Adhyaya 30
Bhumi KhandaAdhyaya 3085 Verses

Adhyaya 30

Episode of Vena: The Power of Association and Revā (Narmadā) Tīrtha

Le chapitre s’ouvre sur la question des ṛṣi : comment le roi pécheur Vena a-t-il chuté, et quel en fut le résultat ? Sūta répond par un récit à plusieurs niveaux, renvoyant à un ancien entretien entre Pulastya et Bhīṣma, afin d’établir l’enseignement dans une continuité sacrée. Le texte met au premier plan le saṅga (l’association) : la vertu se communique au contact des vertueux, tandis que le péché se propage par la fréquentation des impies—par le regard, la parole, le toucher, le fait de s’asseoir et de manger ensemble. Il illustre ensuite la puissance des tīrtha (tīrtha-prabhāva) par un épisode de la Revā (Narmadā) : des chasseurs violents et même des animaux, tombés dans les eaux saintes—notamment lors de la conjonction d’Amāvāsyā—sont purifiés et obtiennent une destinée plus élevée. Le récit revient enfin à la souillure de Vena et à l’ordonnance karmique sous Yama/Mṛtyu. Sunīthā, fille de Mṛtyu, est introduite : sa conduite fautive envers l’ascète Suśaṅkha entraîne une malédiction annonçant la naissance d’un fils blasphémateur des dieux et des brāhmaṇa, préparant ainsi la généalogie morale de Vena.

Shlokas

Verse 1

ऋषय ऊचुः । योऽसौ वेनस्त्वयाख्यातः पापाचारेण वर्तितः । तस्य पापस्य का वृत्तिः किं फलं प्राप्तवान्द्विज

Les sages dirent : «Ce Vena que tu as décrit comme vivant dans une conduite pécheresse, quel fut le cours de son péché, et quel fruit obtint-il, ô deux-fois-né ?»

Verse 2

चरित्रं तस्य वेनस्य समाख्याहि यथा पुरा । विस्तरेण विदां श्रेष्ठ त्वं न एतन्महामते

Ô le meilleur des savants, ô esprit magnanime, raconte, comme aux temps anciens, toute l’histoire du roi Vena en détail.

Verse 3

सूत उवाच । चरित्रं तस्य वेनस्य वैन्यस्यापि महात्मनः । प्रवक्ष्यामि सुपुण्यं च यथान्यायं श्रुतं पुरा

Sūta dit : Je raconterai, comme il convient, le récit hautement méritoire de ce Vena—et aussi du magnanime Vainya—tel qu’il fut entendu jadis.

Verse 4

जाते पुत्रे महाभागस्तस्मिन्पृथौ महात्मनि । विमलत्वं गतो राजा धर्मत्वं गतवान्पुनः

Lorsque naquit ce fils magnanime, Pṛthu, le roi devint pleinement fortuné ; il atteignit la pureté et, de nouveau, revint au dharma, à la droiture.

Verse 5

महापापानि सर्वाणि अर्जितानि नराधमैः । तीर्थसंगप्रसंगेन तेषां पापं प्रयाति च

Tous les grands péchés amassés par les plus vils des hommes se dissipent ; par le simple contact et la fréquentation d’un tīrtha sacré, leur faute s’en va.

Verse 6

सतां संगात्प्रजायेत पुण्यमेव न संशयः । पापानां तु प्रसंगेन पापमेव प्रजायते

De la compagnie des vertueux naît le mérite seul, sans aucun doute. Mais de la fréquentation des pécheurs naît le péché seul.

Verse 7

संभाषाद्दर्शनात्स्पर्शादासनाद्भोजनात्किल । पापिनां संगमाच्चैव किल्बिषं परिसंचरेत्

Vraiment, par la parole, le regard, le toucher, le fait de s’asseoir ensemble et de manger ensemble, on dit que le péché se répand aussi ; surtout par la compagnie des pécheurs.

Verse 8

तथा पुण्यात्मकानां च पुण्यमेव प्रसंचरेत् । महातीर्थप्रसंगेन पापाः शुध्यंति नान्यथा

De même, parmi ceux dont la nature est vertueuse, seule la vertu se répand et circule. Par la fréquentation d’un grand mahātīrtha, les péchés sont purifiés; autrement, non.

Verse 9

पुण्यां गतिं प्रयान्त्येते निर्द्धूताशेष कल्मषाः । ऋषय ऊचुः । तत्कथं यांति ते पापाः परां सिद्धिं द्विजोत्तम

Ils parviennent à une voie bienheureuse, après avoir secoué toutes les souillures restantes. Les ṛṣis dirent : «Mais comment ces pécheurs atteignent-ils la perfection suprême, ô meilleur des deux-fois-nés ?»

Verse 10

तन्नो विस्तरतो ब्रूहि श्रोतुं श्रद्धा प्रवर्तते

Aussi, expose-le-nous en détail ; notre foi d’écouter s’est éveillée.

Verse 11

सूत उवाच । लुब्धकाश्च महापापाः संजाता दासधीवराः । रेवा च यमुना गंगास्तासामंभसि संस्थिताः

Sūta dit : «Des hommes avides et lourdement pécheurs devinrent esclaves et pêcheurs, demeurant dans les eaux de la Revā, de la Yamunā et du Gaṅgā.»

Verse 12

ज्ञानतोऽज्ञानतः स्नात्वा संक्रीडंति च वै जले । महानद्याः प्रसंगेन ते यांति परमां गतिम्

Qu’ils le sachent ou l’ignorent, ceux qui se baignent et se jouent dans l’eau, par la fréquentation d’un grand fleuve sacré, atteignent la destination suprême.

Verse 13

दासत्वं पापसंघातं परित्यज्य व्रजंति ते । पुण्यतोयप्रसंगाच्च ह्याप्लुताः सर्व एव ते

Ayant rejeté la servitude—amas de péchés—ils s’en vont; et par le contact des eaux sacrées, en vérité, tous sont purifiés, comme s’ils s’étaient baignés.

Verse 14

महानद्याः प्रसंगाच्च अन्यासां नैव सत्तमाः । महापुण्यजनस्यापि पापं नश्यति पापिनाम्

Par la proximité du grand fleuve sacré, même d’autres eaux deviennent excellentes; et par le contact d’un être au grand mérite, les péchés mêmes des pécheurs sont détruits.

Verse 15

प्रसंगाद्दर्शनात्स्पर्शान्नात्र कार्या विचारणा । अत्रार्थे श्रूयते विप्रा इतिहासोऽघनाशनः

Par la seule fréquentation, par la vue et par le toucher—nul besoin ici d’autre examen. À ce sujet même, ô brāhmaṇas, on entend un ancien récit (itihāsa) qui anéantit le péché.

Verse 16

तं वो अद्य प्रवक्ष्यामि बहुपुण्यप्रदायकम् । कश्चिदस्ति मृगव्याधः सुलोभाख्यो महावने

Je vais maintenant vous dire ce récit qui confère d’abondants mérites. Dans une grande forêt vivait un chasseur de cerfs nommé Sulobha.

Verse 17

श्वभिर्वागुरिजालैश्च धनुर्बाणैस्तथैव च । मृगान्घातयते नित्यं पिशितास्वादलंपटः

Avec des chiens, des collets et des filets, et aussi l’arc et les flèches, il tuait sans cesse des cerfs, avide et asservi au goût de la chair.

Verse 18

एकदा तु सुदुष्टात्मा बाणपाणिर्धनुर्धरः । श्वभिः परिवृतो दुर्गं वनं विंध्यस्य वै गतः

Un jour, un homme à l’âme profondément perverse—archer, les flèches à la main—entouré de chiens, s’en alla vers une forêt redoutable du pays de Vindhya.

Verse 19

मृगान्रुरून्वराहांश्च भीतान्सूदितवान्बहून् । रेवातीरं समासाद्य कश्चिच्छफरघातकः

Après avoir abattu quantité de cerfs, d’antilopes ruru et de sangliers effrayés, un certain tueur de poissons parvint à la rive de la Revā (Narmadā).

Verse 20

शफरान्सूदयित्वा स निर्जगाम बहिर्जलात् । मृगव्याधस्य लोभस्य भयत्रस्ता ततो मृगी

Après avoir tué les poissons śaphara, elle sortit de l’eau. Alors la biche, effrayée par l’avidité du chasseur, s’enfuit dans la crainte.

Verse 21

जीवत्राणपरा सार्ता भीता चलितचेतना । त्वरमाणा पलायंती रेवातीरं समाश्रिता

Soucieuse de préserver la vie, la caravane—terrifiée, l’esprit ébranlé—s’enfuit en hâte et prit refuge sur la rive de la Revā.

Verse 22

श्वभिश्च चालिता सा तु बाणघातक्षतातुरा । श्वसनस्यापि वेगेन सुलभो मृगघातकः

Poussée par les chiens, elle—souffrante, blessée par le coup d’une flèche—fut aisément rattrapée par le tueur de cerfs, tant était rapide même son souffle.

Verse 23

पृष्ठ एव समायाति पुरतो याति सा मृगी । दृष्टवांस्तां शफरहा बाणपाणिः समुद्यतः

Alors la biche s’approcha par derrière puis passa devant. La voyant, Śapharahā, la flèche en main, se dressa, prêt à tirer.

Verse 24

धनुरानम्य वेगेन अनुरुध्य च तां मृगीम् । तावल्लुब्धक लोभाख्यः श्वभिः सार्द्धं समागतः

Bandant l’arc avec vitesse et talonnant de près la biche, survint alors le chasseur nommé Lobha, accompagné de ses chiens.

Verse 25

न हंतव्या मदीयेयं मृगयां मे समागता । तस्य वाक्यं समाकर्ण्य मीनहा मांसलंपटः

«Qu’on ne tue pas : cette chasse qui m’appartient et qui est venue ici ne doit pas être menée.» Entendant ces paroles, le tueur de poissons, avide de chair, réagit.

Verse 26

बाणं मुमोच दुष्टात्मा तामुद्दिश्य महाबलः । निहता मृगलुब्धेन बाणेन निशितेन च

Cet homme à l’âme mauvaise, puissant, décocha une flèche contre elle ; et elle fut tuée par le chasseur, par une flèche aiguë et tranchante.

Verse 27

प्रमृता सा मृगी तत्र बाणाभ्यां पापचेतसोः । श्वभिर्दंतैः समाक्रांता त्वरमाणा पपात सा

Là, la biche fut grièvement blessée par les flèches de ces hommes au cœur pécheur ; assaillie par les crocs des chiens, elle tomba, se débattant dans la panique.

Verse 28

शिखराच्च ह्रदे पुण्ये रेवायाः पापनाशने । श्वानश्च त्वरमाणास्ते पतिता विमले ह्रदे

Et du sommet, dans le lac sacré de la Revā, destructeur des péchés, ces chiens aussi, se précipitant à toute hâte, tombèrent dans le lac immaculé.

Verse 29

मृगव्याधो वदत्येव धीवरं क्रोधमूर्च्छितः । मदीयेयं मृगी दुष्ट कस्माद्बाणैर्हता त्वया

Le chasseur, saisi d’une fureur de colère, dit au pêcheur : «Misérable ! Cette biche est à moi ; pourquoi l’as-tu tuée de tes flèches ?»

Verse 30

इति श्रीपद्मपुराणे भूमिखंडे वेनोपाख्याने त्रिंशोऽध्यायः

Ainsi s’achève le trentième chapitre, «L’épisode de Vena», dans le Bhūmi-khaṇḍa du Śrī Padma Purāṇa.

Verse 31

युध्यमानौ ततस्तौ तु द्वावेतौ तु परस्परम् । क्रोधलोभान्महाभागौ पतितौ विमले जले

Alors ces deux-là, se battant l’un contre l’autre, tombèrent — bien que nobles — dans l’eau limpide et pure, poussés par la colère et l’avidité.

Verse 32

तस्मिन्काले महापर्व वर्तते गतिदायकम् । अमावास्या समायोगं महापुण्यफलप्रदम्

En ce temps-là s’élève une grande observance sacrée, dispensatrice de la plus haute destinée spirituelle : la conjonction du jour d’Amāvāsyā (nouvelle lune), qui accorde les fruits d’un mérite immense.

Verse 33

वेलायां पतिताः सर्वे पर्वणस्तस्य सत्तम । जपध्यानविहीनास्ते भावसत्यविवर्जिताः

Ô le meilleur des vertueux, toutes ses observances sacrées sont tombées en ruine ; elles sont dépourvues de japa et de méditation, et privées de sentiment sincère et de vérité.

Verse 34

तीर्थस्नानप्रसंगेन मृगी श्वा च स लुब्धकः । सर्वपापविनिर्मुक्तास्ते गताः परमां गतिम्

À l’occasion du bain dans un tīrtha, la biche, le chien et ce chasseur—délivrés de tout péché—atteignirent la suprême destinée.

Verse 35

तीर्थानां च प्रभावेण सतां संगाद्द्विजोत्तमाः । नाशयेत्पापिनां पापं दहेदग्निरिवेंधनम्

Par la puissance des tīrthas et par la compagnie des saints, ô le meilleur des deux-fois-nés, on détruit les péchés des pécheurs, comme le feu consume le bois.

Verse 36

सूत उवाच । तेषामेवं हि संसर्गादृषीणां च महात्मनाम् । संभाषाद्दर्शनान्नष्टं स्पर्शाच्चैव नृपस्य च

Sūta dit : En vérité, par une telle fréquentation de ces sages au grand cœur—en leur parlant, en les voyant, et même par leur contact—l’impureté du roi fut détruite.

Verse 37

वेनस्य कल्मषं नष्टं सतां संगात्पुरा किल । अत्युग्रपुण्यसंसर्गात्पापं नश्यति पापिनाम्

En vérité, la souillure de Vena fut jadis détruite par la compagnie des vertueux ; car, par le contact d’un mérite d’une puissance extrême, le péché des pécheurs s’efface.

Verse 38

अत्युग्रपापिनां संगात्पापमेव प्रसंचरेत् । मातामहस्य दोषेण संलिप्तो वेन एव सः

Par la fréquentation de pécheurs d’une extrême perversité, seul le péché se répand. Par la faute de son grand-père maternel, il fut souillé—oui, il était Vena lui-même.

Verse 39

ऋषय ऊचुः । मातामहस्य को दोषस्तं नो विस्तरतो वद । स मृत्युः स च वै कालः स यमो धर्म एव च

Les sages dirent : «Quelle est la faute du grand-père maternel ? Dis-le-nous en détail. Il est la Mort ; il est vraiment le Temps ; il est Yama ; et il est le Dharma lui-même».

Verse 40

न हिंसको हि कस्यापि पदे तस्मिन्प्रतिष्ठितः । चराचराश्च ये लोकाः स्वकर्मवशवर्तिनः

Nul être violent ne s’établit jamais en cet état (la vraie station spirituelle). Tous les mondes—des êtres mobiles et immobiles—sont gouvernés par la puissance de leurs propres actes (karma).

Verse 41

जीवंति च म्रियंते च भुंजंत्येवं स्वकर्मभिः । पापाः पश्यंति तं घोरं तेषां कर्मविपाकतः

Ils vivent et ils meurent, et ainsi goûtent les fruits de leurs propres actes. Les pécheurs voient cette vision terrible, comme le mûrissement de leur karma.

Verse 42

निरयेषु च सर्वेषु कर्मणैवं सुपुण्यवान् । योजयेत्ताडयेत्सूत यम एष दिनेदिने

Dans tous les enfers, selon les actes de chacun, Yama—ô Sūta—assigne les êtres et les fait châtier, jour après jour.

Verse 43

सर्वेष्वेव सुपुण्येषु कर्मस्वेवं सपुण्यवान् । योजयत्येव धर्मात्मा तस्य दोषो न दृश्यते

Ainsi, l’homme vertueux qui, avec ferveur, s’adonne à toutes les œuvres hautement méritoires—une telle âme droite n’est point vue encourir aucune faute.

Verse 44

स मृत्योः केन दोषेण पापी वेनस्त्वजायत । सूत उवाच । स मृत्युः शासको नित्यं पापानां दुष्टचेतसाम्

«Par quelle faute de Mṛtyu (la Mort) le pécheur Vena naquit-il ?» Sūta dit : «Ce Mṛtyu est à jamais le châtieur et le souverain des pécheurs au cœur mauvais».

Verse 45

वर्तते कालरूपेण तेषां कर्म विमृश्यति । दुष्कृतं कर्म यस्यापि कर्मणा तेन घातयेत्

Le Temps, prenant sa propre forme, poursuit sa marche en pesant leurs actes. Même si quelqu’un a commis une œuvre mauvaise, qu’elle soit détruite par l’action elle-même, par des œuvres justes qui la compensent.

Verse 46

तस्य पापं विदित्वाऽसौ नयत्येवं हि तं यमः । सुकृतात्मा लभेत्स्वर्गं कर्मणा सुकृतेन वै

Connaissant son péché, Yama l’emporte ainsi. Mais celui dont la nature est méritoire obtient vraiment le ciel, par des œuvres justes.

Verse 47

योजयत्येष तान्सर्वान्मृत्युरेव सुदूतकैः । महता सौख्यभावेन गीतमंगलकारिणा

En vérité, la Mort elle-même rassemble et ordonne toutes ces âmes par ses messagers habiles ; et elle le fait avec une grande apparence de douceur, chantant et proférant des paroles de bon augure.

Verse 48

दानभोगादिभिश्चैव योजयेच्च कृतात्मकान् । पीडाभिर्विविधाभिश्च क्लेशैः काष्ठैश्च दारुणैः

Et il doit aussi soumettre ceux de nature perverse à des peines telles que l’amende, la confiscation et autres—les accablant de tourments variés, de détresses et de châtiments durs et écrasants.

Verse 49

त्रासयेत्ताडयेद्विप्रान्स क्रोधो मृत्युरेव तान् । कर्मण्येवं हि तस्यापि व्यापारः परिवर्तते

Celui qui effraie ou frappe des brāhmaṇas, cette colère même devient pour lui la mort. Car par une telle conduite, jusqu’à sa capacité d’agir avec droiture se renverse et se change en son contraire.

Verse 50

मृत्योश्चापि महाभाग लोभात्पुण्यात्प्रजायते । सुनीथा नाम वै कन्या संजातैषा महात्मनः

Ô bienheureux, de Mṛtyu aussi naquit—par son attachement avide au mérite—une fille nommée Sunīthā ; ainsi prit-elle naissance de ce grand être.

Verse 51

पितुःकर्म विमृश्यैव क्रीडमाना सदैव सा । प्रजानां शास्ति कर्तारं पुण्यपापनिरीक्षणम्

Réfléchissant aux actes de son père, elle demeure sans cesse dans le jeu ; et pourtant elle est la châtieuse des êtres, l’exécutrice de la discipline, l’examinatrice du mérite et du péché.

Verse 52

सा तु कन्या महाभागा सुनीथा नाम तस्य सा । रममाणा वनं प्राप्ता सखीभिः परिवारिता

Cette jeune fille très fortunée—nommée Sunīthā—parvint à la forêt, se réjouissant, entourée de ses compagnes.

Verse 53

तत्रापश्यन्महाभागं गंधर्वतनयं वरम् । गीतकोलाहलस्यापि सुशंखं नाम सा तदा

Là, elle vit alors un noble et excellent fils d’un Gandharva, nommé Suśaṅkha, au milieu du tumulte et du fracas des chants.

Verse 54

ददर्श चारुसर्वांगं तप्यंतं सुमहत्तपः । गीतविद्यासु सिद्ध्यर्थं ध्यायमानं सरस्वतीम्

Il vit un être aux membres gracieux et bien proportionnés, accomplissant une très grande austérité, méditant Sarasvatī afin d’obtenir la perfection dans les arts du chant et du savoir.

Verse 55

तस्योपघातमेवासौ सा चकार दिने दिने । सुशंखः क्षमते नित्यं गच्छगच्छेति सोऽब्रवीत्

Jour après jour, elle ne cessait de lui nuire. Suśaṅkha pourtant endurait tout, et lui disait : «Va, va donc».

Verse 56

प्रेषिता नैव गच्छेत्सा विघ्नमेव समाचरेत् । तेनाप्युक्ता सा हि क्रुद्धा ताडयत्तपसि स्थितम्

Bien qu’on l’eût envoyée (en commission), elle n’allait point ; au contraire, elle semait volontairement des entraves. Et même lorsqu’il lui parla, elle—prise de colère—frappa celui qui demeurait établi dans l’austérité.

Verse 57

तामुवाच ततः क्रुद्धः सुशंखः क्रोधमूर्च्छितः । दुष्टे पापसमाचारे कस्माद्विघ्नस्त्वया कृतः

Alors Suśaṅkha, irrité et submergé par la colère, lui dit : «Méprisable, au comportement pécheur, pourquoi as-tu causé cet empêchement ?»

Verse 58

ताडनात्ताडनं दुष्टे न कुर्वंति महाजनाः । आक्रुष्टा नैव कुप्यंति इति धर्मस्य संस्थितिः

Les nobles ne rendent pas les coups lorsqu’ils sont frappés par le méchant ; même insultés, ils ne se mettent pas en colère : telle est la voie établie du dharma.

Verse 59

त्वयाहं घातितः पापे निर्दोषस्तपसान्वितः । एवमुक्त्वा स धर्मात्मा सुनीथां पापचारिणीम्

«Par toi j’ai été mis à mort, ô pécheresse, moi qui étais sans faute et pourvu de tapas (austérité)». Ainsi parla cet homme vertueux à Sunīthā, aux actes impies.

Verse 60

विरराम महाक्रोधाज्ज्ञात्वा नारीं निवर्तितः । ततः सा पापमोहाद्वा बाल्याद्वा तमिहैव च

Il renonça à sa grande colère, comprenant que c’était une femme, et se retira. Alors elle—par égarement coupable ou par enfantillage—fit là même cela contre lui.

Verse 61

समुवाच महात्मानं सुशंखं तपसि स्थितम् । त्रैलोक्यवासिनां तातो ममैव परिघातकः

Il s’adressa au grand-souffle Suśaṅkha, établi dans le tapas : «Père bien-aimé, c’est lui l’assaillant, oui, le destructeur des habitants des trois mondes».

Verse 62

असतो घातयेन्नित्यं सत्यान्स परिपालयेत् । नैव दोषो भवेत्तस्य महापुण्येन वर्तयेत्

Il faut toujours abattre les méchants et protéger les véridiques. Pour lui, il n’y a aucune faute ; il agit selon un grand mérite (puṇya).

Verse 63

एवमुक्त्वा गता सा तु पितरं वाक्यमब्रवीत् । मया हि ताडितस्तात गंधर्वतनयो वने

Après avoir ainsi parlé, elle alla dire à son père ces paroles : «Père, dans la forêt j’ai frappé le fils d’un Gandharva.»

Verse 64

तपस्तपन्सदैकांते कामक्रोधविवर्जितः । स मामुवाच धर्मात्मा क्रोधरागसमन्वितः

Tandis qu’il accomplissait des austérités, toujours retiré et exempt de désir et de colère, cet être à l’âme droite me parla ; pourtant, en cet instant, il était saisi de courroux et de passion.

Verse 65

ताडयेन्नैव ताडंतं क्रोशंतं नैव क्रोशयेत् । इत्युवाच स मां तात तन्मे त्वं कारणं वद

«On ne doit pas frapper en retour celui qui frappe, ni crier en retour contre celui qui crie.» Ainsi parla-t-il, puis il me dit : «Mon enfant, dis-moi la cause de cela.»

Verse 66

एवमुक्तः स वै मृत्युः सुनीथां द्विजसत्तमाः । किंचिन्नोवाच धर्मात्मा प्रश्नप्रत्युत्तरं ततः

Ainsi interpellée, la Mort —ô le meilleur des deux-fois-nés— ne dit absolument rien à Sunīthā ; l’être juste se tut, et l’échange de questions et de réponses s’éteignit.

Verse 67

वनं प्राप्ता पुनः सा हि सुशंखो यत्र संस्थितः । कराघातैस्ततो दौष्ट्याद्घातितस्तपतां वरः

Puis elle retourna dans la forêt où demeurait Suśaṅkha ; et, par pure méchanceté, le meilleur des ascètes fut abattu sous des coups de main.

Verse 68

सुशंखस्ताडितो विप्रा मृत्योश्चैव हि कन्यया । ततः क्रुद्धो महातेजाः शशाप तनुमध्यमाम्

Ô brāhmanes, Suśaṅkha fut frappé par la jeune fille qui était en vérité la Mort. Alors, ce puissant être au grand éclat, courroucé, maudit la jeune à la taille fine.

Verse 69

निर्दोषो हि यतो दुष्टे त्वयैव परिताडितः । अहमत्र वने संस्थस्तस्माच्छापं ददाम्यहम्

Puisque tu as frappé un innocent, ô mauvaise, et que je demeure ici dans cette forêt, c’est pourquoi je prononce à présent une malédiction.

Verse 70

गार्हस्थ्यं च समास्थाय सह भर्त्रा यदा शृणु । पापाचारमयः पुत्रो देवब्राह्मणनिंदकः

Écoute : lorsque, ayant embrassé avec son époux le dharma de la vie de maître de maison, elle s’écarte de la droiture, il naît un fils plein de conduite pécheresse, qui outrage les devas et les brāhmanes.

Verse 71

सर्वपापरतो दुष्टे तव गर्भे भविष्यति । एवं शप्त्वा गतः सोपि तप एव समाश्रितः

«Ô femme mauvaise, de ton sein naîtra un être voué à tous les péchés». Ayant ainsi proféré la malédiction, lui aussi s’en alla, ne prenant refuge que dans l’austérité (tapas).

Verse 72

गते तस्मिन्महाभागे सा सुनीथा गृहं गता । समाचष्ट महात्मानं पितरं तप्तमानसा

Quand ce noble fortuné se fut éloigné, Sunīthā rentra chez elle ; le cœur brûlant de détresse, elle rapporta tout à son père à la grande âme.

Verse 73

यथा शप्ता तदा तेन गंधर्वतनयेन सा । तत्सर्वं संश्रुतं तेन मृत्युना परिभाषितम्

De même qu’alors elle fut maudite par le fils d’un Gandharva, de même tout cela fut entendu par lui—par la Mort—qui ensuite s’adressa à elle en conséquence.

Verse 74

कस्मात्कृतस्त्वयाघातस्तपति दोषवर्जिते । युक्तं नैव कृतं पुत्रि सत्यस्यैव हि ताडनम्

Pourquoi l’as-tu frappée, toi qui es sans faute ? Cela me fait souffrir. Ce n’était pas juste, ma fille, car c’est la Vérité elle-même qui a été frappée.

Verse 75

एवमाभाष्य धर्मात्मा मृत्युः परमदुःखितः । बभूव स हि तत्तस्यादिष्टमेवं विचिंतयन्

Ayant ainsi parlé, la Mort—juste par nature—devint profondément affligée, songeant que telle était en vérité l’injonction qui lui avait été faite.

Verse 76

सूत उवाच । अत्रिपुत्रो महातेजा अंगो नाम प्रतापवान् । एकदा तु गतो विप्रा नंदनं प्रति स द्विजः

Sūta dit : Le fils d’Atri, un brāhmane grand et resplendissant nommé Aṅga, plein de vaillance. Un jour, ô brāhmanes, ce deux-fois-né se rendit vers Nandana, le bosquet céleste des délices.

Verse 77

तत्र दृष्ट्वा देवराजं तमिंद्रं पाकशासनम् । अप्सरसां गणैर्युक्तं गंधर्वैः किन्नरैस्तथा

Là, il vit le roi des dieux, Indra, le châtieur de Pāka, entouré de troupes d’Apsaras, ainsi que de Gandharvas et de Kinnaras.

Verse 78

गीयमानं गीतगैश्च सुस्वरैः सप्तकैस्तथा । वीज्यमानं सुगंधैश्च व्यजनैः सर्व एव सः

On le chantait, d’une voix pure, selon les sept notes; et de toutes parts on l’éventait avec des éventails parfumés.

Verse 79

योषिद्भी रूपयुक्ताभिश्चामरैर्हंसगामिभिः । छत्रेण हंसवर्णेन चंद्रबिंबानुकारिणा

De belles femmes le servaient, portant des chāmaras, avançant avec la démarche gracieuse des cygnes; et un parasol blanc comme cygne, pareil au disque lunaire, lui donnait ombre.

Verse 80

राजमानं सहस्राक्षं सर्वाभरणभूषितम् । कामक्रीडागतं देवं दृष्टवानमितौजसम्

Il vit le dieu aux mille yeux, Indra, rayonnant et paré de tous les ornements; venu là pour le jeu d’amour, doté d’une splendeur sans mesure.

Verse 81

तस्य पार्श्वे महाभागां पौलोमीं चारुमंगलाम् । रूपेण तेजसा चैव तपसा च यशस्विनीम्

À ses côtés se tenait Paulomī, très fortunée et de bon augure; renommée pour sa beauté et son éclat, et glorieuse aussi par ses austérités.

Verse 82

सौभाग्येन विराजंतीं पातिव्रत्येन तां सतीम् । तया सह सहस्राक्षः स रेमे नंदने वने

Cette épouse vertueuse, rayonnante de bonne fortune et de la puissance de sa pativratā (fidélité conjugale), brillait d’un vif éclat. Avec elle, Sahasrākṣa (Indra) se réjouit dans le bois de Nandana.

Verse 83

तस्य लीलां समालोक्य अंगश्चैव द्विजोत्तमः । धन्यो वै देवराजोऽयमीदृशैः परिवारितः

Voyant son jeu divin, Aṅga, le plus éminent des deux-fois-nés, déclara : «Vraiment, ce roi des devas est béni, entouré de compagnons si exaltés.»

Verse 84

अहोऽस्य तपसो वीर्यं येन प्राप्तं महत्पदम् । यदा ममेदृशः पुत्रः सर्वलोकप्रधारकः

Ah ! quelle puissance possède la force de son tapas ; par elle il a atteint l’état suprême. Quand aurai-je un fils tel que lui, soutien de tous les mondes ?

Verse 85

भवेत्तदा महत्सौख्यं प्राप्स्यामीह न संशयः । इति चिंतापरो भूत्वा त्वरमाणो गृहागतः

«Alors naîtra une grande félicité ; sans nul doute, je l’obtiendrai ici même.» Ainsi songeur, tout entier à sa pensée, il se hâta de rentrer chez lui.