
Ce chapitre prend la forme d’un enseignement de Nandīśvara, qui affirme clairement que Vīrabhadra est un avatāra de Śiva ayant détruit le sacrifice de Dakṣa (dakṣayajña), tout en rappelant que cet épisode a déjà été raconté dans le Satī-caritra et ne sera donc pas repris longuement. Par affection pour l’auditeur, le plus éminent des munis (muniśreṣṭha), Nandī se tourne vers une autre manifestation : la forme Śārabha de Śaṅkara, merveilleuse incarnation divine assumée par Sadāśiva pour le bien des devas, éclatante comme une flamme ardente. Le texte énonce ensuite que les avatāras de Śiva sont innombrables et ne peuvent être comptés même au fil de nombreux kalpas, à l’image des étoiles du ciel, des poussières de la terre ou des gouttes de pluie. Ayant établi ce principe d’incommensurables manifestations, Nandī raconte, « selon ce qui est compris », le Śārabha-carita comme signe de la souveraineté suprême (paramaiśvarya-sūcaka). Le cadre évoque aussi la malédiction de Jaya et Vijaya et leur renaissance comme fils de Diti (Hiraṇyakaśipu et Hiraṇyākṣa), montrant comment les inimitiés cosmiques deviennent l’occasion d’une théophanie et d’une intervention divine.
Verse 1
नंदीश्वर उवाच । विध्वंसी दक्षयज्ञस्य वीरभद्राह्वयः प्रभो । अवतारश्च विज्ञेयः शिवस्य परमात्मनः
Nandīśvara dit : «Ô Seigneur, celui que l’on nomme Vīrabhadra —qui détruisit le sacrifice de Dakṣa— doit être reconnu comme un avatāra de Śiva, le Soi suprême.»
Verse 2
सतीचरित्रे कथितं चरितं तस्य कृत्स्नशः । श्रुतं त्वयापि बहुधा नातः प्रोक्तं सुविस्तरात्
Dans le récit de Satī, toute son histoire a déjà été rapportée intégralement. Toi aussi, tu l’as entendue maintes fois ; c’est pourquoi elle ne sera pas reprise ici longuement.
Verse 3
अतः परं मुनिश्रेष्ठ भवत्स्नेहाद्ब्रवीमि तत् । शार्दूलाख्यावतारं च शङ्करस्य प्रभोः शृणु
Ainsi, ô le meilleur des sages, par affection pour toi, je vais maintenant en parler. Écoute l’incarnation du Seigneur Śaṅkara, appelée Śārdūla.
Verse 4
सदाशिवेन देवानां हितार्थं रूपमद्भुतम् । शारभं च धृतन्दिव्यं ज्वलज्ज्वालासमप्रभम्
Pour le bien des dieux, Sadāśiva revêtit une forme divine et merveilleuse—Śārabha—rayonnante d’un éclat pareil à des flammes ardentes.
Verse 5
शिवावतारा अमिता सद्भक्तहितकारकाः । सङ्ख्या न शक्यते कर्तुं तेषां च मुनिसत्तमाः
«Ô le meilleur des sages, les avatāra de Śiva sont sans limite, œuvrant sans cesse pour le bien des véritables dévots ; leur nombre ne peut être compté.»
Verse 6
आकाशस्य च ताराणां रेणुकानां क्षितेस्तथा । आसाराणां च वृद्धेन बहुकल्पैः कदापि हि
«Quand bien même on vieillirait à compter—durant d’innombrables kalpa—les étoiles du ciel, les grains de poussière de la terre et les flots innombrables de la pluie, on n’en verrait jamais la fin.»
Verse 7
सङ्ख्या विशक्यते कर्तुं सुप्राज्ञैर्बहुजन्मभिः । शिवावताराणां नैव सत्यं जानीहि मद्वचः
«Même les sages les plus clairvoyants, pourvus de sagesse à travers de nombreuses naissances, peuvent à peine en calculer le nombre. Les incarnations et manifestations du Seigneur Śiva sont véritablement au-delà de tout décompte ; sachez que telle est la vérité de mes paroles.»
Verse 8
तथापि च यथाबुद्ध्या कथयामि कथाश्रुतम् । चरित्रं शारभं दिव्यं परमैश्वर्य्यसूचकम्
Pourtant, selon la mesure de mon intelligence, je rapporterai ce que j’ai entendu dans la tradition sacrée : le récit divin de Śārabha, qui manifeste la souveraineté suprême du Grand Seigneur (Śiva).
Verse 9
जयश्च विजयश्चैव भवद्भिः शापितौ यदा । तदा दितिसुतौ द्वौ तावभूतां कश्यपान्मुने
Ô sage, lorsque vous maudîtes Jaya et Vijaya, à cet instant même ces deux-là devinrent les deux fils de Diti, nés de Kaśyapa.
Verse 10
इति श्रीशिवमहापुराणे तृतीयायां शतरुद्रसंहितायां शार्दूलावतारे नृसिंहचरितवर्णनं नाम दशमोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au Troisième Livre — la Śatarudra-saṃhitā — s’achève le dixième chapitre, intitulé «Récit des exploits de Narasiṃha», au sein du récit de l’incarnation Śārdūla (semblable au tigre) de Śiva.
Verse 11
पृथ्व्युद्धारे विधात्रा व प्रार्थितो हि पुरा प्रभुः । हिरण्याक्षं जघानासौ विष्णुर्वाराहरूपधृक्
Autrefois, lorsque la Terre devait être sauvée, le Seigneur fut supplié par le Créateur (Brahmā). Revêtant la forme de Varāha, le Sanglier, Viṣṇu tua Hiraṇyākṣa et releva la Terre.
Verse 12
तं श्रुत्वा भ्रातरं वीरं निहतं प्राणसन्निभम् । चुकोप हरयेऽतीव हिरण्यकशिपुर्मुने
Ô sage, apprenant que son frère héroïque—cher à lui comme sa propre vie—avait été tué, Hiraṇyakaśipu s’emplit d’une colère extrême contre Hari (Viṣṇu).
Verse 13
वर्षाणामयुतं तप्त्वा ब्रह्मणो वरमाप सः । न कश्चिन्मारयेन्मां वै त्वत्सृष्टाविति तुष्टतः
Après avoir accompli des austérités durant dix mille ans, il obtint une grâce de Brahmā. Brahmā, satisfait, accorda : «Dans toute ta création, que nul ne puisse te tuer».
Verse 14
शोणिताख्यपुरं गत्वा देवानाहूय सर्वतः । त्रिलोकीं स्ववशे कृत्वा चक्रे राज्यमकण्टकम्
S’étant rendu dans la cité nommée Śoṇita, il convoqua les dieux de toutes les directions ; puis, soumettant les trois mondes à son pouvoir, il établit un règne sans épines, sans opposition ni trouble.
Verse 15
देवर्षिकदनं चक्रे सर्वधर्म विलोपकः । द्विजपीडाकरः पापी हिरण्यकशिपुर्मुने
Ô sage, le pécheur Hiraṇyakaśipu sema la ruine parmi les devarṣis ; il devint l’abolisseur de tout dharma et le tourmenteur des deux-fois-nés (les brāhmaṇas).
Verse 16
प्रह्लादेन स्वपुत्रेण हरिभक्तेन दैत्यराट् । यदा विद्वेषमकरोद्धरिर्वैरं विशेषतः
Lorsque le seigneur des Daityas (Hiraṇyakaśipu), à cause de son propre fils Prahlāda—dévot de Hari—fut rempli de haine, alors l’inimitié de Hari envers lui se manifesta tout particulièrement, comme l’opposition destinée entre le Seigneur et le tyran.
Verse 17
सभास्तम्भात्तदा विष्णुरभूदाविर्द्रुतम्मुने । सन्ध्यायां क्रोधमापन्नो नृसिंहवपुषा ततः
Ô sage, alors Viṣṇu se manifesta promptement depuis le pilier de l’assemblée, au temps du crépuscule ; saisi de courroux, il prit ensuite la forme de Narasiṃha.
Verse 18
सर्वथा मुनिशार्दूल करालं नृहरेर्व्वपुः । प्रजज्वालातिभयदं त्रासयन्दैत्यसत्तमान्
Ô tigre parmi les sages, de toutes parts la forme terrible de Nṛhari (Narasiṃha) flamboya, effrayante au-delà de toute mesure, semant la terreur chez les plus éminents des Daityas.
Verse 19
नृसिंहेन तदा दैत्या निहताश्चैव तत्क्षणम् । हिरण्यकशिपुश्चाथ युद्धञ्चक्रे सुदारुणम्
Alors, par Narasiṁha, les guerriers daitya furent abattus sur-le-champ. Ensuite Hiraṇyakaśipu lui aussi engagea un combat des plus terribles.
Verse 20
महायुद्धं तयोरासीन्मुहूर्त्तम्मुनिसत्तमाः । विकरालं च भयदं सर्वेषां रोमहर्षणम्
Ô meilleur des sages, pendant un moment s'éleva entre ces deux-là une grande bataille, terrifiante dans sa forme, inspirant la peur et faisant dresser les cheveux de tous.
Verse 21
सायं चकर्ष देवेशो देहल्यां दैत्यपुङ्गवम् । व्योम्नि देवेषु पश्यत्सु नृसिंहश्च रमेश्वरः
Le soir, le Seigneur des dieux traîna le premier des démons jusqu'au seuil ; et, tandis que les devas regardaient dans le ciel, le Seigneur — manifesté sous la forme de Nṛsiṃha, le Seigneur bien-aimé de Ramā — le fit ouvertement devant eux.
Verse 22
अथोत्संगे च तं कृत्वा नखैस्तदुदरन्द्रुतम् । विदार्य मारयामास पश्यतां त्रिदिवौकसाम्
Puis, le plaçant sur ses genoux, il lui déchira le ventre avec ses ongles et le tua, sous le regard des habitants du ciel.
Verse 23
हते हिरण्यकशिपौ नृसिंहे नैव विष्णुना । जगत्स्वास्थ्यन्तदा लेभे न वै देवाविशेषतः
Quand Hiraṇyakaśipu fut tué, ce ne fut pas vraiment par Viṣṇu — même sous la forme de Narasiṃha. Alors le monde retrouva son bien-être, car en essence il n'y a pas de distinction absolue entre les dieux.
Verse 24
देवदुन्दुभयो नेदुः प्रह्लादो विस्मयं गतः । लक्ष्मीश्च विस्मयं प्राप्ता रूपं दृष्ट्वाऽद्भुतं हरेः
Les tambours célestes retentirent. Prahlāda fut saisi d’émerveillement, et Lakṣmī elle aussi fut remplie d’étonnement en voyant la forme merveilleuse de Hari.
Verse 25
हतो यद्यपि दैत्येन्द्रस्तथापि न पुरं सुखम् । ययुर्देवा नृसिंहस्य ज्वाला सा न निवर्तिता
Bien que le seigneur des démons eût été abattu, il n’y avait toujours pas de paix dans la cité. Les dieux se retirèrent, car l’ardente fureur de Nṛsiṃha ne s’apaisait pas.
Verse 26
तया च व्याकुलं जातं सर्वं चैव जगत्पुनः । देवाश्च दुःखमापन्नाः किम्भविष्यति वा पुनः
À cause de cela, le monde entier fut de nouveau troublé et agité. Les devas aussi tombèrent dans la peine, se disant : «Que va-t-il arriver maintenant ?»
Verse 27
इत्येवं च वदन्तस्ते भयादूदूरमुपस्थि ताः । नृसिंहक्रोधजज्वालाव्याकुलाः पद्मभूमुखाः
Ayant ainsi parlé, Brahmā, né du lotus, et les autres se tinrent au loin par crainte ; leurs visages, bouleversés et tremblants, étaient agités par la flamme ardente née de la colère de Narasiṁha.
Verse 28
प्रह्रादं प्रेषयामासुस्तच्छान्त्यै निकटं हरेः । सर्वान्मिलित्वा प्रह्लादः प्रार्थितो गतवांस्तदा
Afin d’apaiser la situation, ils envoyèrent Prahlāda auprès de Hari (Viṣṇu). Alors Prahlāda, après avoir rassemblé tous les êtres et, pressé par leurs prières, s’y rendit aussitôt.
Verse 29
उरसाऽऽलिंगयामास तं नृसिंहः कृपानिधिः । हृदयं शीतलं जातं रुड्ज्वाला न निवर्त्तिता
Alors Narasiṃha, océan de compassion, l’étreignit contre Sa poitrine. Son cœur devint frais et apaisé, mais la brûlure de la douleur ne s’éteignit pas entièrement.
Verse 30
तथापि न निवृता रुड्ज्वाला नरहरेर्यदा । इष्टं प्राप्तास्ततो देवाश्शंकर शरणं ययुः
Pourtant, lorsque l’ardente et farouche énergie de Narahari ne s’apaisa pas, les dieux—ayant atteint le but désiré—se rendirent alors auprès de Śaṅkara comme refuge.
Verse 31
तत्र गत्वा सुरास्सर्वे ब्रह्माद्या मुनय स्तथा । शंकरं स्तवयामासुर्लोकानां सुखहेतवे
S’y étant rendus, tous les devas—avec Brahmā et les sages—se mirent à chanter des hymnes à Śaṅkara, le Seigneur, cause même du bien-être et du bonheur des mondes.
Verse 32
देवा ऊचुः । देवदेव महादेव शरणागतवत्सल । पाहि नः शरणापन्ना न्सर्वान्देवाञ्जगन्ति च
Les Devas dirent : « Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva, plein de tendresse et de compassion pour ceux qui se réfugient en Toi, protège-nous. Nous, et certes tous les dieux ainsi que les mondes, sommes venus à Toi pour trouver asile. »
Verse 33
नमस्तेऽस्तु नमस्तेऽस्तु नमस्तेऽस्तु सदाशिव । पूर्वं दुःखं यदा जातं तदा ते रक्षिता वयम्
Hommage à Toi—hommage, hommage, ô Sadāśiva. Lorsque jadis la souffrance s’éleva, c’est alors que Tu nous protégeas.
Verse 34
समुद्रो मथितश्चैव रत्नानां च विभागशः । कृते देवैस्तदा शंभो गृहीतं गरलन्त्वया
Lorsque l’Océan fut baratté et que les joyaux furent répartis entre les dieux, alors, ô Śambhu, par compassion, tu pris sur toi le poison mortel afin de protéger les mondes.
Verse 35
रक्षिताः स्म तदा नाथ नीलकण्ठ इति श्रुतः । विषं पास्यसि नो चेत्त्वं भस्मीभूतास्तदाखिलाः
« Ô Seigneur, alors nous fûmes protégés; c’est pourquoi tu es célébré comme Nīlakaṇṭha (Celui à la gorge bleue). Si tu ne bois pas ce poison, nous serons tous réduits en cendres sur-le-champ. »
Verse 36
प्रसिद्धं च यदा यस्य दुःखं च जायते प्रभो । तदा त्वन्नाममात्रेण सर्वदुःखं विलीयते
Ô Seigneur, chaque fois qu’un être est accablé par la peine, alors, par la seule invocation de Ton Nom, toute souffrance se dissout et s’évanouit.
Verse 37
इदानीं नृहरिज्वालापीडितान्नस्सदाशिव । तां त्वं शमयितुं देव शक्तोऽसीति सुनिश्चितम्
À présent, nous sommes tourmentés par le feu flamboyant de Nṛhari. Ô Sadāśiva, il est certain que Toi seul, ô Seigneur, as le pouvoir d’apaiser et d’éteindre ce feu.
Verse 38
नन्दीश्वर उवाच । इति स्तुतस्तदा देवैश्शंकरो भक्तवत्सलः । प्रत्युवाच प्रसन्नात्माऽभयन्दत्त्वा परप्रभुः
Nandīśvara dit : Ainsi loué alors par les dieux, Śaṅkara—toujours plein d’affection pour Ses dévots—l’âme réjouie, le Seigneur suprême répondit, leur accordant d’abord l’intrépidité.
Verse 39
शंकर उवाच । स्वस्थानं गच्छत सुरास्सर्व्वे ब्रह्मादयोऽभयाः । शमयिष्यामि यद्दुःखं सर्वथा हि व्रतम्मम
Śaṅkara dit : «Vous tous, devas, à commencer par Brahmā, retournez à vos demeures, sans crainte. J’apaiserai assurément toute souffrance survenue ; tel est, en vérité, mon vœu sacré.»
Verse 40
गतो मच्छरणं यस्तु तस्य दुःखं क्षयं गतम् । मत्प्रियः शरणापन्नः प्राणेभ्योऽपि न संशयः
Quiconque est venu chercher refuge en Moi—sa douleur s’en va vers l’anéantissement. Celui qui s’est abandonné en quête d’asile devient cher à Mes yeux, plus encore que la vie même—sans aucun doute.
Verse 41
नन्दीश्वर उवाच । इति श्रुत्वा तदा देवा ह्यानन्दम्परमं गताः । यथागतं तथा जग्मुस्स्मरन्तश्शंकरं मुदा
Nandīśvara dit : Ayant entendu cela, les dieux furent comblés d’une félicité suprême. Puis, comme ils étaient venus, ainsi s’en allèrent-ils—se souvenant de Śaṅkara avec joie.
It argues for Śiva’s avatāra principle by (1) identifying Vīrabhadra as Śiva’s manifestation connected to the destruction of Dakṣa’s sacrifice, and (2) introducing the Śārabha form as a deliberate theophany assumed by Sadāśiva for the devas’ welfare, framed as evidence of supreme aiśvarya.
The chapter’s ‘countless avatāras’ motif functions as a rahasya of transcendence-in-immanence: the immeasurability of forms signals that the Absolute (paramātman) is not exhausted by any single icon or narrative. The blazing radiance imagery (jvalajjvālā-samaprabha) encodes the idea of consuming ignorance and restoring cosmic equilibrium—divine power as purifying luminosity rather than merely physical force.
Śiva’s manifestations highlighted are Vīrabhadra (as the avatāra associated with Dakṣa-yajña’s destruction) and the Śārabha form (Śārabha/Śārabhaḥ), presented as a wondrous embodiment of Sadāśiva undertaken for divine welfare and as a marker of paramaiśvarya.