
Gopī-gīta Aftermath: Kṛṣṇa Returns and Explains Divine Non-Reciprocation (Rāsa-līlā Dialogue)
Après la lamentation ardente et le chant de séparation des gopīs (gopī-gīta), Śrī Kṛṣṇa réapparaît avec un sourire, leur rendant le souffle de vie et dissipant la douleur du viraha. Les gopīs répondent par des gestes variés—service respectueux, étreinte passionnée, colère d’amour et absorption intérieure yogique—révélant des bhāva distincts au sein d’une même bhakti exclusive. Kṛṣṇa les mène sur la rive du Kālindī baignée de lune; brises parfumées, sable doux et clarté de la lune d’automne exaltent le rasa. Assis parmi elles tel le Paramātmā entouré de Ses śakti, Il est adoré; mais les gopīs, encore blessées, interrogent l’éthique de l’amour et de la réciprocité: pourquoi certains rendent l’affection, d’autres aiment sans condition, et d’autres n’aiment personne. Kṛṣṇa distingue l’amitié intéressée, la compassion naturelle, et la non-réciprocité née de l’autosatisfaction ou de l’envie; puis Il révèle que Son « retard » visait à intensifier la bhakti. Il conclut en déclarant Son incapacité à payer en retour le service immaculé des gopīs, ouvrant le passage vers la suite du rāsa-līlā, où l’intimité est présentée comme le dharma suprême du prema.
Verse 1
श्रीशुक उवाच इति गोप्य: प्रगायन्त्य: प्रलपन्त्यश्च चित्रधा । रुरुदु: सुस्वरं राजन् कृष्णदर्शनलालसा: ॥ १ ॥
Śukadeva Gosvāmī dit : Ô roi, les gopīs, après avoir chanté et confié leur cœur de mille façons charmantes, se mirent à pleurer à haute voix, avides du darśana du Seigneur Kṛṣṇa.
Verse 2
तासामाविरभूच्छौरि: स्मयमानमुखाम्बुज: । पीताम्बरधर: स्रग्वी साक्षान्मन्मथमन्मथ: ॥ २ ॥
Alors Śauri, le Seigneur Kṛṣṇa, apparut devant les gopīs, le visage de lotus souriant, vêtu du pītāmbara jaune et paré d’une guirlande ; il est celui qui trouble même Kāma, le troubleur des cœurs.
Verse 3
तं विलोक्यागतं प्रेष्ठं प्रीत्युत्फुल्लदृशोऽबला: । उत्तस्थुर्युगपत् सर्वास्तन्व: प्राणमिवागतम् ॥ ३ ॥
En voyant revenir leur bien-aimé Kṛṣṇa, toutes les gopīs se levèrent d’un seul élan, les yeux épanouis de joie aimante ; c’était comme si le souffle de vie rentrait dans leurs corps.
Verse 4
काचित् कराम्बुजं शौरेर्जगृहेऽञ्जलिना मुदा । काचिद् दधार तद्बाहुमंसे चन्दनभूषितम् ॥ ४ ॥
L’une des gopīs, joyeuse, prit la main de lotus de Śauri entre ses paumes jointes ; une autre posa sur son épaule le bras de Lui, orné de pâte de santal.
Verse 5
काचिदञ्जलिनागृह्णात्तन्वी ताम्बूलचर्वितम् । एका तदङ्घ्रिकमलं सन्तप्ता स्तनयोरधात् ॥ ५ ॥
Une gopī frêle reçut avec respect, dans ses paumes jointes, le tāmbūla qu’Il avait mâché ; une autre, brûlante d’ardeur, posa Ses pieds de lotus sur sa poitrine.
Verse 6
एका भ्रुकुटिमाबध्य प्रेमसंरम्भविह्वला । घ्नन्तीवैक्षत् कटाक्षेपै: सन्दष्टदशनच्छदा ॥ ६ ॥
Une gopī, bouleversée par la colère de l’amour, fronça les sourcils, mordit ses lèvres et Le fixa d’un regard dur, comme pour Le blesser de ses œillades.
Verse 7
अपरानिमिषद्दृग्भ्यां जुषाणा तन्मुखाम्बुजम् । आपीतमपि नातृप्यत् सन्तस्तच्चरणं यथा ॥ ७ ॥
Une autre gopī, les yeux sans cligner, savourait Son visage de lotus; l’ayant bu profondément, elle n’en fut pourtant pas rassasiée, comme les saints ne se rassasient jamais en méditant les pieds du Seigneur.
Verse 8
तं काचिन्नेत्ररन्ध्रेण हृदिकृत्वा निमील्य च । पुलकाङ्ग्युपगुह्यास्ते योगीवानन्द सम्प्लुता ॥ ८ ॥
Une gopī fit entrer le Seigneur par l’ouverture de ses yeux et Le plaça dans son cœur. Puis, les yeux clos, le corps frémissant de chair de poule, elle L’étreignit sans cesse au-dedans, plongée dans l’extase tel un yogī en méditation.
Verse 9
सर्वास्ता: केशवालोकपरमोत्सवनिर्वृता: । जहुर्विरहजं तापं प्राज्ञं प्राप्य यथा जना: ॥ ९ ॥
En revoyant Keśava, toutes les gopīs goûtèrent la plus haute allégresse, comme en une fête suprême. Elles abandonnèrent la brûlure de la séparation, comme les gens oublient leur peine auprès d’un sage éveillé.
Verse 10
ताभिर्विधूतशोकाभिर्भगवानच्युतो वृत: । व्यरोचताधिकं तात पुरुष: शक्तिभिर्यथा ॥ १० ॥
Entouré des gopīs désormais délivrées de toute peine, le Seigneur Acyuta resplendit davantage. Ô roi, Kṛṣṇa apparut tel le Paramātmā entouré de Ses puissances spirituelles.
Verse 11
ता: समादाय कालिन्द्या निर्विश्य पुलिनं विभु: । विकसत्कुन्दमन्दारसुरभ्यनिलषट्पदम् ॥ ११ ॥ शरच्चन्द्रांशुसन्दोहध्वस्तदोषातम: शिवम् । कृष्णाया हस्ततरलाचितकोमलवालुकम् ॥ १२ ॥
Alors le Seigneur tout-puissant, Śrī Kṛṣṇa, emmena les gopīs sur la berge de la Kāлиндī (Yamunā). Les mains de ses vagues avaient répandu sur le rivage des monceaux de sable doux ; la brise, chargée du parfum des fleurs de kunda et de mandāra épanouies, attira les abeilles, et les rayons abondants de la lune d’automne dissipèrent les ténèbres de la nuit, rendant ce lieu propice et sacré.
Verse 12
ता: समादाय कालिन्द्या निर्विश्य पुलिनं विभु: । विकसत्कुन्दमन्दारसुरभ्यनिलषट्पदम् ॥ ११ ॥ शरच्चन्द्रांशुसन्दोहध्वस्तदोषातम: शिवम् । कृष्णाया हस्ततरलाचितकोमलवालुकम् ॥ १२ ॥
Les rayons profus de la lune d’automne dissipèrent l’obscurité de la nuit et rendirent cette grève hautement propice. Les vagues de la Kāлиндī, telles des mains, y avaient étendu un sable doux, et la brise parfumée des fleurs de kunda et de mandāra épanouies attirait des essaims d’abeilles.
Verse 13
तद्दर्शनाह्लादविधूतहृद्रुजो मनोरथान्तं श्रुतयो यथा ययु: । स्वैरुत्तरीयै: कुचकुङ्कुमाङ्कितै- रचीक्लृपन्नासनमात्मबन्धवे ॥ १३ ॥
À la vue de Kṛṣṇa, l’allégresse balaya la peine de leurs cœurs, et les gopīs, telles les Védas personnifiés, sentirent leurs désirs pleinement comblés. Puis, pour leur cher ami Śrī Kṛṣṇa, elles préparèrent un siège en étendant leurs châles, marqués du kuṅkuma de leurs seins.
Verse 14
तत्रोपविष्टो भगवान् स ईश्वरो योगेश्वरान्तर्हृदि कल्पितासन: । चकास गोपीपरिषद्गतोऽर्चित- स्त्रैलोक्यलक्ष्म्येकपदं वपुर्दधत् ॥ १४ ॥
Là, au milieu de l’assemblée des gopīs, s’assit le Seigneur Bhagavān, le Souverain Śrī Kṛṣṇa, celui pour qui les grands maîtres du yoga disposent un siège au plus profond du cœur. Tandis que les gopīs l’adoraient, son corps transcendantal—demeure unique de la beauté et de la splendeur dans les trois mondes—rayonna d’un éclat saisissant.
Verse 15
सभाजयित्वा तमनङ्गदीपनं सहासलीलेक्षणविभ्रमभ्रुवा । संस्पर्शनेनाङ्ककृताङ्घ्रिहस्तयो: संस्तुत्य ईषत्कुपिता बभाषिरे ॥ १५ ॥
Elles rendirent hommage à Śrī Kṛṣṇa, qui avait éveillé en elles le feu de l’amour, par des regards ludiques et des sourires, par des mouvements de sourcils pleins de grâce, et en posant ses mains et ses pieds sur leurs genoux pour les masser en service dévotionnel. Pourtant, même en l’adorant, elles étaient un peu courroucées, et ainsi elles lui parlèrent.
Verse 16
श्रीगोप्य ऊचु: भजतोऽनुभजन्त्येक एक एतद्विपर्ययम् । नोभयांश्च भजन्त्येक एतन्नो ब्रूहि साधु भो: ॥ १६ ॥
Les gopīs dirent : Certains ne rendent l’affection qu’à ceux qui les aiment ; d’autres témoignent d’amour même aux indifférents ou aux ennemis ; et d’autres n’aiment personne. Ô Kṛṣṇa, explique-nous cela comme il convient.
Verse 17
श्रीभगवानुवाच मिथो भजन्ति ये सख्य: स्वार्थैकान्तोद्यमा हि ते । न तत्र सौहृदं धर्म: स्वार्थार्थं तद्धि नान्यथा ॥ १७ ॥
Le Seigneur Suprême dit : Ceux qui s’aiment comme des amis uniquement pour leur intérêt personnel sont en vérité égoïstes. Là, il n’y a ni véritable amitié ni dharma. Sans avantage pour eux, ils ne rendraient rien.
Verse 18
भजन्त्यभजतो ये वै करुणा: पितरौ यथा । धर्मो निरपवादोऽत्र सौहृदं च सुमध्यमा: ॥ १८ ॥
Ô gopīs à la taille fine, certains servent avec dévotion même ceux qui ne répondent pas ; ils sont vraiment compatissants, tels des parents au tendre amour naturel. Ils suivent le dharma sans reproche et sont de véritables bienveillants.
Verse 19
भजतोऽपि न वै केचिद् भजन्त्यभजत: कुत: । आत्मारामा ह्याप्तकामा अकृतज्ञा गुरुद्रुह: ॥ १९ ॥
Et il en est qui n’aiment même pas ceux qui les aiment, à plus forte raison les ennemis. Ils sont autosatisfaits, comblés, ou bien, de nature, ingrats et jaloux des supérieurs.
Verse 20
नाहं तु सख्यो भजतोऽपि जन्तून् भजाम्यमीषामनुवृत्तिवृत्तये । यथाधनो लब्धधने विनष्टे तच्चिन्तयान्यन्निभृतो न वेद ॥ २० ॥
Mais, ô gopīs, si Je ne réponds pas aussitôt même lorsque les êtres M’adorent, c’est pour intensifier leur bhakti d’amour. Ils deviennent alors comme un pauvre qui a trouvé une richesse puis l’a perdue : l’inquiétude l’absorbe au point qu’il ne pense plus à rien d’autre.
Verse 21
एवं मदर्थोज्झितलोकवेद- स्वानां हि वो मय्यनुवृत्तयेऽबला: । मयापरोक्षं भजता तिरोहितं मासूयितुं मार्हथ तत् प्रियं प्रिया: ॥ २१ ॥
Ô gopīs bien-aimées : pour Moi vous avez rejeté l’opinion du monde, l’autorité des Veda et même vos proches. Si Je me suis dérobé à vos regards, ce fut seulement pour accroître votre attachement dévotionnel envers Moi; pourtant Mon amour pour vous n’a jamais faibli. Ainsi, chères bien-aimées, ne nourrissez aucun mauvais sentiment contre Moi, votre Bien-Aimé.
Verse 22
न पारयेऽहं निरवद्यसंयुजां स्वसाधुकृत्यं विबुधायुषापि व: । या माभजन् दुर्जरगेहशृङ्खला: संवृश्च्य तद् व: प्रतियातु साधुना ॥ २२ ॥
Je ne puis acquitter la dette de votre service sans tache, fût-ce durant toute la vie de Brahmā. Vous M’avez adoré en tranchant les chaînes du foyer, si difficiles à briser. Que vos propres actes glorieux soient donc votre récompense.
Kṛṣṇa’s disappearance functions as an intensifier of bhakti: by removing His visible presence, He concentrates the gopīs’ consciousness exclusively upon Him, converting desire into single-pointed prema. His return signifies divine validation of their surrender—He restores their life and reveals that His apparent withdrawal was not neglect but a pedagogical mercy meant to deepen attachment (āsakti) and love (prema).
The text presents multiple devotional psychologies (bhāvas) as equally centered on Kṛṣṇa: some serve externally (pāda-sevā), some express māna (loving pique) that presupposes intimacy, and some internalize Him through the eyes into the heart, resembling yogic dhyāna. The Bhāgavata’s point is that Kṛṣṇa is the object of both yoga and bhakti, yet in Vraja the same absorption is propelled by love rather than austerity.
He explains that delayed reciprocation can be an act of grace: it intensifies longing until the devotee’s mind cannot rest in anything else, making devotion irrevocable and exclusive. The analogy is a poor person who gains wealth and loses it—anxiety fixes the mind; similarly, separation fixes the heart on Kṛṣṇa, purifying motivation from mixed desires.
First are those who reciprocate only for self-benefit (transactional friendship). Second are those naturally compassionate—like parents—who serve even without return (faultless dharma). Third are those who do not love even those who love them, due to self-satisfaction, material fullness, ingratitude, or envy of superiors. Kṛṣṇa uses this typology to clarify that His own apparent non-reciprocation is neither selfish nor envious but purposeful for elevating devotion.
Because their devotion is described as spotless and total: they cut through difficult domestic bonds and social/Vedic constraints solely for His sake, offering themselves without calculation. In bhakti theology, such prema places Bhagavān in a position of loving ‘debt’ (ṛṇa), underscoring that pure devotion conquers the unconquerable and is valued above all cosmic reward.