
L’Adhyāya 25 se déploie sous forme de questions–réponses : Nārada demande ce qui advint après le départ des dieux (dont Brahmā et Viṣṇu) et des sages assemblés, et surtout ce que fit Śambhu pour accorder une grâce (vara), de quelle manière et dans quel délai. Brahmā répond qu’une fois les divinités retournées à leurs demeures, Bhava (Śiva) entra en samādhi afin d’éprouver et d’évaluer le tapas, offrant un portrait métaphysique de Śiva : accompli en Lui-même, au-delà du suprême, sans entrave, tout en demeurant présent comme Īśvara, Vṛṣabhadhvaja et Hara. Le récit met ensuite en avant l’austérité ardente de Girijā, qui étonne même Rudra ; bien qu’en samādhi, Śiva est dit “bhaktādhīna”, répondant à la dévotion. Par la pensée, Il convoque les Saptarṣi (Vasiṣṭha et autres) ; ils arrivent aussitôt, louent Mahēśāna avec une ferveur émue et expriment leur gratitude d’avoir été rappelés à Sa mémoire. La suite s’ordonne vers : l’évaluation du tapas par Śiva, la médiation rituelle et normative des sages, et le déroulement menant à la grâce et à ses conditions.
Verse 1
नारद उवाच । गतेषु तेषु देवेषु विधि विष्ण्वादिकेषु च । सर्वेषु मुनिषु प्रीत्या किं बभूव ततः परम्
Nārada dit : «Lorsque ces dieux—Brahmā, Viṣṇu et les autres—furent partis, et lorsque tous les sages se retirèrent eux aussi dans la joie, que se passa-t-il ensuite ?»
Verse 2
किं कृतं शंभुना तात वरं दातुंसमागतः । कियत्कालेन च कथं तद्वद प्रीतिमावहन्
«Père vénérable, qu’a fait Śaṁbhu (le Seigneur Śiva) pour venir accorder la grâce ? Au bout de combien de temps, et de quelle manière est-il venu ? Dis-le-moi, pour réjouir le cœur.»
Verse 3
ब्रह्मोवाच । गतेषु तेषु देवेषु ब्रह्मादिषु निजाश्रमम् । तत्तपस्सु परीक्षार्थं समाधिस्थोऽभवद्भवः
Brahmā dit : Lorsque ces dieux—à commencer par Brahmā—furent retournés à leurs propres demeures, Bhava (Śiva), afin d’éprouver la vérité et la fermeté de cette ascèse, demeura établi en samādhi.
Verse 4
स्वात्मानमात्मना कृत्वा स्वात्मन्येव व्यचिंतयत् । परात्परतरं स्वस्थं निर्माय निरवग्रहम्
S’étant établi Lui-même par Sa propre puissance, Il contempla au-dedans de Son propre Soi ; et Il fit surgir cette Réalité—au-delà du plus haut—toujours établie en elle-même, pure, sans défaut ni limitation.
Verse 5
तद्वस्तुभूतो भगवानीश्वरो वृषभध्वजः । अविज्ञातगतिस्सूतिस्स हरः परमेश्वरः
Il devint cette Réalité même — le Seigneur Bienheureux, Īśvara, dont l’étendard porte le taureau. Sa voie est inconnaissable ; sa manifestation dépasse la connaissance ordinaire. Il est Hara, le Souverain Suprême.
Verse 6
ब्रह्मोवाच । गिरिजा हि तदा तात तताप परमं तपः । तपसा तेन रुद्रोऽपि परं विस्मयमागतः
Brahmā dit : Ô cher enfant, en ce temps-là Girijā (Pārvatī) entreprit l’austérité suprême. Par la puissance de ce tapas, même Rudra (Śiva) fut saisi d’un profond émerveillement.
Verse 7
समाधेश्चलितस्सोऽभूद्भक्ताधीनोऽपि नान्यथा । वसिष्ठादीन्मुनीन्सप्त सस्मार सूतिकृद्धरः
Bien qu’établi en samādhi, il en fut ébranlé — et cela uniquement par la dévotion, car il répond toujours à ses dévots. Alors le Puissant, celui qui ôte l’affliction, se souvint des sept sages à commencer par Vasiṣṭha.
Verse 8
सप्तापि मुनयश्शीघ्रमाययुस्स्मृति मात्रतः । प्रसन्नवदनाः सर्वे वर्णयंतो विधिं बहु
Les sept sages arrivèrent promptement, comme appelés par le seul souvenir. Le visage serein et joyeux, ils exposèrent tous longuement la juste procédure du rite sacré, détaillant l’ordonnance de multiples façons.
Verse 9
प्रणम्य तं महेशानं तुष्टुवुर्हर्षनिर्भराः । वाण्या गद्गदया बद्धकरा विनतकंधराः
S’étant prosternés devant Maheshāna, le Grand Seigneur, ils Le célébrèrent, débordants de joie : la voix étranglée par l’émotion, les paumes jointes en vénération, et la nuque inclinée dans une humble soumission.
Verse 10
सप्तर्षय ऊचुः । देवदेव महादेव करुणासागर प्रभो । जाता वयं सुधन्या हि त्वया यदधुना स्मृताः
Les Sept Sages dirent : « Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva, ô Seigneur—océan de compassion—vraiment nous sommes comblés, puisque tu t’es à présent souvenu de nous. »
Verse 11
किमर्थं संस्मृता वाथ शासनं देहि तद्धि नः । स्वदाससदृशीं स्वामिन्कृपां कुरु नमोऽस्तु ते
« Dans quel but nous as-tu rappelés (convoqués) ? Accorde-nous ton ordre ; dis-nous ce qu’il convient de faire. Ô Seigneur et Maître, fais-nous la grâce que tu accordes à tes propres serviteurs. Salut à toi. »
Verse 12
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य नीनां तु विज्ञप्तिं करुणानिधिः । प्रोवाच विहसन्प्रीत्या प्रोत्फुल्लनयनाम्बुजः
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu la requête de ces femmes, l’Océan de compassion parla, souriant de joie ; ses yeux, pareils à des lotus, s’épanouissaient pleinement.
Verse 13
महेश्वर उवाच । हे सप्तमुनयस्ताताश्शृणुतारं वचो मम । अस्मद्धितकरा यूयं सर्वज्ञानविचक्षणाः
Maheśvara dit : «Ô Sept Sages, chers à mon cœur, écoutez avec attention mes paroles. Vous œuvrez pour notre bien, clairvoyants et experts en toute connaissance.»
Verse 14
तपश्चरति देवेशी पार्वती गिरिजाऽधुना । गौरीशिखरसंज्ञे हि पार्वते दृढमानसा
À présent, la Déesse Pārvatī, fille de la Montagne, accomplit des austérités d’un cœur inébranlable sur le sommet nommé Gaurī-Śikhara, tournée vers le Seigneur des Devas.
Verse 15
मां पतिं प्राप्तुकामा हि सा सखीसेविता द्विजाः । सर्वान्कामान्विहायान्यान्परं निश्चयमागता
Ô brāhmanes, entourée de ses compagnes, elle—désireuse de M’obtenir pour époux—abandonna tous les autres désirs mondains et parvint à la résolution suprême, ferme et inébranlable.
Verse 16
तत्र गच्छत यूयं मच्छासनान्मुनिसत्तमाः । परीक्षां दृढतायास्तत्कुरुत प्रेमचेतसः
« Allez en ce lieu, ô meilleurs des sages, selon Mon ordre. L’esprit rempli d’amour dévotionnel, accomplissez cette épreuve de fermeté (de résolution et de foi). »
Verse 17
सर्वथा छलसंयुक्तं वचनीयं वचश्च वः । न संशयः प्रकर्तव्यश्शासनान्मम सुव्रताः
En toute circonstance, vous devez prononcer des paroles empreintes d’une prudente habileté, et parler réellement ainsi. Par Mon ordre, ô vous aux vœux nobles, qu’il n’y ait ni doute ni hésitation.
Verse 18
ब्रह्मोवाच । इत्याज्ञप्ताश्च मुनयो जग्मुस्तत्र द्रुतं हि ते । यत्र राजति सा दीप्ता जगन्माता नगात्मजा
Brahmā dit : Ainsi mandatés, les sages se rendirent promptement en ce lieu même où resplendissait la radieuse Jagad-mātā—Pārvatī, fille de la Montagne—dans toute sa gloire.
Verse 19
तत्र दृष्ट्वा शिवा साक्षात्तपःसिद्धिरिवापरा । मूर्ता परमतेजस्का विलसंती सुतेजसा
Là, en contemplant Śivā de ses propres yeux—comme une autre incarnation de la perfection née du tapas—elle se manifesta en une forme tangible, d’une splendeur suprême, rayonnant de son propre éclat.
Verse 20
हृदा प्रणम्य तां ते तु ऋषयस्सप्त सुव्रताः । सन्नता वचनं प्रोचुः पूजिताश्च विशेषतः
Alors ces sept sages aux vœux nobles s’inclinèrent devant elle de tout leur cœur. Avec humilité, et après avoir été honorés tout particulièrement, ils prononcèrent ces paroles.
Verse 21
ऋषय ऊचुः । शृणु शैलसुते देवी किमर्थं तप्यते तपः । इच्छसि त्वं सुरं कं च किं फलं तद्वदाधुना
Les sages dirent : « Écoute, ô Déesse, fille de la Montagne : dans quel but accomplis-tu cette austérité ? Quel être divin désires-tu, et quel fruit recherches-tu ? Dis-le-nous à présent. »
Verse 22
ब्रह्मोवाच । इत्युक्ता सा शिवा देवी गिरींद्रतनया द्विजैः । प्रत्युवाच वचस्सत्यं सुगूढमपि तत्पुरः
Brahmā dit : Ainsi interpellée par les sages deux-fois-nés, la Déesse Śivā — fille du Seigneur des montagnes — répondit devant eux par des paroles véridiques, bien que leur sens fût profondément voilé.
Verse 23
पार्वत्युवाच । मुनीश्वरास्संशृणुत मद्वाक्यं प्रीतितो हृदा । ब्रवीमि स्वविचारं वै चिंतितो यो धिया स्वया
Pārvatī dit : «Ô meilleurs des sages, écoutez mes paroles avec un cœur réjoui par l’amour. Je dirai ma compréhension mûrie, ce que j’ai médité par mon propre discernement».
Verse 24
करिष्यथ प्रहासं मे श्रुत्वा वाचो ह्यसंभवाः । संकोचो वर्णनाद्विप्रा भवत्येव करोमि किम्
«En entendant mes paroles—qui paraissent en vérité impossibles—vous pourriez rire de moi. Ô brāhmaṇas, une pudeur naturelle m’arrête quand je veux le décrire ; que puis-je faire, puisque la gêne naît au moment même du récit ?»
Verse 25
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां तृतीये पार्वतीखंडे सप्तर्षिंकृतपरीक्षावर्णनो नाम पंचविशोऽध्याय
Ainsi s’achève le vingt-cinquième chapitre, intitulé « Description de l’épreuve accomplie par les Sept Sages », dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la deuxième Rudra-saṃhitā, dans la troisième section appelée Pārvatī-khaṇḍa.
Verse 26
सुरर्षेश्शासनं प्राप्य करोमि सुदृढं तपः । रुद्रः पतिर्भवेन्मे हि विधायेति मनोरथम्
Ayant reçu l’injonction du seigneur parmi les sages, j’accomplirai une austérité ferme et ardente, portant en mon cœur ce vœu : « Que Rudra devienne vraiment mon époux ; qu’il en soit ainsi ordonné ».
Verse 27
अपक्षो मन्मनः पक्षी व्योम्नि उड्डीयते हठात् । तदाशां शंकरस्वामी पिपर्त्तु करुणानिधिः
Bien que sans ailes, l’oiseau de l’esprit égaré tente soudain de s’élancer dans le ciel; que le Seigneur Śaṅkara—Maître compatissant, océan de grâce—accomplisse cette espérance même.
Verse 28
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्या विहस्य मुनयश्च ते । संमान्य गिरिजां प्रीत्या प्रोचुश्छलवचो मृषा
Brahmā dit : Ayant entendu ses paroles, ces sages se mirent à rire. Puis, honorant Girijā (Pārvatī) avec bienveillance, ils prononcèrent des mots trompeurs—en vérité, mensongers—par esprit de jeu.
Verse 29
ऋषय ऊचुः । न ज्ञातं तस्य चरितं वृथापण्डितमानिनः । देवर्षेः कूरमनसः सुज्ञा भूत्वाप्यगात्मजे
Les sages dirent : «Ô fille de la Montagne, bien que tu sois devenue instruite, tu n’as pas compris la conduite véritable de ce voyant divin. Son esprit est obtus, et pourtant il se croit, en vain, un savant érudit.»
Verse 30
नारदः कूटवादी च परचित्तप्रमंथकः । तस्य वार्त्ताश्रवणतो हानिर्भवति सर्वथा
Nārada est un faiseur de paroles tortueuses et un troubleur des esprits d’autrui ; à la seule écoute de ses propos, le malheur naît à coup sûr de toutes parts.
Verse 31
तत्र त्वं शृणु सद्बुध्या चेतिहासं सुशोभितम् । क्रमात्त्वां बोधयंतो हि प्रीत्या तमुपधारय
Ainsi donc, écoute en ce lieu, avec une intelligence noble et ferme, ce récit sacré magnifiquement orné. Pas à pas, nous t’instruirons avec affection ; reçois-le avec une attention recueillie dans ton cœur.
Verse 32
ब्रह्मपुत्रो हि यो दक्षस्सुषुवे पितुराज्ञया । स्वपत्न्यामयुतं पुत्रानयुंक्त तपसि प्रियान्
Ce Dakṣa — en vérité fils de Brahmā —, sur l’ordre de son père, engendra de son épouse dix mille fils bien-aimés et les établit dans la discipline de l’ascèse (tapas).
Verse 33
ते सुताः पश्चिमां दिशि नारायणसरो गताः । तपोर्थे ते प्रतिज्ञाय नारदस्तत्र वै ययौ
Ces fils partirent vers l’occident, au lac sacré nommé Nārāyaṇa-saras. Ayant fait vœu d’accomplir l’ascèse à cette fin, Nārada s’y rendit lui aussi, assurément.
Verse 34
कूटोपदेशमाश्राव्य तत्र तान्नारदो मुनिः । तदाज्ञया च ते सर्वे पितुर्न गृहमाययुः
Là, le sage Nārada leur fit entendre un conseil plein de ruse ; et selon son injonction, tous s’abstinrent de retourner à la demeure de leur père.
Verse 35
तच्छ्रुत्वा कुपितो दक्षः पित्राश्वासितमानसः । उत्पाद्य पुत्रान्प्रायुंक्त सहस्रप्रमितांस्ततः
En l’entendant, Dakṣa s’emporta de colère ; mais son esprit fut apaisé par les paroles consolantes de son père. Ensuite, après avoir engendré des fils, il les dépêcha, au nombre de mille.
Verse 36
तेऽपि तत्र गताः पुत्रास्तपोर्थं पितुराज्ञया । नारदोऽपि ययौ तत्र पुनस्तत्स्वोपदेशकृत्
Ces fils aussi s’y rendirent pour accomplir l’austérité, obéissant à l’ordre de leur père. Nārada s’y rendit de nouveau, redevenant pour eux le dispensateur d’enseignement sacré.
Verse 37
ददौ तदुपदेशं ते तेभ्यो भ्रातृपथं ययुः । आययुर्न पितुर्गेहं भिक्षुवृत्तिरताश्च ते
Après leur avoir donné cet enseignement, ils prirent la voie de la fraternité. Ils ne retournèrent pas à la demeure de leur père ; voués à la vie de mendiants-ascètes, ils vivaient d’aumônes.
Verse 38
इत्थं नारदसद्वृत्तिर्विश्रुत्ता शैलकन्यके । अन्यां शृणु हि तद्वृत्तिं वैराग्यकरणीं नृणाम्
Ainsi, ô fille de la Montagne, a été rapporté le récit bien connu de la noble conduite de Nārada. Écoute maintenant un autre récit, qui éveille le détachement (vairāgya) dans le cœur des hommes.
Verse 39
विद्याधरश्चित्रकेतुर्यो बभूव पुराकरोत् । स्वोपदेशमयं दत्त्वा तस्मै शून्यं च तद्गृहम्
Il fut jadis un Vidyādhara nommé Citraketu. Après lui avoir transmis l’enseignement issu de sa propre upadeśa, il laissa cette demeure vide—délivrée des liens du monde—afin que le disciple se tourne au-dedans vers Śiva, le Pati suprême, et recherche la délivrance.
Verse 40
प्रह्लादाय स्वोपदेशान्हिरण्यकशिपोः परम् । दत्त्वा दुखं ददौ चायं परबुद्धिप्रभेदकः
Ayant transmis à Prahlāda son enseignement suprême—à l’encontre de l’intention d’Hiraṇyakaśipu—le maître ne fit que s’attirer la souffrance, car il brisait la résolution mauvaise d’autrui en éveillant une intelligence plus haute.
Verse 41
मुनिना निजविद्या यच्छ्राविता कर्णरोचना । स स्वगेहं विहायाशु भिक्षां चरति प्रायशः
Ayant entendu du muni sa propre connaissance sacrée—douce à l’oreille—il abandonna vite sa maison et, le plus souvent, se mit à errer en quête d’aumônes.
Verse 42
नारदो मलिनात्मा हि सर्वदो ज्ज्वलदेहवान् । जानीमस्तं विशेषेण वयं तत्सहवासिनः
« Nārada a certes une disposition impure, bien qu’il donne tout et que son corps soit rayonnant. Nous—ses proches compagnons—le connaissons clairement et tout particulièrement. »
Verse 43
बकं साधुं वर्णयंति न मत्स्यानत्ति सर्वथा । सहवासी विजानीयाच्चरित्रं सहवासिनाम्
On peut louer un héron comme un « sādhu » parce qu’il semble ne jamais manger de poisson; mais celui qui vit tout près de lui en vient à connaître la conduite véritable de ceux avec qui l’on demeure.
Verse 44
लब्ध्वा तदुपदेशं हि त्वमपि प्राज्ञसंमता । वृथैव मूर्खीभूता तु तपश्चरसि दुष्करम्
Bien que tu aies reçu cet enseignement même et que l’on te tienne pour sage, tu t’es pourtant rendue insensée et tu accomplis en vain des austérités difficiles.
Verse 45
यदर्थमीदृशं बाले करोषि विपुलं तपः । सदोदासी निर्विकारो मदनारिर्नसंशयः
«Dans quel but, ô jeune fille, entreprends-tu une si vaste austérité ? Śiva, l’ennemi de Kāma, demeure toujours détaché et immuable ; il n’y a là aucun doute.»
Verse 46
अमंगलवपुर्धारी निर्लज्जोऽसदनोऽकुली । कुवेषी प्रेतभूतादिसंगी नग्नौ हि शूलभृत्
«Il porte une apparence de mauvais augure ; il est sans pudeur, sans demeure et agité. Mal vêtu, fréquentant les preta, les bhūta et autres—oui, il va nu, portant le trident.»
Verse 47
स धूर्तस्तव विज्ञानं विनाश्य निजमायया । मोहयामास सद्युक्त्या कारयामास वै तपः
Ce rusé, par sa propre māyā, a troublé ton discernement ; par des raisons séduisantes il t’a égarée et, en vérité, t’a fait entreprendre les austérités (tapas).
Verse 49
प्रथमं दक्षजां साध्वी विवाह्य सुधिया सतीम् । निर्वाहं कृतवान्नैव मूढः किंचिद्दिनानि हि
Au commencement, après avoir épousé la vertueuse Satī, fille de Dakṣa, cet égaré ne sut même pas faire vivre le foyer ne fût-ce que quelques jours, bien que Satī fût sage et avisée.
Verse 50
तां तथैव स वै दोषं दत्त्वात्याक्षीत्स्वयं प्रभुः । ध्यायन्स्वरूप मकलमशोकमरमत्सुखी
Ainsi, le Seigneur Lui-même transféra sur elle cette même faute puis l’abandonna ; demeurant en méditation sur sa forme véritable—sans parties, sans chagrin et sans mort—Il resta établi dans la béatitude.
Verse 51
एकलः परनिर्वाणो ह्यसंगोऽद्वय एव च । तेन नार्याः कथं देवि निर्वाहः संभविष्यति
Il est solitaire, établi dans l’état suprême de délivrance—sans attache et non-duel. Dès lors, ô Déesse, comment l’entretien du monde et la vie conjugale d’une femme pourraient-ils être possibles auprès de Lui ?
Verse 52
अद्यापि शासनं प्राप्य गृहमायाहि दुर्मतिम् । त्यजास्माकं महाभागे भविष्यति च शं तव
Même à présent, ayant reçu notre injonction, retourne en ta demeure et renonce à cette résolution égarée. Ô dame de noble fortune, si tu obéis, le bien-être et l’auspice te seront assurés.
Verse 53
त्वद्योग्यो हि वरो विष्णुस्सर्वसद्गुणवान्प्रभुः । वैकुण्ठवासी लक्ष्मीशो नानाक्रीडाविशारदः
Assurément, l’époux qui te convient est le Seigneur Viṣṇu, le Souverain doté de toutes les nobles vertus. Il demeure à Vaikuṇṭha, est le Seigneur de Lakṣmī et expert en maints jeux divins. (Cependant, selon la perspective śaiva, cette louange n’amoindrit en rien la suprématie de Śiva comme Pati, dispensateur de délivrance.)
Verse 54
तेन ते कारयिष्यामो विवाहं सर्वसौख्यदम् । इतीदृशं त्यज हठं सुखिता भव पार्वति
Par ce moyen, nous arrangerons ton mariage, dispensateur de toute félicité. Renonce donc à cette obstination, ô Pārvatī, et demeure en paix.
Verse 55
ब्रह्मोवाच । इत्येदं वचनं श्रुत्वा पार्वती जगदम्बिका । विहस्य च पुनः प्राह मुनीन्ज्ञान विशारदान्
Brahmā dit : Ayant entendu ces paroles, Pārvatī, la Mère de l’univers, sourit, puis s’adressa de nouveau aux sages, experts en la connaissance spirituelle.
Verse 56
पार्वत्युवाच । सत्यं भवद्भिः कथितं स्वज्ञानेन मुनीश्वराः । परंतु मे हठो नैव मुक्तो भवति वै द्विजाः
Pārvatī dit : «Ce que vous avez dit, ô seigneurs des sages, selon votre connaissance réalisée, est bien vrai. Pourtant, ô deux-fois-nés, ma ferme résolution ne se relâche nullement.»
Verse 57
स्वतनोः शैलजातत्वात्काठिन्यं सहजं स्थितम् । इत्थं विचार्य सुधिया मां निषेद्धुं न चार्हथ
Puisque mon propre corps est né de la montagne, la fermeté et l’endurance demeurent en moi par nature. Ainsi, après avoir réfléchi avec sagesse, vous ne devez ni me retenir ni m’interdire ma résolution.
Verse 58
सुरर्षेर्वचनं पथ्यं त्यक्ष्ये नैव कदाचन । गुरूणां वचनं पथ्यमिति वेदविदो विदुः
«Je n’abandonnerai jamais le conseil salutaire du sage divin. En vérité, ceux qui connaissent les Veda savent que l’enseignement des gurus est ce qui est réellement bénéfique et doit être suivi.»
Verse 59
गुरूणां वचनं सत्यमिति येषां दृढा मतिः । तेषामिहामुत्र सुखं परमं नासुखं क्वचित्
Ceux dont la conviction est ferme : « la parole des Gurus est vérité », obtiennent la félicité suprême ici-bas et dans l’au-delà ; pour eux, la souffrance ne surgit nulle part.
Verse 60
गुरूणां वचनं सत्यमिति यद्धृदये न धीः । इहामुत्रापि तेषां हि दुखं न च सुखं क्वचित्
Ceux qui ne portent pas en leur cœur la claire certitude que « la parole du Guru est vérité » ne trouvent jamais la joie ; ici-bas comme dans l’au-delà, leur part n’est que souffrance.
Verse 61
सर्वथा न परित्याज्यं गुरूणां वचनं द्विजाः । गृहं वसेद्वा शून्यं स्यान्मे हठस्सुखदस्सदा
Ô deux-fois-nés, en aucune manière il ne faut délaisser l’injonction des Gurus. Quand bien même l’on devrait demeurer dans une maison vide, que ma résolution inébranlable demeure à jamais dispensatrice de paix et de bien-être.
Verse 62
यद्भवद्भिस्सुभणितं वचनं मुनिसत्तमाः । तदन्यथा तद्विवेकं वर्णयामि समासतः
Ô meilleurs des sages, les paroles que vous avez dites sont véritablement bien dites ; toutefois, d’une autre manière, j’exposerai brièvement leur discernement véritable (viveka), afin que l’intention soit comprise avec justesse.
Verse 63
गुणालयो विहारी च विष्णुस्सत्यं प्रकीर्तितः । सदाशिवोऽगुणः प्रोक्तस्तत्र कारण मुच्यते
Viṣṇu est célébré comme celui qui demeure dans les guṇas et se meut en eux ; ainsi, dans cette sphère, on le dit « satya » (vérité). Mais Sadāśiva est proclamé au-delà des guṇas (nirguṇa) ; c’est pourquoi il est enseigné comme le kāraṇa, la cause ultime de tout.
Verse 64
शिवो ब्रह्माविकारः स भक्तहेतोर्धृताकृतिः । प्रभुतां लौकिकीं नैव संदर्शयितुमिच्छति
Śiva n’est pas un produit de l’évolution de Brahmā ; pourtant, pour le bien de Ses dévots, Il revêt une forme manifeste. Même alors, Il ne souhaite pas montrer une souveraineté ou une puissance simplement mondaine.
Verse 65
अतः परमहंसानां धार्यये सुप्रिया गतिः । अवधूतस्वरूपेण परानंदेन शंभुना
Ainsi, pour les paramahaṃsa (renonçants suprêmes), le refuge le plus aimé et le plus soutenant est de contempler et de garder Śambhu, qui demeure sous la forme d’avadhūta, incarnation même de la béatitude suprême.
Verse 66
भूषूणादिरुचिर्मायार्लिप्तानां ब्रह्मणो न च । स प्रभुर्निर्गुणोऽजो निर्मायोऽलक्ष्यगतिर्विराट्
Il n’est pas le Brahman de ceux que Māyā a souillés, si éclatants soient-ils par de simples parures extérieures. Lui seul est le Seigneur Suprême : nirguṇa, non-né, intact de Māyā ; Sa voie ne peut être saisie ni par les sens ni par le mental, et pourtant Il demeure Virāṭ, l’Être cosmique qui pénètre tout.
Verse 67
धर्मजात्यादिभिश्शम्भुर्नानुगृह्णाति व द्विजाः । गुरोरनुग्रहेणैव शिवं जानामि तत्त्वतः
Ô vous, deux-fois-nés, Śambhu n’accorde pas Sa grâce selon le dharma, la caste ou d’autres marques extérieures. C’est uniquement par la grâce du Guru que l’on connaît Śiva en vérité, tel qu’Il est réellement.
Verse 68
चेच्छिवस्स हि मे विप्रा विवाहं न करिष्यति । अविवाहा सदाहं स्यां सत्यं सत्यं वदाम्यहम्
«Si, ô brāhmaṇas, mon Śiva ne célèbre pas le mariage, alors je demeurerai à jamais sans époux. C’est la vérité—oui, la vérité que je proclame.»
Verse 69
उदयति यदि भानुः पश्चिमे दिग्विभागे प्रचलति यदि मेरुश्शीततां याति वह्निः । विकसति यदि पद्मं पर्वताग्रे शिलायां न हि चलति हठो मे सत्यमेतद्ब्रवीमि
Quand bien même le soleil se lèverait à l’occident; quand bien même le mont Meru se mettrait en marche; quand bien même le feu deviendrait froid; quand bien même un lotus s’épanouirait sur un roc au sommet—ma résolution ne chancelle pas. Je le dis en vérité.
Verse 70
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा तान्प्रणम्याशु मुनीन्सा पर्वतात्मजा । विरराम शिवं स्मृत्वा निर्विकारेण चेतसा
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, la Déesse née de la Montagne se prosterna aussitôt devant ces sages. Se souvenant de Śiva avec un esprit sans trouble, elle se tut et demeura paisible.
Verse 71
ऋषयोऽपीत्थमाज्ञाय गिरिजायास्सुनिश्चयम् । प्रोचुर्जयगिरं तत्र ददुश्चाशिषमुत्तमाम्
Ayant ainsi compris la résolution inébranlable de Girijā (Pārvatī), les sages, en ce lieu, proclamèrent des paroles de victoire et lui accordèrent la bénédiction la plus suprême.
Verse 72
अथ प्राणम्य तां देवीं मुनयो हृष्टमानसाः । शिवस्थानं द्रुतं जग्मुस्तत्परीक्षाकरा मुने
Puis, s’étant prosternés devant cette Déesse, les munis, le cœur réjoui, se rendirent promptement au séjour sacré de Śiva, résolus à en éprouver et confirmer la gloire, ô sage.
Verse 73
तत्र गत्वा शिवं नत्वा वृत्तांतं विनिवेद्य तम् । तदाज्ञां समनुप्राप्य स्वर्लोकं जग्मुरादरात्
Parvenus en ce lieu, ils se prosternèrent devant le Seigneur Śiva et Lui rapportèrent tout le récit. Ayant reçu Son ordre, ils partirent avec révérence vers Svarga-loka, le monde céleste.
After the gods depart, Śiva enters samādhi to evaluate Girijā’s austerity and summons the Seven Sages (Saptarṣi) by mere remembrance; they arrive and hymn him.
The chapter juxtaposes Śiva’s parātpara transcendence with bhakti-responsive immanence: samādhi signifies unconditioned being, while the summoning of sages and attention to tapas expresses grace operating through devotional-ascetic maturation.
Śiva is highlighted through epithets emphasizing lordship and transcendence—Īśvara, Hara, Mahēśāna, Parameśvara, Vṛṣabhadhvaja—while Girijā is highlighted as the ascetic devotee whose tapas catalyzes the narrative.