
The Tale of Sukalā: Illusion, Desire, and the Testing of a Chaste Wife (within the Vena Cycle)
Dans le courant narratif du Bhūmi-khaṇḍa rattaché au cycle de Vena, ce chapitre met en scène une épreuve morale et intérieure centrée sur la fidélité de Sukalā et sur les mécanismes de l’illusion (māyā) et du désir. La Terre (Bhūmi), « par jeu » (krīḍā), prend une forme semblable à celle d’une Satī et s’approche d’une épouse vertueuse ; la réponse, fondée sur la vérité, affirme que le mari est la première « fortune » de la femme (strī-bhāgya). La plainte de Sukalā face à l’abandon est ainsi mise en regard d’une généralisation de type śāstrique sur la dignité du lien conjugal. La scène se déplace ensuite vers une forêt éblouissante, pareille à Nandana, et vers un tīrtha qui détruit les fautes, où l’illusion attire Sukalā dans un monde saturé de plaisirs. Indra et Kāma apparaissent ; Kāma explique comment le désir opère par les formes mémorisées et l’obsession de l’esprit, et comment il peut prendre des apparences pour égarer. Le chapitre s’achève lorsque Kusumāyudha s’apprête à frapper de ses flèches une épouse chaste, soulignant l’enjeu éthique entre kāma et la constance du dharma.
Verse 1
विष्णुरुवाच । क्रीडा सतीरूप धरा प्रभूत्वा गेहं गता चारु पतिव्रतायाः । तामागतां सत्यस्वरूपयुक्ता सा सादरं वाक्यमुवाच धन्या
Viṣṇu dit : Par jeu, la Terre, prenant la forme de Satī et déployant sa puissance, se rendit à la demeure de la belle épouse vouée à son vœu. Lorsqu’elle arriva, cette femme bénie, unie à la nature de la vérité, lui adressa respectueusement ces paroles.
Verse 2
वाक्यैः सुपुण्यैः परिपूजिता सा उवाच क्रीडा सुकलां विहस्य । मायानुगं विश्वविमोहनं सती प्रत्युत्तरं सत्यप्रमेयुक्तम्
Honorée par des paroles hautement méritoires, elle parla en souriant, avec une grâce joueuse. Puis la dame vertueuse donna une réponse établie dans la vérité, s’adressant à ce serviteur de māyā qui égare le monde.
Verse 3
ममापि भर्ता प्रबलो गुणज्ञो धीरः सविद्यो महिमाप्रयुक्तः । त्यक्त्वा गतः पापतरांसुपुण्यो मामेव नाथः शृणु पुण्यकीर्तिः
Mon époux aussi était puissant, connaisseur des vertus, ferme et instruit, revêtu de dignité et de grandeur. Pourtant, m’ayant délaissée, cet homme méritant alla parmi les plus pécheurs. Ô Seigneur, écoute, ô toi dont la renommée est sainte : il était mon véritable protecteur.
Verse 4
वाक्यैस्तु पुण्यैरबलास्वभावादाकर्ण्य सर्वं सुकला समुक्तम् । संशुद्धभावां च विचिंत्य चाह कस्माद्गतः सुंदरि तेऽद्य नाथः
Ayant entendu tout ce que Sukalā avait dit—des paroles méritoires, dites selon la simplicité d’une femme—elle considéra son intention purifiée, puis déclara : «Ô belle, pourquoi ton seigneur s’en est-il allé aujourd’hui ?»
Verse 5
विहाय ते रूपमतीव सत्यमाचक्ष्व सर्वं भवती सुभर्तुः । ध्यानोपयुक्ता सकलं करोति सखीस्वरूपा गृहमागता मे
Mettant de côté ta beauté, dis-moi tout en vérité au sujet de ton noble époux. Quand l’esprit est absorbé dans la contemplation, tout peut s’accomplir. Tu es venue dans ma demeure sous la forme d’une amie.
Verse 6
क्रीडा बभाषे शृणु सत्यमेतं चरित्रभावं मम भर्त्तुरस्य । अहं प्रिये यस्य सदैव युक्ता यमिच्छते तं प्रतिसांत्वयामि
Krīḍā dit : «Écoute, voici la vérité : telle est la conduite et la disposition de mon époux que, bien-aimée, je me tiens toujours auprès de celui vers qui il se tourne ; et celui qu’il désire, je m’efforce de l’apaiser et de le réconcilier.»
Verse 7
कर्तुः सुपुण्यं वचनं सुभर्तुर्ध्यानोपयुक्ता सकलं करोमि । एकांतशीला सगुणानुरूपा शुश्रूषयैकस्तमिहैव देवि
Ô Déesse, j’accomplis pleinement l’ordre le plus méritoire de mon auteur—mon noble époux—demeurant absorbée dans la contemplation. Vivant dans le retrait, conforme à ses vertus, je le sers, lui seul, ici même.
Verse 8
मम पूर्व विपाकोऽयं संप्रत्येव प्रवर्तते । यतस्त्यक्त्वा गतो भर्त्ता मामेवं मंदभागिनीम्
Voici la maturation de mon karma ancien, et il porte son fruit à l’instant même : car mon époux m’a délaissée et s’en est allé, me laissant ainsi, femme au destin misérable.
Verse 9
सखे न धारये जीवं स्वकीय कायमेव च । पत्याहीनाः कथं नार्यः सुजीवंति च निर्घृणाः
Ô amie, je ne puis plus soutenir ma vie—ni même mon propre corps. Comment les femmes, privées de leur époux, pourraient-elles vivre ? Si impitoyable est le destin.
Verse 10
रूपशृंगारसौभाग्यं सुखं संपच्च नान्यथा । नारीणां हि महाभागो भर्ता शास्त्रेषु गीयते
Beauté, parure, bonne fortune, joie et prospérité—voilà, et rien d’autre, ce qui est dit appartenir aux femmes en vérité ; car dans les śāstra, l’époux est célébré comme la grande fortune des femmes.
Verse 11
तया सर्वं समाकर्ण्य यदुक्तं क्रीडया तदा । सत्यभावं विदित्वा सा मेने संभाषितं तदा
Ayant entendu tout ce qui fut alors dit en badinage, elle en reconnut l’intention véritable et le tint pour une parole authentique.
Verse 12
विश्वस्ता सा महाभागा सुकला पतिदेवता । तामुवाच पुनः सर्वमात्मचेष्टानुगं वचः
Pleine de confiance, la fortunée Sukalā—qui vénérait son époux comme sa propre divinité—fut de nouveau adressée par des paroles entièrement conformes à ses intentions et à ses actes.
Verse 13
समासेन समाख्यातं पूर्ववृत्तांतमात्मनः । यथा भर्ता गतो यात्रां पुण्यसाधनतत्परः
En bref, j’ai rapporté le récit ancien de mon propre passé : comment mon époux partit en pèlerinage, tout entier appliqué à accomplir des actes méritoires.
Verse 14
आत्मदुःखं सुसत्यं च तप एव मनस्विनि । बोधिता क्रीडया सा तु समाश्वास्य पतिव्रता
«La peine qui est la sienne, la parole véridique et l’austérité (tapas) : voilà bien la voie, ô femme au cœur ferme.» Ainsi instruite, fût-ce en badinant, l’épouse vouée à son mari le consola et le rassura.
Verse 15
सूत उवाच । एकदा तु तया प्रोक्तं क्रीडया सुकलां प्रति । सखे पश्य वनं सौम्यं दिव्यवृक्षैरलंकृतम्
Sūta dit : Un jour, en badinant, elle dit à Sukalā : «Amie, regarde cette forêt douce, parée d’arbres divins».
Verse 16
तत्र तीर्थं परं पुण्यमस्ति पातकनाशनम् । नानावल्लीवितानैश्च सुपुष्पैः परिशोभितम्
Là se trouve un tīrtha d’une sainteté suprême, un lieu sacré qui anéantit les fautes, magnifiquement orné de maints dais de lianes et de fleurs exquises.
Verse 17
आवाभ्यामपि गंतव्यं पुण्यहेतोर्वरानने । समाकर्ण्य तया सार्द्धं सुकला मायया तदा
«Nous aussi, ô toi au beau visage, nous devons nous y rendre pour acquérir du mérite.» L’ayant entendu, Sukalā l’accompagna alors, par la puissance de sa māyā.
Verse 18
प्रविवेश वनं दिव्यं नंदनोपममेव सा । सर्वर्तुकुसुमोपेतं कोकिलाशतनादितम्
Elle entra dans une forêt merveilleuse et céleste, pareille au Nandana lui-même, ornée de fleurs de toutes les saisons et retentissant des chants de centaines de coucous.
Verse 19
गीयमानं सुमधुरैर्नादैर्मधुकरैरपि । कूजद्भिः पक्षिभिः पुण्यैः पुण्यध्वनिसमाकुलम्
Il retentissait de sons extrêmement doux, chantés même par les abeilles ; et il était rempli d’une résonance de bon augure, des oiseaux saints gazouillant de toutes parts.
Verse 20
चंदनादिकवृक्षैश्च सौरभैश्च विराजितम् । सर्वभोगैः सुसंपूर्णं माधव्या माधवेन वै
Orné de santal et d’autres arbres parfumés, resplendissant de suaves senteurs, il était comblé de toutes jouissances—vraiment, par Mādhavī avec Mādhava.
Verse 21
रचितं मोहनायैव सुकलायाश्च कारणात् । तया सार्धं प्रविष्टा सा तद्वनं सर्वभावनम्
Il fut façonné uniquement pour enchanter, et aussi à cause de Sukalā ; et avec elle, elle entra dans cette forêt, un bosquet qui réjouit et charme en tout.
Verse 22
ददर्श सौख्यदं पुण्यं मायाभावं न विंदति । वीक्षमाणा वनं दिव्यं तया सह जनेश्वर
Il contempla cette scène sainte, dispensatrice de félicité, et ne perçut aucun état d’illusion (māyā). Fixant la forêt divine, le seigneur des hommes s’avança avec elle.
Verse 23
शक्रोपि चाभ्ययात्तत्र देवमूर्तिविराजितः । तया दूत्या समं प्राप्तः कामस्तत्र समागतः
Là, Śakra (Indra) arriva lui aussi, resplendissant de sa forme divine ; et Kāma, le dieu du désir, s’y rendit également, parvenu en ce lieu avec la messagère.
Verse 24
सर्वभोगपतिर्भूत्वा कामलीलासमाकुलः । काममाह समाभाष्य एषा सा सुकुला गता
Devenu le maître de toutes les jouissances et tout entier agité par le jeu de l’amour, il s’adressa à Kāma et dit : «Cette jeune fille de noble lignée, Sukulā, s’en est allée».
Verse 25
प्रहरस्व महाभाग क्रीडायाः पुरतः स्थिताम् । मायां कृत्वा समानीता क्रीडया तव संनिधौ
Ô bienheureux, frappe celle qui se tient devant Krīḍā. Par la māyā, l’illusion, Krīḍā l’a amenée, dans son jeu, jusqu’en ta présence.
Verse 26
पौरुषं दर्शयाद्यैव यद्यस्ति कुरु निश्चितम् । काम उवाच । आत्मरूपं दर्शयस्व चतुरं लीलयान्वितम्
Montre dès aujourd’hui ta vaillance virile ; si elle est en toi, agis avec résolution. Kāma dit : «Révèle ta propre forme véritable, habile et parée d’une grâce joueuse».
Verse 27
येनाहं प्रहराम्येतां पंचबाणैः सहस्रदृक् । इंद्र उवाच । क्वास्ते ते पौरुषं मूढ येन लोकं विडंबसे
«C’est ainsi que je la frapperai, avec mes cinq flèches», dit le Mille-Yeux (Indra). Indra dit : «Où est donc ta virilité, insensé, toi qui tournes le monde en dérision ?»
Verse 28
ममाधारपरोभूत्वा योद्धुमिच्छसि सांप्रतम् । काम उवाच । तेनापि देवदेवेन महादेवेन शूलिना
« Ayant compté sur mon soutien, tu souhaites maintenant combattre », dit Kāma. « Même par ce Dieu des dieux, Mahādeva, le porteur du trident... »
Verse 29
पूर्वमेव हृतं रूपं ममकायो न विद्यते । इच्छाम्यहं यदा नारीं हंतुं शृणुष्व सांप्रतम्
« Ma forme a déjà été ravie ; je n'ai plus de corps propre. Pourtant, lorsque je désire tuer une femme, écoute maintenant ce que je fais à cet instant. »
Verse 30
पुंसां कायं समाश्रित्य आत्मरूपं प्रदर्शये । पुमांसं वा सहस्राक्ष नार्याः कार्यं समाश्रये
« En assumant le corps d'un homme, je révèle ma propre forme ; ou bien, ô Sahasrākṣa, en assumant un homme, j'entreprends la tâche qui incombe à une femme. »
Verse 31
पूर्वदृष्टा यदा नारी तामेव परिचिंतयेत् । चिंत्यमानस्य पुंसस्तु नार्यारूपं पुनःपुनः
« Lorsqu'un homme a déjà vu une femme, il ne pense qu'à elle seule ; et pour cet homme absorbé dans de telles pensées, la forme de la femme surgit encore et encore. »
Verse 32
अदृष्टं तु समाश्रित्य पुंसमुन्मादयाम्यहम् । तथाप्युन्मादयाम्येवं नारीरूपं न संशयः
« Prenant refuge dans l'invisible, je pousse l'homme à la folie ; et de même, de cette manière précise, je le rends fou à travers la forme d'une femme, cela ne fait aucun doute. »
Verse 33
संस्मरणात्स्मरो नाम मम जातं सुरेश्वर । तां दृष्ट्वा तादृशोरंग वस्तुरूपं समाश्रये
Ô Seigneur des dieux, du seul souvenir est né en moi celui qu’on nomme « Smara » (le désir). En la voyant, ô toi au corps de serpent, je prends refuge dans la vraie nature du Réel.
Verse 34
आत्मतेजः प्रकाशेन बाध्यबाधकतां व्रजेत् । नारीरूपं समाश्रित्य धीरं पुरुषं प्रमोहयेत्
Par l’éclat de sa propre puissance intérieure, on peut atteindre l’état de n’être ni lié ni liant ; et pourtant, en prenant forme de femme, on peut égarer même un homme résolu.
Verse 35
पुरुषं तु समाश्रित्य भावयामि सुयोषितम् । रूपहीनोस्मि हे इंद्र अस्मद्रूपं समाश्रयेत्
En prenant appui sur un homme, je puis devenir une femme vertueuse. Je suis dépourvu de beauté, ô Indra ; qu’elle prenne ma forme.
Verse 36
तवरूपं समाश्रित्य तां साधये यथेप्सिताम् । एवमुक्त्वा स देवेंद्रं कायं तस्य महात्मनः
«En prenant ta forme, j’accomplirai cela exactement selon le désir.» Ayant ainsi parlé, il s’approcha de Devendra et entra dans le corps de ce grand être.
Verse 37
सखासौ माधवस्यापि समाश्रित्य सुमायुधः
Ce Sumāyudha, prenant refuge auprès de Mādhava en ami,
Verse 38
तामेव हंतुं कुसुमायुधोपि साध्वीं सुपुण्यां कृकलस्य भार्याम् । समुत्सुकस्तिष्ठति बाणलक्षं तस्याश्च कायं नयनैर्विलोक्य
Désireux de la tuer —l’épouse de Kṛkala, femme chaste et d’une vertu très pure— Kusumāyudha (Kāma), après avoir contemplé de ses yeux son corps, se tint prêt, prenant pour cible le trait de sa flèche.
Verse 57
इति श्रीपद्मपुराणे भूमिखंडे वेनोपाख्याने सुकलाचरित्रे सप्तपंचाशत्तमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le cinquante-septième chapitre, le récit de Sukalā, au sein de l’épisode de Vena, dans le Bhūmi-khaṇḍa du vénérable Padma Purāṇa.