
L’Adhyāya 29 poursuit le dialogue entre Nārada et Brahmā. À la question de Nārada sur la suite des événements, Brahmā raconte ce qui advint aussitôt après les paroles de Pārvatī à Śiva. Hara (Śiva), satisfait et joyeux au fond de lui, reçoit le discours à la fois tendre et prescriptif de Pārvatī. Elle le reconnaît comme son Seigneur, rappelle l’épisode cosmique du sacrifice de Dakṣa et sa destruction impétueuse, puis relie leur naissance et leur mission présentes à la détresse des devas causée par Tāraka. Pārvatī implore Śiva, par compassion, de l’accepter pour épouse, mais exige une démarche publique, sociale et rituelle : elle demande la permission de retourner chez son père et prie Śiva de venir auprès d’Himavat pour solliciter officiellement sa main, en prenant volontairement l’apparence d’un bhikṣu (mendiant) comme une līlā. Le chapitre met ainsi l’accent sur la légitimation selon le dharma, la renommée (yaśas) dans le monde, et l’harmonisation de l’identité ascétique avec le mariage formel, préparant la reconnaissance publique de l’union divine et de son dessein cosmique.
Verse 1
नारद उवाच । ब्रह्मन् विधे महाभाग किं जातं तदनन्तरम् । तत्सर्वं श्रोतुमिच्छामि कथय त्वं शिवायशः
Nārada dit : «Ô Brahman, ô Vidhā, le Créateur, ô toi le très fortuné, que se passa-t-il ensuite ? Je désire tout entendre. Dis-le-moi, ô Śivāyaśas, car cela touche à la gloire du Seigneur Śiva.»
Verse 2
ब्रह्मोवाच । देवर्षे श्रूयतां सम्यक्कथयामि कथां मुदा । तां महापापसंहर्त्रीं शिवभक्तिविवर्द्धिनीम्
Brahmā dit : «Ô voyant divin, écoute avec attention. Avec joie je vais raconter ce récit sacré, qui détruit même les grands péchés et accroît la dévotion envers le Seigneur Śiva.»
Verse 3
पार्वती वचनं श्रुत्वा हरस्स परमात्मनः । दृष्ट्वानन्दकरं रूपं जहर्षातीव च द्विज
Ô brāhmane, ayant entendu les paroles de Pārvatī, Hara—le Soi suprême—contempla sa forme dispensatrice de joie et fut saisi d’une immense allégresse.
Verse 4
प्रत्युवाच महा साध्वी स्वोपकण्ठस्थितं विभुम् । अतीव सुखिता देवी प्रीत्युत्फुल्लानना शिवा
Alors la grande Déesse vertueuse, comblée de bonheur et le visage épanoui d’amour, répondit au Seigneur omniprésent qui reposait tout près d’elle.
Verse 5
पार्वत्युवाच । त्वं नाथो मम देवेश त्वया किं विस्मृतम्पुरा । दक्षयज्ञविनाशं हि यदर्थं कृतवान्हठात्
Pārvatī dit : «Ô Devēśa, Tu es mon Seigneur et mon protecteur. Qu’as-Tu oublié des temps anciens—dans quel dessein as-Tu soudain anéanti le sacrifice de Dakṣa ?»
Verse 6
स त्वं साहं समुत्पन्ना मेनयां कार्य्यसिद्धये । देवानां देव देदेश तारकाप्ताऽसुखात्मनाम्
Ô Seigneur des devas, ô souverain divin : Toi et moi nous sommes manifestés par Menā afin d’accomplir le dessein des dieux—d’ôter la souffrance qui les a frappés à cause de Tāraka.
Verse 7
यदि प्रसन्नो देवेश करोषि च कृपां यदि । पतिर्भव ममेशान मम वाक्यं कुरु प्रभो
«Ô Seigneur des dieux, si Tu es satisfait—si Tu daignes accorder Ta compassion—alors, ô Īśāna, deviens mon époux. Ô Maître, exauce ma parole.»
Verse 8
पितुर्गेहे मया सम्यग्गम्यते त्वदनुजया । प्रसिद्धं क्रियतां तद्वै विशुद्धं परमं यशः
Avec ta jeune sœur m’accompagnant, je me rends en vérité et comme il se doit à la demeure de mon père. Que cette affaire soit donc proclamée au grand jour, afin que s’établisse un honneur sans tache et souverain.
Verse 9
गन्तव्यं भवता नाथ हिमवत्पार्श्वतं प्रभो । याचस्व मां ततो भिक्षु भूत्वा लीलाविशारदः
Ô Seigneur, ô Maître : rends-toi auprès d’Himavān, ô Prabhu. Puis, devenu mendiant, habile dans le jeu divin, approche-toi et demande-moi (en mariage).
Verse 10
तथा त्वया प्रकर्तव्यं लोके ख्यापयता यशः । पितुर्मे सफलं सर्वं कुरुष्वैवं गृहा मम्
Ainsi donc, agis de telle sorte que ta renommée soit proclamée dans le monde. Fais porter fruit à tous les desseins de mon père, et de cette manière, accepte ma main dans le mariage sacré.
Verse 11
ऋषिभिर्बोधितः प्रीत्या स्वबन्धुपरिवारितः । करिष्यति न संदेहस्तव वाक्यं पिता मम
« Mon père—conseillé avec bienveillance par les ṛṣi et entouré des siens—accomplira assurément ta parole ; il n’y a là aucun doute. »
Verse 12
दक्षकन्या पुराहं वै पित्रा दत्ता यदा तव । यथोक्तविधिना तत्र विवाहो न कृतस्त्वया
Autrefois, lorsque j’étais la fille de Dakṣa et que mon père me donna à toi, tu n’accomplis pas là le mariage selon les rites prescrits.
Verse 13
न ग्रहाः पूजितास्तेन दक्षेण जनकेन मे । ग्रहाणां विषयस्तेन सच्छिद्रोयं महानभूत्
« Mon père Dakṣa n’a pas rendu culte aux Graha (divinités planétaires). Par cette négligence, l’influence des Graha est devenue une grande affliction, pleine de défauts, sur cette affaire (et sur moi). »
Verse 14
तस्माद्यथोक्तविधिना कर्तुमर्हसि मे प्रभो । विवाहं त्वं महादेव देवानां कार्य्यसिद्धये
C’est pourquoi, ô mon Seigneur, tu dois accomplir le mariage selon le rite prescrit. Ô Mahādeva, mène à bien ces noces pour l’accomplissement du dessein des dieux.
Verse 15
विवाहस्य यथा रीतिः कर्तव्या सा तथा धुवम् । जानातु हिमवान् सम्यक् कृतं पुत्र्या शुभं तपः
Que les rites du mariage soient accomplis exactement selon la juste coutume—assurément ainsi. Que Himavān comprenne clairement que sa fille a mené à la perfection une austérité (tapas) de bon augure.
Verse 16
ब्रह्मोवाच इत्येवं वचनं श्रुत्वा सुप्रसन्नस्सदाशिवः । प्रोवाच वचनं प्रीत्या गिरिजां प्रहसन्निव
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu ses paroles, Sadāśiva fut comblé de joie ; et, avec tendresse—comme esquissant un sourire—il adressa sa parole à Girijā (Pārvatī).
Verse 17
शिव उवाच । शृणु देवि महेशानि परमं वचनं मम । यथोचितं सुमाङ्गल्यमविकारि तथा कुरु
Śiva dit : «Écoute, ô Déesse, Maheshānī, grande reine du Seigneur. Entends ma parole suprême : accomplis comme il convient le rite de bon augure qui confère la bénédiction, avec fermeté et sans vaciller.»
Verse 18
ब्रह्मादिकानि भूतानि त्वनित्यानि वरानने । दृष्टं यत्सर्वमेतच्च नश्वरं विद्धि भामिनि
Ô toi au beau visage, même des êtres tels que Brahmā et les autres sont impermanents. Ô dame rayonnante, sache que tout ce qui est vu ici—sans exception—est périssable.
Verse 19
एकोनेकत्वमापन्नो निर्गुणो हि गुणान्वितः । ज्योत्स्नया यो विभाति परज्योत्स्नान्वितोऽभवत्
Lui qui est en vérité sans attributs (nirguṇa) devient pourtant, pour la révélation, doté d’attributs (saguṇa) ; bien qu’Un, il assume la multiplicité. Tel la lune qui brille d’une clarté lunaire réfléchie, il apparaît accompagné d’une Lumière plus haute, transcendante.
Verse 20
स्वतन्त्रः परतन्त्रश्च त्वया देवि कृतो ह्यहम् । सर्वकर्त्री च प्रकृतिर्महामाया त्वमेव हि
Ô Déesse, par toi j’ai été rendu à la fois indépendant et dépendant. Toi seule es Prakṛti, la puissance qui accomplit tout, la grande Māyā.
Verse 21
मायामयं कृतमिदं च जगत्समग्रं सर्वात्मना हि विधृतं परया स्वबुद्ध्या । सवार्त्मभिस्सुकृतिभिः परमात्मभावैस्संसिक्तमात्मनि गणः परिवेष्टितश्च
Cet univers tout entier est façonné de Māyā ; pourtant le Suprême le soutient comme le Soi intérieur de tous, par Sa propre conscience suprême. Et la multitude des êtres—ceux au mérite vertueux, dont la connaissance est imprégnée du sens du Paramātman—demeure enveloppée et établie dans ce Soi même.
Verse 22
के ग्रहाः के ऋतुगणाः के वान्येपि त्वया ग्रहाः । किमुक्तं चाधुना देवि शिवार्थं वरवर्णिनि
«Quelles sont ces planètes (graha), quels sont les groupes de saisons, et quelles autres influences as-tu prises en compte ? Et maintenant, ô Déesse—aux membres gracieux—qu’a-t-on proclamé pour la cause de Śiva ?»
Verse 23
गुणकार्य्यप्रभेदेनावाभ्यां प्रादुर्भवः कृतः । भक्तहेतोर्जगत्यस्मिन्भक्तवत्सलभावतः
En distinguant les fonctions issues des guṇa, nous deux nous sommes manifestés dans ce monde. Cette manifestation est pour les dévots (bhakta), car, dans cet univers, notre nature est d’une tendre affection envers ceux qui nous vénèrent.
Verse 24
त्वं हि वै प्रकृतिस्सूक्ष्मा रजस्सत्त्वतमोमयी । व्यापारदक्षा सततं सगुणा निर्गुणापि च
Tu es, en vérité, la subtile Prakṛti, faite de rajas, sattva et tamas. Toujours apte à faire naître l’activité, tu es à la fois avec attributs (saguṇā) et aussi au-delà des attributs (nirguṇā).
Verse 25
सर्वेषामिह भूतानामहमात्मा सुमध्यमे । निर्विकारी निरीहश्च भक्तेच्छोपात्तविग्रहः
Ô toi à la taille gracieuse, Je suis le Soi même de tous les êtres ici. Je suis immuable, sans besoin ni dépendance; et pourtant, répondant au désir du dévot, J’assume une forme que l’on peut approcher et vénérer.
Verse 26
हिमालयं न गच्छेयं जनकं तव शैलजे । ततस्त्वां भिक्षुको भूत्वा न याचेयं कथंचन
Ô toi née de la montagne (Pārvatī), Je n’irai pas à l’Himālaya pour m’approcher de ton père. Bien plus, quand bien même Je deviendrais mendiant, Je ne te demanderais absolument rien.
Verse 27
महागुणैर्गरिष्ठोपि महात्मापि गिरीन्द्रजे । देहीतिवचनात्सद्यः पुरुषो याति लाघवम्
Ô fille du Seigneur des montagnes, même un être au grand cœur—si lourd de nombreuses vertus—se trouve aussitôt diminué dès qu’il prononce ces mots : « Donne-moi ».
Verse 28
इत्थं ज्ञात्वा तु कल्याणि किमस्माकं वदस्यथ । कार्य्यं त्वदाज्ञया भद्रे यथेच्छसि तथा कुरु
« Ô toi l’auspicieuse, l’ayant compris ainsi, que peux-tu encore nous dire ? Ô dame bénie, l’affaire doit s’accomplir selon ton ordre : fais exactement comme tu le souhaites. »
Verse 29
ब्रह्मोवाच । तेनोक्तापि महादेवी सा साध्वी कमलेक्षणा । जगाद शंकरं भक्त्या सुप्रणम्य पुनः पुनः
Brahmā dit : Bien qu’on lui eût parlé ainsi, la grande Déesse—vertueuse, aux yeux de lotus—s’adressa à Śaṅkara avec dévotion, se prosternant encore et encore avec révérence.
Verse 30
पार्वत्युवाच । त्वमात्मा प्रकृतिश्चाहं नात्र कार्य्या विचारणा । स्वतन्त्रौ भक्तवशगौ निर्गुणौ सगुणावपि
Pārvatī dit : «Tu es l’Ātman suprême, et moi je suis Prakṛti, la puissance primordiale. Il n’y a nul besoin d’en délibérer. Bien que nous soyons indépendants, nous nous laissons tous deux gouverner par les dévots ; et bien qu’au-delà des qualités (nirguṇa), nous nous manifestons aussi avec des qualités (saguṇa).»
Verse 31
प्रयत्नेन त्वया शम्भो कार्यं वाक्यं मम प्रभो । याचस्व मां हिमगिरेस्सौभाग्यं देहि शङ्कर
Ô Śambhu, mon Seigneur, accomplis ma parole et ma demande avec un effort sincère. Va me demander à l’Himālaya ; ô Śaṅkara, accorde-moi la grâce d’être ton épouse consacrée.
Verse 32
कृपां कुरु महेशान तव भक्तास्मि नित्यशः । तव पत्नी सदा नाथ ह्यहं जन्मनि जन्मनि
Ô Maheśāna, fais-moi grâce. Je suis à jamais ta dévote. Ô Seigneur, de naissance en naissance, je suis en vérité toujours ton épouse.
Verse 33
त्वं ब्रह्म परमात्मा हि निर्गुणः प्रकृतेः परः । निर्विकारी निरीहश्च स्वतन्त्रः परमेश्वरः
Tu es véritablement Brahman, le Soi suprême; au-delà des guṇa, transcendant la Prakṛti. Immuable et sans désir, toujours indépendant, tu es le Seigneur suprême (Parameśvara).
Verse 34
तथापि सगुणोपीह भक्तोद्धारपरायणः । विहारी स्वात्मनिरतो नानालीलाविशारदः
Pourtant, ici même, il revêt une forme manifeste (saguṇa), tout entier voué à relever ses dévots. Il se plaît au jeu divin, demeure en son propre Soi, et excelle en d’innombrables līlās.
Verse 35
सर्वथा त्वामहं जाने महादेव महेश्वर । किमुक्तेन च सर्वज्ञ बहुना हि दयां कुरु
En toute manière je te connais comme Mahādeva, le Grand Seigneur, Maheśvara. À quoi bon en dire davantage, ô Toi l’Omniscient ? Accorde, de grâce, ta compassion.
Verse 36
विस्तारय यशो लोके कृत्वा लीलां महाद्भुताम् । यत्सुगीय जना नाथांजसोत्तीर्णा भवाम्बुधेः
Ô Seigneur, étends ta renommée dans le monde en accomplissant une līlā suprêmement merveilleuse ; en la chantant, ô Protecteur, les êtres traversent promptement l’océan du devenir mondain.
Verse 37
ब्रह्मोवाच । इत्येवमुक्त्वा गिरिजा सुप्रणम्य पुनः पुनः । विरराम महेशानं नतस्कन्धा कृतांजलिः
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, Girijā (Pārvatī) se prosterna avec révérence, encore et encore, devant Maheśāna (le Seigneur Śiva). Les épaules courbées d’humilité et les paumes jointes en añjali, elle se tut et cessa de parler.
Verse 38
इत्येवमुक्तस्स तया महात्मा महेश्वरो लोकविडम्बनाय । तथेति मत्त्वा प्रहसन्बभूव मुदान्वितः कर्तुमनास्तदेव
Ainsi sollicité par elle, le magnanime Maheśvara—désireux d’accomplir une līlā pour l’instruction du monde—l’accepta en son cœur : « Qu’il en soit ainsi ». Souriant, il fut rempli de joie et résolut d’accomplir cela même.
Verse 39
ततो ह्यन्तर्हितश्शम्भुर्बभूव सुप्रहर्षितः । कैलासं प्रययौ काल्या विरहाकृष्टमानसः
Alors Śambhu (le Seigneur Śiva) devint invisible, rempli d’une grande joie. L’esprit attiré par la séparation d’avec Kālī (Pārvatī), il partit pour le Kailāsa.
Verse 40
तत्र गत्वा महेशानो नन्द्यादिभ्यस्स ऊचिवान् । वृत्तान्तं सकलं तम्वै परमानन्दनिर्भरः
Parvenu en ce lieu, le Seigneur Maheśāna s’adressa à Nandī et aux autres. Lui—le Souverain suprême—débordant de la plus haute béatitude, raconta entièrement tout ce qui s’était passé.
Verse 41
तेऽपि श्रुत्वा गणास्सर्वे भैरवाद्याश्च सर्वशः । बभूवुस्सुखिनोत्यन्तं विदधुः परमोत्सवम्
En l’entendant, tous les Gaṇas, ainsi que Bhairava et les autres de toutes parts, furent comblés d’une joie extrême. Ils organisèrent alors une fête des plus grandioses.
Verse 42
सुमंगलं तत्र द्विज बभूवातीव नारद । सर्वेषां दुःखनाशोभूद्रुद्रः प्रापापि संमुदम्
Ô Nārada, ô noble brāhmane, il s’y produisit un événement extrêmement auspicious. Les peines de tous furent anéanties, et Rudra lui aussi atteignit une joie profonde.
Pārvatī asks Śiva to go to Himavat’s residence and formally request her hand, even taking on a bhikṣu (mendicant) form as līlā; she also invokes the earlier Dakṣa-yajña destruction as contextual memory.
The narrative encodes the Śiva–Śakti union as grace-mediated and dharma-aligned: supreme divinity adopts humility (bhikṣu) to sanctify social order, showing that transcendence can validate, not negate, worldly rites.
Śiva is highlighted as Hara/Paramātman and as a potential bhikṣu-form (ascetic manifestation), while Pārvatī is shown as the directive Śakti who orchestrates the dharmic visibility of their union.