
Ce chapitre, rapporté par Sūta aux ṛṣi assemblés, expose la grandeur salvatrice de Viśveśvara, destructeur des grands péchés (mahāpātaka), et l’enracine aussitôt dans l’ontologie. L’univers visible n’est qu’une apparence ‘vastumātraka’, dont le fondement est cidānanda : immuable, éternel, nirvikāra. De cet Absolu naît une « seconde intention » (dvitīyecchā), par laquelle la même Réalité devient saguṇa et reçoit le nom de « Śiva ». Le texte décrit ensuite une manifestation polaire : Śiva comme principe masculin et Śakti comme puissance féminine, dualité ordonnée demeurant issue d’une unique source de cidānanda. Prakṛti et Puruṣa, hésitant sur la marche à suivre, entendent la voix d’autorité du Paramātman nirguṇa : pour qu’advienne une création excellente, le tapas est requis. Lorsqu’ils demandent le lieu de l’austérité, apparaît une cité/demeure sacrée, lumineuse et parfaitement pourvue, concentrée de tejas, mesurée à pañcakrośa, située dans l’espace médian près de Puruṣa. Le chapitre unit ainsi l’émanation métaphysique, la question du commencement et le mécanisme rituel-ascétique du tapas qui déclenche la manifestation ordonnée, tout en présentant Viśveśvara comme la clé théologique qui dissout péché et ignorance.
Verse 1
सूत उवाच । अतःपरं प्रवक्ष्यामि श्रूयतामृषिसत्तमाः । विश्वेश्वरस्य माहात्म्यं महापातकनाशनम्
Sūta dit : «Écoutez maintenant, ô meilleurs des sages. Je vais proclamer la grandeur sacrée de Viśveśvara (Śiva, Seigneur de l’univers), une gloire qui anéantit même les fautes les plus lourdes.»
Verse 2
यदिदं दृश्यते किंचिज्जगत्यां वस्तुमात्रकम् । चिदानन्द स्वरूपं च निर्विकारं सनातनम्
Tout ce qui se voit en ce monde comme de simples « choses » est, en vérité, de la nature de la Conscience et de la Béatitude—éternel et immuable.
Verse 3
तस्यैव कैवल्यरतेर्द्वितीयेच्छा ततोभवत् । स एव सगुणो जातश्शिव इत्यभिधीयते
Pour Celui-là même qui se complaît dans le kaivalya (la solitude absolue), naquit alors une seconde intention. De là, Il se manifesta Lui-même avec des attributs; ainsi est-Il nommé « Śiva » dans son mode saguṇa (qualifié).
Verse 4
स एव हि द्विधा जातः पुंस्त्रीरूपप्रभेदतः । यः पुमान्स शिवः ख्यातः स्त्रीशक्तिस्सा हि कथ्यते
Lui seul devint deux, différencié en forme masculine et en forme féminine. Le mâle est célébré comme Śiva, et la femelle est dite, en vérité, sa Śakti (Puissance).
Verse 5
चिदानन्देस्वरूपाभ्यां पुरुषावपि निर्मितौ
Des deux principes—la Conscience pure (cit) et la Béatitude (ānanda)—furent aussi manifestées ces deux Personnes divines.
Verse 6
अदृष्टाभ्यां तदा ताभ्यां स्वभावान्मुनिसत्तमाः । तावदृष्ट्वा तदा तौ च स्वमातृपितरौ द्विजाः
Ô le meilleur des sages : alors ces deux-là, mus par leur nature propre, portèrent leur regard ; et les deux « deux-fois-nés », les voyant, les reconnurent pour leur propre mère et leur propre père.
Verse 7
महासंशयमापन्नौ प्रकृतिः पुरुषश्च तौ । तदा वाणी समुत्पन्ना निर्गुणात्परमात्मनः । तपश्चैव प्रकर्तव्यं ततस्सृष्टिरनुत्तमा
Prakṛti et Puruṣa, tous deux tombés dans un grand doute, entendirent alors une Voix divine s’élever du Soi suprême, Nirguṇa : «Il faut entreprendre l’austérité ; de là naîtra la création sans égale.»
Verse 8
प्रकृतिपुरुषाबूचतुः । तपसस्तु स्थलंनास्ति कुत्रावाभ्यां प्रभोऽधुना । स्थित्वा तपः प्रकर्तव्यं तव शासनतश्शिव
Prakṛti et Puruṣa dirent : «Ô Seigneur, à présent il n’est point de lieu convenable pour que nous deux pratiquions l’austérité. Où devons-nous demeurer et accomplir le tapas selon Ton ordre, ô Śiva ?»
Verse 9
ततश्च तेजसस्सारं पंचक्रोशात्मकं शुभम् । सर्वोपकरणैर्युक्तं सुंदरं नगरं तथा
Alors, de l’essence même de la radiance divine, surgit une cité faste et splendide, s’étendant sur cinq krośas, pourvue de tout ce qui est requis et magnifiquement parée.
Verse 10
निर्माय प्रेषितं तत्स्वं निर्गुणेन शिवेन च । अंतरिक्षे स्थितं तच्च पुरुषस्य समीपतः
L’ayant façonnée, Śiva le Transcendant, sans attributs (nirguṇa), envoya sa propre manifestation ; et elle demeura suspendue dans l’espace, tout près de cet homme.
Verse 11
तदधिष्ठाय हरिणा सृष्टिकामनया ततः । बहुकालं तपस्तप्तं तद्ध्यानमवलंब्य च
Ensuite, Hari (Viṣṇu), prenant refuge en ce saint support (siège/demeure) avec le désir de faire naître la création, pratiqua des austérités durant un temps très long, s’appuyant avec constance sur la méditation de Celui-là, le Seigneur suprême Śiva.
Verse 12
श्रमेण जलधारश्च विविधाश्चाभवंस्तदा । ताभिर्व्याप्तं च तच्छून्यं नान्यत्किंचिददृश्यत
Alors, sous l’effet de l’effort, surgirent maints courants d’eau de diverses sortes. Ce vide en fut entièrement pénétré, et l’on ne voyait plus rien d’autre.
Verse 13
ततश्च विष्णुना दृष्टं किमेतद्दृश्यतेऽद्भुतम् । इत्याश्चर्यं तदा दृष्ट्वा शिरसः कम्पनं कृतम्
Alors Viṣṇu regarda et se dit : « Quelle est donc cette merveille prodigieuse qui se donne à voir ? » À la vue de ce spectacle stupéfiant, il secoua la tête d’étonnement.
Verse 14
ततश्च पतितः कर्णान्मणिश्च पुरतः प्रभो । तद्बभूव महत्तीर्थं नामतो मणिकर्णिका
Alors, ô Seigneur, le joyau tomba de l’oreille (de Śiva) devant tous. De cet événement naquit un grand tīrtha, illustre sous le nom de Maṇikarṇikā.
Verse 15
जलौघे प्लाव्यमाना सा पंचक्रोशी यदाभवत । निर्गुणेन शिवेनाशु त्रिशूलेन धृता तदा
Lorsque la région sacrée de Pañcakrośī fut emportée par un torrent d’eaux, alors Śiva, le Nirguṇa, la soutint aussitôt sur son trident (triśūla), pour la protéger.
Verse 16
विष्णुस्तत्रैव सुष्वाप प्रकृत्या स्वस्त्रिया सह । तन्नाभिकमलाज्जातो ब्रह्मा शंकरशासनात्
Là même, Viṣṇu demeura en repos yogique, avec Prakṛti, sa propre épouse. Du lotus de son nombril naquit Brahmā, selon l’ordonnance de Śaṅkara (le Seigneur Śiva).
Verse 17
शिवाज्ञां स समासाद्य सृष्टिचक्रेऽद्भुता तदा । चतुर्द्दशमिता लोका ब्रह्मांडे यत्र निर्मिताः
Ayant reçu l’ordre du Seigneur Śiva, il mit alors en mouvement l’œuvre merveilleuse de la création. Dans ce Brahmāṇḍa, les quatorze mondes furent façonnés et établis.
Verse 18
योजनानां च पंचाशत्कोटिसंख्याप्रमाणतः । ब्रह्मांडस्यैव विस्तारो मुनिभिः परिकीर्तितः
Selon la mesure de cinquante koṭis de yojanas, les sages ont proclamé l’étendue même du Brahmāṇḍa, l’Œuf cosmique.
Verse 19
ब्रह्मांडे कर्मणा बद्धा प्राणिनो मां कथं पुनः । प्राप्स्यंतीति विचिन्त्यैतत्पंचक्रोशी विमोचिता
Réfléchissant : «Comment les êtres vivants, liés par leurs actes au sein du Brahmāṇḍa, pourront-ils de nouveau m’atteindre ?», le Seigneur révéla alors la région sacrée libératrice nommée Pañcakrośī.
Verse 20
इयं च शुभदा लोके कर्म नाशकरी मता । मोक्षप्रकाशिका काशी ज्ञानदा मम सुप्रिया
«Cette Kāśī est de bon augure dans le monde et l’on la tient pour celle qui détruit les liens du karma. Kāśī révèle la voie de la délivrance, accorde la vraie connaissance et m’est infiniment chère.»
Verse 21
अविमुक्तं स्वयं लिंगं स्थापितं परमात्मना । न कदाचित्त्वया त्याज्यमिदं क्षेत्रं ममांशक
À Avimukta, le Paramātman Lui-même a établi ce Liṅga. C’est pourquoi, ô part de Moi, tu ne dois jamais abandonner ce kṣetra sacré.
Verse 22
इति श्रीशिवमहापुराणे चतुर्थ्यां कोटिरुद्रसंहितायां विश्वेश्वरमाहात्म्ये काश्यां रुद्रागमनवर्णनंनाम द्वाविंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le vingt-deuxième chapitre, intitulé « Description de l’arrivée de Rudra à Kāśī », dans le Viśveśvara Māhātmya de la quatrième partie (Koṭirudra Saṃhitā) du Śrī Śiva Mahāpurāṇa.
Verse 23
ब्रह्मणश्च दिने सा हि न विनश्यति निश्चितम् । तदा शिवस्त्रिशूलेन दधाति मुनयश्च ताम्
Assurément, durant le jour de Brahmā, cela ne périt pas — c’est certain. Alors Śiva le porte sur son trident (triśūla), et les sages le soutiennent eux aussi.
Verse 24
पुनश्च ब्रह्मणा सृष्टौ कृतायां स्थाप्यते द्विजाः । कर्मणा कर्षणाच्चैव काशीति परिपठ्यते
Et de nouveau, lorsque Brahmā accomplit la création, les « deux-fois-nés » (dvija) y sont établis. Et parce que, par son action karmique spirituelle, elle attire et entraîne tous les êtres, la tradition la récite et la connaît sous le nom de « Kāśī ».
Verse 25
अविमुक्तेश्वरं लिंगं काश्यां तिष्ठति सर्वदा । मुक्तिदातृ च लोकानां महापातकिनामपि
Le Liṅga nommé Avimukteśvara demeure à jamais à Kāśī; il accorde la délivrance aux êtres, même à ceux chargés des fautes les plus lourdes.
Verse 26
अन्यत्र प्राप्यते मुक्तिस्सारूप्यादिर्मुनीश्वराः । अत्रैव प्राप्यते जीवैः सायुज्या मुक्तिरुत्तमा
Ô sages éminents, ailleurs on peut obtenir la délivrance telle que le sārūpya et autres états; mais ici même les êtres vivants atteignent la délivrance suprême — le sāyujya, l’union avec le Seigneur Śiva.
Verse 27
येषां क्वापि गतिर्नास्ति तेषां वाराणसी पुरी । पंचक्रोशी महापुण्या हत्याकोटिविनाशनी
Pour ceux qui ne trouvent nulle part refuge ni voie spirituelle, la cité même de Vārāṇasī devient leur véritable asile. Le pèlerinage sacré de Pañcakrośī y est d’un mérite suprême et, par la grâce de Śiva, il détruit même des crores de fautes, fût-ce des péchés lourds comme le meurtre.
Verse 28
अमरा मरणं सर्वे वांछतीह परे च के । भुक्तिमुक्तिप्रदा चैषा सर्वदा शंकरप्रिया
Même les immortels (les dieux) aspirent tous à cette « mort » ici ; qui donc, parmi les autres, ne la désirerait pas ? Car ce lieu/ce pouvoir sacré accorde sans cesse la jouissance du monde (bhukti) et la délivrance (mukti), et il est à jamais cher à Śaṅkara.
Verse 29
ब्रह्मा च श्लाघते चामूं विष्णुस्सिद्धाश्च योगिनः । मुनयश्च तथैवान्ये त्रिलोकस्था जनाः सदा
Brahmā la loue, et Viṣṇu aussi ; les Siddha et les Yogin la louent également. Les sages, et de même les autres êtres demeurant dans les trois mondes, exaltent sans cesse sa gloire.
Verse 30
काश्याश्च महिमानं वै वक्तुं वर्षशतैरपि । शक्नोम्यहं न सर्वं हि यथाशक्ति ब्रुवे ततः
En vérité, même si je parlais durant cent ans, je ne pourrais exprimer entièrement la gloire de Kāśī. C’est pourquoi je ne la décrirai qu’à la mesure de mes capacités.
Verse 31
कैलासस्य पतिर्यो वै ह्यंतस्सत्त्वो बहिस्तमाः । कालाग्निर्नामतः ख्यातो निर्गुणो गुणवान्भवः । प्रणिपातैरनेकैश्च वचनं चेदमब्रवीत्
Alors le Seigneur du Kailāsa—connu sous le nom de Kālāgni—pur au-dedans (sattva) mais au-dehors voilé de ténèbres; bien que nirguṇa en son essence, il assume des guṇa par grâce. Après de nombreuses prosternations, il prononça ces paroles.
Verse 32
रुद्र उवाच । विश्वेश्वर महेशान त्वदीयोऽस्मि न संशयः । कृपां कुरु महादेव मयि त्वं साम्ब आत्मजे
Rudra dit : «Ô Seigneur de l’univers, ô Maheśāna, je suis véritablement à Toi, sans aucun doute. Fais-moi grâce, ô Mahādeva; sois bienveillant envers moi, ô Śambhu, comme envers Ton propre enfant.»
Verse 33
स्थातव्यं च सदात्रैव लोकानां हितकाम्यया । तारयस्व जगन्नाथ प्रार्थयामि जगत्पते
Pour le bien de tous les êtres, Tu dois demeurer ici à jamais. Ô Jagannātha, délivre les mondes : telle est ma prière vers Toi, ô Jagatpati, Maître de toute création.
Verse 34
सूत उवाच । अविमुक्तेऽपि दान्तात्मा तं संप्रार्थ्य पुनः पुनः । नेत्राश्रूणि प्रमुच्यैव प्रीतः प्रोवाच शंकरम्
Sūta dit : Même à Avimukta, cet homme maître de lui le supplia encore et encore; puis, laissant couler des larmes de ses yeux, rempli de dévotion et de joie, il s’adressa à Śaṅkara (le Seigneur Śiva).
Verse 35
अविमुक्त उवाच । देवदेव महादेव कालामयसुभेषज । त्वं त्रिलोकपतिस्सत्यं सेव्यो ब्रह्माच्युतादिभिः
Avimukta dit : «Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva—remède suprême aux maux du Temps (mort et décrépitude) ! En vérité, Tu es le Seigneur des trois mondes, et Tu es digne d’être adoré même par Brahmā, Acyuta (Viṣṇu) et les autres dieux.»
Verse 36
काश्यां पुर्यां त्वया देव राजधानी प्रगृह्यताम् । मया ध्यानतया स्थेयमचिंत्य सुखहेतवे
Ô Deva, dans la cité de Kāśī, daigne accepter le trône royal comme capitale. Quant à moi, je demeurerai établi dans la méditation, afin de susciter une béatitude inconcevable.
Verse 37
मुक्तिदाता भवानेव कामदश्च न चापरः । तस्मात्त्वमुपकाराय तिष्ठोमासहितस्सदा
Toi seul es le dispensateur de la délivrance (mukti), et Toi seul accordes tous les dons désirés : il n’en est point d’autre. Aussi, pour le bien des dévots, demeure toujours présent, avec Umā.
Verse 38
जीवान्भवाब्धेरखिलांस्तारय त्वं सदाशिव । भक्तकार्य्यं कुरु हर प्रार्थयामि पुनःपुनः
Ô Sadāśiva, fais traverser à tous les êtres vivants l’océan du devenir mondain. Ô Hara, accomplis le besoin de ton dévot : je t’en supplie encore et encore.
Verse 39
सूत उवाच । इत्येवं प्रार्थितस्तेन विश्वनाथेन शंकरः । लोकानामुपकारार्थं तस्थौ तत्रापि सर्वराट्
Sūta dit : Ainsi imploré par Viśvanātha, Śaṅkara — le Souverain suprême de tout — demeura là lui aussi, pour le bien et l’élévation des mondes.
Verse 40
यद्दिनं हि समारभ्य हरः काश्यामुपागतः । तदारभ्य च सा काशी सर्वश्रेष्ठतराभवत्
Dès le jour où Hara (le Seigneur Śiva) vint à Kāśī, dès cet instant Kāśī devint la plus excellente de toutes les terres saintes.
It argues that the same absolute reality is nirguṇa cidānanda yet becomes saguṇa ‘Śiva’ through a secondary will (dvitīyecchā); then, as Prakṛti and Puruṣa face doubt about creation, a divine command mandates tapas, culminating in the manifestation of a luminous pañcakrośa domain as the operative setting for austerity and ordered emergence.
Cidānanda signifies consciousness-bliss as the invariant substrate; ‘dvitīyecchā’ encodes the transition from absolute to relational lordship; Śiva–Śakti indicates one reality’s self-differentiation into power and possessor-of-power; and the pañcakrośa tejas-city functions as a mapped sacred field where tapas becomes spatially ‘installable,’ implying that cosmology and sacred geography co-author ritual efficacy.
Rather than a named iconographic avatāra, the chapter highlights Śiva in two theological modes—nirguṇa Paramaśiva and saguṇa Śiva (Īśvara)—and the concomitant emergence of Śakti as the feminine power, establishing the foundational Śiva–Śakti framework that later supports specific forms and shrine-identities such as Viśveśvara.