
Īśvara-gītā: Brahman as All-Pervading—Kāla, Prakṛti–Puruṣa, Tattva-Evolution, and Mokṣa
Poursuivant l’enseignement de l’Īśvara-gītā, le Seigneur approfondit la doctrine en identifiant le Suprême au Brahman qui pénètre tout : sans organes des sens et pourtant rayonnant à travers tous les sens, sans comparaison, au-delà de toute mesure et de tout pramāṇa, présent comme demeure intérieure de tous les êtres. Il expose ensuite la cosmologie par une triade sans commencement : Pradhāna/Prakṛti, Puruṣa et Kāla, le Temps étant le coordinateur transcendant qui opère la conjonction et le fonctionnement du cosmos. Le chapitre décrit l’évolution des tattva de Mahat jusqu’aux viśeṣa, explique l’ahaṅkāra comme le sentiment du « moi », appelé aussi jīva/antarātman dans l’expérience empirique, et situe le saṃsāra dans l’aviveka né de l’association avec Prakṛti au fil de Kāla. Kāla est dit souverain, produisant et retirant les êtres, tandis que le Seigneur demeure le gouverneur intérieur, source du Prāṇa et réalité suprême au-delà du prāṇa et de l’espace subtil. Le texte prépare ainsi la suite du dialogue en fondant la sotériologie et la discipline du yoga sur une hiérarchie métaphysique nette : le discernement culmine dans la connaissance du Seigneur comme le plus haut et mène à la libération, tandis que création et pralaya se déploient selon Son ordonnance par māyā et Kāla.
Verse 1
इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायामुपरिविभागे (ईश्वरगीतासु) द्वितीयो ऽध्यायः ईश्वर उवाच अव्यक्तादभवत् कालः प्रधानं पुरुषः परः / तेभ्यः सर्वमिदं जातं तस्माद् ब्रह्ममयं जगत्
Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa, dans la Ṣaṭsāhasrī Saṃhitā, dans la section ultérieure (au sein de l’Īśvara-gītā), le deuxième chapitre. Le Seigneur dit : De l’Inmanifesté naquit le Temps ; et il y a Pradhāna et le Puruṣa Suprême. De ceux-ci est né tout cet univers ; ainsi le monde est pénétré de Brahman—fait de Brahman.
Verse 2
सर्वतः पाणिपादं तत् सर्वतो ऽक्षिशिरोमुखम् / सर्वतः श्रुतिमल्लोके सर्वमावृत्य तिष्ठति
Cette Réalité suprême a des mains et des pieds de toutes parts ; de toutes parts sont Ses yeux, Ses têtes et Ses visages. Dans le monde, de toutes parts Elle est douée d’ouïe ; enveloppant tout, Elle demeure, pénétrant tout.
Verse 3
सर्वेन्द्रियगुणाभासं सर्वेन्द्रियविवर्जितम् / सर्वाधारं सदानन्दमव्यक्तं द्वैतवर्जितम्
Il se manifeste comme les qualités de tous les sens, et pourtant Il est dépourvu de tout sens ; soutien de tout, félicité éternelle, non-manifesté, et libre de toute dualité.
Verse 4
सर्वोपमानरहितं प्रमाणातीतगोचरम् / निर्विकल्पं निराभासं सर्वावासं परामृतम्
Ce Suprême est sans comparaison, au-delà de la portée des moyens de connaissance ; sans constructions mentales et sans apparence limitante—demeurant en tous comme leur demeure intérieure, le nectar suprême de l’immortalité.
Verse 5
अभिन्नं भिन्नसंस्थानं शाश्वतं ध्रु वमव्ययम् / निर्गुणं परमं व्योम तज्ज्ञानं सूरयो विदुः
Les sages savent que la vraie connaissance est cet Espace suprême (Brahman) : indivis et pourtant apparaissant en formes diverses ; éternel, ferme, impérissable, et au-delà de toute qualité (nirguṇa).
Verse 6
स आत्मा सर्वभूतानां स बाह्याभ्यन्तरः परः / सो ऽहं सर्वत्रगः शान्तो ज्ञानात्मा परमेश्वरः
Il est le Soi de tous les êtres—transcendant, et présent au-dehors comme au-dedans. Ce Seigneur qui pénètre tout, paisible, dont l’essence est la pure connaissance, c’est Moi : le Dieu suprême (Parameśvara).
Verse 7
मया ततमिदं विश्वं जगदव्यक्तमूर्तिना / मत्स्थानि सर्वभूतानि यस्तं वेद स वेदवित्
Par Moi, cet univers entier—ce monde—est pénétré, par Ma forme non manifestée. En Moi demeurent tous les êtres ; qui connaît vraiment cette Réalité est connaisseur du Veda.
Verse 8
प्रधानं पुरुषं चैव तत्त्वद्वयमुदाहृतम् / तयोरनादिरुद्दिष्टः कालः संयोजकः परः
Pradhāna (la Nature primordiale) et Puruṣa (le Soi conscient) sont proclamés comme les deux principes fondamentaux. De ces deux, Kāla (le Temps) est enseigné comme sans commencement et suprême, l’agent transcendant qui les met en conjonction.
Verse 9
त्रयमेतदनाद्यन्तमव्यक्ते समवस्थितम् / तदात्मकं तदन्यत् स्यात् तद्रूपं मामकं विदुः
Cette triade—sans commencement ni fin—demeure dans l’Inmanifesté (Avyakta). Elle est de l’essence même de Cela, et pourtant on la dit aussi distincte de Cela. Sache que sa forme est la Mienne.
Verse 10
महदाद्यं विशेषान्तं संप्रसूते ऽखिलं जगत् / या सा प्रकृतिरुद्दिष्टा मोहिनी सर्वदेहिनाम्
Depuis Mahat (le Grand Principe) jusqu’aux Viśeṣas (les éléments particularisés), elle enfante l’univers tout entier. Cette Prakṛti, ainsi décrite, est la puissance enchanteresse qui égare tous les êtres incarnés.
Verse 11
पुरुषः प्रकृतिस्थो हि भुङ्क्तेयः प्राकृतान् गुणान् / अहङ्कारविमुक्तत्वात् प्रोच्यते पञ्चविंशकः
Le Puruṣa, bien qu’il demeure en Prakṛti, fait l’expérience des guṇa nés de Prakṛti ; mais, parce qu’il est affranchi de l’ahaṅkāra (l’egoïté), il est proclamé le vingt-cinquième principe.
Verse 12
आद्यो विकारः प्रकृतेर्महानात्मेति कथ्यते / विज्ञानशक्तिर्विज्ञाता ह्यहङ्कारस्तदुत्थितः
La première transformation de Prakṛti est appelée Mahān (aussi nommé Ātman). C’est la puissance du discernement et le principe connaissant ; de lui naît l’ahaṅkāra, le sentiment qui façonne le « moi ».
Verse 13
एक एव महानात्मा सो ऽहङ्कारो ऽभिधीयते / स जीवः सो ऽन्तरात्मेति गीयते तत्त्वचिन्तकैः
Ce seul Grand Soi est nommé « ahaṅkāra » (le sentiment du “moi”). Ce même Soi est appelé « jīva » (l’âme vivante individuelle), et ceux qui méditent la réalité le chantent comme « antarātman » (le Soi intérieur).
Verse 14
तेन वेदयते सर्वं सुखं दुःखं च जन्मसु / स विज्ञानात्मकस्तस्य मनः स्यादुपकारकम्
Par cela (l’instrument intérieur) on connaît tout — joie et peine — au fil des naissances. Puisqu’il est de la nature du vijñāna (connaissance discernante), le mental peut devenir un instrument secourable pour ce Soi.
Verse 15
तेनाविवेकतस्तस्मात् संसारः पुरुषस्य तु / स चाविवेकः प्रकृतौ सङ्गात् कालेन सो ऽभवत्
Ainsi, c’est par aviveka (absence de discernement) que naît pour le puruṣa le saṃsāra, la transmigration. Et cette non-discrimination advient, avec le temps, par l’attachement à Prakṛti (la nature matérielle).
Verse 16
कालः सृजति भूतानि कालः संहरति प्रजाः / सर्वे कालस्य वशगा न कालः कस्यचिद् वशे
Le Temps engendre les êtres, et le Temps retire les créatures. Tous sont soumis à la souveraineté du Temps; mais le Temps n’est soumis à personne.
Verse 17
सो ऽन्तरा सर्वमेवेदं नियच्छति सनातनः / प्रोच्यते भगवान् प्राणः सर्वज्ञः पुरुषोत्तमः
Cet Éternel, demeurant au-dedans, retient et gouverne tout cet univers. Il est proclamé Bhagavān — Prāṇa lui-même — omniscient, Puruṣottama, la Personne suprême.
Verse 18
सर्वेन्द्रियेभ्यः परमं मन आहुर्मनीषिणः / मनसश्चाप्यहङ्कारमहङ्कारान्महान् परः
Les sages proclament que le mental (manas) est supérieur à tous les sens. Plus haut que le mental se tient le sentiment du « moi » (ahaṅkāra), et au-delà de l’ahaṅkāra demeure Mahān (Mahat, le Grand Principe).
Verse 19
महतः परमव्यक्तमव्यक्तात् पुरुषः परः / पुरुषाद् भगवान् प्राणस्तस्य सर्वमिदं जगत्
Au-delà de Mahat (l’intellect cosmique) se tient le Suprême Non-manifesté (avyakta). Au-delà du Non-manifesté demeure le Puruṣa transcendant. De ce Puruṣa naît le Prāṇa béni (souffle de Vie cosmique), et de ce Prāṇa est constitué l’univers tout entier.
Verse 20
प्राणात् परतरं व्योम व्योमातीतो ऽग्निरीश्वरः / सो ऽहं सर्वत्रगः शान्तो ज्ञानात्मा परमेश्वरः / नास्ति मत्तः परं भूतं मां विज्ञाय विमुच्यते
Au-delà du prāṇa se trouve vyoma, la subtile étendue de l’espace; et au-delà même de cet espace se tient le Seigneur, Agni, le Souverain. Je suis ce Seigneur suprême : partout présent, paisible, dont la nature est conscience et connaissance. Rien n’est au-dessus de Moi ; celui qui Me connaît en vérité est délivré.
Verse 21
नित्यं हि नास्ति जगति भूतं स्थावरजङ्गमम् / ऋते मामेकमव्यक्तं व्योमरूपं महेश्वरम्
En vérité, dans ce monde il n’existe rien—ni l’immobile ni le mobile—qui soit éternel, hormis Moi seul : l’Inmanifesté, dont la forme est semblable à l’espace, Maheśvara, le Grand Seigneur.
Verse 22
सो ऽहं सृजामि सकलं संहरामि सदा जगत् / मायी मायामयो देवः कालेन सह सङ्गतः
Moi seul je crée l’univers tout entier, et Moi seul je le résorbe sans cesse. En tant que Dieu—maître de māyā et constitué de māyā—j’agis de concert avec Kāla (le Temps).
Verse 23
मत्सन्निधावेष कालः करोति सकलं जगत् / नियोजयत्यनन्तात्मा ह्येतद् वेदानुशासनम्
En Ma propre présence, le Temps accomplit l’œuvre de l’univers entier. Le Soi Infini l’ordonne : telle est l’injonction transmise par les Veda.
Prakṛti (Pradhāna) and Puruṣa are the two fundamental principles, while Kāla is beginningless and taught as supreme in function—serving as the transcendent agent that brings their conjunction and enables the universe’s operations, including creation and withdrawal.
Empirically, the ‘I’-sense (ahaṅkāra) is spoken of as jīva/antarātman for lived experience across births; ultimately, the Lord declares Himself as the all-pervading Self and pure knowledge, indicating that liberation lies in realizing the Supreme Brahman as the inner ruler beyond limiting constructions.
Saṃsāra arises from aviveka (non-discrimination) that develops over time through association with Prakṛti; it is ended by true knowledge—direct realization of the Supreme Lord/Brahman as the highest reality, beyond prāṇa and beyond all comparatives.