
Rāja-dharma (राजधर्माः) — Protection of the Heir, Discipline, Counsel, and the Seven Limbs of the State
Poursuivant le courant de gouvernement de l’Agneya Vidyā au sein du rāja-dharma et de la nīti-śāstra, Puṣkara enseigne que le souverain protège le royaume en protégeant d’abord l’héritier: instruire le prince en dharma–artha–kāma et en dhanurveda (science des armes), l’entourer d’influences formées et maîtrisées, et prévenir les fréquentations corruptrices. Le chapitre passe ensuite de la discipline personnelle à la discipline des institutions: confier les charges aux vinīta (bien entraînés), renoncer aux dépendances qui ruinent la souveraineté (chasse, boisson, jeu), ainsi qu’aux paroles dures, à la calomnie, à la médisance et à la corruption financière. Il fonde une économie éthique en avertissant contre le don inapproprié (mauvais temps/lieu/destinataire) et recommande une conquête graduée: discipliner les serviteurs, gagner les citadins et les campagnes, puis assurer les défenses extérieures (fossés). La théorie classique de l’État apparaît par la typologie triple des alliés et le modèle saptāṅga (sept membres de l’État), où le roi est la racine à protéger au maximum, et où la peine doit être ajustée au temps et aux circonstances. Un fil majeur de nīti est le mantra (conseil): lire le caractère par les gestes, garder le conseil secret, consulter avec choix et séparément, et empêcher les fuites entre ministres. L’éducation du roi comprend ānvīkṣikī, artha-vidyā et vārttā, fondées sur jitendriyatā (maîtrise des sens). Le chapitre se clôt sur les devoirs de bien-être (soutenir les vulnérables), une confiance prudente, des comparaisons animales pour la conduite royale, et le principe ultime: la prospérité du règne naît de l’affection du peuple.
Verse 1
इत्य् आग्नेये महाओपुराणे स्त्रीरक्षादिकामशास्त्रं नाम त्रयोविंशत्यधिकद्विशततमो ऽध्यायः अथ चतुर्विंशत्यधिकद्विशततमो ऽध्यायः राजधर्माः पुष्कर उवाच राजपुत्रस्य रक्षा च कर्तव्या पृथिवीक्षिता धर्मार्थकामशास्त्राणि धनुर्वेदञ्च शिक्षयेत्
Ainsi, dans l’Agni Mahāpurāṇa s’achève le chapitre deux cent vingt-trois, intitulé « Traité sur la protection des femmes et sujets connexes du Kāma-śāstra ». Commence maintenant le chapitre deux cent vingt-quatre sur le Rāja-dharma (les devoirs des rois). Puṣkara dit : « Ô souverain de la terre, la protection du prince doit assurément être garantie ; et il convient de l’instruire dans les traités de dharma, d’artha et de kāma, ainsi que dans le Dhanurveda (science de l’archerie et de la guerre). »
Verse 2
शिल्पानि शिक्षयेच्चैवमाप्तैर् मिथ्याप्रियंवदैः शरीररक्षाव्याजेन रक्षिणो ऽस्य नियोजयेत्
Ainsi, qu’on le forme aux arts pratiques par des personnes dignes de confiance, qui tiennent des paroles agréables, fût-ce sans sincérité ; et, sous le prétexte de protéger son corps, qu’on lui assigne des gardes.
Verse 3
न चास्य सङ्गो दातव्यः क्रुद्धलुब्धविमानितैः अशक्यन्तु गुणाधानं कर्तुं तं बन्धयेत् मुखैः
On ne doit pas lui accorder la compagnie de gens coléreux, cupides ou orgueilleux. S’il est impossible de lui inculquer des vertus, qu’on le retienne par des admonestations fermes et des réprimandes.
Verse 4
अधिकारेषु सर्वेषु विनीतं विनियोजयेत् मृगयां पानमक्षांश् च राज्यनाशंस्त्यजेन्नृपः
Dans toutes les charges de responsabilité, le roi doit nommer des hommes disciplinés et bien formés. Le souverain doit renoncer à la chasse, à la boisson et au jeu de dés, vices qui entraînent la ruine du royaume.
Verse 5
दिवास्वप्नं वृथाट्याञ्च वाक्पारुष्यं विवर्जयेत् निन्दाञ्च दण्डपारुष्यमर्थदूषणमुत्सृजेत्
Il faut éviter le sommeil diurne, l’errance vaine et la dureté de parole ; et il faut aussi renoncer à la médisance, à la cruauté dans le châtiment et à la corruption ou détournement des richesses.
Verse 6
आकाराणां समुछेदो दुर्गादीनामसत्क्रिया अर्थानां दूषणं प्रोक्तं विप्रकीर्णत्वमेव च
Le retranchement des formes des mots, le traitement impropre des expressions difficiles et semblables, et l’altération du sens : tout cela est déclaré fautif ; de même que la prolixité diffuse, l’écriture éparpillée et incohérente.
Verse 7
अदेशकाले यद्दानमपात्रे दानमेव च अर्थेषु दूषणं प्रोक्तमसत्कर्मप्रवर्तनं
Un don fait en un lieu et à un moment inappropriés, et de même un don accordé à un bénéficiaire indigne, est déclaré une souillure des richesses et devient une incitation à l’action injuste.
Verse 8
कामं क्रोधं मदं मानं लोभं दर्पञ्च वर्जयेत् ततो भृत्यजयङ्कृत्वा पौरजानपदं जयेत्
Qu’on renonce au désir, à la colère, à l’ivresse, à l’orgueil, à l’avidité et à l’arrogance. Ensuite, après avoir d’abord assuré la loyauté et la discipline des serviteurs et des gens de suite, qu’on gagne à soi les citadins et les habitants des campagnes.
Verse 9
जयेद्वाह्यानरीन् पश्चाद्वाह्याश् च त्रिविधारयः गुरवस्ते यथा पूर्वं कुल्यानन्तरकृत्रिमाः
Après avoir d’abord vaincu les ennemis extérieurs, qu’on assure ensuite la défense périphérique au moyen de trois sortes de fossés. Leur largeur et leur profondeur seront telles qu’énoncées plus haut ; les fossés seront disposés dans l’ordre, y compris ceux creusés artificiellement.
Verse 10
पितृपैतामहं मित्रं सामन्तञ्च तथा रिपोः कृत्रिमञ्च महाभाग मित्रन्त्रिविधमुच्यते
Ô noble seigneur, l’ami est dit de trois sortes : (1) l’ami héréditaire, transmis du père et du grand-père ; (2) l’allié voisin, le vassal ou souverain limitrophe ; et (3) l’ami artificiel, obtenu par la politique et l’intérêt, fût-ce à partir d’un ennemi.
Verse 11
स्वाम्यमात्यञ्जनपदा दुर्गं दण्दस्तथैव च कोषो मित्रञ्च धर्मज्ञ सप्ताङ्गं राज्यमुच्यते
Ô connaisseur du dharma, le royaume est dit avoir sept membres : le souverain, les ministres, le peuple et le territoire, la forteresse, l’autorité coercitive (châtiment/armée), le trésor et les alliés.
Verse 12
मूलं स्वामी स वै रक्ष्यस्तस्माद्राज्यं विशेषतः राज्याङ्गद्रोहिणं हन्यात्काले तीक्ष्णो मृदुर्भवेत्
Le souverain est la racine même (le fondement) ; il doit donc être assurément protégé, et par là le royaume, avant tout, doit être sauvegardé. Le traître aux membres de l’État doit être châtié, fût-ce par la mise à mort ; toutefois, selon le temps et les circonstances, qu’on soit sévère ou clément.
Verse 13
एवं लोकद्वयं राज्ञो भृत्यैर् हासं विवर्जयेत् भृत्याः परिभवन्तीह नृपं हर्षणसत्कथं
Ainsi, les serviteurs du roi doivent s’abstenir de plaisanter (aux dépens du roi), car cela met en péril le bien du souverain dans les deux mondes. En effet, les serviteurs en ce monde en viennent à mépriser le maître lorsque des propos flatteurs sont tenus pour l’amuser.
Verse 14
लोकसङ्ग्रहणार्थाय कृतकव्यसनो भवेत् स्मितपूर्वाभिभाषी स्यात् लोकानां रञ्जनं चरेत्
Afin d’assurer la cohésion du peuple et d’en obtenir l’appui, il convient de se vouer à une culture littéraire raffinée. Qu’on parle après avoir d’abord souri, et qu’on agisse de manière à réjouir et gagner les hommes.
Verse 15
दीर्घसूत्रस्य नृपतेः कर्महानिर्ध्रुवं भवेत् रागे दर्पे च माने च द्रोहे पापे च कर्मणि
Pour un roi qui remet tout à plus tard, l’échec dans l’art de gouverner est certain—surtout lorsque les actes sont mus par l’attachement, l’arrogance, l’orgueil, la perfidie et la conduite pécheresse.
Verse 16
अप्रिये चैव वक्तव्ये दीर्घसूत्रः प्रशस्यते सुप्तमन्त्रो भवेद्राजा नापदो गुप्तमन्त्रतः
Même lorsqu’il faut dire une parole déplaisante, on loue celui qui avance avec délibération. Que le roi tienne son conseil caché ; d’un conseil bien gardé ne naissent point de calamités.
Verse 17
तस्माद्राष्ट्रमिति ख , ग , घ , छ , ज , ञ , ट च ज्ञायते हि कृतं कर्म नारब्धं तस्य राज्यकं आकारैर् इङ्गितैर् गत्या चेष्टया भाषितेन च
Ainsi, à partir des syllabes kha, ga, gha, cha, ja, ña et ṭa, on comprend le terme « rāṣṭra » (royaume/État). Et, en vérité, l’acte déjà accompli du roi comme l’entreprise royale encore non commencée se discernent à ses traits du visage, à ses gestes, à sa démarche, à ses mouvements et à sa parole.
Verse 18
नेत्रवक्तविकाराभ्यां गृह्यते ऽन्तर्गतं पुनः नैकस्तु मन्त्रयेन् मन्त्रं न राजा बहुभिः सह
Ce qui est tenu au-dedans se déduit de nouveau des changements des yeux et de l’expression du visage. Ainsi, nul ne doit délibérer seul sur le mantra (le conseil), et le roi ne doit pas non plus délibérer avec une multitude à la fois.
Verse 19
बहुभिर्मन्त्रयेत् कामं राजा मन्त्रान् पृथक् पृथक् मन्त्रिणामपि नो कुर्यान् मन्त्री मन्त्रप्रकाशनं
Un roi peut, comme il le juge bon, délibérer des politiques avec de nombreux conseillers, en traitant chaque affaire séparément ; mais un ministre, même parmi d’autres ministres, ne doit pas divulguer le mantra du roi, c’est-à-dire la délibération secrète.
Verse 20
क्वापि कस्यापि विश्वासो भवतीह सदा नृणां निश् चयश् च तथा मन्त्रे कार्य एकेन सूरिणा
En ce monde, les hommes peuvent parfois accorder leur confiance à quelqu’un ; mais en matière de mantra (conseil), une décision ferme doit être menée par un seul sage.
Verse 21
नश्येदविनयाद्राजा राज्यञ्च विनयाल्लभेत् त्रैविद्येभ्यस्त्रयीं विद्यां दण्डनीतिञ्च शाश्वतीं
Un roi périt par manque de discipline ; et par la discipline il obtient la souveraineté. Des maîtres des trois Veda, il doit apprendre la triple science védique, ainsi que la daṇḍanīti impérissable, la science du gouvernement par le châtiment.
Verse 22
आन्वीक्षिकीञ्चार्थविद्यां वार्तारम्भांश् च लोकतः जितेन्द्रियो हि शक्नोति वशे स्थापयितुं प्रजाः
Car seul celui qui a vaincu les sens (jiteindriya) peut, grâce à l’ānvīkṣikī (l’enquête), à l’artha-vidyā (science de la politique et des richesses) et aux entreprises pratiques de subsistance (vārttā) apprises du monde, réussir à placer les sujets sous une gouvernance ordonnée.
Verse 23
पूज्या देवा द्विजाः सर्वे दद्याद्दानानि तेषु च द्विजे दानञ्चाक्षयो ऽयं निधिः कैश्चिन्न नाश्यते
Tous les dieux et tous les « deux-fois-nés » sont dignes de vénération ; il convient de leur faire des dons. Le don offert à un deux-fois-né est un trésor inépuisable : en aucune manière il ne périt.
Verse 24
सङ्ग्रामेष्वनिवर्तित्वं प्रजानां परिपालनं दानानि ब्राह्मणानाञ्च राज्ञो निःश्रेयसम्परं
Pour un roi, la fermeté sans recul dans les batailles, la protection et le juste gouvernement des sujets, et les dons—surtout aux brahmanes—sont les moyens suprêmes menant au niḥśreyasa, la béatitude ultime.
Verse 25
कृपणानाथवृद्धानां विधवानाञ्च योषितां योगक्षेमञ्च वृत्तिञ्च तथैव परिकल्पयेत्
Il doit pourvoir comme il convient à la protection et à l’entretien, et de même aux moyens d’existence, des indigents, des sans-protection, des vieillards et des femmes veuves.
Verse 26
वर्णाश्रमव्यवस्थानं कार्यन्तापसपूजनं न विश्वसेच्च सर्वत्र तापसेषु च विश्वसेत्
Il faut maintenir l’ordonnancement juste des varṇa et des āśrama, et honorer les ascètes. Toutefois, qu’on ne place pas sa confiance partout sans discernement ; qu’on la place plutôt en les ascètes (véritablement disciplinés).
Verse 27
विश्वासयेच्चापि परन्तत्त्वभूतेन हेतुना तस्य कर्मकमिति ख क्वचित् कस्यापि इति ख , ग , घ , ज , ट च वकविच्चिन्तयेदर्थं सिंहवच्च पराक्रमेत्
Il doit aussi inspirer confiance aux autres par une raison fondée sur le principe suprême ; telle est sa conduite juste. Dans certains cas (selon les variantes), l’homme éloquent et pénétrant doit réfléchir au but visé, puis agir avec vaillance, tel un lion.
Verse 28
वृकवच्चावलुम्पेत शशवच्च विनिष्पतेत् दृढप्रहरी च भवेत् तथा शूकरवन्नृपः
Tel un loup, il doit saisir et dépouiller; telle une lièvre, bondir et se retirer promptement; il doit frapper avec fermeté et résolution—et, tel un sanglier, le roi doit pousser en avant sans relâche.
Verse 29
चित्रकारश् च शिखिवद् दृढभक्तिस् तथाश्ववत् भवेच्च मधुराभाषी तथा कोकिलवन्नृपः
Le peintre doit être ferme dans sa dévotion, tel le paon, et, tel le cheval, discipliné et propre au service. Le roi, de même, doit parler avec douceur, comme le coucou.
Verse 30
काकशङ्की भवेन्नित्यमज्ञातां वसतिं वसेत् नापरीक्षितपूर्वञ्च भोजनं शयनं स्पृशेत्
Qu’on demeure toujours vigilant comme le corbeau, qu’on habite un lieu dont les conditions sont connues, et qu’on ne prenne ni nourriture ni couche qui n’aient été examinées au préalable.
Verse 31
नाविज्ञातां स्त्रियं गच्छेन्नाज्ञातां नावमारुद्वेत् राष्ट्रकर्षी भ्रस्यते च राज्यार्थाच्चैव जीवितात्
Qu’on n’approche pas une femme inconnue, ni ne monte dans une barque inconnue. Car celui qui épuise et exploite le royaume déchoit—perdant le but de la souveraineté et même la vie.
Verse 32
भृतो वत्सो जातबलः कर्मयोग्यो यथा भवेत् तथा राष्ट्रं महाभाग भृतं कर्मसहं भवेत्
De même qu’un veau élevé, une fois devenu robuste, devient apte au labeur, ainsi, ô noble, un royaume bien entretenu devient capable de porter et d’accomplir les tâches.
Verse 33
सर्वं कर्मेदमायत्तं विधाने दैवपौरुषे तयोर्दैवमचिन्त्यं हि पौरुषे विद्यते क्रिया
Toute action en ce monde dépend de l’ordre prescrit, fait de destinée (daiva) et d’effort humain (pauruṣa). Des deux, la destinée est certes insondable; mais dans l’effort humain se trouve l’acte délibéré.
Verse 34
जनानुरागप्रभवा राज्ञो राज्यमहीश्रियः
La souveraineté du roi et la grande prospérité de son royaume naissent de l’affection et de la bienveillance du peuple.
It prioritizes the prince’s protection and education in dharma-artha-kāma śāstras and dhanurveda, appoints guards under the pretext of bodily safety, and restricts harmful companionship while enforcing virtue through firm admonition when needed.
Hunting, drinking, and gambling with dice are explicitly called causes of state-ruin, alongside day-sleep, aimless roaming, harsh speech, slander, cruelty in punishment, and corruption of wealth.
It lists: the sovereign (svāmī), ministers (amātya), people/territory (janapada), fort (durga), coercive power/punishment/army (daṇḍa), treasury (kośa), and allies (mitra), stressing the king as the root to be protected.
A king should not deliberate alone or with many at once; he may consult many advisers separately, but counsel must remain concealed, and ministers must not disclose deliberations—even among themselves.
It teaches that steadfastness in battle, protection of subjects, and charity—especially to the twice-born—lead to supreme welfare, integrating statecraft with dharmic and transcendent aims.