Adhyaya 18
Rudra SamhitaParvati KhandaAdhyaya 1844 Verses

वसन्त-प्रभावः तथा काम-उद्दीपन-वर्णनम् | Spring’s Influence and the Arousal of Kāma

L’Adhyāya 18 s’ouvre sur Brahmā décrivant l’arrivée de Kāma (Smara) en un lieu précis, sous la force d’illusion de la māyā de Śiva. Le chapitre se déploie ensuite en une longue évocation du printemps (vasanta) comme amplificateur de l’humeur cosmique : le vasanta-dharma pénètre toutes les directions et atteint même le lieu de tapas de Mahādeva (Auṣadhiprastha), où la nature fleurit d’une manière exceptionnelle et où les sens s’exaltent. Fleurs—bosquets de manguier et d’aśoka, fleurs de kairava—, abeilles, chant du coucou, clarté lunaire et brises douces sont présentés comme des facteurs concertés de “kāma-uddīpana”, des stimulants qui éveillent le désir chez les êtres. Le texte souligne que même les moins vigilants deviennent liés au désir lorsque les conditions cosmiques s’accordent. L’imagerie naturelle n’est pas seulement ornementale : elle sert de carte explicative de l’agitation des guṇa et de la contagion des affects, préparant la suite mythique où le dessein de Kāma se heurte à l’immobilité ascétique de Śiva et à la tension éthique entre désir et dharma.

Shlokas

Verse 1

अचेतसामपि तदा कामासक्तिरभून्मुने । सुचेतासां हि जीवानां सेति किं वर्ण्यते कथा

Ô sage, en ce temps-là, même les êtres sans discernement furent saisis par le désir. S’il en est ainsi, que dire des vivants pleinement conscients ? Comment cette histoire pourrait-elle être décrite comme il se doit ?

Verse 2

वसंतस्य च यो धर्म्मः प्रससार स सर्वतः । तपस्थाने महेशस्यौषधिप्रस्थे मुनीश्वर

Ô seigneur parmi les sages, la loi même du printemps se répandit de toutes parts ; surtout à Auṣadhiprastha, lieu sacré d’austérité de Mahādeva, si bien que toute la contrée fut pénétrée de cet ordre saisonnier.

Verse 3

वनानि च प्रफुल्लानि पादपानां महामुने । आसन्विशेषतस्तत्र तत्प्रभावान्मुनीश्वर

Ô grand sage, par cette influence même, les forêts de ce lieu devinrent d’une splendeur singulière ; arbres et lianes y fleurirent en abondance, ô seigneur des sages.

Verse 4

पुष्पाणि सहकाराणामशोकवनिकासु वै । विरेजुस्सुस्मरोद्दीपकाराणि सुरभीण्यपि

Dans les bosquets d’aśoka, les fleurs des manguiers resplendissaient—et répandaient leur parfum—tels de puissants éveilleurs de l’amour raffiné (Kāma) au fond du cœur.

Verse 5

कैरवाणि च पुष्पाणि भ्रमराकलितानि च । बभूबुर्मदनावेशकराणि च विशेषतः

Et les fleurs de kairava, blanches comme des lotus et bourdonnantes d’abeilles, devinrent—tout particulièrement—des causes qui éveillaient l’enchantement de l’amour dans le cœur des êtres.

Verse 6

सकामोद्दीपनकरं कोकिलाकलकूजितम् । आसीदति सुरम्यं हि मनोहरमतिप्रियम्

C’était un spectacle qui attisait les humeurs du désir, empli du doux et savant roucoulement des coucous; vraiment d’une beauté extrême, enchanteur pour l’esprit et très cher au regard.

Verse 7

भ्रमराणां तथा शब्दा विविधा अभवन्मुने । मनोहराश्च सर्वेषां कामोद्दीपकरा अपि

Ô sage, les bourdonnements des abeilles devinrent de mille nuances; charmants pour tous, et pourtant capables d’attiser les élans d’amour et de désir.

Verse 8

चंद्रस्य विशदा कांतिर्विकीर्णा हि समंतत । कामिनां कामिनीनां च दूतिका इव साभवत्

La clarté pure et limpide de la lune se répandit de toutes parts; et pour l’amant et l’aimée, elle devint comme une messagère, éveillant le désir et attirant les cœurs vers l’union.

Verse 9

मानिनां प्रेरणायासीत्तत्काले कालदीपिका । मारुतश्च सुखः साधो ववौ विरहिणोऽप्रियः

En ce temps-là, la «lampe du Temps» sembla se lever, poussant les fiers et les cœurs délicats à l’action. Ô saint, la brise, agréable aux autres, souffla comme une douleur pour ceux que tourmentait la séparation.

Verse 10

एवं वसंतविस्तारो मदनावेशकारकः । वनौकसां तदा तत्र मुनीनां दुस्सहोऽत्यभूत्

Ainsi, lorsque le printemps se déploya en pleine floraison—suscitant l’assaut de Kāma (le désir)—il devint alors extrêmement difficile à supporter pour les sages demeurant dans la forêt.

Verse 12

एवं चकार स मधुस्स्वप्रभावं सुदुस्सहम् । सर्वेषा चैव जीवानां कामोद्दीपनकारकः

Ainsi, Madhu, par sa puissance innée, devint extrêmement irrésistible, étant véritablement la cause qui attise le désir en tous les êtres vivants.

Verse 13

अकालनिमितं तात मधोर्वीक्ष्य हरस्तदा । आश्चर्य्यं परमं मेने स्वलीलात्ततनुः प्रभुः

Alors Hara, voyant en Madhu ce signe hors saison, le tint pour une merveille suprême. Le Seigneur—dont le corps même est façonné par sa propre līlā—le considéra comme un acte de son jeu divin.

Verse 14

अथ लीलाकरस्तत्र तपः परमदुष्करम् । तताप स वशीशो हि हरो दुःखहरः प्रभुः

Alors, en ce lieu même, le Seigneur qui accomplit la līlā entreprit une austérité extrêmement difficile. En vérité, Hara, le Maître suprême, ôteur de la souffrance, pratiqua un tapas intense, lui qui gouverne tout.

Verse 15

वसंते प्रसृते तत्र कामो रतिसमन्वितः । चूतं बाणं समाकृष्य स्थितस्तद्वामपार्श्वतः

Lorsque le printemps se fut pleinement répandu en ce lieu, Kāma—accompagné de Ratī—bandit sa flèche de fleur de manguier et se tint à Sa gauche, prêt à attiser le désir. Mais pour le Grand Seigneur (Pati), ces provocations ne sont que des forces du monde, impuissantes à lier le Soi réalisé.

Verse 16

स्वप्रभावं वितस्तार मोहयन्सकलाञ्जनान् । रत्यायुक्तं तदा कामं दृष्ट्वा को वा न मोहितः

Alors Kāma, uni à Rati, déploya sa propre puissance et envoûta tous les êtres. Voyant Kāma en cet état, qui donc ne serait pas troublé ?

Verse 17

एवं प्रवृत्तसुरतौ शृंगारोऽपि गणैस्सह । हावभावयुतस्तत्र प्रविवेश हरांतिकम्

Ainsi, tandis que se poursuivait leur union d’amour, Śṛṅgāra—la saveur personnifiée de l’éros—entra lui aussi en ce lieu, accompagné des gaṇas, s’approchant du Seigneur Hara, déployant des gestes enjoués et des expressions amoureuses.

Verse 18

मदनः प्रकटस्तत्र न्यवसच्चित्तगो बहिः । न दृष्टवांस्तदा शंभोश्छिद्रं येन प्रविश्यते

Là, Madana (Kāma) se manifesta et demeura au-dehors, ne se mouvant que dans son propre esprit ; car, en ce temps-là, il ne discernait en Śambhu aucune ouverture par laquelle il pût entrer (et Le troubler).

Verse 19

यदा चाप्राप्तविवरस्तस्मिन्योगिवरे स्मरः । महादेवस्तदा सोऽभून्महाभयविमोहितः

Lorsque Smara (Kāma), ne trouvant aucune brèche en ce yogin suprême, alors, en cet instant même, Mahādeva fut saisi et troublé par une grande crainte.

Verse 20

ज्वलज्ज्वालाग्निसंकाशं भालनेत्रसमन्वितम् । ध्यानस्थं शंकरं को वा समासादयितुं क्षमः

Qui donc pourrait s’approcher de Śaṅkara, flamboyant tel un feu de flammes, pourvu du troisième œil au front, et demeurant absorbé en méditation ?

Verse 21

एतस्मिन्नंतरे तत्र सखीभ्यां संयुता शिवा । जगाम शिवपूजार्थं नीत्वा पुष्पाण्यनेकशः

À cet instant même, là, Śivā (Pārvatī), accompagnée de ses deux compagnes, s’en alla pour le culte du Seigneur Śiva, emportant quantité de fleurs.

Verse 22

पृथिव्यां यादृशं लोकैस्सौंदर्यं वर्ण्यते महत् । तत्सर्वमधिकं तस्यां पार्वत्यामस्ति निश्चितम्

Quelle que soit la grande beauté que les hommes disent se trouver sur la terre, sache avec certitude que tout cela réside en Pārvatī, et qu’en elle cela se manifeste en une mesure encore plus haute.

Verse 23

आर्तवाणि सुपुष्पाणि धृतानि च तया यदा । तत्सौंदर्यं कथं वर्ण्यमपि वर्षशतैरपि

Lorsqu’elle tenait en ses mains ces fleurs de saison, exquises et parfaites, comment décrire une telle beauté, fût-ce en des centaines d’années ? Sa grâce dépasse la portée des mots.

Verse 24

यदा शिवसमीपे तु गता सा पर्वतात्मजा । तदैव शंकरो ध्यानं त्यक्त्वा क्षणमवस्थितः

Lorsque la fille de la Montagne (Pārvatī) s’approcha de Śiva, Śaṅkara, aussitôt, suspendit sa méditation et demeura immobile un instant.

Verse 25

तच्छिद्रं प्राप्य मदनः प्रथमं हर्षणेन तु । बाणेन हर्षयामास पार्श्वस्थं चन्द्रशेखरम्

Ayant trouvé cette ouverture, Madana (Kāma) décocha d’abord sa flèche qui fait naître la joie, cherchant à éveiller l’allégresse en Chandrashekhara (Śiva) qui se tenait tout près.

Verse 26

शृंगारैश्च तदा भावैस्सहिता पार्वती हरम् । जगाम कामसाहाय्ये मुने सुरभिणा सह

Ô sage, alors Pārvatī—parée d’ornements gracieux et remplie d’émotions tendres qui éveillent l’amour—alla vers Hara (Śiva), accompagnée de Surabhī, Kāma lui prêtant son concours en cette entreprise.

Verse 27

तदेवाकृष्य तच्चापं रुच्यर्थं शूलधारिणः । द्रुतं पुष्पशरं तस्मै स्मरोऽमुंचत्सुसंयतः

Ayant bandé ce même arc, et voulant éveiller le désir chez le Porteur du Trident (Śiva), Smara (Kāma), parfaitement maître de lui, décocha promptement vers Lui la flèche fleurie.

Verse 28

यथा निरंतरं नित्यमागच्छति तथा शिवम् । तन्नमस्कृत्य तत्पूजां कृत्वा तत्पुरतः स्थिता

De même qu’Il (Śiva) venait sans cesse et sans défaillir, ainsi s’approcha-t-elle de Śiva ; après s’être inclinée devant Lui et Lui avoir rendu son culte, elle se tint debout en Sa présence.

Verse 29

सा दृष्टा पार्वती तत्र प्रभुणा गिरिशेन हि । विवृण्वती तदांगानि स्त्रीस्वभावात्सुलज्जया

Là, Pārvatī fut aperçue par le Seigneur Girīśa (Śiva). Selon la nature féminine, avec une pudeur douce, elle ajusta et couvrit timidement ses membres.

Verse 30

सुसंस्मृत्य वरं तस्या विधिदत्तं पुरा प्रभुः । शिवोपि वर्णयामास तदंगानि मुदा मुने

Ô sage, se remémorant parfaitement la grâce jadis accordée par Brahmā, l’Ordonnateur, le Seigneur Śiva, lui aussi, commença avec joie à en décrire en détail les aspects précis.

Verse 31

शिव उवाच । कि मुखं किं शशांकश्च किं नेत्रे चोत्पले च किम् । भ्रुकुट्यौ धनुषी चैते कंदर्पस्य महात्मनः

Śiva dit : «Qu’est-ce qu’un visage ? Qu’est-ce que la lune ? Que sont les yeux, et que sont les lotus ? Ces deux sourcils arqués sont les arcs de Kāma, le grand d’âme.»

Verse 32

अधरः किं च बिंबं किं किं नासा शुकचंचुका । किं स्वरः कोकिलालापः किं मध्यं चाथ वेदिका

«Que sont donc ses lèvres : seraient-elles comme le fruit bimba ? Qu’est son nez : tel le bec d’un perroquet ? Qu’est sa voix : pareille au chant du kokila ? Et qu’est sa taille fine : semblable à la plate-forme sacrée de l’autel ?»

Verse 33

किं गतिर्वर्ण्यते ह्यस्याः किं रूपं वर्ण्यते मुहुः । पुष्पाणि किं च वर्ण्यंते वस्त्राणि च तथा पुनः

«Comment décrire vraiment sa démarche ? Comment peindre dignement sa beauté, fût-ce en le répétant sans cesse ? Et comment même décrire ses fleurs d’ornement, et de même ses vêtements, encore et encore ?»

Verse 34

लालित्यं चारु यत्सृष्टौ तदेकत्र विनिर्मितम् । सर्वथा रमणीयानि सर्वांगानि न संशयः

Toute la grâce et toute la beauté répandues dans la création semblent avoir été rassemblées et façonnées en un seul lieu. En tout, chacun de ses membres est ravissant—sans aucun doute.

Verse 35

अहो धन्यतरा चेयं पार्वत्यद्भुतरूपिणी । एतत्समा न त्रैलोक्ये नारी कापि सुरूपिणी

Ah ! Combien cette Pārvatī est infiniment bénie, elle dont la forme est vraiment merveilleuse. Dans les trois mondes, nulle femme, si belle soit-elle, ne lui est égale.

Verse 36

सुलावण्यानिधिश्चेयमद्भुतांगानि बिभ्रती । विमोहिनी मुनीनां च महासुखविवर्द्धिनी

Elle est vraiment un trésor de beauté exquise, portant des membres merveilleux. Elle peut même troubler les ascètes, et pourtant elle accroît la béatitude suprême, car par sa présence divine elle attire l’esprit vers la puissance auspicious de Śiva.

Verse 37

ब्रह्मोवाच । इत्येवं वर्णयित्वा तु तदंगानि मुहुर्मुहुः । विधिदत्तवराध्यासाद्धरस्तु विरराम ह

Brahmā dit : Après avoir ainsi décrit, encore et encore, ces membres, Hara (Śiva), attentif au don accordé par Vidhī (Brahmā), cessa alors de parler.

Verse 38

हस्तं वस्त्रांतरे यावदचालयत शंकरः । स्त्रीस्वभावाच्च सा तत्र लज्जिता दूरतो गता

Lorsque Śaṅkara glissa sa main dans le pli du vêtement, elle—par la pudeur naturelle de la femme—rougit à cet instant et se retira à quelque distance.

Verse 39

विवृण्वती निजांगानि पश्यंती च मुहुर्मुहुः । सुवीक्षणैर्महामोदात्सुस्मिताभूच्छिवा मुने

Ô sage, Śivā (Pārvatī), dévoilant sans cesse ses propres membres et jetant encore et encore des regards doux et prolongés, se mit à sourire délicatement, débordante d’une grande joie.

Verse 40

एवं चेष्टां तदा दृष्ट्वा शंभुर्मोहमुपागतः । उवाच वचनं चैवं महालीलो महेश्वरः

Voyant ainsi sa conduite, Śambhu (le Seigneur Śiva) fut un instant saisi de trouble. Puis le grand Seigneur—Mahēśvara, dont la līlā est vaste et divine—prononça ces paroles.

Verse 41

अस्या दर्शनमात्रेण महानंदो भवत्यलम् । यदालिंगनमेनस्याः कुर्य्यां किन्तु ततस्सुखम्

Rien qu’en la voyant, une grande béatitude surgit, plus que suffisante. Si seulement je pouvais l’étreindre, quelle joie incommensurable en découlerait !

Verse 42

क्षणमात्रं विचार्य्येत्थं संपूज्य गिरिजां ततः । प्रबुद्धस्य महायोगी सुविरक्तो जगाविति

Après avoir ainsi réfléchi un bref instant, il rendit à Girijā (Pārvatī) les honneurs qui lui étaient dus. Puis ce grand Yogin—pleinement éveillé et parfaitement détaché—dit ces paroles.

Verse 43

किं जातं चरितं चित्रं किमहं मोहमागतः । कामेन विकृतश्चाद्य भूत्वापि प्रभुरीश्वरः

«Quelle étrange conduite s’est emparée de moi ? Comment suis-je tombé dans l’illusion ? Bien que je sois le Seigneur, l’Īśvara suprême, aujourd’hui le désir m’a troublé et déformé.»

Verse 44

ईश्वरोहं यदीच्छेयं परांगस्पर्शनं खलु । तर्हि कोऽन्योऽक्षमः क्षुद्रः किं किं नैव करिष्यति

«Si moi—étant le Seigneur—je désirais toucher le corps d’autrui, quel être chétif et sans pouvoir s’en abstiendrait? Que ne ferait-il pas?»

Verse 45

एवं वैराग्यमासाद्य पर्य्यंकासादनं च तत् । वारयामास सर्वात्मा परेशः किं पतेदिह

Ainsi, ayant atteint le détachement (vairāgya) et s’étant résolu à ce geste de s’allonger comme sur une couche, le Seigneur Suprême—Śiva, le Soi intérieur de tous—le retint, songeant : «Pourquoi cela tomberait-il ici dans la ruine ?»

Frequently Asked Questions

Brahmā narrates Kāma/Smara approaching the scene under Śiva’s māyā, while spring’s environment becomes an orchestrated backdrop that heightens desire—preparing the ground for Kāma’s intended influence upon the ascetic Śiva.

The chapter encodes a Śaiva psychology: when māyā configures the field, sensory beauty and seasonal rhythms become vectors for kāma, revealing how bondage arises through perception—and why tapas requires mastery over affective triggers.

Blossoming groves (mango, aśoka), fragrant flowers, bees and their sounds, cuckoo-calls, pervasive moonlight, and winds—each explicitly framed as kāma-uddīpana (desire-stimulating) manifestations.