
L’Adhyāya 29 adopte la forme purānique classique de questions et réponses. Après avoir entendu le « grand récit » précédent (Sanatkumāra–Kāleyasaṃvāda), Śaunaka demande à Sūta un exposé précis de la manière dont surgit la création (sarga) de Brahmā, selon la transmission de Vyāsa. Sūta présente l’enseignement comme une divya-kathā, narration divine, purificatrice et à plusieurs niveaux, dont l’écoute ou la récitation répétée procure un mérite religieux et assure la continuité de la lignée (svavaṃśadhāraṇa). L’exposé cosmogonique introduit ensuite le couple métaphysique pradhāna et puruṣa, matrice durable du sat/asat, d’où procède l’ordonnateur du monde. Brahmā est décrit comme créateur des êtres et comme Nārāyaṇa-parāyaṇa; et la fonction du Trimūrti est énoncée brièvement : Brahmā crée, Hari préserve, Maheśvara dissout, sans autre agent pour ces phases cycliques. La création concrète commence lorsque Brahmā, né de lui-même, produit d’abord les eaux (āpas) et y dépose la semence/énergie (vīrya), motif cosmogonique préparant les émanations suivantes.
Verse 1
शौनक उवाच । श्रुतं मे महदाख्यानं यत्त्वया परिकीर्तितम् । सनत्कुमारकालेयसंवादं परमार्थदम्
Śaunaka dit : J’ai entendu le grand récit sacré que tu as proclamé, le dialogue entre Sanatkumāra et Kāleya, qui confère la vérité suprême.
Verse 2
अतोहं श्रोतुमिच्छामि यथा सर्गस्तु ब्रह्मणः । समुत्पन्नं तु मे ब्रूहि यथा व्यासाच्च ते श्रुतम्
C’est pourquoi je désire entendre comment advint la création de Brahmā. Dis-le-moi clairement : comment elle prit naissance, comme tu l’as entendu de Vyāsa.
Verse 3
सूत उवाच । मुने शृणु कथां दिव्यां सर्वपापप्रणाशिनीम् । कथ्यमानां मया चित्रां बह्वर्थां श्रुतविस्तराम्
Sūta dit : Ô sage, écoute ce récit divin, qui anéantit tous les péchés. Tandis que je le raconte, il est merveilleux, riche de maints sens, et vaste selon ce qui fut entendu dans la tradition sacrée.
Verse 4
यश्चैनां पाठयेत्तां च शृणुयाद्वाऽप्यभीक्ष्णशः । स्ववंशधारणं कृत्वा स्वर्गलोके महीयते
Quiconque fait réciter cet enseignement sacré, et quiconque l’écoute sans cesse—ayant soutenu la continuité de sa lignée et son devoir selon le dharma—sera honoré et exalté dans les mondes célestes.
Verse 5
प्रधानं पुरुषो यत्तन्नित्यं सदसदात्मकम् । प्रधानपुरुषो भूत्वा निर्ममे लोकभावनः
Ce qu’on nomme Pradhāna et ce qu’on nomme Puruṣa sont éternels, de nature à la fois manifestée et non manifestée. Devenu l’unique Pradhāna–Puruṣa, le Seigneur—nourricier et soutien des mondes—fit advenir la création.
Verse 6
स्रष्टारं सर्वभूतानां नारायणपरायणम् । तं वै विद्धि मुनिश्रेष्ठ ब्रह्माणममितौजसम्
Sache, ô meilleur des sages, que le puissant Brahmā—à la splendeur incommensurable—est le créateur de tous les êtres, et qu’il a Nārāyaṇa pour suprême appui.
Verse 7
यस्मादकल्पयत्कल्पान्तमग्राश्शुचयो यतः । भवंति मुनिशार्दूल नमस्तस्मै स्वयम्भुवे
Hommage au Seigneur Né-de-Lui-même (Svayambhū), de qui—même à la fin d’un kalpa—surgissent les êtres purs et les plus éminents. Ô tigre parmi les sages, de Lui naissent les ṛṣi sacrés.
Verse 8
तस्मै हिरण्यगर्भाय पुरुषायेश्वराय च । नमस्कृत्य प्रवक्ष्यामि भूयः सर्गमनुत्तमम्
Après m’être incliné devant Hiraṇyagarbha—le Sein cosmique—qui est aussi la Personne suprême et le Seigneur, j’exposerai de nouveau l’incomparable doctrine de la création (sarga).
Verse 9
ब्रह्मा स्रष्टा हरिः पाता संहर्ता च महेश्वरः । तस्य सर्गस्य नान्योऽस्ति काले काले तथा गते
Brahmā est le créateur ; Hari (Viṣṇu) est le protecteur ; et Maheśvara (Śiva) est celui qui retire et dissout. Dans ce cycle récurrent de manifestation, lorsque les âges passent encore et encore, il n’est pas d’autre agent ultime.
Verse 10
सोऽपि स्वयंभूर्भगवान्सिसृक्षुर्विविधाः प्रजाः । अप एव ससर्जादौ तासु वीर्यमवासृजत्
Ce Seigneur Svayambhū, désirant créer les multiples espèces d’êtres, fit d’abord surgir les eaux; puis il y déposa sa puissance génératrice.
Verse 11
आपो नारा इति प्रोक्ता आपो वै नरसूनवः । अयनं तस्य ताः पूर्वं तेन नारायणः स्मृतः
«Les eaux» sont appelées ‘nārā’; en vérité, on dit que les eaux sont la descendance de Nara. Au commencement, elles furent son lieu de repos (ayana); c’est pourquoi on se souvient de lui comme de Nārāyaṇa.
Verse 12
हिरण्यवर्णमभवत्तदंडमुदकेशयम् । तत्र जज्ञे स्वयं ब्रह्मा स्वयंभूरिति विश्रुतः
Cet Œuf cosmique devint d’une teinte d’or et reposa sur les eaux. En son sein naquit Brahmā de lui-même; c’est pourquoi il est renommé Svayambhū, le Né de soi.
Verse 13
हिरण्यगर्भो भगवानुषित्वा परिवत्सरम् । तदंडमकरोद्द्वैधं दिवं भूमि च निर्ममे
Le Bienheureux Hiraṇyagarbha (Brahmā), après avoir demeuré une année entière au sein de cet Œuf cosmique, le fendit en deux; et de là il façonna le ciel et la terre.
Verse 14
अधोऽथोर्द्ध्वं प्रयुक्तानि भुवनानि चतुर्द्दश । तयोश्शकलयोर्मध्य आकाशममृजत्प्रभुः
Puis le Seigneur établit les quatorze mondes—ceux d’en bas et ceux d’en haut—selon leur ordre; et, entre ces deux parts, le Souverain créa l’immense étendue de l’espace (ākāśa).
Verse 15
अप्सु पारिप्लवां पृथ्वीं दिशश्च दशधा दिवि । तत्र काले मनो वाचं कामक्रोधावथो रतिम्
Lorsque la terre fut submergée par les eaux et que les dix directions du ciel semblaient se fendre en dix, alors (le yogin doit) contenir le mental et la parole, et maîtriser aussi le désir, la colère, et même l’attachement aux plaisirs des sens.
Verse 16
मरीचिमत्र्यंगिरसौ पुलस्त्यं पुलहं क्रतुम । वसिष्ठं तु महतेजास्सोऽसृजत्सप्त मानसान्
Alors le Seigneur d’une splendeur suprême (Brahmā) engendra, par la puissance de son esprit, les sept sages nés du mental : Marīci, Atri, Aṅgiras, Pulastya, Pulaha, Kratu et Vasiṣṭha.
Verse 17
सप्त बह्माण इत्येते पुराणे निश्चयं गताः । ततोऽसृजत्पुनर्ब्रह्मा रुद्रान्क्रोधसमुद्भवान्
Ainsi, le Purāṇa affirme avec certitude qu’il y eut sept Brahmā. Ensuite, Brahmā engendra de nouveau les Rudra—nés de sa colère—manifestant la puissance farouche de la transformation, qui mène en définitive les êtres vers le Seigneur Śiva, le Pati suprême.
Verse 18
सनत्कुमारं च ऋषिं सर्वेषामपि पूर्वजम् । सप्त चैते प्रजायंते पश्चाद्रुद्राश्च सर्वतः
Et parut aussi le sage Sanatkumāra, l’Ancien primordial de tous. Ces sept-là naquirent d’abord ; ensuite, les Rudra se manifestèrent partout, en toutes directions.
Verse 19
अतस्सनत्कुमारस्तु तेजस्संक्षिप्य तिष्ठति । तेषां सप्तमहावंशा दिव्या देवर्षिपूजिताः
Ainsi Sanatkumāra, retirant et rassemblant sa splendeur en lui-même, demeure établi dans l’immobilité. De cette lignée sacrée naissent sept grandes lignées divines, révérées et honorées même par les devarṣi.
Verse 20
प्रजायन्ते क्रियावन्तो महर्षिभिरलंकृताः । विद्युतोऽशनि मेघांश्च रोहितेन्द्रधनूंषि च
Alors s’élevèrent des puissances grandes et agissantes—ornées par les grands ṛṣi—et apparurent aussi l’éclair, la foudre, les nuées, la lueur pourpre, et l’arc d’Indra (l’arc-en-ciel).
Verse 21
पयांसि च ससर्जादौ पर्जन्यं च ससर्ज ह । ऋचो यजूंषि सामानि निर्ममे यज्ञसिद्धये
Au commencement, il fit jaillir les eaux et créa aussi le nuage de pluie. Pour l’accomplissement du sacrifice, il façonna les hymnes du Ṛk, les formules du Yajus et les chants du Sāman.
Verse 22
पूज्यांस्तैरयजन्देवानित्येवमनुशुश्रुम । मुखाद्देवानजनयत्पितॄंश्चैवाथ वक्षसः । प्रजनाच्च मनुष्यान्वै जघनान्निर्ममेऽसुरान्
Ainsi avons-nous entendu : ils rendirent un culte aux Deva, les tenant pour dignes de vénération. De sa bouche il fit naître les Deva ; de sa poitrine il produisit les Pitṛ (pères ancestraux) ; de sa puissance génératrice il façonna les humains ; et de ses reins il créa les Asura.
Verse 23
उच्चावचानि भूतानि गात्रेभ्यस्तस्य जज्ञिरे । आपवस्य प्रजासर्गं सृजतो हि प्रजापतेः
Lorsque Prajāpati (Brahmā), seigneur des créatures, déployait la création des êtres, des ordres variés—élevés et humbles—naquirent de ses propres membres.
Verse 24
सृज्यमानाः प्रजाश्चैव नावर्द्धन्त यदा तदा । द्विधा कृत्वात्मनो देहं स्त्री चैव पुरुषोऽभवत्
Mais lorsque les êtres en cours de création ne se multiplièrent point, alors Il scinda son propre corps en deux et devint ainsi à la fois femme et homme.
Verse 25
ससृजेऽथ प्रजास्सर्वा महिम्ना व्याप्य विश्वतः । विराजमसृजद्विष्णुस्स सृष्टः पुरुषो विराट्
Alors, répandant Sa majesté sur l’univers entier, Il fit naître tous les êtres. Viṣṇu créa Virāj, et de cette création surgit le Puruṣa cosmique, le Virāṭ, la Forme universelle.
Verse 26
द्वितीयं तं मनुं विद्धि मनोरन्तरमेव च । स वैराजः प्रजास्सर्वास्ससर्ज पुरुषः प्रभुः
Sache qu’il est le second Manu, et l’intervalle même du manvantara de Manu. Ce Puruṣa souverain, Vairāja, le Seigneur, créa tous les êtres.
Verse 27
नारायणविसर्गस्य प्रजास्तस्याप्ययोनिजः । आयुष्मान्कीर्तिमान्धन्यः प्रजावांश्चाभवत्ततः
De cette descendance manifestée par Nārāyaṇa surgit aussi un être non né d’un ventre. Par la suite, il devint longévif, renommé, béni et pourvu de descendance.
Verse 28
इत्येवमादिसर्गस्ते वर्णितो मुनिसत्तम । आदिसर्गं विदित्वैवं यथेष्टां प्राप्नुयाद्गतिम्
Ainsi, ô le meilleur des sages, le récit de l’Ādisarga, la création primordiale, t’a été exposé. Celui qui connaît l’Ādisarga de cette manière atteint la voie qui lui est destinée—l’état qu’il recherche—par la grâce de la juste compréhension.
Verse 29
इति श्रीशिवमहापुराणे पञ्चम्यामुमासंहितायामादिसर्गवर्णनं नाम एकोनत्रिंशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au Cinquième Livre — l’Umāsaṃhitā — s’achève le vingt-neuvième chapitre, intitulé «Description de l’Ādisarga, la Création primordiale».
It presents a cosmogonic argument: creation proceeds through Brahmā (Svayaṃbhū/Hiraṇyagarbha) operating within a pradhāna–puruṣa metaphysical frame, while the cosmic functions are distributed across the Trimūrti—Brahmā creates, Viṣṇu preserves, and Śiva dissolves—repeating across cycles of time.
The chapter’s key symbols—pradhāna/puruṣa and the primordial waters (āpas)—encode a layered cosmogony: undifferentiated potential (pradhāna) and conscious principle (puruṣa) precede manifest forms, while ‘waters’ function as a generative substrate into which creative potency (vīrya) is placed, signaling the transition from metaphysical principles to tangible emanation.
No distinct iconographic manifestation of Śiva or Umā/Gaurī is foregrounded in the provided verses; instead, Śiva appears chiefly as Maheśvara in his cosmic function as saṃhartā (dissolver), within a theological schema that coordinates Śiva with Brahmā and Hari.