
L’Adhyāya 11 s’ouvre sur le récit de Brahmā : la fille de l’Himālaya—Śakti vénérée par les mondes—grandit précocement et atteint l’âge de huit ans dans la demeure paternelle. Śiva, encore meurtri par la séparation d’avec Satī, apprend cette naissance et s’en réjouit intérieurement, signe que le dessein divin de la réunion se remet en marche. Śambhu adopte un mode « mondain » (laukikī gati) afin de stabiliser l’esprit et d’entreprendre le tapas. Accompagné de gaṇa choisis et paisibles (dont Nandin et Bhṛṅgin), il se rend dans l’excellente région d’Himavat liée à la descente de la Gaṅgā, célébrée comme souverainement purificatrice et destructrice des péchés accumulés. Là, Śiva commence les austérités et entre en contemplation unifiée du Soi ; les gaṇa imitent sa discipline méditative, tandis que d’autres, en silence, montent la garde aux portes, soulignant l’ordre rituel et la retenue yogique. Le cœur doctrinal décrit la conscience/ātman comme née de la connaissance, éternelle, lumineuse, sans maladie, pénétrant le cosmos, bienheureuse, non-duelle et sans appui—situant le tapas de Śiva comme mise en acte de la métaphysique advaita-śaiva. Le passage s’achève (dans l’extrait) lorsque Himavat, apprenant l’arrivée de Śiva, s’approche de la pente de Śaṅkara riche en herbes médicinales, préparant le dialogue à venir et l’élan vers la destinée de Pārvatī.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । वर्द्धमाना गिरेः पुत्री सा शक्ति लोकपूजिता । अष्टवर्षा यदा जाता हिमालयगृहे सती
Brahmā dit : Tandis que grandissait la fille du roi des montagnes, cette Śakti divine, vénérée par les mondes, lorsqu’elle eut huit ans, la vertueuse demeura dans la demeure de l’Himālaya.
Verse 2
तज्जन्म गिरिशो ज्ञात्वा सतीविरहकातरः । कृत्वा तामद्भुतामन्तर्मुमोदातीव नारद
Ô Nārada, lorsque Girīśa (le Seigneur Śiva) apprit sa naissance, encore tourmenté par la séparation d’avec Satī, il forma en lui-même une résolution merveilleuse et se réjouit grandement.
Verse 3
तस्मिन्नेवान्तरे शम्भुर्लौकिकीं गतिमाश्रितः । समाधातुं मनस्सम्यक्तपः कर्त्तुं समैच्छत
À cet instant même, Śambhu prit une allure extérieure, conforme au monde, désirant affermir son esprit dans la vraie concentration et entreprendre l’austérité selon la juste voie.
Verse 4
कांश्चिद्गणवराञ्छान्तान्नंद्यादीनवगृह्य च । गङ्गावतारमगमद्धिमवत्प्रस्थमुत्तमम्
Emmenant avec lui quelques-uns des Gaṇa les plus éminents et paisibles—à commencer par Nandī—il se rendit vers la région la plus excellente des pentes de l’Himavān, afin d’accomplir la descente de la Gaṅgā.
Verse 5
यत्र गंगा निपतिता पुरा ब्रह्मपुरात्स्रुता । सर्वाघौघविनाशाय पावनी परमा मुने
« Ô sage, c’est en ce lieu même que jadis la Gaṅgā descendit, jaillissant de la demeure céleste de Brahmā ; purificatrice suprême, pour anéantir tout le flot des péchés. »
Verse 6
हरे ध्यानपरे तिस्मिन्प्रमथा ध्यानतत्पराः । अभवन्केचिदपरे नन्दिभृंग्यादयो गणाः
Lorsque le Seigneur Hara demeurait absorbé en méditation, les Pramatha aussi se vouèrent à la méditation. Parmi eux, d’autres—tels Nandin, Bhṛṅgī et le reste des Gaṇa—entrèrent pareillement dans cette même absorption contemplative.
Verse 7
चेतो ज्ञानभवं नित्यं ज्योतीरूपं निरामयम् । जगन्मयं चिदानन्दं द्वैतहीनं निराश्रयम्
Il est la source éternelle de la conscience et de la connaissance, de nature lumineuse, exempt de toute souffrance. Il imprègne l’univers ; il est Conscience et Béatitude — sans dualité, ne dépendant de rien.
Verse 9
सेवां चक्रुस्तदा केचिद्गणाः शम्भोः परात्मनः । नैवाकूजंस्तु मौना हि द्वरपाः केचनाभवन्
Alors, certains des gaṇas se mirent à rendre service à Śambhu, le Soi suprême. D’autres, devenus gardiens de la porte, demeurèrent silencieux et ne laissèrent échapper aucun son.
Verse 10
एतस्मिन्नन्तरे तत्र जगाम हिमभूधरः । शङ्करस्यौषधिप्रस्थं श्रुत्वागमनमादरात्
À cet instant, Himabhūdhara (l’Himālaya, seigneur des montagnes) s’y rendit aussitôt ; ayant appris avec révérence l’arrivée de Śaṅkara sur le plateau riche en plantes médicinales, il se hâta d’aller à sa rencontre.
Verse 11
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायान्तृतीये पार्वतीखण्डे शिवशैलसमागमवर्णनं नामैकादशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la deuxième Saṃhitā, la Rudrasaṃhitā, dans sa troisième section, le Pārvatī-khaṇḍa—s’achève le onzième chapitre, intitulé «Description de la rencontre au Mont de Śiva».
Verse 12
हिमालय उवाच । देवदेव महादेव कपर्दिच्छंकर प्रभो । त्वयैव लोकनाथेन पालितं भुवनत्रयम्
Himālaya dit : Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva, ô Kapardin, ô Śaṅkara, ô Seigneur — par Toi seul, Seigneur des mondes, les trois sphères sont protégées et soutenues.
Verse 13
नमस्ते देवदेवेश योगिरूपधराय च । निर्गुणाय नमस्तुभ्यं सगुणाय विहारिणे
Salut à Toi, ô Seigneur des seigneurs, qui revêts la forme du Yogi suprême. Salut à Toi comme Nirguṇa, au-delà de toute qualité; et salut aussi à Toi comme Saguṇa, qui, librement, joues (līlā) et te meus dans le monde manifesté.
Verse 14
कैलासवासिने शम्भो सर्वलोकाटनाय च । नमस्ते परमेशाय लीलाकाराय शूलिने
Salut à Toi, ô Śambhu, demeurant au Kailāsa, qui parcours librement tous les mondes. Hommage à Toi, Paramēśa, Seigneur suprême, qui prends des formes dans le jeu divin et portes le trident.
Verse 15
परिपूर्णगुणाधानविकाररहितायते । नमोऽनीहाय वीहाय धीराय परमात्मने
Hommage au Soi suprême—réceptacle parfait de toutes les qualités auspiciées, et pourtant intact, sans aucune altération; sans désir, libre de toute poursuite mondaine; Seigneur ferme et paisible, demeurant au cœur de tous les êtres.
Verse 16
अबहिर्भोगकाराय जनवत्सलते नमः । त्रिगुणाधीश मायेश ब्रह्मणे परमात्मने
Hommage à Toi, qui accordes la jouissance sans enchevêtrement extérieur, et qui chéris tous les êtres avec tendresse comme Tes propres enfants. Ô Maître des trois guṇa, Seigneur de Māyā : hommage à Toi, Brahman suprême, Soi le plus haut.
Verse 17
विष्णुब्रह्मादिसेव्याय विष्णुब्रह्मस्वरूपिणे । विष्णुब्रह्मकदात्रे ते भक्तप्रिय नमोऽस्तु ते
Hommage à Toi, que servent même Viṣṇu, Brahmā et les autres dieux; à Toi qui revêts les formes mêmes de Viṣṇu et de Brahmā; à Toi qui confères à Viṣṇu et à Brahmā leurs fonctions et leurs puissances. Ô Bien-aimé des dévots, que mon salut soit pour Toi.
Verse 18
तपोरत तपस्थानसुतपः फलदायिने । तपःप्रियाय शान्ताय नमस्ते ब्रह्मरूपिणे
Salutations à Toi—toujours absorbé dans l’austérité, dispensateur des fruits du tapas sacré accompli en les lieux saints; Toi qui aimes le tapas, Seigneur paisible, dont la forme même est Brahman, la Réalité suprême.
Verse 19
व्यवहारकरायैव लोकाचारकराय ते । सगुणाय परेशाय नमोस्तु परमात्मने
Salutations à Toi, le Soi suprême—Toi qui établis les affaires du monde et soutiens la juste conduite de la société; Toi qui, pour les dévots, te manifestes comme Saguna (avec attributs), et pourtant demeures le Seigneur transcendant au-dessus de tout.
Verse 20
लीला तव महेशानावेद्या साधुसुखप्रदा । भक्ताधीनस्वरूपोऽसि भक्तवश्यो हि कर्मकृत्
Ô Maheśāna, Ton lila divin dépasse toute compréhension totale, et pourtant il accorde la joie aux justes. Tu revêts une forme comme si Tu dépendais de Tes dévots; en vérité, la bhakti Te « conquiert », et pour eux Tu agis et accomplis les œuvres.
Verse 21
मम भाग्योदयादत्र त्वमागत इह प्रभो । सनाथ कृतवान्मां त्वं वर्णितो दानवत्सलः
Ô Seigneur, par l’éveil de ma bonne fortune Tu es venu ici. Tu m’as rendu protégé, non plus démuni, car Tu es renommé pour Ta compassion—même envers ceux qui cherchent refuge, y compris les daityas.
Verse 22
अद्य मे सफलं जन्म सफलं जीवनं मम । अद्य मे सफलं सर्वं यदत्र त्वं समागतः
Aujourd’hui ma naissance est accomplie, et ma vie même devient féconde. Aujourd’hui tout ce qui est mien s’achève, car Tu es venu ici.
Verse 23
ज्ञात्वा मां दासमव्यग्रमाज्ञान्देहि महेश्वर । त्वत्सेवां च महाप्रीत्या कुर्यामहमनन्यधीः
Me sachant Ton serviteur sans trouble, ô Maheśvara, accorde-moi Ton ordre, afin qu’avec une grande ferveur je Te serve d’une dévotion unique et unifiée.
Verse 24
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्य गिरीशस्य महेश्वरः । किंचिदुन्मील्य नेत्रे च ददर्श सगणं गिरिम्
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu les paroles de Girīśa (Seigneur de la Montagne), Maheśvara entrouvrit les yeux et vit la montagne avec Ses troupes d’accompagnants.
Verse 25
सगणं तन्तथा दृष्ट्वा गिरिराजं वृषध्वजः । उवाच ध्यानयोगस्थः स्मयन्निव जगत्पतिः
Voyant le Roi des Montagnes arrivé avec ses compagnons, le Seigneur à l’étendard du Taureau (Śiva), demeurant dans le yoga de la méditation, Maître des mondes, parla comme en souriant.
Verse 26
महेश्वर उवाच । तव पृष्ठे तपस्तप्तुं रहस्यमहमागतः । यथा न कोपि निकटं समायातु तथा कुरु
Maheśvara dit : «Je suis venu ici en secret pour accomplir l’austérité derrière toi. Fais en sorte que nul ne s’approche».
Verse 27
त्वं महात्मा तपोधामा मुनीनां च सदाश्रयः । देवानां राक्षसानां च परेषां च महात्मनाम्
Tu es Mahātma, demeure même du tapas (puissance d’ascèse), et refuge toujours présent des sages; refuge aussi des devas, des rākṣasas et de tous les autres êtres nobles au grand cœur.
Verse 28
सदा वासो द्विजादीनां गंगापूतश्च नित्यदा । परोपकारी सर्वेषां गिरीणामधिपः प्रभुः
Il est à jamais la demeure des dvijas (les « deux-fois-nés ») et des autres chercheurs; éternellement purifié par la Gaṅgā. Bienfaiteur de tous les êtres, il est le Seigneur souverain parmi les montagnes.
Verse 29
अहं तपश्चराम्यत्र गंगावतरणे स्थले । आश्रितस्तव सुप्रीतो गिरिराज यतात्मवान्
«Ici, en ce lieu sacré de la descente de la Gaṅgā, je pratique le tapas (l’austérité). Prenant refuge en toi, ô Girirāja, je demeure profondément comblé et maître de moi.»
Verse 30
निर्विघ्नं मे तपश्चात्र हेतुना येन शैलप । सर्वथा हि गिरिश्रेष्ठ सुयत्नं कुरु साम्प्रतम्
Ô seigneur de la montagne, par quelque moyen que ce soit afin que mon tapas ici se poursuive sans entraves—ô le meilleur des monts, fais dès maintenant tout effort pour cela.
Verse 31
ममेदमेव परमं सेवनं पर्वतोत्तम । स्वगृहं गच्छ सत्प्रीत्या तत्संपादय यत्नतः
Ô le meilleur des monts, ceci seul est Mon service suprême : retourne à ta demeure avec une intention noble et aimante, et accomplis cette tâche avec un effort diligent.
Verse 32
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा जगतां नाथस्तूष्णीमास स सूतिकृत् । गिरिराजस्तदा शम्भुं प्रणयादिदमब्रवीत्
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, le Seigneur des mondes—celui qui avait fait naître la descendance—demeura silencieux. Alors Girirāja (l’Himālaya), avec une révérence empreinte d’affection, s’adressa à Śambhu en ces termes.
Verse 33
हिमालय उवाच । पूजितोऽसि जगन्नाथ मया त्वम्परमेश्वर । स्वागतेनाद्य विषये स्थितं त्वाम्प्रार्थयामि किम्
Himālaya dit : « Ô Seigneur de l’univers, ô Parameśvara, je t’ai rendu un culte. Maintenant que tu es venu par grâce et que tu demeures ici aujourd’hui, quelle faveur dois-je te demander ? »
Verse 34
महता तपसा त्वं हि देवैर्यत्नपराश्रितैः । न प्राप्यसे महेशान स त्वं स्वयमुपस्थितः
Ô Maheśāna, même par de grandes austérités accomplies par les dieux—fussent-ils pleins d’efforts—on ne t’atteint pas. Et pourtant, ce même Seigneur, par sa liberté souveraine et sa grâce, s’est maintenant manifesté de lui-même devant toi.
Verse 35
मत्तोप्यन्यतमो नास्ति न मत्तोऽन्योऽस्ति पुण्यवान् । भवानिति च मत्पृष्ठे तपसे समुपस्थितः
«Nul n’est plus élevé que moi, nul n’est plus méritant que moi. Et pourtant, toi—m’appelant “Bhavān”, ô Seigneur—tu es venu devant moi et tu t’es présenté pour l’austérité.»
Verse 36
देवेन्द्रादधिकम्मन्ये स्वात्मानम्परमेश्वर । सगणेन त्वयागत्य कृतोऽनुग्रहभागहम्
Ô Parameśvara, je me tiens pour plus grand même qu’Indra ; car Tu es venu ici avec Tes gaṇas, et ainsi je suis devenu le réceptacle de Ta grâce.
Verse 37
निर्विघ्नं कुरु देवेश स्वतन्त्रः परमन्तपः । करिष्येऽहन्तथा सेवां दासोऽहन्ते सदा प्रभो
Ô Seigneur des dieux, rends cette entreprise sans obstacle. Tu es pleinement souverain, ô suprême dompteur de la souffrance. Ainsi je servirai selon l’ordonnance ; car je suis à jamais Ton serviteur, ô Maître.
Verse 38
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा गिरिराजोऽसौ स्वं वेश्म द्रुतमागतः । वृत्तांत्तं तं समाचख्यौ प्रियायै च समादरात्
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, le seigneur des montagnes (Himālaya) revint promptement en sa demeure et, avec respect, rapporta toute l’histoire à sa bien-aimée épouse.
Verse 39
नीयमानान्परीवारान्स्वगणानपि नारद । समाहूयाखिलाञ्छैलपतिः प्रोवाच तत्त्वतः
Ô Nārada, voyant ses serviteurs et tous ses propres compagnons emmenés, le Seigneur de la Montagne (Himālaya) les convoqua tous et leur parla selon la vérité de l’affaire.
Verse 40
हिमालय उवाच । अद्य प्रभृति नो यातु कोपि गंगावतारणम् । मच्छासनेन मत्प्रस्थं सत्यमेतद्ब्रवीम्यहम्
Himālaya dit : «Dès ce jour, que nul n’aille faire descendre la sainte Gaṅgā. Par mon ordre et mon autorité, que ceci soit mon décret inébranlable. En vérité, je parle en vérité.»
Verse 41
गमिष्यति जनः कश्चित्तत्र चेत्तं महाखलम् । दण्डयिष्ये विशेषेण सत्यमेतन्मयोदितम्
«Si quelqu’un s’y rend et se révèle être ce grand scélérat, je le châtierai avec une rigueur particulière. C’est là, en vérité, ce que j’ai proclamé.»
Verse 42
इति तान्स नियम्याशु स्वगणान्निखिलान्मुने । सुयत्नं कृतवाञ्छैलस्तं शृणु त्वं वदामि ते
Ainsi, ô sage, après avoir promptement contenu tous ses propres serviteurs, la Montagne (Himālaya) s’appliqua avec un grand soin. Écoute ce qu’il fit : je vais te le dire.
Śiva, grieving Satī, learns of Himālaya’s daughter’s birth and proceeds with select gaṇas to Himavat’s Gaṅgā-associated region to begin tapas and deep meditation, initiating the narrative setup for the Śiva–Pārvatī convergence.
It encodes an advaya (non-dual) ontology: consciousness/ātman is portrayed as eternal, luminous, all-pervading, blissful, and supportless—framing Śiva’s tapas as realization and stabilization of ultimate reality rather than mere ascetic hardship.
Śiva appears as Śambhu/Śaṅkara/Haṛa in a tapas-dhyāna mode; the gaṇas manifest complementary roles as meditators, attendants, and silent gatekeepers, modeling service (sevā) and restraint (mauna) around the divine yogin.