
Ce chapitre, rapporté par Nandikeśvara (Nandin) sur le mode d’un compte rendu, relate une crise dans l’assemblée des dieux. Mahādeva, afin de réprimer l’orgueil et la parole mensongère de Brahmā, fait surgir de l’espace entre ses sourcils un être extraordinaire : Bhairava. Bhairava s’approche de Śiva, reçoit aussitôt l’ordre et se voit enjoint de châtier Brahmā d’une épée tranchante, signe d’une rigueur sacrée destinée à rétablir la juste convenance cosmique. Brahmā est humilié, échevelé et dépouillé de ses ornements, puis se soumet aux pieds de Bhairava. Viṣṇu (Acyuta) intervient alors par une requête apaisante, rappelant la marque d’honneur « aux cinq visages » jadis accordée par Śiva, et implore pardon et grâce pour Brahmā. Satisfait de cette médiation, Śiva retient Bhairava de toute punition supplémentaire et admoneste Brahmā pour sa tromperie, son désir de préséance dans le culte et sa prétention à la seigneurie. Ésotériquement, le chapitre expose un modèle de gouvernement : les formes terribles du Divin servent d’instruments judiciaires de la vérité (satya) et de l’humilité, tandis que la miséricorde est accordée par la juste reconnaissance de la suprématie de Śiva.
Verse 1
नंदिकेश्वर उवाच । ससर्जाथ महादेवः पुरुषं कंचिदद्भुतम् । भैरवाख्यं भ्रुवोर्मध्याद्ब्रह्मदर्पजिघांसया
Nandikeśvara dit : Alors Mahādeva créa un être merveilleux—une personne nommée Bhairava—à partir de l’espace entre Ses sourcils, avec l’intention d’écraser l’orgueil de Brahmā.
Verse 2
स वै तदा तत्र पतिं प्रणम्य शिवमंगणे । किं कार्यं करवाण्यत्र शीघ्रमाज्ञापय प्रभो
Alors, là même, dans la cour sacrée de Śiva, il se prosterna devant le Seigneur (Pati) et dit : «Quelle tâche dois-je accomplir ici ? Ordonne-moi sans tarder, ô Maître.»
Verse 3
वत्सयोऽयं विधिः साक्षाज्जगतामाद्यदैवतम् । नूनमर्चय खड्गेन तिग्मेन जवसा परम्
Mon enfant, ce rite est véritablement l’ordonnance manifeste du culte du Divin primordial des mondes. C’est pourquoi adore-Le sur-le-champ—promptement et avec la résolution la plus ferme—au moyen de l’épée acérée (selon ce qui est prescrit ici).
Verse 4
स वै गृहीत्वैककरेण केशं तत्पंचमं दृप्तमसत्यभाषणम् । छित्त्वा शिरांस्यस्य निहंतुमुद्यतः प्रकंपयन्खड्गमतिस्फुटं करैः
Alors, il saisit par les cheveux d'une main ce cinquième —arrogant et adonné au mensonge— et, après avoir tranché ses têtes, il se leva pour l'abattre, agitant vigoureusement l'épée dans ses mains.
Verse 5
पिता तवोत्सृष्टविभूषणांबरस्रगुत्तरीयामलकेशसंहतिः । प्रवातरंभेव लतेव चंचलः पपात वै भैरवपादपंकजे
Ton père —ayant délaissé ses ornements, ses vêtements, ses guirlandes, son manteau supérieur et même l'arrangement soigné de ses cheveux— tremblant comme un bananier dans une rafale de vent, tomba en effet aux pieds de lotus de Bhairava.
Verse 6
तावद्विधिं तात दिदृक्षुरच्युतः कृपालुरस्मत्पतिपादपल्लवम् । निषिच्य बाष्पैरवदत्कृतांजलिर्यथा शिशुः स्वं पितरं कलाक्षरम्
Alors Acyuta (Viṣṇu), compatissant et désireux de contempler cette ordonnance, baigna de larmes les tendres pieds de lotus de notre Seigneur (Śiva). Les mains jointes, il parla — tel un enfant s'adressant à son propre père avec des syllabes hésitantes et brisées.
Verse 7
अच्युत उवाच । त्वया प्रयत्नेन पुरा हि दत्तं यदस्य पंचाननमीशचिह्नम् । तस्मात्क्षमस्वाद्यमनुग्रहार्हं कुरु प्रसादं विधये ह्यमुष्मै
Acyuta (Viṣṇu) dit : « Jadis, avec un grand effort, tu lui as accordé l'emblème du Seigneur — la marque aux cinq visages d'Īśa. Par conséquent, pardonne-lui maintenant ; il est digne de grâce. Montre ta faveur et accorde ta bénédiction à ce Vidhī (Brahmā). »
Verse 8
इति श्रीशिवमहापुराणे विद्येश्वरसंहितायामष्टमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le huitième chapitre de la Vidyeśvara-saṃhitā du Śrī Śiva Mahāpurāṇa.
Verse 9
अथाह देवः कितवं विधिं विगतकंधरम् । ब्रह्मंस्त्वमर्हणाकांक्षी शठमीशत्वमास्थितः
Alors le Seigneur s’adressa à Vidhi (Brahmā), le trompeur, qui se tenait la tête baissée : «Ô Brahman, tu convoites l’adoration et, par duplicité, tu as pris l’attitude de la seigneurie».
Verse 10
नातस्ते सत्कृतिर्लोके भूयात्स्थानोत्सवादिकम् । ब्रह्मोवच । स्वामिन्प्रसीदाद्य महाविभूते मन्ये वरं वरद मे शिरसः प्रमोक्षम्
«En ce monde, nul honneur—qu’il vienne d’un rang, de fêtes ou d’autres choses—ne peut surpasser celui qui émane de Toi.» Brahmā dit : «Ô Seigneur, sois gracieux aujourd’hui, ô Grande Majesté. Ô Dispensateur de grâces, je tiens pour don suprême la délivrance de ma tête, du fardeau de l’orgueil et des liens.»
Verse 11
नमस्तुभ्यं भगवते बंधवे विश्वयोनये । सहिष्णवे सर्वदोषाणां शंभवे शैलधन्वने
Hommage à Toi, Seigneur Bienheureux—notre parent et notre refuge, matrice et source de l’univers ; au Patient qui supporte toutes les fautes ; à Śambhu, l’Auspicious, qui dissipe toute souillure ; à l’Archer dont l’arme est la montagne, et dont l’arc est la puissance inébranlable du Dharma.
Verse 12
ईश्वर उवाच । अराजभयमेतद्वै जगत्सर्वं न शिष्यति । ततस्त्वं जहि दंडार्हं वह लोकधुरं शिशो
Īśvara dit : «Sans la crainte d’une royauté légitime, ce monde entier ne sera pas tenu dans la discipline. Aussi, châtie celui qui mérite châtiment et porte le fardeau de gouverner le peuple, ô enfant.»
Verse 13
वरं ददामि ते तत्र गृहाण दुर्लभं परम् । वैतानिकेषु गृह्येषु यज्ञे च भवान् गुरुः
«Là, je t’accorde une grâce : reçois ce don suprême, si difficile à obtenir. Dans les rites śrauta (védiques), dans les rites gṛhya (domestiques) et dans le yajña, tu seras le précepteur faisant autorité, le guru.»
Verse 14
निष्फलस्त्वदृते यज्ञः सांगश्च सहदक्षिणः । अथाह देवः कितवं केतकं कूटसाक्षिणम्
«Sans Toi, le sacrifice est sans fruit, même accompli avec tous ses membres auxiliaires et avec la dakṣiṇā prescrite.» Alors le Seigneur s’adressa à Ketakī, la trompeuse qui s’était tenue comme faux témoin.
Verse 15
रे रे केतक दुष्टस्त्वं शठ दूरमितो व्रज । ममापि प्रेम ते पुष्पे मा भूत्पूजास्वितः परम्
«Hé, Ketaka ! Toi, le mauvais, le fourbe : va-t’en loin d’ici. Bien que j’aie moi aussi jadis aimé ta fleur, puisses-tu ne plus jamais être au premier rang du culte.»
Verse 16
इत्युक्ते तत्र देवेन केतकं देवजातयः । सर्वानि वारयामासुस्तत्पार्श्वादन्यतस्तदा
Lorsque le Deva parla ainsi, les cohortes des êtres divins retinrent alors Ketaka, l’encerclant de toutes parts.
Verse 17
केतक उवाच । नमस्ते नाथ मे जन्मनिष्फलं भवदाज्ञया । सफलं क्रियतां तात क्षम्यतां मम किल्बिषम्
Ketaka dit : «Salut à Toi, ô Seigneur. Pour avoir désobéi à Ton ordre, ma naissance est devenue sans fruit. Ô vénérable, rends-la de nouveau féconde et pardonne ma faute.»
Verse 18
ज्ञानाज्ञानकृतं पापं नाशयत्येव ते स्मृतिः । तादृशे त्वयि दृष्टे मे मिथ्यादोषः कुतो भवेत्
Que le péché soit commis sciemment ou à l’insu, le seul souvenir de Toi l’anéantit. Et t’ayant contemplé sous une telle forme, comment une faute de mensonge ou d’illusion pourrait-elle demeurer en moi ?
Verse 19
तथा स्तुतस्तु भगवान्केतकेन सभातले । न मे त्वद्धारणं योग्यं सत्यवागहमीश्वरः
Ainsi loué par la fleur ketakī au sein de l’assemblée, le Seigneur Bienheureux déclara : « Tu n’es pas digne d’être portée par Moi ; car Moi, le Seigneur, je suis celui qui dit la vérité. »
Verse 20
मदीयास्त्वां धरिष्यंति जन्म ते सफलं ततः । त्वं वै वितानव्याजेन ममोपरि भविष्यसि
Mes propres serviteurs te porteront ; alors ta naissance portera du fruit. En vérité, sous prétexte d’être un dais, tu demeureras au-dessus de Moi.
Verse 21
इत्यनुगृह्य भगवान्केतकं विधिमाधवौ । विरराज सभामध्ये सर्वदेवैरभिष्टुतः
Ainsi, après avoir accordé sa grâce à Ketaka, ainsi qu’à Vidhi (Brahmā) et à Mādhava (Viṣṇu), le Seigneur Bienheureux resplendit au milieu de l’assemblée, loué par tous les dieux.
Śiva manifests Bhairava from the brow to punish Brahmā’s arrogance and falsehood; Viṣṇu petitions for clemency, leading Śiva to restrain Bhairava and verbally reprimand Brahmā—asserting Śiva’s supreme regulatory role over the cosmic offices.
The brow-emergence signifies sovereign command (ājñā-cakra/authority imagery) and immediate divine agency; the sword symbolizes discriminative enforcement of truth and order; Bhairava embodies sanctioned severity (nigraha) that is ultimately subordinated to Śiva’s grace (anugraha).
Bhairava is highlighted as a fierce emanation of Mahādeva/Īśa, functioning as a protective-juridical power; Śiva appears as the supreme arbiter, while Viṣṇu (Acyuta) is highlighted as the mediating intercessor within the divine hierarchy.