
त्रिशङ्कुशापः — Trishanku’s Curse and Appeal to Viśvāmitra
बालकाण्ड
Le Sarga 58 présente un différend éthique rigoureusement construit autour de l’autorité rituelle et des limites du contournement du précepteur légitime. Après le refus de Vasiṣṭha, le roi Triśaṅku s’adresse aux cent fils du sage ; ceux-ci le réprimandent pour avoir voulu passer outre un guru voué à la vérité et pour avoir, implicitement, offensé l’ordre sacerdotal des Ikṣvāku. Lorsque Triśaṅku affirme qu’il cherchera un autre moyen, les fils, saisis de colère, le maudissent afin qu’il devienne un caṇḍāla. La malédiction se réalise dans la nuit : des marques visibles apparaissent sur son corps et dans son statut social, et ministres, citoyens et partisans l’abandonnent. Isolé et accablé, Triśaṅku se rend auprès de Viśvāmitra, qui l’accueille avec compassion et s’enquiert de la cause de cette métamorphose. Le roi expose son vœu d’atteindre le ciel avec son corps même, ses sacrifices et son règne juste, sa fidélité à la vérité, et le sentiment que le destin a frappé son mérite. Il implore Viśvāmitra d’opposer l’effort humain à la fatalité, ouvrant ainsi un débat sur le dharma, l’autorité, l’efficacité des malédictions et la tension entre initiative et destin.
Verse 1
ततस्त्रिशङ्कोर्वचनं श्रुत्वा क्रोधसमन्वितम् ।ऋषिपुत्रशतं राम राजानमिदमब्रवीत्।।।।
Alors, entendant les paroles de Triśaṅku, empreintes de colère, les cent fils du rishi s’adressèrent au roi, ô Rāma, en ces termes.
Verse 2
प्रत्याख्यातो हि दुर्बुद्धे गुरुणा सत्यवादिना।तं कथं समतिक्रम्य शाखान्तरमुपेयिवान्।।।।
Ô esprit insensé ! Puisque le guru véridique t’a repoussé, comment as-tu pu le franchir et te tourner vers une autre branche, simple rejeton de la même lignée ?
Verse 3
इक्ष्वाकूणां हि सर्वेषां पुरोधा: परमो गुरु:।न चातिक्रमितुं शक्यं वचनं सत्यवादिन:।।।।
Pour tous les rois de la lignée d’Ikṣvāku, le prêtre royal est le guru suprême ; et la parole de celui qui dit la vérité ne peut être enfreinte.
Verse 4
अशक्यमिति चोवाच वसिष्ठो भगवानृषि:।तं वयं वै समाहर्तुं क्रतुं शक्ता:कथं तव।।।।
Lorsque le vénérable ṛṣi Vasiṣṭha a dit : «C’est impossible», comment pourrions-nous avoir la force d’accomplir pour toi un tel sacrifice ?
Verse 5
बालिशस्त्वं नरश्रेष्ठ गम्यतां स्वपुरं पुन:।याजने भगवाञ्छक्तस्त्रैलोक्यस्यापि पार्थिव।।।।अवमानं च तत्कर्तुं तस्य शक्ष्यामहे कथम्।
Tu agis avec une puérile folie, ô le meilleur des hommes ; retourne donc à ta propre cité. Ô roi, ce vénérable est capable d’officier les yajñas même pour les trois mondes ; comment pourrions-nous l’outrager en agissant autrement ?
Verse 6
तेषां तद्वचनं श्रुत्वा क्रोधपर्याकुलाक्षरम्।।।।स राजा पुनरेवैतानिदं वचनमब्रवीत्।
Entendant leurs paroles—des syllabes troublées par le tumulte de la colère—le roi leur adressa de nouveau ces mots.
Verse 7
प्रत्याख्यातोऽस्मि गुरुणा गुरुपुत्रैस्तथैव च।।।।अन्यां गतिं गमिष्यामि स्वस्ति वोऽस्तु तपोधना:।
J’ai été repoussé par mon guru, et de même par les fils du guru. Je prendrai une autre voie. Que le bien vous advienne, ô ascètes dont la richesse est le tapas.
Verse 8
ऋषिपुत्रास्तु तच्छ्रुत्वा वाक्यं घोराभिसंहितम्।।।।शेपु: परमसङ्कृद्धाश्चण्डालत्वं गमिष्यसि।
Entendant cette parole, chargée d’une intention terrible, les fils des rishis, saisis d’une colère sans mesure, le maudirent : «Tu tomberas dans l’état d’un caṇḍāla».
Verse 9
एवमुक्त्वा महात्मनो विविशुस्ते स्वमाश्रमम्।।।।अथ रात्र्यां व्यतीतायां राजा चण्डालतां गत:।
Après avoir ainsi parlé, ces âmes magnanimes rentrèrent dans leur propre āśrama ; et lorsque la nuit fut passée, le roi était bel et bien devenu un caṇḍāla.
Verse 10
नीलवस्त्रधरो नील: पुरुषो ध्वस्तमूर्धज:।।।।चित्यमाल्यानुलेपश्च आयसाभरणोऽभवत्।
Il devint un homme sombre et souillé, vêtu d’étoffes sombres, les cheveux en désordre; enduit et paré de guirlandes du lieu de crémation, portant des ornements de fer.
Verse 11
तं दृष्टवा मन्त्रिणस्सर्वे त्यज्य चण्डालरूपिणम्।।।।प्राद्रवन् सहिता राम पौरा येऽस्यानुगामिन:।
Le voyant sous l’apparence d’un chandāla, tous les ministres l’abandonnèrent; et les habitants de la cité aussi —avec ceux qui l’avaient suivi— s’enfuirent, ô Rāma.
Verse 12
एको हि राजा काकुत्स्थ जगाम परमात्मवान्।।।।दह्यमानो दिवारात्रं विश्वामित्रं तपोनिधिम्।
Ainsi le roi —ô Kakutstha—, l’âme ferme, s’en alla seul vers Viśvāmitra, trésor de la puissance ascétique, brûlant d’angoisse jour et nuit.
Verse 13
विश्वामित्रस्तु तं दृष्ट्वा राजानं विफलीकृतम्।चण्डालरूपिणं राम मुनि: कारुण्यमागत:।।।।
Mais Viśvāmitra, voyant le roi accablé et réduit à l’apparence d’un caṇḍāla, fut saisi de compassion, ô Rāma.
Verse 14
कारुण्यात्स महातेजा वाक्यं परमधार्मिक:।इदं जगाद भद्रं ते राजानं घोररूपिणम्।।।।
Par compassion, ce sage au grand éclat, souverainement juste, adressa ces paroles au roi d’aspect effrayant : «Que le bien soit sur toi».
Verse 15
किमागमनकार्यं ते राजपुत्र महाबल।अयोध्याधिपते वीर शापाच्चण्डालतां गत:।।।।
«Dans quel dessein es-tu venu, ô prince à la grande force—ô héros, seigneur d’Ayodhyā—maintenant que, par une malédiction, tu es tombé à l’état de caṇḍāla ?»
Verse 16
अथ तद्वाक्यमाज्ञाय राजा चण्डालतां गत:।अब्रवीत्प्राञ्जलिर्वाक्यं वाक्यज्ञो वाक्यकोविदम्।।।।
Ayant compris ces paroles, le roi—bien que réduit à la condition de caṇḍāla—parla les mains jointes, s’adressant au sage expert en la parole, lui-même connaissant les mots convenables.
Verse 17
प्रत्याख्यातोऽस्मि गुरुणा गुरुपुत्रैस्तथैव च।अनवाप्यैव तं कामं मया प्राप्तो विपर्यय:।।।।
J’ai été rejeté par mon guru, et de même par les fils du guru ; sans obtenir ce désir, j’ai rencontré l’inverse : le malheur au lieu de l’accomplissement.
Verse 18
सशरीरो दिवं यायामिति मे सौम्यदर्शनम्।मया चेष्टं क्रतुशतं तच्च नाऽवाप्यते फलम्।।।।
Ô doux seigneur, telle est ma résolution : « Puissé-je gagner le ciel avec ce corps même ! » J’ai accompli cent sacrifices, et pourtant je n’en ai pas obtenu le fruit.
Verse 19
अनृतं नोक्तपूर्वं मे न च वक्ष्ये कदाचन।कृच्छ्रेष्वपि गत स्सौम्य क्षत्रधर्मेण ते शपे।।।।
Ô doux seigneur, jamais je n’ai proféré de mensonge, et jamais je n’en dirai—même accablé d’épreuves. Par le dharma d’un kṣatriya, je te le jure.
Verse 20
यज्ञैर्बहुविधैरिष्टं प्रजा धर्मेण पालिता:।।।।गुरवश्च महात्मान श्शीलवृत्तेन तोषिता:।
J’ai offert le culte par des sacrifices de maintes sortes ; j’ai protégé mes sujets selon le dharma ; et les grands anciens et maîtres ont été satisfaits de mon caractère et de ma conduite.
Verse 21
धर्मे प्रयतमानस्य यज्ञं चाहर्तुमिच्छत:।।।।परितोषं न गच्छन्ति गुरवो मुनिपुङ्गव ।
Ô le plus éminent des sages, bien que je m’applique au dharma et veuille entreprendre un sacrifice, mes gurus ne parviennent pas à la satisfaction : ils ne l’approuvent point.
Verse 22
दैवमेव परं मन्ये पौरुषं तु निरर्थकम्।।।।दैवेनाक्रम्यते सर्वं दैवं हि परमा गति:।
Je tiens le destin seul pour souverain ; l’effort humain me paraît vain. Tout est submergé par le destin ; le destin, en vérité, est le refuge suprême.
Verse 23
तस्य मे परमार्तस्य प्रसादमभिकाङ्क्षत:।।।।कर्तुमर्हसि भद्रं ते दैवोपहतकर्मण:।
Ainsi, moi, cruellement affligé et aspirant à ta faveur, dont les œuvres ont été frappées par le destin, tu dois m’accorder ta grâce. Bénédiction sur toi.
Verse 24
नान्यां गतिं गमिष्यामि नान्यश्शरणमस्ति मे।।।।दैवं पुरुषकारेण निवर्तयितुमर्हसि।।
Je n’irai vers aucune autre voie ; je n’ai point d’autre refuge. Toi, par l’effort humain, tu peux faire reculer ce destin.
The dilemma is whether Triśaṅku may ethically bypass his appointed guru (Vasiṣṭha) after refusal and seek ritual fulfilment elsewhere; the sages’ sons treat this as a breach of legitimate authority and a dishonour to the established priestly order.
The chapter juxtaposes (1) the binding force of a truth-speaking guru’s word and the social power of śāpa, with (2) Triśaṅku’s argument that puruṣakāra (human effort) can and should confront daiva (destiny), inviting reflection on moral agency under adverse fate.
Ayodhyā functions as the cultural-political center whose ministers and citizens abandon the transformed king; the caṇḍāla markers—ashes, cemetery garlands, iron ornaments—serve as culturally coded signs of social exclusion and ritual impurity within the narrative world.