahmā, Indra, Viṣṇu et les autres dieux s’assemblaient pour me retenir, en cet instant même, ô bienheureuse, j’entrerai dans cette résolution et je déposerai mon souffle vital. »
Verse 41
नन्दीश्वर उवाच । तमेवं दृढनिर्बन्धं सा विज्ञाय सुदुःखिता । स्वभृत्यैः कारयामास चितां स्वभवनाद्बहिः
Nandīśvara dit : La sachant ainsi fermement résolu, elle fut accablée de douleur et, par l’entremise de ses propres serviteurs, fit préparer un bûcher funéraire à l’extérieur de sa demeure.
Verse 42
ततस्स वैश्यश्शिव एक एव प्रदक्षिणीकृत्य समिद्धमग्निम् । विवेश पश्यत्सु नरेषु धीरः सुकौतुकी संगतिभावमिच्छुः
Alors ce vaiśya—ferme et voué à Śiva—fit seul la circumambulation du feu bien attisé et, sous les regards des hommes, y entra avec calme, désirant au fond du cœur la communion et la proximité avec Śiva.
Verse 43
दृष्ट्वा सा तद्गतिं वेश्या महानन्दातिविस्मिता । अनुतापं च युवती प्रपेदे मुनिसत्तम
Voyant l’état (la destinée) qu’il avait atteint, cette courtisane, saisie d’une grande joie et d’un profond étonnement, fut ensuite envahie par le repentir, ô le meilleur des sages.
Verse 44
अथ सा दुःखिता वेश्या स्मृत्वा धर्म सुनिर्मलम् । सर्वान्बंधुजनान्वीक्ष्य बभाषे करुणं वचः
Alors cette courtisane, accablée de peine, se souvenant de la pureté sans tache du dharma, regarda tous ses proches et prononça des paroles pleines de compassion.
Verse 45
महानन्दोवाच । रत्नकंकणमादाय मया सत्यमुदाहृतम् । दिनत्रयमहं पत्नी वैश्यस्यामुष्य संमता
Mahānanda dit : « En prenant le bracelet orné de joyaux, j'ai dit la vérité. Pendant trois jours, j'ai été acceptée comme l'épouse de ce Vaiśya (marchand). »
Verse 46
कर्मणा मत्कृतेनायं मृतो वैश्यः शिवव्रती । तस्मादहं प्रवेक्ष्यामि सहानेन हुताशनम्
« À cause d'une action que j'ai commise, ce Vaiśya — ferme dans son vœu de dévotion à Śiva — est mort. C'est pourquoi j'entrerai dans le feu (la flamme ardente) avec lui. »
Verse 47
स्वधर्मचारिणी त्यक्तमाचार्य्यै सत्यवादिभिः । एवं कृते मम प्रीत्या सत्यं मयि न नश्यतु
Bien qu’elle fût fidèle à son propre dharma, elle a été abandonnée par les maîtres véridiques. Si cela a été fait par amour pour moi, que la Vérité en moi ne périsse jamais et ne devienne point mensonge.
Verse 48
सत्याश्रयः परो धर्म सत्येन परमा गतिः । सत्येन स्वर्ग मोक्षौ च सत्ये सर्वं प्रतिष्ठितम्
Le Dharma suprême est celui qui repose sur la Vérité. Par la Vérité on atteint le but le plus élevé. Par la Vérité s’obtiennent le ciel et la délivrance; dans la Vérité, en effet, tout est solidement établi.
Verse 49
नन्दीश्वर उवाच । इति सा दृढनिर्वन्धा वार्यमाणापि बन्धुभिः । सत्यलोकपरा नारी प्राणांस्त्यक्तुं मनो दधे
Nandīśvara dit : Ainsi, bien que ses proches la retinssent, cette femme inébranlable—tournée vers l’obtention de Satyaloka—résolut en son cœur d’abandonner sa vie.
Verse 50
सर्वस्वं द्विजमुख्येभ्यो दत्त्वा ध्यात्वा सदाशिवम् । तमग्निं त्रिः परिक्रम्य प्रवेशाभिमुखी ह्यभूत्
Après avoir donné tous ses biens aux plus éminents des dvijas et avoir médité sur Sadāśiva, elle fit trois circumambulations autour de ce feu sacré, puis se tourna pour y entrer.
Verse 51
तां पतन्तीं समिद्धेग्नौ स्वपदार्पितमानसाम् । वारयामास विश्वात्मा प्रादुर्भूतः स वै शिवः
Alors qu’elle tombait dans le feu flamboyant, pleinement attisé—l’esprit entièrement offert à Ses pieds—Śiva Lui-même, l’Âme immanente de l’univers, se manifesta et la retint.
Verse 52
सा तं विलोक्याखिलदेवदेवन्त्रिलोचनं चन्द्रकलावतंसम् । शशांकसूर्यानलकोटिभासं स्तब्धेव भीतेव तथैव तस्थौ
En Le voyant—Seigneur de tous les dieux, le Trois-Yeux, orné du croissant de lune—rayonnant comme d’innombrables lunes, soleils et feux, elle demeura là, immobile comme frappée de stupeur, et tremblante comme de crainte.
Verse 53
तां विह्वलां सुवित्रस्वां वेपमानां जडीकृताम् । समाश्वास्य गलद्बाष्पां करौ धृत्वाऽब्रवीद्वचः
La voyant bouleversée—terrifiée, tremblante et comme pétrifiée—Il la réconforta avec douceur. Tandis que les larmes coulaient, Il prit ses mains et dit ces paroles :
Verse 54
शिव उवाच । सत्यं धर्मं च धैर्यं च भक्तिं च मयि निश्चलाम् । परीक्षितुं त्वत्सकाशं वैश्यो भूत्वाहमागतः
Śiva dit : «Pour éprouver ta vérité, ton dharma, ta constance et ta dévotion inébranlable envers Moi, Je suis venu à toi en prenant la forme d’un vaiśya.»
Verse 55
मा ययाग्निं समुद्दीप्य दग्धन्ते नाट्यमण्डपम् । दग्धं कृत्वा रत्नलिंगं प्रविष्टोहं हुताशनम्
«Hélas ! Par elle, le feu fut attisé et le pavillon de la danse sacrée fut réduit en cendres. Après avoir brûlé le Liṅga semblable à un joyau, moi aussi j’entrai dans le brasier.»
Verse 56
सा त्वं सत्यमनुस्मृत्य प्रविष्टाग्निं मया सहा । अतस्ते संप्रदास्यामि भोगांस्त्रिदशदुर्लभान्
Toi—te souvenant de la vérité—tu es entrée dans le feu avec moi. C’est pourquoi je te donnerai des jouissances et des accomplissements divins, difficiles à obtenir même pour les trente dieux.
Verse 57
यद्यदिच्छसि सुश्रोणि तदेव हि ददामि ते । त्वद्भक्त्याहं प्रसन्नोस्मि तवादेयं न विद्यते
Ô toi aux hanches gracieuses, tout ce que tu désires—je te l’accorde. Par ta dévotion je suis pleinement satisfait ; pour toi, rien n’est indigne d’être reçu de Moi.
Verse 58
नन्दीश्वर उवाच । इति ब्रुवति गौरीशे शंकरे भक्तवत्सले । महानन्दा च सा वेश्या शंकरम्प्रत्यभाषत
Nandīśvara dit : Tandis que Śaṅkara—Seigneur de Gaurī, plein de tendre affection pour Ses dévots—parlait ainsi, la courtisane Mahānandā s’adressa à Śaṅkara en réponse.
Verse 59
वेश्योवाच । न मे वाञ्छास्ति भोगेषु भूमौ स्वर्गे रसातले । तव पादाम्बुजस्पर्शादन्यत्किंचिन्न कामये
La courtisane dit : «Je ne désire aucun plaisir, ni sur la terre, ni au ciel, ni même en Rasātala. En dehors du contact de Tes pieds de lotus, je ne souhaite rien du tout.»
Verse 60
ये मे भृत्याश्च दास्यश्च ये चान्ये मम बान्धवाः । सर्वे त्वद्दर्शनपरास्त्वयि सन्न्यस्तवृत्तयः
«Mes serviteurs et mes servantes, ainsi que tous mes autres parents : tous ne cherchent qu’à Te contempler, Toi seul ; leur conduite de vie et leur effort intérieur sont déposés en Toi.»
Verse 61
सर्वानेतान्मया सार्द्धं निनीयात्मपरम्पदम् । पुनर्जन्मभयं घोरं विमोचय नमोऽस्तु ते
Avec moi, conduis tous ceux-ci à l’état suprême du Soi, à Ta demeure la plus haute. Délivre(-nous) de l’effroyable crainte de la renaissance. Salut à Toi !
Verse 62
नन्दीश्वर उवाच । ततस्स तस्या वचनम्प्रतिनन्द्य महेश्वरः । ताः सर्वाश्च तया सार्धं निनाय स्वम्परम्पदम्
Nandīśvara dit : Alors Maheśvara, ayant accueilli avec grâce ses paroles, conduisit tous ceux-là—avec elle—dans Sa propre demeure suprême, l’état le plus élevé de la délivrance.
Verse 63
वैश्यनाथावतारस्ते वर्णितः परमो मया । महानन्दासुखकरो भक्तानन्दप्रदस्सदा
Ainsi ai-je exposé le récit suprême de l’avatāra nommé Vaiśyanātha. Il confère une grande béatitude et le bonheur, et accorde sans cesse la joie à Ses dévots.
Verse 64
इदं चरित्रं परमं पवित्रं सतां च सर्वप्रदमाशु दिव्यम् । शिवावतारस्य विशाम्पतेर्महानन्दामहासौख्यकरं विचित्रम्
Ce récit sacré est souverainement purificateur—divin, et il accorde promptement toute grâce aux vertueux. Ô seigneur des hommes, c’est la merveilleuse histoire de l’avatāra de Śiva, qui procure une grande béatitude et une profonde joie spirituelle.
Verse 65
इदं यः शृणुयाद्भक्त्या श्रावयेद्वा समाहितः । च्यवते न स्वधर्मात्स परत्र लभते गतिम्
Quiconque écoute ceci avec dévotion—ou, l’esprit recueilli, le fait réciter pour autrui—ne déchoit pas de son propre svadharma (devoir juste) ; et dans l’au-delà, il obtient la véritable gati, l’état béni.
Nandīśvara introduces the Vaiśyanātha-avatāra narrative and grounds it in an exemplum: Mahānandā’s unwavering Shaiva devotion. The theological argument is that authentic bhakti—expressed through worship and nāma-japa—carries salvific force irrespective of social designation.
Rudrākṣa and bhasma operate as condensed Shaiva theology: they signify belonging to Śiva, inner purification, and remembrance. Their extension even to a trained monkey and rooster dramatizes the doctrine that sacred signs and disciplined practice can transform the field of action (karma) into offering (upacāra), sacralizing the mundane.
Śiva is highlighted as the supreme paramātman and specifically introduced under the avatāra-name Vaiśyanātha. The sampled verses do not foreground a distinct Gaurī/Umā manifestation; the emphasis is on Śiva’s grace mediated through devotion and Shaiva observances.