
L’Adhyāya 31 prend la forme d’un dialogue savant : Śaunaka prie Sūta d’exposer plus amplement l’origine et la différenciation des êtres—devas, dānavas, gandharvas, nāgas et rākṣasas. Sūta répond par un récit généalogique et cosmogonique centré sur Prajāpati Dakṣa et sur la génération par l’union réglée (maithuna « selon le dharma »). Le pivot technique et moral du chapitre est l’intervention de Nārada : après que Dakṣa a engendré un grand nombre de fils, Nārada met en cause leur aptitude à accomplir la création sans connaître d’abord la « mesure/étendue » (māna) et les « directions/limites » (diś) du monde. Convaincus, les fils partent comprendre les frontières de l’univers et ne reviennent pas, interrompant l’œuvre de Dakṣa. Dakṣa engendre alors une nouvelle série de fils (par exemple cinq cents), et Nārada répète sa critique, dénonçant l’ambition procréatrice naïve. Au plan ésotérique, le récit enseigne que « créer » requiert le jñāna—discernement de la portée, de l’ordre et des limites—et non la seule fécondité biologique ; Nārada apparaît comme l’agent qui détourne l’expansion extérieure vers la maturité de la connaissance et, implicitement, vers l’orientation du renoncement.
Verse 1
शौनक उवाच । देवानां दानवानां च गन्धर्वोरगरक्षसाम् । सृष्टिं तु विस्तरेणेमां सूतपुत्र वदाशु मे
Śaunaka dit : « Ô fils de Sūta, dis-moi promptement, et en plein détail, la création des dieux, des Dānavas, des Gandharvas, des Nāgas et des Rākṣasas. »
Verse 2
सूत उवाच । यदा न ववृधे सा तु वीरणस्य प्रजापतिः । सुतां सुतपसा युक्तामाह्वयत्सर्गकारणात्
Sūta dit : Lorsqu’elle ne grandit plus davantage, le Prajāpati Vīraṇa—car cela était cause de la poursuite de la création—fit appeler sa fille, pourvue d’une austérité excellente.
Verse 3
स मैथुनेन धर्मेण ससर्ज विविधाः प्रजाः । ताः शृणु त्वं महाप्राज्ञ कथयामि समासतः
Par le dharma légitime de la procréation (maithuna-dharma), il fit naître des êtres de maintes sortes. Ô très sage, écoute : je te les décrirai brièvement.
Verse 4
तस्यां पुत्रसहस्राणि वीरिण्यां पंच वीर्यवान् । आश्रित्य जनयामास दक्ष एव प्रजापतिः
En elle—Vīriṇī—le vigoureux Prajāpati Dakṣa, s’appuyant sur elle, engendra des milliers de fils, et encore cinq puissants.
Verse 5
एतान्सृष्टांस्तु तान्दृष्ट्वा नारदः प्राह वै मुनिः । सर्वं स तु समुत्पन्नो नारदः परमेष्ठिनः
Voyant ces êtres déjà créés, le sage Nārada prit la parole. En vérité, Nārada—né tout entier de Parameṣṭhin (Brahmā)—s’adressa à eux.
Verse 6
श्रुतवान्वा कश्यपाद्वै पुंसां सृष्टिर्भविष्यति । दक्षस्येव दुहितृषु तस्मात्तानब्रवीत्तु सः
«Ou bien, de Kaśyapa naîtra la création des hommes, comme cela advint par les filles de Dakṣa.» C’est pourquoi il leur parla ainsi.
Verse 7
अजानतः कथं सृष्टिं बालिशा वै करिष्यथ । दिशं कांचिदजानंतस्तस्माद्विज्ञाय तां भुवम्
Ô êtres puérils, comment accomplirez-vous la création en demeurant dans l’ignorance ? Ne connaissant même aucune direction, comprenez d’abord ce monde (son ordre et sa nature), puis agissez.
Verse 8
इत्युक्ताः प्रययुस्सर्वे आशां विज्ञातुमोजसा । तदंतं न हि संप्राप्य न निवृत्ताः पितुर्गृहम्
Ainsi instruits, tous partirent avec ardeur pour connaître la limite de cette direction (et son étendue). Mais, n’en atteignant pas l’extrémité, ils ne revinrent pas à la demeure de leur père.
Verse 9
तज्ज्ञात्वा जनयामास पुनः पंचशतान्सुतान् । तानुवाच पुनस्सोऽपि नारदस्सर्वदर्शनः
L’ayant su, il engendra de nouveau cinq cents fils. Alors Nārada aussi—versé en toutes les doctrines—s’adressa encore une fois à eux.
Verse 10
नारद उवाच । भुवो मानमजानंतः कथं सृष्टिं करिष्यथ । सर्वे हि बालिशाः किं हि सृष्टिकर्तुं समुद्यताः
Nārada dit : «Sans connaître la mesure et la véritable étendue des mondes, comment accomplirez-vous la création ? En vérité, vous êtes tous inexpérimentés : pourquoi vous êtes-vous mis en route pour agir en créateurs ?»
Verse 11
सूत उवाच । तेऽपि तद्वचनं श्रुत्वा निर्यातास्सर्वतोदिशम् । सुबलाश्वा दक्षसुता हर्यश्वा इव ते पुरा
Sūta dit : Ayant entendu ces paroles, eux aussi partirent vers toutes les directions — forts et rapides, les fils de Dakṣa — comme les Haryaśvas l’avaient fait jadis.
Verse 12
अनंतं पुष्करं प्राप्य गतास्तेऽपि पराभवम् । अद्यापि न निवर्तंते समुद्रेभ्य इवापगाः
Parvenus au Pushkara sans fin, eux aussi connurent la défaite ; et, aujourd’hui encore, ils ne reviennent pas — tels des fleuves qui, entrés dans l’océan, ne refluent plus.
Verse 13
तदाप्रभृति वै भ्राता भ्रातुरन्वेषणे रतः । प्रयातो नश्यति मुने तन्न कार्य्यं विपश्चिता
«Dès lors, le frère demeura tout entier voué à la recherche de son frère. Mais celui qui s’en va ainsi court à sa perte, ô sage ; aussi le clairvoyant ne doit-il pas entreprendre un tel acte.»
Verse 14
तांश्चापि नष्टान्विज्ञाय पुत्रान्दक्षः प्रजापतिः । स च क्रोधा द्ददौ शापं नारदाय महात्मने
Lorsque Prajāpati Dakṣa apprit que ses fils avaient eux aussi disparu (s’étant détournés de la propagation mondaine), il fut saisi de colère et lança une malédiction contre le sage Nārada, à la grande âme.
Verse 15
कुत्रचिन्न लभस्वेति संस्थितिं कलहप्रिय । तव सान्निध्यतो लोके भवेच्च कलहस्सदा
Ô toi qui chéris la querelle, puisses-tu ne trouver nulle part de demeure où t’établir. Car par ta seule présence parmi les hommes, la discorde naît dans le monde, sans cesse.
Verse 16
सांत्वितोऽथ विधात्रा हि स दक्षस्तु प्रजापतिः । कन्याः षष्ट्यसृजत्पश्चाद्वीरिण्यामिति नः श्रुतम्
Alors Dakṣa, le Prajāpati—consolé par le Créateur (Brahmā)—engendra plus tard soixante filles en Vīriṇī; ainsi, en vérité, l’avons-nous entendu.
Verse 17
ददौ स दश धर्माय कश्यपाय त्रयोदश । सप्तविंशति सोमाय चतस्रोऽरिष्टनेमिने
Il donna dix (filles) à Dharma, treize à Kaśyapa, vingt-sept à Soma et quatre à Ariṣṭanemi.
Verse 18
द्वे चैवं ब्रह्मपुत्राय द्वे चैवाङ्गिरसे तदा । द्वे कृशाश्वाय विदुषे तासां नामानि मे शृणु
Ainsi, deux furent données au fils de Brahmā, deux également alors à Aṅgiras, et deux au savant Kṛśāśva. Maintenant, écoute de moi leurs noms.
Verse 19
अरुंधती वसुर्य्यामिर्लम्बा भानुर्मरुत्वती । संकल्पा च मुहूर्ता च संध्या विश्वा च वै मुने
Ô sage, Arundhatī, Vasur(y)āmī, Lambā, Bhānu, Marutvatī, Saṅkalpā, Muhūrtā, Sandhyā et Viśvā : ces noms (puissances divines féminines) sont aussi énoncés en ce contexte.
Verse 20
धर्मपत्न्यो मुने त्वेतास्तास्वपत्यानि मे शृणु । विश्वेदेवास्तु विश्वायास्साध्यान्साध्या व्यजायत
Ô sage, voici les épouses de Dharma ; écoute maintenant les enfants nés d’elles. De Viśvā naquirent les Viśvedevas, et de Sādhyā naquirent les dieux appelés Sādhyas.
Verse 21
मरुत्वत्यां मरुत्वंतो वसोस्तु वसवस्तथा । भानोस्तु भानवस्सर्वे मुहूर्तायां मुहूर्तजाः
De Marutvatī naquirent les Marutvans ; de Vasū naquirent de même les Vasus. De Bhānu naquirent tous les Bhānavas ; et de Muhūrtā naquirent les dieux appelés Muhūrtajas.
Verse 22
लम्बायाश्चैव घोषोऽथ नागवीथी च यामिजा । पृथिवी विषमस्तस्यामरुन्धत्यामजायत
De Lambā naquirent Ghoṣa, ainsi que Nāgavīthī et Yāmijā. D’Arundhatī naquirent Pṛthivī et Viṣama.
Verse 23
संकल्पायास्तु सत्यात्मा जज्ञे संकल्प एव हि । अयादया वसोः पुत्रा अष्टौ ताञ्छृणु शौनक
De Saṅkalpā naquit celui dont l’âme est vérité : Saṅkalpa lui-même, en effet. Et d’Ayā et des autres naquirent les huit fils de Vasu ; écoute-les, ô Śaunaka.
Verse 24
अयो धुवश्च सोमश्च धरश्चैवानिलोऽनलः । प्रत्यूषश्च प्रभासश्च वसवाऽष्टा च नामतः
On les nomme les Huit Vasus : Ayo, Dhruva, Soma, Dhara, Anila, Anala, Pratyūṣa et Prabhāsa.
Verse 25
अयस्य पुत्रो वैतण्डः श्रमः शांतो मुनिस्तथा । ध्रुवस्य पुत्रो भगवान्कालो लोकभावनः
Le fils d’Ayo fut Vaitaṇḍa ; et il y eut aussi Śrama, Śānta et le sage muni. Le fils de Dhruva fut le vénérable Kāla, nourricier et soutien des mondes.
Verse 26
सोमस्य भगवान्वर्चा वर्चस्वी येन जायते । धरस्य पुत्रो द्रविणो हुतहव्यवहस्तथा
De Soma naît l’éclat divin par lequel on devient resplendissant ; de Dhara naît Draviṇa, et de même Hutahavyavaha, le porteur des offrandes sacrificielles.
Verse 27
मनोहरायाश्शिशिरः प्राणोऽथ रमणस्तथा । अनिलस्य शिवा भार्य्या यस्याः पुत्राः पुरोजवः
De Manoharā, les fils furent Śiśira, Prāṇa et aussi Ramaṇa. Elle devint l’épouse de bon augure d’Anila (le dieu du Vent), et ses fils furent les rapides Purojavas.
Verse 28
अविज्ञातगतिश्चैव द्वौ पुत्रावनिलस्य तु । अग्निपुत्रः कुमारस्तु शरस्तम्बे श्रियावृते
Deux fils de Vāyu, le dieu du Vent, avaient en vérité une marche insondable. Et Kumāra—né d’Agni—fut trouvé parmi les roseaux śara rayonnants, dans une touffe de tiges parée de splendeur.
Verse 29
तस्य शाखो विशाखश्च नैगमेयश्च पृष्ठतः । अपत्यं कृत्तिकानां तु कार्तिकेय इति स्मृतः
De lui naquirent Śākha et Viśākha, et derrière eux (naquit) Naigameya. Quant à l’enfant des Kṛttikās, on se souvient de lui sous le nom de Kārttikeya.
Verse 30
प्रत्यूषस्य त्वभूत्पुत्र ऋषिर्नाम्ना तु देवलः । द्वौ पुत्रौ देवलस्यापि प्रजावन्तौ मनीषिणौ
Or Pratyūṣa eut un fils, un ṛṣi nommé Devala. Devala eut lui aussi deux fils, tous deux sages et comblés de descendance.
Verse 31
इति श्रीशिवमहापुराणे पञ्चम्यामुमासंहितायां सर्गवर्णनं नामैकऽत्रिंशोध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au Cinquième Livre—l’Umā-saṃhitā—s’achève le trente-et-unième chapitre intitulé « Sarga-varṇana » (description de la création cosmique).
Verse 32
प्रभासस्य तु सा भार्य्या वसूनामष्टमस्य च । विश्वकर्मा महाभाग तस्य जज्ञे प्रजापतिः
Elle devint l’épouse de Prabhāsa, le huitième parmi les Vasus ; et de cet être illustre naquit le Prajāpati nommé Viśvakarmā.
Verse 33
कर्ता शिल्पसहस्राणां त्रिदशानां च वार्द्धकिः । भूषणानां च सर्वेषां कर्ता शिल्पवतां वरः
Il est le façonnier de milliers d’arts, l’architecte divin parmi les dieux ; le créateur de tous les ornements—véritablement le premier de tous les artisans.
Verse 34
यस्सर्वासां विमानानि देवतानां चकार ह । मनुष्याश्चोपजीवन्ति यस्य शिल्पं महात्मनः
C’est lui qui façonna les vimānas, les chars aériens de toutes les divinités ; et par l’art noble de ce grand être, même les humains trouvent de quoi subsister.
Verse 36
सरूपायां प्रसूतस्य स्त्रियां रुद्रश्च कोटिशः । तत्रैकादशमुख्यास्तु तन्नामानि मुने शृणु
De Sarūpā, dans le sein de cette femme, naquirent des Rudra par d’innombrables crores. Toutefois, parmi eux, onze sont tenus pour les principaux ; ô sage, écoute maintenant leurs noms.
Verse 37
अजैकपादहिर्बुध्न्यस्त्वष्टा रुद्रश्च वीर्यवान् । हरश्च बहुरूपश्च त्र्यम्बकश्चापराजितः
Ajaikapāda et Ahirbudhnya ; Tvaṣṭā ; et Rudra, puissant en vaillance ; Hara, aux formes innombrables ; et Tryambaka, l’Invaincu — tels sont Ses noms et manifestations dignes de vénération.
Verse 38
वृषाकपिश्च शम्भुश्च कपर्दी रैवतस्तथा । एकादशैते कथिता रुद्रास्त्रिभुवनेश्वराः
«Vṛṣākapi, Śambhu, Kapardī, et de même Raivata : ceux-ci sont déclarés être les Onze Rudra, souverains des trois mondes.»
Verse 39
शतं त्वेवं समाख्यातं रुद्राणाममितौजसाम् । शृणु कश्यपपत्नीनां नामानि मुनिसत्तम
Ainsi t’ai-je exposé les cent Rudra à la splendeur incommensurable. Maintenant, ô le meilleur des sages, écoute les noms des épouses de Kaśyapa.
The chapter presents Dakṣa’s attempt to expand creation through numerous sons, countered by Nārada’s argument that they cannot ‘do creation’ without first understanding the world’s extent and directions. The mythic event is the departure (and non-return) of Dakṣa’s sons after Nārada’s instruction, which halts Dakṣa’s procreative program and reframes creation as knowledge-governed rather than purely generative.
‘Bhuvo māna’ functions as a symbol for epistemic prerequisite: action without comprehension of scope, limits, and order is immature (bāliśa) and destabilizing. In a Śaiva reading aligned with Yoga, it implies that true ‘creation’ (constructive participation in cosmic order) requires discernment, restraint, and orientation—anticipating vairāgya and the subordination of desire to insight.
This chapter’s sampled material is primarily genealogical-cosmogonic and does not foreground a distinct iconographic manifestation (svarūpa) of Śiva or Umā. Its Shaiva relevance is indirect: it situates cosmic order and prajā-sṛṣṭi within a Purāṇic framework that, across the Umāsaṃhitā, is ultimately grounded in Śiva-tattva and Śakti’s enabling power.