
Prologue to the Suvrata Narrative: Revā (Narmadā) and Vāmana-tīrtha; Greed, Anxiety, and the Ethics of Trust
Les ṛṣi demandent à Sūta le récit du magnanime Suvrata : sa lignée, ses austérités et la manière dont il a satisfait Hari. Sūta consent à exposer une histoire sacrée vaiṣṇava et en fixe le cadre dans un âge ancien, sur la rive de la Revā (Narmadā), au Vāmana-tīrtha. Le chapitre présente Somaśarmā, brāhmane du gotra Kauśika, tourmenté par la pauvreté et l’absence de fils. Son épouse Sumanā, décrite comme tapasvinī et conseillère au sein du foyer, affirme que l’inquiétude ronge le mérite spirituel. Elle enseigne une allégorie morale : l’avidité est la semence du péché, l’illusion sa racine, le mensonge son tronc et l’ignorance son fruit. S’ensuit une instruction éthique sur les relations, les dettes et les obligations, et surtout sur les conséquences karmiques de l’appropriation d’un dépôt confié. Ainsi se prépare l’exemple centré sur Suvrata qui viendra ensuite.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । सर्वज्ञेन त्वया प्रोक्तं दैत्यदानवसंगरम् । इदानीं श्रोतुमिच्छामः सुव्रतस्य महात्मनः
Les sages dirent : «Ô toi l’Omniscient, tu nous as exposé le combat des Daityas et des Dānavas. À présent, nous désirons entendre au sujet de Suvrata, le grand d’âme».
Verse 2
कस्य पुत्रो महाप्राज्ञः कस्य गोत्रसमुद्भवः । किं तपस्तस्य विप्रस्य कथमाराधितो हरिः
De qui ce très sage est-il le fils, et de quel lignage (gotra) est-il issu ? Quelle austérité accomplit ce brāhmaṇa, et comment apaisa-t-il Hari (Viṣṇu) ?
Verse 3
सूत उवाच । कथा प्रज्ञाप्रभावेण पूर्वमेव यथा श्रुता । तथा विप्राः प्रवक्ष्यामि सुव्रतस्य महात्मनः
Sūta dit : «Ô brāhmaṇas, de même que ce récit fut jadis entendu par la puissance de la clairvoyance, de même je le raconterai : l’histoire de Suvrata, le grand d’âme».
Verse 4
चरितं पावनं दिव्यं वैष्णवं श्रेयआवहम् । भवतामग्रतः सर्वं विष्णोश्चैव प्रसादतः
Ce récit sacré et divin, vaiṣṇava et dispensateur du bien suprême, sera exposé tout entier devant vous, et cela uniquement par la grâce du Seigneur Viṣṇu.
Verse 5
पूर्वकल्पे महाभागाः सुक्षेत्रे पापनाशने । रेवातीरे सुपुण्ये च तीर्थे वामनसंज्ञके
Dans un kalpa antérieur, ô nobles, en cette excellente contrée sacrée qui anéantit le péché—sur la rive de la rivière Revā—au très saint gué nommé « Vāmana-tīrtha »...
Verse 6
कौशिकस्य कुले जातः सोमशर्मा द्विजोत्तमः । स तु पुत्रविहीनस्तु बहुदुःखसमन्वितः
Dans la lignée de Kauśika naquit Somaśarmā, un brāhmaṇa éminent. Pourtant, il était sans fils et accablé de nombreuses douleurs.
Verse 7
दारिद्रेण स दुःखेन सर्वदैवप्रपीडितः । पुत्रोपायं धनस्यापि दिवारात्रौ प्रचिंतयेत्
Écrasé sans cesse par la douleur de la pauvreté, tourmenté par le sort, il songe jour et nuit aux moyens d’obtenir un fils—et aussi d’acquérir des richesses.
Verse 8
एकदा तु प्रिया तस्य सुमना नाम सुव्रता । भर्तारं चिंतयोपेतमधोमुखमलक्षयत्
Un jour, son épouse bien-aimée—nommée Sumanā, femme aux vœux nobles—remarqua son mari, le visage baissé, accablé de pensées anxieuses.
Verse 9
समालोक्य तदा कांतं तमुवाच तपस्विनी । दुःखजालैरसंख्यैस्तु तव चित्तं प्रधर्षितम्
Alors, voyant son bien-aimé, l’ascète lui dit : «Ton esprit est assailli par d’innombrables filets de chagrin.»
Verse 10
व्यामोहेन प्रमूढोसि त्यज चिंतां महामते । मम दुःखं समाचक्ष्व स्वस्थो भव सुखं व्रज
Tu es égaré par l’illusion ; renonce à ton souci, ô noble d’esprit. Dis-moi ma peine ; retrouve ton calme et avance en paix.
Verse 11
नास्ति चिंतासमं दुःखं कायशोषणमेव हि । यश्चिंतां त्यज्य वर्तेत स सुखेन प्रमोदते
Il n’est pas de peine égale au souci ; en vérité, lui seul dessèche le corps. Mais celui qui rejette le souci et vit, se réjouit dans le bonheur.
Verse 12
चिंतायाः कारणं विप्र कथयस्व ममाग्रतः । प्रियावाक्यं समाकर्ण्य सोमशर्माब्रवीत्प्रियाम्
«Ô brāhmane, dis-moi clairement, ici devant moi, la cause de ton souci.» Entendant ces paroles pleines d’affection, Somaśarmā parla à sa bien-aimée.
Verse 13
सोमशर्मोवाच । इच्छया चिंतितं भद्रे चिंता दुःखस्य कारणम् । तत्सर्वं तु प्रवक्ष्यामि श्रुत्वा चैवावधार्यताम्
Somaśarmā dit : «Ô noble dame, le souci né du désir est cause de souffrance. Je vais tout t’exposer ; écoute et comprends-le pleinement.»
Verse 14
न जाने केन पापेन धनहीनोस्मि सुव्रते । तथा पुत्रविहीनश्च एतद्दुःखस्य कारणम्
Je ne sais par quel péché, ô vertueuse, je suis devenu privé de richesse; et de même je suis sans fils : telle est la cause de ma peine.
Verse 15
सुमनोवाच । श्रूयतामभिधास्यामि सर्वसंदेहनाशनम् । स्वरूपमुपदेशस्य सर्वविज्ञानदर्शनम्
Sumana dit : «Écoutez ; je vais exposer ce qui dissipe tous les doutes : la vraie nature de l’enseignement, par lequel s’obtient la vision de toute connaissance».
Verse 16
लोभः पापस्य बीजं हि मोहो मूलं च तस्य हि । असत्यं तस्य वै स्कंधो माया शाखा सुविस्तरा
La convoitise est vraiment la semence du péché ; l’illusion (moha) en est la racine. Le mensonge en est le tronc, et la māyā, la branche qui s’étend au loin.
Verse 17
चिंतामोहौ परित्यज्य अनुवर्तस्व च द्विज । संसारे नास्ति संबंधः केन सार्धं महामते
Renonce à l’inquiétude et à l’illusion, ô deux-fois-né, et avance. Dans ce monde, il n’est point de lien durable : avec qui donc, ô grand d’esprit, peut-il y avoir véritable compagnie ?
Verse 18
छद्मपाखंडशौर्येर्ष्याः क्रूराः कूटाश्च पापिनः । पक्षिणो मोहवृक्षस्य मायाशाखा समाश्रिताः
Cruels et pécheurs—livrés à l’hérésie hypocrite, à la vantardise d’un « héroïsme » et à la jalousie—ils sont trompeurs. Tels des oiseaux de l’arbre de l’égarement, ils se réfugient dans les branches de l’illusion (māyā).
Verse 19
अज्ञानं सुफलं तस्य रसोऽधर्मः फलस्य हि । तृष्णोदकेन संवृद्धाऽश्रद्धा तस्य द्रवः प्रिय
L’ignorance en est le fruit d’apparence séduisante ; l’adharma est le suc, l’essence de ce fruit. Nourrie par l’eau du désir, l’absence de foi devient sa sève chérie qui s’écoule.
Verse 20
अधर्मः सुरसस्तस्य उत्कटो मधुरायते । यादृशैश्च फलैश्चैव सुफलो लोभपादपः
Pour lui, l’adharma a une saveur exquise ; même ce qui est âpre lui paraît doux. Et l’arbre de la cupidité porte des fruits en abondance, de toute sorte qu’il désire.
Verse 21
अस्यच्छायां समाश्रित्य यो नरः परितुष्यते । फलानि तस्य चाश्नाति सुपक्वानि दिनेदिने
Celui qui, prenant refuge sous son ombre, s’en contente, mange de ses fruits, parfaitement mûrs, jour après jour.
Verse 22
फलानां तु रसेनापि अधर्मेण तु पालितः । स संतुष्टो भवेन्मर्त्यः पतनायाभिगच्छति
Même si un mortel ne se nourrit que du suc des fruits, si ce gagne-pain est entretenu par l’adharma, il peut se croire satisfait ; pourtant il va vers la chute.
Verse 23
तस्माच्चिंतां परित्यज्य पुमांल्लोभं न कारयेत् । धनपुत्रकलत्राणां चिंतामेकां न कारयेत्
Ainsi, renonçant à l’inquiétude, l’homme ne doit pas susciter la cupidité. Qu’il n’entretienne pas une préoccupation unique et exclusive pour la richesse, les fils et l’épouse.
Verse 24
यो हि विद्वान्भवेत्कांत मूर्खाणां पथमेति हि । मूर्खश्चिंतयते नित्यं कथमर्थं ममैव हि
Ô bien-aimée, fût-il savant, l’homme en vient pourtant à être compté le premier parmi les insensés ; car l’insensé ne cesse de penser : « Comment la richesse serait-elle à moi seul ? »
Verse 25
सुभार्यामिह विंदामि कथं पुत्रानहं लभे । एवं चिंतयते नित्यं दिवारात्रौ विमोहितः
« Ici, j’ai obtenu une bonne épouse ; comment obtiendrai-je des fils ? » Ainsi, égaré, il s’inquiète sans cesse jour et nuit.
Verse 26
क्षणमेकं प्रपश्येत चिंतामध्ये महत्सुखम् । पुनश्चैतन्यमायाति महादुःखेन पीड्यते
L’espace d’un instant, au milieu des soucis, on peut entrevoir une grande félicité ; mais lorsque la pleine lucidité revient, on est accablé d’une immense peine.
Verse 28
मित्राश्च बांधवाः पुत्राः पितृमातृसभृत्यकाः । संबंधिनो भवंत्येव कलत्राणि तथैव च
Amis, parents, fils, père et mère avec les serviteurs : tous deviennent en vérité des « proches » ; et de même les époux aussi.
Verse 29
सोमशर्मोवाच । संबंधः कीदृशो भद्रे तथा विस्तरतो वद । येन संबंधिनः सर्वे धनपुत्रादिबांधवाः
Somaśarmā dit : « Ô noble dame, quelle est la nature du lien ? Dis-le en détail, afin que l’on comprenne tous ceux qu’on appelle “proches”, tels que la richesse, les fils et les autres parents ».
Verse 30
सुमनोवाच । ऋणसंबंधिनः केचित्केचिन्न्यासापहारकाः । लाभप्रदा भवंत्येके उदासीनास्तथापरे
Sumana dit : Certains sont liés par des dettes ; d’autres sont des détourneurs de dépôts confiés. Les uns deviennent source de gain, tandis que d’autres demeurent indifférents.
Verse 31
भेदैश्चतुर्भिर्जायंते पुत्रमित्रस्त्रियस्तथा । भार्या पिता च माता च भृत्याः स्वजनबांधवाः
Par quatre sortes de distinctions naissent : fils, amis et femmes ; de même l’épouse, le père et la mère ; les serviteurs, les siens et les parents.
Verse 32
स्वेनस्वेन हि जायंते संबंधेन महीतले । न्यासापहारभावेन यस्य येन कृतं भुवि
Sur la terre, les êtres naissent certes selon leurs propres liens. Et dans le monde, tout ce que quelqu’un a accompli—dans l’esprit du dépôt confié ou dans celui de l’appropriation—revient à l’auteur selon sa nature.
Verse 33
न्यासस्वामी भवेत्पुत्रो गुणवान्रूपवान्भुवि । येनैवापह्रतं न्यासं तस्य गेहे न संशयः
Le fils devient le véritable maître du dépôt, vertueux et beau sur la terre. Et ce dépôt même qui fut dérobé se trouve, sans nul doute, dans la maison de celui qui l’a volé.
Verse 34
न्यासापहरणाद्दुःखं स दत्वा दारुणं गतः । न्यासस्वामी सुपुत्रोभून्न्यासापहारकस्य च
Pour avoir détourné le dépôt, après avoir infligé une douleur terrible, il connut une fin funeste. Et le maître du dépôt obtint un fils vertueux ; de même celui qui avait usurpé le dépôt.
Verse 35
गुणवान्रूपवांश्चैव सर्वलक्षणसंयुतः । भक्तिं तु दर्शयंस्तस्य पुत्रो भूत्वा दिनेदिने
Doué de vertu et de beauté, portant tous les signes de bon augure, il devint son fils—jour après jour—manifestant sans cesse sa dévotion envers lui.
Verse 36
प्रियवाङ्मधुरो रोगी बहुस्नेहं विदर्शयन् । स्वीयं द्रव्यं समुद्गृह्य प्रीतिमुत्पाद्य चोत्तमाम्
Paroles aimables et douces aux lèvres, le malade—montrant une grande affection—rassembla ses propres biens et suscita ainsi chez autrui une bienveillance excellente.
Verse 37
यथा येन प्रदत्तं स्यान्न्यासस्य हरणात्पुरा । दुःखमेव महाभाग दारुणं प्राणनाशनम्
Ô noble seigneur, si l’on enlève un dépôt confié du lieu où quelqu’un l’avait placé, il n’en résulte que souffrance—une souffrance terrible, capable même d’ôter la vie.
Verse 38
तादृशं तस्य सौहृद्यात्पुत्रो भूत्वा महागुणैः । अल्पायुषस्तथा भूत्वा मरणं चोपगच्छति
Par une telle affection envers lui, on naît comme son fils, pourvu de grandes vertus; mais, devenu de courte vie, on va au-devant de la mort.
Verse 39
दुःखं दत्वा प्रयात्येवं भूत्वाभूत्वा पुनःपुनः । यदा हा पुत्रपुत्रेति प्रलापं हि करोति सः
Ainsi, après avoir infligé la peine, il s’en va—naissant et disparaissant sans cesse, encore et encore. Et lorsqu’il s’écrie: «Hélas, mon fils, mon petit-fils!», ce n’est vraiment que lamentation.
Verse 40
तदा हास्यं करोत्येव कस्य पुत्रो हि कः पिता । अनेनापहृतं न्यासं मदीयस्योपकारणम्
Alors il ne fait que rire : « De qui est le fils, de qui est le père, après tout ? »—et sous ce prétexte il s’empare du dépôt confié, prétendant que c’est pour mon propre “bien”.
Verse 41
द्रव्यापहरणेनापि न मे प्राणा गताः किल । दुःखेन महता चैव असह्येन च वै पुरा
Même lorsque l’on m’a ravi mes biens, mon souffle vital ne s’en est pas allé. Mais jadis, sous une peine immense et insupportable, il faillit s’éteindre.
Verse 42
तथा दुःखं प्रदत्वाहं द्रव्यमुद्गृह्य चोत्तमम् । गंतास्मि सुभृशं चाद्य कस्याहं सुत ईदृशः
Ainsi, après avoir infligé la peine et emporté les plus précieux biens, je m’en irai maintenant bien loin. De qui suis-je le fils, pour être devenu tel ?
Verse 43
न चैष मे पिता पुत्रः पूर्वमेव न कस्यचित् । पिशाचत्वं मया दत्तमस्यैवेति दुरात्मनः
Il n’est ni mon père ni mon fils ; déjà auparavant il n’appartenait à personne. C’est à ce même scélérat que j’ai accordé l’état de piśāca, un goule.
Verse 44
एवमुक्त्वा प्रयात्येवं तं प्रहस्य पुनःपुनः । प्रयात्यनेन मार्गेण दुःखं दत्वा सुदारुणम्
Ayant ainsi parlé, il s’en va de la sorte, se moquant de lui à maintes reprises ; et par ce même chemin il poursuit sa route, infligeant une peine extrêmement terrible.
Verse 45
एवं न्यासं समुद्धर्तुः पुत्राः कांत भवंति वै । संसारे दुःखबहुला दृश्यंते यत्रतत्र च
Ainsi, les fils de celui qui détourne un dépôt confié deviennent, en vérité, pitoyables ; et dans ce monde on les voit çà et là, accablés de souffrances.
Verse 46
ऋणसंबंधिनः पुत्रान्प्रवक्ष्यामि तवाग्रतः
Je t’exposerai, ici en ta présence, les fils qui sont liés au (remboursement des) dettes.