
वरूथिनीकलिरूपान्तरप्रसङ्गः (Varūthinī–Kali–Rūpāntara-prasaṅgaḥ)
Sumati's Tale
Dans l’Adhyaya 62, Agni, le dieu du Feu, pénètre le corps d’un jeune brahmane afin d’accomplir une mission sacrée. Varuthinī est frappée de langueur amoureuse, tourmentée par le désir et la douleur du cœur. Puis Kālī se déguise et change d’apparence, suscitant méprise et épreuve du dharma, révélant la tension entre passion, foi et devoir.
Verse 1
इति श्रीमार्कण्डेयपुराणेऽथ ब्राह्मणवाक्यम् नामैकषष्टितमोऽध्यायः । द्विषष्टितमोऽध्यायः—६२ मार्कण्डेय उवाच । एवंतु वदतस्तस्य द्विजपुत्रस्य पावकः । गार्हपत्यः शरीरे तु सन्निधानमथाकरॊत् ॥
Mārkaṇḍeya dit : «Lorsqu’il (le fils du brahmane) parla ainsi, le feu sacré—(sous la forme) du Gārhapatya—établit alors sa présence au sein même de son corps.»
Verse 2
तेन चाधिष्ठितः सोऽथ प्रभामण्डलमध्यगः । व्यदीपयत तं देशं मूर्तिमानिव हव्यवाट् ॥
Investi/animé par ce feu, il se tint alors au sein d’un cercle de splendeur et illumina tout le lieu, comme si le feu lui-même avait pris un corps.
Verse 3
तस्यास्तु सुतरां तत्र तादृग्रूपे द्विजन्मनि । अनुरागोऽभवद्विप्रं पश्यन्त्या देवयोषितः ॥
Mais pour cette jeune fille céleste, à la vue du jeune brahmane en une telle forme, naquit en elle une vive passion/attachement à son égard.
Verse 4
ततः सोऽधिष्ठितस्तेन हव्यवाहेन तत्क्षणात् । यथापूर्वं तथा गन्तुं प्रवृत्तो द्विजनन्दनः ॥
Alors, le fils du brahmane, possédé/fortifié par ce feu (Agni), se mit aussitôt en route, comme auparavant.
Verse 5
जगाम च त्वरायुक्तस्तया देव्याः निरीक्षितः । आदृष्टिपातात्तन्वङ्ग्या निश्वासोत्कम्पिकन्धरम् ॥
Il poursuivit sa route en hâte; mais, ayant été regardé par cette jeune fille divine—par la chute du regard de celle aux membres graciles—sa gorge se mit à trembler au rythme des soupirs.
Verse 6
ततः क्षणेनैव तदा निजगेहमवाप्य सः । यथाप्रोक्तं द्विजश्रेष्ठश्चकार सकलाः क्रियाः ॥
Puis, en un instant, il parvint à sa demeure; et cet excellent brahmane accomplit tous les rites exactement selon la prescription.
Verse 7
अथ सा चारुसर्वाङ्गी तत्रासक्तात्ममानसा । निश्वासपरमा निन्ये दिनशेषं तथा निशाम् ॥
Alors cette jeune fille aux beaux membres, l’esprit et le cœur attachés là (à lui), passa le reste du jour et aussi la nuit, principalement en soupirs.
Verse 8
निश्वसन्त्यनवद्याङ्गी हाहेति रुदती मुहुः । मन्दभाग्येति चात्मानं निनिन्द मदिरेक्षणा ॥
Soupirant, cette jeune fille aux membres sans défaut et aux yeux de biche pleura maintes fois en s’écriant : «Hélas !», et se blâma elle-même en disant : «Je suis infortunée.»
Verse 9
न विहारे न चाहारे रमणीयॆ न वा वने । न कन्दरॆषु रम्यॆषु सा बबन्ध तदा रतिम् ॥
Alors elle ne trouva plus de joie—ni dans les divertissements, ni dans la nourriture, ni dans une forêt agréable, ni dans des grottes charmantes; son plaisir ne pouvait s’attacher nulle part.
Verse 10
चकार रममाणे च चक्रवाकयुगे स्पृहाम् । मुक्ता तेन वरारोहा निनिन्द निजयौवनम् ॥
Voyant le couple d’oiseaux cakravāka s’ébattre ensemble, la dame aux belles hanches fut saisie de désir; ce sentiment relâchant sa retenue, elle blâma sa propre jeunesse.
Verse 11
क्वागताहमिमं शैलं दुष्टदैवबलात्कृता । क्व च प्राप्तः स मे दृष्टेर्गोचरं तादृशो नरः ॥
Où suis-je venue—sur cette montagne—poussée par la force d’un destin cruel ? Et où est allé maintenant cet homme si noble, qui était entré dans le champ de ma vue ?
Verse 12
यद्यद्य स महाभागो न मे सङ्गमुपैष्यति । तत्कामाग्निरवश्यं मां क्षपयिष्यति दुःसहः ॥
Si cet homme noble ne vient pas s’unir à moi, alors le feu du désir—insupportable—me consumera à coup sûr.
Verse 13
रमणीयमभूद्यत्तत्पुंस्कोकिलनिनादितम् । तेन हीनन्तदेवैतद्दहतीवाद्य मामलम् ॥
Ce bosquet était charmant, retentissant des appels du coucou mâle ; mais, privée de lui, ce même charme aujourd’hui me semble brûler et me consumer avec force.
Verse 14
मार्कण्डेय उवाच इथ्थं सा मदनाविष्टा जगाम मुनिसत्तम । ववृधे च तदा रागस्तस्यास्तस्मिन् प्रतिक्षणम् ॥
Mārkaṇḍeya dit : Ainsi, ô le meilleur des sages, elle continua, saisie par l’amour ; et sa passion pour lui augmentait à chaque instant.
Verse 15
कलिर्नाम्ना तु गन्धर्वः सानुरागो निराकृतः । तया पूर्वमभूत्सोऽथ तदवस्थां ददर्श ताम् ॥
Alors un Gandharva nommé Kālī, qu’elle avait jadis repoussé bien qu’il l’aimât, la vit dans cet état.
Verse 16
स चिन्तयामास तदा किं न्वेषा गजगामिनी । निश्वासपवनम्लाना गिरावत्र वरूथिनी ॥
Il se dit alors : «Pourquoi cette dame au pas d’éléphant, ici sur la montagne, est-elle blême et fléchie sous le vent de ses soupirs ?»
Verse 17
मुनिशापकृता किंनु केनचित् किं विमानिता । वाष्पवारिपरिक्लिन्नमियं धत्ते यतो मुखम् ॥
«A-t-elle été frappée par la malédiction d’un sage, ou quelqu’un l’a-t-il offensée ? Car son visage est trempé d’eau de larmes.»
Verse 18
ततः स दध्यौ सुचिरं तमर्थं कौतुकात् कलिः । ज्ञातवांश्च प्रभावेण समाधेः स यथातथम् ॥
Alors Kālī, poussé par la curiosité, médita longtemps sur cette affaire ; et, par la puissance du samādhi, il la connut exactement telle qu’elle était.
Verse 19
पुनः स चिन्तयामास तद्विज्ञाय मुनेः कलिः । ममोपपादितं साधु भाग्यैरेतत्पुराकृतैः ॥
Kālī réfléchit encore, l’ayant appris (comme d’un sage) : «Cela a été bien ordonné pour moi par les fortunes issues d’actes accomplis jadis.»
Verse 20
मयैषा सानुरागेण बहुशः प्रार्थिता सती । निराकृतवती सेयमद्य प्राप्या भविष्यति ॥
J’ai supplié à maintes reprises, avec affection, cette femme vertueuse ; bien qu’elle m’ait repoussé, aujourd’hui elle sera conquise (obtenue) par moi.
Verse 21
मानुषे सानुरागेयं तत्र तद्रूपधारिणि । रंस्यते मय्यसंदिग्धं किं कालेन करोमि तत् ॥
Lorsque je prendrai là-bas cette forme humaine, cette femme—pleine d’affection—se réjouira assurément avec moi. Quel besoin ai-je d’attendre le temps (de différer) ?
Verse 22
मार्कण्डेय उवाच आत्मप्रभावेण ततस्तस्य रूपं द्विजन्मनः । कृत्वा चचार यत्रास्ते निषण्णा सा वरूथिनी ॥
Mārkaṇḍeya dit : Alors, par sa propre puissance, il prit la forme de cet homme « deux fois né » et se rendit à l’endroit où Varūthinī était assise.
Verse 23
सा तं दृष्ट्वा वरारोहा किञ्चिदुत्फुल्ललोचना । समेत्य प्राह तन्वङ्गी प्रसीदेति पुनः पुनः ॥
En le voyant, cette femme aux hanches gracieuses, les yeux légèrement éclairés, s’approcha et—aux membres élancés—répéta maintes fois : «Sois favorable».
Verse 24
त्वया त्यक्ता न सन्देहः परित्यक्ष्यामि जीवितम् । तत्राधर्मः कष्टतरोः क्रियालोपो भविष्यति ॥
Si tu m’abandonnes—sans aucun doute—je renoncerai à la vie. Alors une injustice plus âpre s’élèvera en ce lieu, et les devoirs rituels tomberont dans la négligence.
Verse 25
मया समेत्य रम्येऽस्मिन् महाकन्दरकन्दरे । मत्परित्राणजं धर्ममवश्यं प्रतिपत्स्यसे ॥
Venez vous rassembler avec moi dans cette belle et vaste grotte; assurément vous accomplirez un dharma né de ma protection, c’est-à-dire un devoir et une voie de vie fondés sur ma sauvegarde.
Verse 26
आयुषः सावशेषं मे नृणमस्ति महामते । निवृत्तस्तेन नूनं त्वं हृदयाह्लादकारकः ॥
Ô toi au grand esprit, tant que ma vie demeure, il me reste une dette envers les hommes. C’est pourquoi tu es vraiment celui qui fait naître la joie dans mon cœur, ayant détourné ma résolution et mon retrait.
Verse 27
कलिरुवाच किं करोमि क्रियाहानिर्भवत्यत्र सतो मम । त्वमप्येवंविधं वाक्यं ब्रवीषि तनुमध्यमे ॥
Kālī dit : «Que dois-je faire ? Ici, pour moi—qui suis pourtant juste—s’élève une perte de l’action correcte et des rites convenables. Et toi aussi, ô à la taille fine, tu tiens de tels propos !»
Verse 28
तदहं सङ्कटं प्राप्तो यद्ब्रवीमि करोṣi तत् । यदि स्यात् सङ्गमो मेऽद्य भवत्याः सह नान्यथा ॥
Ainsi suis-je tombée dans la détresse : fais ce que je dis. Qu’il y ait aujourd’hui union pour moi avec toi—autrement, nul autre dénouement n’est admissible.
Verse 29
वरूथिनी उवाच प्रसीद यद्ब्रवीṣi त्वं तत्करोमि न ते मृṣā । ब्रवीम्येतदनाशङ्कं यत्ते कार्यं मयाधुना ॥
Varūthinī dit : «Sois satisfait ; ce que tu dis, je le fais—ce n’est point mensonge. Je te le dis sans hésiter : que dois-je faire pour toi maintenant ?»
Verse 30
कालिरुवाच नाद्य संभोगसमये द्रष्टव्योऽहं त्वया वने । निमीलिताक्ष्याः संसर्गस्तव सुभ्रु मया सह ॥
Kālī dit : «Pas aujourd’hui, au moment de l’union dans la forêt, tu ne dois pas me regarder. Ô toi aux beaux sourcils, les yeux clos, tu t’uniras à moi charnellement.»
Verse 31
वरूथिन्युवाच एवं भवतु भद्रन्ते यथेच्छसि तथास्तु तत् । मया सर्वप्रकारं हि वशे स्थेयं तवाधुना ॥
Varūthinī dit : «Qu’il en soit ainsi, ô noble ; comme tu le désires, qu’il en soit ainsi. En toute manière, en vérité, désormais je demeurerai sous ton contrôle.»
The chapter stages a conflict between dharma (the brahmin youth’s prescribed rites and proper conduct) and kāma (Varūthinī’s overpowering desire), while also foregrounding the ethics of deception through Kali’s shapeshifting—raising the question of how desire distorts judgment and undermines righteous action.
It does not develop Manvantara chronology directly; instead, it functions as an episodic moral-narrative unit within the broader Purāṇic discourse, emphasizing psychological causality (desire, rejection, opportunism) and ritual framing (gārhapatya/Agni) rather than dynastic or Manu-lineage transitions.
This chapter is outside the Devi Mahatmyam (Adhyayas 81–93) and contains no stuti, battle narrative, or explicit Śākta theology; its ‘devayoṣit’ figure (Varūthinī) operates as a celestial character in an ethical-romance episode rather than as an epithet or manifestation of the Devī.