
L’Adhyāya 20 est présenté comme un dialogue : Nārada interroge Brahmā sur le destin de l’énergie de feu jaillie du troisième œil de Śiva (tṛtīya-nayana) et sur la portée profonde de l’épisode. Brahmā raconte que, lorsque Kāma est réduit en cendres par le feu du troisième œil, l’effroi se répand dans les trois mondes ; devas et ṛṣis viennent chercher refuge auprès de lui. Brahmā, méditant sur Śiva et recherchant la cause et le remède pour la sauvegarde cosmique, se rend sur les lieux et—par la puissance obtenue grâce à la faveur de Śiva—apaise et stabilise ce feu déchaîné qui menaçait le monde. Il prend ensuite cette forme farouche de feu destinée à l’océan (motif du vāḍava/vaḍavā) et la dépose dans la mer pour le lokahita, le bien des mondes. L’Océan (Sāgara/Sindhu), personnifié, accueille Brahmā avec révérence et lui adresse des paroles respectueuses. L’enseignement majeur est la maîtrise de l’énergie ascétique destructrice : même la colère et le feu divins doivent être replacés rituellement et dans l’ordre cosmique afin d’être contenus, opérants et non catastrophiques.
Verse 1
नारद उवाच । विधे नेत्रसमुद्भूतवह्निज्वाला हरस्य सा । गता कुत्र वद त्वं तच्चरित्रं शशिमौलिनः
Nārada dit : «Ô Créateur (Brahmā), dis-moi : où est allée cette flamme ardente, née de l’œil de Hara ? Je t’en prie, raconte-moi cet épisode sacré du Seigneur au croissant de lune».
Verse 2
ब्रह्मोवाच । यदा भस्म चकाराशु तृतीयनयनानलः । शम्भोः कामं प्रजज्वाल सर्वतो विफलस्तदा
Brahmā dit : Lorsque le feu du troisième œil de Śambhu le réduisit promptement en cendres, Kāma s’embrasa ; et alors, de toutes parts, il devint totalement impuissant et vain.
Verse 3
हाहाकारो महानासीत्त्रैलोक्ये सचराचरे । सर्वदेवर्षयस्तात शरणं मां ययुर्द्रुतम्
Un grand cri de détresse s’éleva dans les trois mondes, parmi tous les êtres, mobiles et immobiles. Alors tous les dieux et les ṛṣi divins, ô bien-aimé, vinrent en hâte vers moi pour chercher refuge.
Verse 4
सर्वे निवेदयामासुस्तद्दुखं मह्यमाकुलाः । सुप्रणम्य सुसंस्तुत्य करौ बद्ध्वा नतानना
Tous, accablés de peine et agités, me rapportèrent cette affaire douloureuse. S’étant prosternés pleinement, m’ayant loué par des paroles appropriées et joignant les mains en signe de vénération, ils parlèrent la tête baissée.
Verse 5
तच्छ्रुत्वाहं शिवं स्मृत्वा तद्धेतुं सुविमृश्य च । गतस्तत्र विनीतात्मा त्रिलोकावनहेतवे
À cette nouvelle, je me souvins du Seigneur Śiva ; puis, après avoir mûrement réfléchi à la cause, je m’y rendis l’esprit humble et maîtrisé, résolu à la protection et au bien des trois mondes.
Verse 6
संदग्धुकामः स शुचिज्वालामालातिदीपितः । स्तंभितोऽरं मया शंभुप्रसादाप्तसुतेजसा
Désireux de consumer sa cible, il flamboya, attisé par une guirlande de flammes pures. Mais je le retins aussitôt, par l’éclat de la puissance que j’avais reçue de la grâce de Śambhu (le Seigneur Śiva).
Verse 7
अथ क्रोधमयं वह्निं दग्धुकाम जगत्त्रयम् । वाडवांतकमार्षं च सौम्यज्वालामुखं मुने
Alors, ô sage, apparut un feu empli de courroux, désireux de consumer les trois mondes : une flamme dévorant tout, destructrice du feu Vaḍava des profondeurs marines, la flamme irrésistible des ṛṣi, et pourtant au visage doux et rayonnant.
Verse 8
तं वाडवतनुमहं समादाय शिवेच्छया । सागरं समगां लोकहिताय जगतां पतिः
«Par la volonté même de Śiva, je pris cette forme Vaḍava au visage de jument et me rendis à l’océan pour le bien des mondes—moi, le Seigneur de l’univers.»
Verse 9
आगतं मां समालोक्य सागरस्सांजलिर्मुने । धृत्वा च पौरुषं रूपमागतस्संनिधिं मम
Ô sage, me voyant arriver, l’Océan se tint les mains jointes en signe de révérence ; puis, prenant forme humaine, il s’approcha de ma présence.
Verse 10
सुप्रणम्याथ मां सिंधुस्संस्तूय च यथा विधि । स मामुवाच सुप्रीत्या सर्वलोकपितामहम्
Alors Sindhu, l’Océan, se prosterna devant moi avec une profonde révérence et me loua selon le rite prescrit ; puis, dans une grande joie, ce Grand-Père de tous les mondes me parla.
Verse 11
सागर उवाच । किमर्थमागतोऽसि त्वं ब्रह्मन्नत्राखिलाधिप । तन्निदेशय सुप्रीत्या मत्वा मां च स्वसेवकम्
Sāgara dit : «Ô Brahmā, souverain de tout ce qui est ici, dans quel dessein es-tu venu ? Donne-moi ton ordre avec bienveillance, me tenant pour ton propre serviteur.»
Verse 12
अथाहं सागरवचश्श्रुत्वा प्रीतिपुरस्सरम् । प्रावोचं शंकरं स्मृत्वा लौकिकं हितमावहन्
Alors, ayant entendu les paroles de l’Océan, dites avec une affection venue du cœur, je me souvins de Śaṅkara et répondis—énonçant un conseil qui apporte aussi le bien-être dans la vie du monde.
Verse 13
ब्रह्मोवाच । शृणु तात महाधीमन्सर्वलोकहितावह । वच्म्यहं प्रीतितस्सिंधो शिवेच्छाप्रेरितो हृदा
Brahmā dit : Ô cher enfant, ô sage au grand esprit, écoute. Je dirai ce qui apporte le bien à tous les mondes. Ô océan d’affection, du fond de mon cœur je parle avec joie, poussé par la volonté même de Śiva.
Verse 14
अयं क्रोधो महेशस्य वाडवात्मा महाप्रभुः । दग्ध्वा कामं द्रुतं सर्वं दग्धुकामोऽभवत्ततः
Cette colère de Mahādeva—puissante et flamboyante comme le feu sous-marin Vāḍava—ayant promptement brûlé Kāma, devint ensuite avide de tout consumer encore.
Verse 15
प्रार्थितोऽहं सुरैश्शीघ्रं पीडितैश्शंकरेच्छया । तत्रागत्य द्रुतं तं वै तात स्तंभितवाञ्शुचिम्
Tourmentés par la volonté de Śaṅkara, les dieux me supplièrent sans tarder. J’y accourus aussitôt, ô enfant, et j’immobilisai promptement cet être rayonnant.
Verse 16
वाडवं रूपमाधत्त तमादायाग तोत्र ह । निर्दिशामि जलाधार त्वामहं करुणाकरः
Prends la forme de Vāḍava (le feu sous-marin) et viens ici sans délai, en l’emportant. Ô soutien des eaux, moi—océan de compassion—je t’établis ici dans ta demeure.
Verse 17
अयं क्रोधी महेशस्य वाडवं रूपमाश्रितः । ज्वालामुखस्त्वया धार्य्यो यावदाभूतसंप्लवम्
Celui-ci, farouche dans sa colère, a revêtu la forme Vāḍava (le feu sous-marin) de Maheśa ; c’est une puissance à la bouche flamboyante. Tu dois le contenir et le porter jusqu’au temps de la dissolution de tous les êtres.
Verse 18
यदात्राहं समागम्य वत्स्यामि सरितां पते । तदा त्वया परित्याज्यः क्रोधोऽयं शांकरोऽद्भुतः
Ô seigneur des rivières, lorsque je reviendrai ici et y demeurerai de nouveau après être venue à toi, alors tu devras abandonner cette colère merveilleuse, née de Śaṅkara.
Verse 19
भोजनं तोयमेतस्य तव नित्यं भविष्यति । यत्नादेवावधार्य्योऽयं यथा नोपैति चांतरम्
La nourriture et l’eau pour lui seront toujours disponibles par ton entremise. Aussi dois-tu, avec effort et vigilance, veiller à ce qu’il n’y ait ni manquement ni interruption.
Verse 20
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां तृतीये पार्वतीखंडे वडवानलचरितं नाम विंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le vingtième chapitre, intitulé « Le récit du Vaḍavānala (le Feu-Jument) », dans le Pārvatī-khaṇḍa—troisième section de la Rudra-saṃhitā, au sein du Śrī Śiva Mahāpurāṇa.
Verse 21
ततः प्रविष्टो जलधौ स वाडवतनुः शुचिः । वार्योघान्सुदहंस्तस्य ज्वालामालाभिदीपितः
Alors cet Être pur, ayant pris la forme du feu sous-marin (Vāḍava), entra dans l’océan ; et, flamboyant d’une guirlande de flammes, il brûla avec vigueur les flots d’eau qui s’y précipitaient.
Verse 22
ततस्संतुष्टचेतस्कस्स्वं धामाहं गतो मुने । अंतर्धानमगात्सिंधुर्दिव्यरूपः प्रणम्य माम्
Puis, l’esprit entièrement comblé, je retournai à ma propre demeure, ô sage. L’Océan aussi—ayant pris une forme divine—se prosterna devant moi, puis disparut aux regards.
Verse 23
स्वास्थ्यं प्राप जगत्सर्वं निर्मुक्तं तद्भवाद्भयात् । देवा बभूवुः सुखिनो मुनयश्च महामुने
Ô grand sage, le monde entier retrouva la santé et la paix, délivré de la crainte née de ce malheur. Les dieux furent dans la joie, et les munis aussi furent rendus heureux.
After Śiva’s third-eye fire burns Kāma to ashes, the remaining blaze threatens the worlds; Brahmā restrains it by Śiva’s grace and relocates it into the ocean as the vāḍava/vaḍavā fire.
It models the containment and re-siting of overwhelming śakti: destructive heat is not denied but regulated, assigned a cosmic “reservoir,” and integrated into world-order rather than allowed to dissolve it.
Śiva’s tṛtīya-nayana agni (transformative/destructive fire), Brahmā’s restraint-power derived from Śiva’s prasāda, and the ocean’s personified capacity to receive and hold a cosmic force.