
L’Adhyāya 19 se déploie en questions-réponses : les ṛṣi prient Sūta de redire, avec l’autorité reçue de Vyāsa, la grandeur suprême (māhātmya) du Pārthiva-Māheśa-liṅga, le liṅga de Śiva façonné en terre. Sūta annonce un enseignement réservé à ceux qui sont qualifiés par la bhakti, puis établit une typologie comparative des liṅga en proclamant le liṅga de terre comme le plus éminent parmi ceux déjà évoqués. Le propos s’appuie sur des témoignages exemplaires : Brahmā, Hari (Viṣṇu), les sages et les Prajāpati auraient adoré le liṅga de terre et obtenu les fruits désirés ; l’affirmation s’étend aux deva, asura, humains, gandharva, nāga et rākṣasa, soulignant une efficacité à travers les mondes. Vient ensuite une doctrine des matériaux selon les yuga : liṅga de gemmes au Kṛta, d’or au Tretā, de mercure au Dvāpara, et de terre au Kali, faisant du liṅga de terre le support optimal pour l’époque présente. Le discours se relie à la théologie des Aṣṭamūrti en privilégiant la mūrti terrestre et en affirmant qu’un culte exclusif procure un fruit immense, comparable à celui d’un grand tapas. Enfin, la supériorité est confirmée par analogie : comme Maheśvara est le chef des deva et la Gaṅgā la première des rivières, ainsi le liṅga de terre est le premier de tous les liṅga.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । सूत सूत चिरंजीव धन्यस्त्वं शिवभक्तिमान् । सम्यगुक्तस्त्वया लिंगमहिमा सत्फलप्रदः
Les sages dirent : «Ô Sūta, ô Sūta, puisses-tu vivre longtemps. Tu es béni, car tu es dévot de Śiva. Tu as justement proclamé la gloire du Liṅga, dispensateur de fruits vrais et auspices».
Verse 2
यत्र पार्थिवमाहेशलिंगस्य महिमाधुना । सर्वोत्कृष्टश्च कथितो व्यासतो ब्रूहि तं पुनः
Dans ce passage où la gloire du Liṅga Māheśa fait de terre a été dite la plus excellente de toutes, nous t’en prions : raconte-la-nous encore, pleinement et en détail.
Verse 3
सूत उवाच । शृणुध्वमृषयः सर्वे सद्भक्त्या हरतो खिलाः । शिवपार्थिवलिंगस्य महिमा प्रोच्यते मया
Sūta dit : «Ô sages, écoutez tous avec une dévotion sincère, rejetant toute distraction. Je vais maintenant proclamer la gloire du Liṅga de Śiva façonné de terre (pārthiva).»
Verse 4
उक्तेष्वेतेषु लिंगेषु पार्थिवं लिंगमुत्तमम् । तस्य पूजनतो विप्रा बहवः सिद्धिमागताः
Parmi les divers Liṅga qui ont été décrits, le Liṅga de terre (pārthiva) est le plus excellent. En le vénérant, ô brāhmaṇa, beaucoup ont atteint le siddhi et la perfection spirituelle.
Verse 5
हरिर्ब्रह्मा च ऋषयः सप्रजापतयस्तथा । संपूज्य पार्थिवं लिंगं प्रापुःसर्वेप्सितं द्विजाः
Hari (Viṣṇu), Brahmā, les ṛṣi et les Prajāpati également—ayant dûment adoré le Liṅga de terre (pārthiva)—obtînrent, ô deux-fois-nés, tout ce qu’ils avaient désiré.
Verse 6
देवासुरमनुष्याश्च गंधर्वोरगराक्षसाः । अन्येपि बहवस्तं संपूज्य सिद्धिं गताः परम्
Deva, Asura et humains—ainsi que Gandharva, Nāga et Rākṣasa—et, en vérité, bien d’autres encore : après L’avoir adoré avec une révérence entière, ils atteignirent la siddhi suprême, l’accomplissement ultime.
Verse 7
कृते रत्नमयं लिंगं त्रेतायां हेमसंभवम् । द्वापरे पारदं श्रेष्ठं पार्थिवं तु कलौ युगे
Dans le Kṛta Yuga, il est prescrit un Liṅga fait de joyaux ; dans le Tretā Yuga, un Liṅga né de l’or ; dans le Dvāpara Yuga, le meilleur est le Liṅga de mercure ; et dans le Kali Yuga, on recommande le Liṅga de terre (argile).
Verse 8
अष्टमूर्तिषु सर्वासु मूर्तिर्वै पार्थिवी वरा । अनन्यपूजिता विप्रास्तपस्तस्मान्महत्फलम्
Parmi toutes les Aṣṭamūrti (huit manifestations de Śiva), la forme terrestre (pārthivī) est, en vérité, la meilleure. Ô brāhmaṇa, lorsqu’elle est adorée d’une dévotion sans partage, cette observance devient tapas et porte un fruit très grand.
Verse 9
यथा सर्वेषु देवेषु ज्येष्ठः श्रेष्ठो महेश्वरः । एवं सर्वेषु लिंगेषु पार्थिवं श्रेष्टमुच्यते
De même que, parmi tous les dieux, Mahādeva (Maheśvara) est l’aîné et le Suprême, de même, parmi toutes les formes de culte du Liṅga, le Liṅga de terre (pārthiva) est proclamé le meilleur.
Verse 10
यथा नदीषु सर्वासु ज्येष्ठा श्रेष्ठा सुरापगा । तथा सर्वेषु लिंगेषु पार्थिवं श्रेष्ठमुच्यते
De même qu’entre tous les fleuves la Surāpagā (la Gaṅgā céleste) est tenue pour l’aînée et la plus excellente, de même, parmi tous les liṅga, le liṅga de terre (pārthiva) est proclamé le meilleur.
Verse 11
यथा सर्वेषु मंत्रेषु प्रणवो हि महान्स्मृतः । तथेदं पार्थिवं श्रेष्ठमाराध्यं पूज्यमेव हि
De même qu’entre tous les mantras le saint Praṇava (Oṁ) est tenu pour le plus grand, de même ce liṅga de terre (pārthiva) est le meilleur, vraiment digne d’être apaisé et vénéré.
Verse 12
यथा सर्वेषु वर्णेषु ब्राह्मणःश्रेष्ठ उच्यते । तथा सर्वेषु लिंगेषु पार्थिवं श्रेष्ठमुच्यते
De même que, parmi tous les varṇa, le Brāhmaṇa est dit le premier, de même, parmi tous les liṅga, le liṅga de terre (pārthiva) est proclamé le meilleur.
Verse 13
यथा पुरीषु सर्वासु काशीश्रेष्ठतमा स्मृता । तथा सर्वेषु लिंगेषु पार्थिवं श्रेष्ठमुच्यते
De même que Kāśī est tenue en mémoire comme la plus excellente de toutes les cités sacrées, de même, parmi tous les Liṅga, le Liṅga de terre (pārthiva) est proclamé le meilleur pour l’adoration.
Verse 14
यथा व्रतेषु सर्वेषु शिवरात्रिव्रतं परम् । तथा सर्वेषु लिंगेषु पार्थिवं श्रेष्थमुच्यते
De même qu’entre tous les vœux l’observance de Śivarātri est suprême, de même, parmi tous les Liṅga, le Liṅga de terre (pārthiva) est dit le plus excellent.
Verse 15
यथा देवीषु सर्वासु शैवीशक्तिः परास्मृता । तथा सर्वेषु लिंगेषु पार्थिवं श्रेष्ठमुच्यते
De même qu’entre toutes les Déesses la Śaiva-Śakti est tenue pour suprême, de même, parmi toutes les formes du Liṅga, le Liṅga de terre (pārthiva) est proclamé le plus उत्कृष्ट, le plus excellent.
Verse 16
प्रकृत्यपार्थिवं लिंगं योन्यदेवं प्रपूजयेत् । वृथा भवति सा पूजा स्नानदानादिकं वृथा
Si l’on adore un Liṅga qui, par sa nature même, n’est pas fait de terre, ou si l’on honore un yoni dépourvu de caractère divin, ce culte devient sans fruit ; de même, les rites qui l’accompagnent—bain sacré, dons et autres—deviennent eux aussi vains.
Verse 17
पार्थिवाराधनं पुण्यं धन्यमायुर्विवर्धनम् । तुष्टिदं पुष्टिदंश्रीदं कार्यं साधकसत्तमैः
Le culte du Liṅga de terre (pārthiva) est saint et de bon augure ; il accroît la durée de vie. Il donne satisfaction, force nourricière et prospérité ; aussi doit-il être accompli par les meilleurs sādhakas.
Verse 18
यथा लब्धोपचारैश्च भक्त्या श्रद्धासमन्वितः । पूजयेत्पार्थिवं लिंगं सर्वकामार्थसिद्धिदम्
Avec les offrandes que l’on a pu obtenir, et avec une dévotion jointe à la foi, qu’on adore le Liṅga de terre (pārthiva) de Śiva ; car il accorde l’accomplissement de tous les buts légitimes et des désirs du cœur.
Verse 19
इति श्रीशिवमहापुराणे विद्येश्वरसंहितायां साध्यसाधनखंडे पार्थिवशिवलिंगपूजनमाहात्म्यवर्णनं नामैकोनविंशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la Vidyeśvara Saṃhitā, dans le Sādhyasādhana Khaṇḍa—s’achève le dix-neuvième chapitre, intitulé : «Exposé de la gloire du culte du Liṅga de Śiva façonné de terre».
Verse 20
त्रिसंध्यं योर्चयंल्लिंगं कृत्वा बिल्वेन पार्थिवम् । दशैकादशकंयावत्तस्य पुण्यफलं शृणु
Écoute le fruit de mérite de celui qui, aux trois sandhyā de chaque jour, façonne un Liṅga de terre (pārthiva) et le vénère avec des feuilles de bilva, poursuivant cette observance durant dix ou onze jours.
Verse 21
अनेनैव स्वदेहेन रुद्र लोके महीयते । पापहं सर्वमर्त्यानां दर्शनात्स्पर्शनादपि
Par ce seul corps, on est honoré dans le monde de Rudra. Il devient destructeur des péchés de tous les mortels, ne fût-ce que par la vue ou par le simple toucher.
Verse 22
जीवन्मुक्तः स वैज्ञानी शिव एव न संशयः । तस्य दर्शनमात्रेण भुक्तिर्मुक्तिश्च जायते
Ce connaissant, libéré alors même qu’il vit, est véritablement Śiva lui-même : nul doute. Par le seul darśana d’un tel être, surgissent à la fois bhukti (jouissance) et mukti (délivrance).
Verse 23
शिवं यः पूजयेन्नित्यं कृत्वा लिंगं तु पार्थिवम् । यावज्जीवनपर्यंतं स याति शिवमन्दिरम्
Quiconque vénère chaque jour le Seigneur Śiva, après avoir façonné un pārthiva-liṅga (emblème de Śiva en terre), et persévère ainsi toute sa vie, parvient au mandir de Śiva—sa demeure divine, proximité du Seigneur qui s’achève en la délivrance par sa grâce.
Verse 24
मृडेनाप्रमितान्वर्षाञ्छिवलोकेहि तिष्ठति । सकामः पुनरागत्य राजेन्द्रो भारते भवेत्
Par la grâce de Mr̥ḍa (Śiva), on demeure dans le monde de Śiva durant des années incommensurables ; et si l’on porte encore des désirs, revenant de nouveau, on devient un roi souverain en Bhārata (l’Inde).
Verse 25
निष्कामः पूजयेन्नित्यं पार्थिवंलिंगमुत्तमम् । शिवलोके सदा तिष्ठेत्ततः सायुज्यमाप्नुयात्
Celui qui est sans désir égoïste doit vénérer chaque jour l’excellent Liṅga de terre (pārthiva). Un tel dévot demeure toujours dans le royaume de Śiva et, ensuite, obtient le sāyujya : l’union totale avec le Seigneur Śiva.
Verse 26
पार्थिवं शिवलिंगं च विप्रो यदि न पूजयेत् । स याति नरकं घोरं शूलप्रोतं सुदारुणम्
Si un brāhmane ne vénère pas le Śiva-liṅga de terre (pārthiva), il va dans un enfer effroyable, des plus terribles, où il est empalé sur un trident.
Verse 27
यथाकथंचिद्विधिना रम्यं लिंगं प्रकारयेत् । पंचसूत्रविधानां च पार्थिवेन विचारयेत्
De quelque manière que ce soit possible, selon la règle appropriée, qu’on façonne un Liṅga harmonieux. Et, avec un Liṅga de terre, qu’on médite et applique dûment l’ordonnance prescrite des cinq « sūtras » (principes rituels).
Verse 28
अखण्डं तद्धि कर्तव्यं न विखण्डं प्रकारयेत् । द्विखण्डं तु प्रकुर्वाणो नैव पूजाफलं लभेत्
Cela doit être gardé intact ; qu’on ne le présente pas en morceaux. Celui qui l’accomplit comme une offrande divisée en deux parts n’obtient pas le fruit du culte.
Verse 29
रत्नजं हेमजं लिंगं पारदं स्फाटिकं तथा । पार्थिवं पुष्परागोत्थमखंडं तु प्रकारयेत्
Il convient de prescrire et d’établir selon le rite le Śiva-liṅga fait de gemmes, d’or, de mercure, ainsi que de cristal ; de même le liṅga de terre, le liṅga façonné en topaze, et le liṅga intact, sans brisure.
Verse 30
अखंडं तु चरं लिंगं द्विखंडमचरं स्मृतम् । खंडाखंडविचारोयं सचराचरयोः स्मृतः
Le Liṅga mobile (cara) est enseigné comme ‘indivis’ (akhaṇḍa), tandis que le Liṅga immobile (acara) est retenu comme ‘en deux parties’ (dvikhaṇḍa). Cette distinction du divisé et de l’indivis est énoncée en référence au mobile et à l’immobile.
Verse 31
वेदिका तु महाविद्या लिंगं देवो महेश्वरः । अतो हि स्थावरे लिंगे स्मृता श्रेष्ठादिखंडिता
La vedikā (l’autel) est véritablement la Grande Sagesse (Mahāvidyā), et le Liṅga est la Divinité : Mahādeva Maheśvara Lui-même. C’est pourquoi, pour le Liṅga fixe (installé), on enseigne que la prééminence se distingue en degrés, à commencer par le ‘meilleur’.
Verse 32
द्विखंडं स्थावरं लिंगं कर्तव्यं हि विधानतः । अखंडं जंगमं प्रोक्तंश् ऐवसिद्धान्तवेदिभिः
Selon la règle prescrite, le Liṅga immobile (sthāvara) doit être façonné en deux parties ; mais le Liṅga mobile (jaṅgama) est déclaré par les connaisseurs du Siddhānta comme unique, intact et indivis (akhaṇḍa).
Verse 33
द्विखंडं तु चरां लिंगं कुर्वन्त्यज्ञानमोहिताः । नैव सिद्धान्तवेत्तारो मुनयः शास्त्रकोविदाः
Aveuglés par l’ignorance, certains divisent en deux le Liṅga mobile. Mais les munis, connaisseurs du Siddhānta et versés dans les śāstras, n’acceptent point une telle pratique.
Verse 34
अखंडं स्थावरं लिंगं द्विखंडं चरमेव च । येकुर्वन्तिनरामूढानपूजाफलभागिनः
Le Liṅga fixe (sthāvara) doit être entier, sans brisure ; tandis que le Liṅga mobile (cara) peut être façonné en deux parties. Les hommes égarés qui agissent autrement ne deviennent pas dignes du fruit de l’adoration.
Verse 35
तस्माच्छास्त्रोक्तविधिना अखंडं चरसंज्ञकम् । द्विखंडं स्थावरं लिंगं कर्तव्यं परया मुदा
Ainsi donc, selon la méthode enseignée par les śāstra, on doit façonner le liṅga indivis appelé « cara » ; et l’on doit aussi, avec une dévotion et une joie suprêmes, façonner le liṅga en deux parties, établi comme « sthāvara ».
Verse 36
अखंडे तु चरे पूजा सम्पूर्णफलदायिनी । द्विखंडे तु चरे पूजामहाहानिप्रदा स्मृता
Lorsque l’adoration est accomplie sur le liṅga intact, elle confère un fruit complet et parfait. Mais l’adoration faite sur ce qui est brisé ou divisé est tenue pour produire une grande perte (de mérite et d’efficacité spirituelle).
Verse 37
अखंडे स्थावरे पूजा न कामफलदायिनी । प्रत्यवायकरी नित्यमित्युक्तं शास्त्रवेदिभिः
Les connaisseurs des śāstra déclarent que le culte rendu à un liṅga fixe et indivis ne donne pas le fruit désiré ; au contraire, il devient invariablement cause de faute rituelle (pratyavāya).
A theological argument of comparative excellence is presented: Sūta, responding to the sages, asserts that among liṅga types the pārthiva liṅga is supreme, supporting the claim by exemplary precedent (Brahmā, Viṣṇu, ṛṣis, Prajāpatis) and by analogical ranking (Śiva among devas; Gaṅgā among rivers).
The chapter’s rahasya is the alignment of material form with cosmic time: earth (pārthiva) becomes the Kali-yuga-appropriate medium, implying that accessibility and immediacy of ritual contact are themselves theological principles; the liṅga here signifies a universally available locus for siddhi when worship is exclusive and devotionally grounded.
Śiva is highlighted primarily as Maheśvara/Viśveśvara accessed through the pārthiva-liṅga; within the aṣṭamūrti framework the pārthivī mūrti is singled out as superior. Gaurī is not foregrounded in the sampled verses for this chapter.