
Dans l’Adhyāya 9, les sages prient Sūta de révéler l’identité et l’histoire d’une femme connue comme une cāṇḍālī, afin d’en faire un exemple d’enseignement moral et théologique. Sūta présente ce récit comme « Śiva-prabhāva-saṃmiśrā », destiné à accroître la dévotion en manifestant le pouvoir transformateur de Śiva. L’héroïne fut autrefois une jeune fille brāhmaṇa nommée Sauminī, marquée de signes auspices, mariée selon le rite à un jeune brāhmaṇa. Après une courte vie de foyer, son époux meurt prématurément par le kāla-yoga, la laissant veuve. Puis, submergée par le désir dans sa jeunesse, elle tombe dans l’adultère. Lorsque l’affaire est découverte, ses proches y voient une souillure de la lignée (kula-dūṣaṇa) et la chassent de la communauté. Mais la leçon profonde du chapitre dépasse la seule sanction sociale : selon l’affirmation śaiva, même une chute grave peut être reconfigurée par la bhakti et la grâce de Śiva, l’« impureté » n’étant pas finale lorsqu’elle est réorientée vers Lui, conduisant à la sadgati, une destinée heureuse, par l’œuvre salvatrice du Seigneur.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । सूतसूत महाभाग धन्यस्त्वं शैवसत्तमः । चाण्डाली का समाख्याता तत्कथां कथय प्रभो
Les sages dirent : « Ô Sūta, ô noble être ! Tu es vraiment béni, le plus éminent des dévots de Śiva. Qui est celle qu’on nomme Cāṇḍālī ? Ô seigneur, raconte son histoire. »
Verse 2
सूत उवाच । द्विजाः शृणुत सद्भक्त्या तां कथां परमाद्भुताम् । शिवप्रभावसंमिश्रां शृण्वतां भक्तिवर्द्धिनीम्
Sūta dit : « Ô sages deux fois nés, écoutez avec une dévotion sincère ce récit suprêmement merveilleux, imprégné de la puissance et de la gloire de Śiva ; pour ceux qui l’entendent, il fait croître la bhakti. »
Verse 3
चांडाली सा पूर्वभरेऽभवद्ब्राह्मणकन्यका । सौमिनी नाम चन्द्रास्या सर्वलक्षणसंयुता
Cette femme, bien qu’on la connût désormais comme une Caṇḍālī, avait été, dans une vie antérieure, une jeune fille brāhmaṇa. Son nom était Sauminī; elle avait un visage de lune et possédait tous les signes de bon augure.
Verse 4
अथ सा समये कन्या युवतिः सौमिनी द्विजाः । पित्रा दत्ता च कस्मैचिद्विधिना द्विजसूनवे
Alors, en ce temps-là, la jeune fille Sauminī, brāhmaṇa, parvenue à l’âge des noces, douce et de bon augure, fut donnée par son père, selon le rite, au fils d’un certain brāhmaṇa.
Verse 5
सा भर्तारमनुप्राप्य किंचित्कालं शुभव्रता । रेमे तेन द्विजश्रेष्ठा नवयौवनशालिनी
Ayant rejoint son époux, cette femme aux vœux de bon augure vécut heureuse avec lui quelque temps; ô le meilleur des deux-fois-nés, elle se réjouit auprès de lui, rayonnante de la fraîcheur de la jeunesse nouvelle.
Verse 6
अथ तस्याः पतिर्विप्रस्तरुणस्सुरुजार्दितः । सौमिन्याः कालयोगात्तु पञ्चत्वमगमद्द्विजाः
Alors, ô sages deux-fois-nés, son époux—un jeune brāhmane—accablé d’une maladie sévère, selon la conjonction décrétée du Temps (kāla), parvint à la mort, laissant Sauminī veuve.
Verse 7
मृते भर्तरि सा नारी दुखितातिविषण्णधीः । किंचित्कालं शुभाचारा सुशीलोवास सद्मनि
Son époux étant mort, cette femme, accablée de chagrin et l’esprit profondément abattu, demeura quelque temps dans sa demeure, conservant une conduite de bon augure et une nature vertueuse.
Verse 8
ततस्सा मन्मथाविष्टहृदया विधवापि च । युवावस्थाविशेषेण बभूव व्यभिचारिणी
Ensuite, bien qu’elle fût veuve, son cœur fut saisi par Kāma, le dieu du désir ; et, sous l’élan particulier de la jeunesse, elle s’égara vers une conduite impure.
Verse 9
इति श्रीशिवमहापुराणे चतुर्थ्यां कोटिरुद्रसंहितायां चाण्डालीसद्गतिवर्णनं नाम नवमोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, dans la quatrième (saṃhitā) — la Koṭirudra-saṃhitā — s’achève le neuvième chapitre, intitulé «Description de l’obtention d’une destinée bienheureuse par la Chāṇḍālī».
Verse 10
कश्चिच्छूद्रवरस्तां वै विचरन्तीं निजेच्छया । दृष्ट्वा वने स्त्रियं चक्रे निनाय स्वगृहं तत
Un certain Śūdra au comportement vil, voyant cette femme errer dans la forêt selon son propre gré, la saisit puis l’emmena dans sa propre demeure.
Verse 11
अथ सा पिशिताहारा नित्यमापीतवारुणी । अजीजनत्सुतान्तेन शूद्रेण सुरतप्रिया
Puis elle—se nourrissant de chair et buvant sans cesse des liqueurs—éprise des plaisirs des sens, enfanta un fils de ce Śūdra.
Verse 12
कदाचिद्भर्तरि क्वापि याते पीतसुराथ सा । इयेष पिशिताहारं सौमिनी व्यभिचारिणी
Un jour, tandis que son époux était parti quelque part, cette Sauminī — ayant bu de l’alcool et vivant dans l’inconduite — fut saisie du désir de manger de la chair.
Verse 13
ततो मेषेषु बद्धेषु गोभिस्सह बहिर्व्रजे । निशामुखे तमोऽन्धे हि खड्गमादाय सा ययौ
Puis, les béliers ayant été attachés, elle sortit de l’enclos à bétail avec les vaches — au tout début de la nuit, dans une obscurité profonde — l’épée à la main.
Verse 14
अविमृश्य मदावेशान्मेषबुद्याऽऽमिष प्रिया । एकं जघान गोवत्सं क्रोशंतमतिदुर्भगा
Subjuguée par l’ivresse et agissant sans réflexion, cette femme très infortunée—éprise de chair—le prit pour un bélier et frappa à mort un veau, tandis qu’il poussait des cris.
Verse 15
हतं तं गृहमानीय ज्ञात्वा गोवत्समंगना । भीता शिवशिवेत्याह केनचित्पुण्यकर्मणा
La femme—tendre comme un jeune veau—le ramena à la maison; comprenant qu’il avait été tué, elle fut saisie d’effroi et, par la force d’un mérite acquis jadis, s’écria : « Śiva ! Śiva ! »
Verse 16
सा मुहूर्तं शिवं ध्यात्वामिषभोजनलालसा । छित्त्वा तमेव गोवत्सं चकाराहारमीप्सितम्
Avide de manger de la viande, elle médita un instant sur le Seigneur Śiva; puis, découpant ce même veau, elle se prépara la nourriture désirée.
Verse 17
एवं बहुतिथे काले गते सा सौमिनी द्विजाः । कालस्य वशमापन्ना जगाम यमसंक्षयम्
Ainsi, lorsqu’un long temps se fut écoulé, cette douce dame brahmane, ô deux fois nés, tomba sous l’empire du Temps et se rendit au séjour de Yama — terme assigné à la vie incarnée.
Verse 18
यमोऽपि धर्ममालोक्य तस्याः कर्म च पौर्विकम् । निवर्त्य निरयावासाच्चक्रे चाण्डालजातिकाम्
Même Yama, voyant sa droiture et ses actes d’autrefois, la retira du séjour infernal et la fit renaître dans la caste des Caṇḍāla.
Verse 19
साथ भ्रष्टा यमपुराच्चाण्डालीगर्भमाश्रिता । ततो बभूव जन्मान्धा प्रशांतांगारमेचका
Puis, déchue de la cité de Yama, elle entra dans le sein d’une femme Caṇḍāla. De là, elle naquit aveugle dès la naissance, le corps sombre comme la suie et le charbon — son éclat entièrement éteint.
Verse 20
जन्मान्धा साथ बाल्येऽपि विध्वस्तपितृमातृका । ऊढा न केनचिद्दुष्टा महाकुष्ठरुजार्दिता
Elle était aveugle dès la naissance; et, dès l’enfance, elle fut privée de père et de mère. Nul ne voulut l’épouser, et elle était accablée d’une lèpre terrible (kuṣṭha) et de douleurs qui la tourmentaient.
Verse 21
ततः क्षुधार्दिता दीना यष्टिपाणिर्गतेक्षणा । चाण्डालोच्छिष्टपिंडेन जठराग्निमतपर्यत्
Puis, tourmentée par la faim et plongée dans la détresse, un bâton à la main et les yeux baissés, elle chercha à apaiser le feu de son ventre avec une bouchée de restes provenant d’un caṇḍāla.
Verse 22
एवं कृच्छ्रेण महता नीत्वा स्वविपुलं वयः । जरयाग्रस्तसवार्ङ्गी दुःखमाप दुरत्ययम्
Ainsi, après avoir traversé sa longue vie au prix d’une grande épreuve, tout son corps saisi par la vieillesse, elle tomba dans une souffrance difficile à surmonter—suggérant l’enseignement śaiva : seul le refuge en Pati, le Seigneur Śiva, fait franchir l’emprise du déclin.
Verse 23
कदाचित्साथ चांडाली गोकर्णं तं महाजनान् । आयास्यंत्यां शिवतिथौ गच्छतो बुबुधेऽन्वगान्
Un jour, une femme Caṇḍālī, désireuse de se rendre au saint Gokarṇa lors d’un tithi auspicious de Śiva, aperçut une grande foule en marche et les suivit derrière eux.
Verse 24
अथासावपि चांडाली वसनासनतृष्णया । महाजनान् याचयितुं संचचार शनैः शनैः
Alors cette femme Caṇḍālī, poussée par le désir d’un vêtement et d’une place où s’asseoir, alla lentement, cherchant à mendier auprès des gens honorables.
Verse 25
गत्वा तत्राथ चांडाली प्रार्थयन्ती महाजनान् । यत्र तत्र चचारासौ दीनवाक्प्रसृताञ्जलिः
Parvenue là, la femme Caṇḍālī se mit à implorer les notables. Avec des paroles affligées et les mains tendues en supplication, elle errait çà et là.
Verse 26
एवमभ्यर्थयंत्यास्तु चांडाल्याः प्रसृताञ्जलौ । एकः पुण्यतमः पान्थः प्राक्षिपद्बिल्वमंजरीम्
Tandis que cette femme caṇḍāla implorait ainsi, les paumes tendues en anjali, un voyageur—le plus vertueux des hommes—jeta une grappe de fleurs de bilva sur le liṅga sacré de Śiva.
Verse 27
तामंजलौ निपतिता सा विमृश्य पुनः पुनः । अभक्ष्यमिति मत्वाथ दूरे प्राक्षिपदातुरा
Lorsqu’il tomba dans le creux de ses paumes jointes, elle l’examina encore et encore. Concluant, dans sa détresse, que cela n’était pas propre à être mangé, elle le jeta au loin.
Verse 28
तस्याः कराद्विनिर्मुक्ता रात्रौ सा बिल्वमंजरी । पपात कस्यचिद्दिष्ट्या शिवलिंगस्य मस्तके
Dans la nuit, cette grappe de fleurs de bilva glissa de sa main ; par une dispensation divine, elle tomba sur le sommet du Śiva-liṅga.
Verse 29
सैवं शिवचतुर्दश्यां रात्रौ पान्थजनान्मुहुः । याचमानापि यत्किंचिन्न लेभे दैवयोगतः
Ainsi, la nuit de Śiva-caturdaśī, elle implora maintes fois les voyageurs de passage ; mais, par le jeu du destin, elle n’obtint rien du tout.
Verse 30
एवं शिवचतुर्दश्या व्रतं जातं च निर्मलम् । अज्ञानतो जागरणं परमानन्ददायकम्
Ainsi, le vœu de Śiva-caturdaśī devient pur et sanctifiant ; même la veille (jāgaraṇa) accomplie sans le savoir, par la grâce du Seigneur Śiva, dispense la béatitude suprême.
Verse 31
ततः प्रभाते सा नारी शोकेन महता वृता । शनैर्निववृते दीना स्वदेशायैव केवलम्
Puis, à l’aube, cette femme fut enveloppée d’une grande affliction ; lentement elle rebroussa chemin, accablée, et ne prit la route que vers sa propre patrie.
Verse 32
श्रांता चिरोपवासेन निपतंती पदेपदे । अतीत्य तावतीं भूमिं निपपात विचेतना
Épuisée par un long jeûne, elle trébuchait et tombait à chaque pas. Après avoir franchi tant de chemin, elle s’effondra enfin sur la terre, sans connaissance.
Verse 33
अथ सा शंभुकृपया जगाम परमं पदम् । आरुह्य सुविमानं च नीतं शिवगणैर्द्रुतम्
Alors, par la grâce de Śambhu, elle atteignit la Demeure suprême. Montant dans un splendide vimāna, elle fut promptement escortée par les gaṇas de Śiva.
Verse 34
आदौ यदेषा शिवनाम नारी प्रमादतो वाप्यसती जगाद । तेनेह भूयः सुकृतेन विप्रा महाबलस्थानमवाप दिव्यम्
Ô brāhmane, parce que cette femme—bien que dépourvue de vertu—prononça d’abord le Nom sacré de Śiva, fût-ce par inadvertance, elle obtint ensuite, par ce mérite, en ce monde même, la demeure divine appelée Mahābala.
Verse 35
श्रीगोकर्णे शिवतिथावुपोष्य शिवमस्तके । कृत्वा जागरणं सा हि चक्रे बिल्वार्चनं निशि
À Gokarṇa la sainte, au tithi sacré cher à Śiva, elle observa le jeûne. Puis, veillant toute la nuit auprès du sanctuaire de Śiva, elle accomplit dans la nuit l’adoration avec des feuilles de bilva.
Verse 36
अकामतः कृतस्यास्य पुण्यस्यैव च तत्फलम् । भुनक्त्यद्यापि सा चैव महाबलप्रसादतः
Bien que ce mérite ait été accompli sans aucun désir personnel, elle en goûte encore aujourd’hui le fruit—par la grâce du Seigneur Śiva, le Très-Puissant.
Verse 37
एवंविधं महालिंगं शंकरस्य महाबलम् । सर्वपापहरं सद्यः परमानन्ददायकम्
Tel est ce grand Liṅga, manifestation de la puissance souveraine de Śaṅkara : il anéantit sur-le-champ tous les péchés et confère la béatitude suprême de la délivrance.
Verse 38
एवं वः कथितं विप्रा माहात्म्यं परमं मया । महाबलाभिधानस्य शिवलिंगवरस्य हि
Ainsi, ô sages brāhmanes, je vous ai exposé la gloire suprême de ce Śiva-liṅga excellent, connu sous le nom de Mahābala.
Verse 39
अथान्यदपि वक्ष्यामि माहात्म्यं तस्य चाद्भुतम् । श्रुतमात्रेण येनाशु शिवे भक्तिः प्रजायते
À présent, je vais encore proclamer une autre merveille de sa gloire : à la seule écoute, la dévotion envers le Seigneur Śiva naît promptement.
It presents a redemption-argument through narrative: a brāhmaṇa widow (Sauminī) falls into transgressive conduct, is expelled as a social pollutant, yet the chapter’s stated aim (sadgati) frames how Śiva’s power can convert even stigmatized existence into a spiritually favorable end.
They function as symbolic intensifiers of impurity and exclusion—testing the limits of ritual-social identity—so the text can foreground a Śaiva soteriology where grace and devotion are stronger than inherited status, and where moral rupture becomes the occasion for purification and reorientation toward Śiva.
No distinct iconographic form (e.g., a named Rudra-mūrti or Pārvatī-svarūpa) is foregrounded in the sampled verses; the emphasis is on Śiva’s generalized prabhāva (efficacious power) as the salvific principle operating through the narrative arc toward sadgati.